BINANGONAN DE LAMPON — PROVINCE DE LA LAGUNA RÉGION DES MINES
Binangonan de Lampon est la résidence d’un capitaine d'infanterie qui commande le district de l’Infanta. C’est par conséquent le chef-lieu et presque l'unique ville du district, car, à l'exception de l’île de Polillo, qui possède une population de pêcheurs, tout ce littoral est presque désert; mais 1} se peuple maintenant quelque peu; des barrios, des villages et bourgades se fondent, à l’une desquelles le commandant Seco a bien voulu donner le nom de Alfredo en souvenir de mon passage.
Binangonan de Lampon est fait de cent cinquante à deux cents cases sur pilotis, disposées en cinq ou six rues. Parmi les cases s'élèvent quelques maisons en planches, et de celles-ci la plus belle de beaucoup, c’est la résidence de M. Seco, la Maison Royale (Casa Real), vaste demeure où nous hébergea le capitaine. Ai-je besoin de dire qu’en ce pays d’hospitalité franche nous fûmes reçus comme de vieux amis dans cette charmante famille?
Ville et banlieue, la population est de 2500 tributos, soit 40 000 à 12000 personnes. Un tributo, c'est une famille, père, mère, enfants. |
La ville de Binangonan est située sur un terrain plat, entouré de belles rizières qui s'étendent du pied des monlagnes à la mer.
Tout le monde n’avait d'yeux que pour nous, les voyageurs; mais, dût ma gloire en souffrir, on admirait surtout Samy.
Qu'est Samy?
Un Hindou de Pondichéry, que j'ai engagé à Poulo- Penang et qui depuis est resté fidèlement attaché à mon service. Son teint est d’un bel ébène, ses traits sont réguliers ; il éclipse totalement son maître. On me nomme don Alfredo ; lui, c’est le señor Samy, et, par surcroit. la coqueluche du beau sexe.
Rien de remarquable à Binangonan, à moins qu'on ne ‘“nsidère comme tel une église à tour carrée, avec eloches qu’on sonne à la main, et un vaste couvent semblable aux autres conventos des Philippines.
Le 25 janvier étant un dimanche, jour de messe officielle et obligatoire, n'oublions pas que nous sommes en pays espagnol, nous nous rendons en cortège à l’église, mes compagnons de voyage, le commandant Seco et moi.
La musique de la ville ouvre la marche et joue les airs de son répertoire avec le plus grand entrain, et ces airs variés continuent tout le temps que dure la cérémonie religieuse. |
L’autel de l’église de Binangonan est fait pour surprendre au premier abord. Tout enjolivé d’ornements métalliques repoussés, on est porté à se demander si c’est de l'argent ou du fer-blanc. Le couvent est près de l’église, et devant cet ensemble de bâtiments s’étend une grande place où sont encore accumulées les ruines du grand tremblement de terre de 1868.
Ce mot « convento » revenant très souvent dans ce récit, Je crois devoir donner une description de ces édifices, qui se ressemblent tous. Le convento n’est autre chose que le presbytère où habite le curé de la paroisse ; c'est généralement un grand bâtiment en pierre, et toujours le plus spacieux ét le plus confortable du pays. Les chambres y sont vastes et nombreuses, et quelques-uns de ces conventos sont de véritables palais. La plupart des curés des Philippines reçoivent très bien les voyageurs, el les Espagnols n’hési-
tent pas à descendre chez eux, même sans invitation. Celle manière de s’imposer ne laisse pas que d’être une charge oné-
Samy,
reuse pour les curés des villages. Le presbytère est toujours voisin de l’église et, à peu d'exception, près, en communication avec elle.
À la sortie de l’église, nous rencontrons un groupe de Negritos, que le commandant Seco avait envoyé chercher à mon intention. Pendant tout mon séjour je n'ai pu en mesurer que dix, non sans de grandes difficultés.
Ces individus, de race pure, sont de petite taille et trapus. Leurs lèvres sont rarement épaisses et déroulées, le nez est plat dans toute sa longueur, les yeux sont d’un brun jaune, et les oreilles, d’une grandeur moyenne, s’écarlent très peu de la tête.
Ils sont velus, et leurs cheveux crépus paraissent disposés par touffes.
Ils sont tous affectés de maladies de peau, condition fort désagréable pour celui qui doit les manier pour prendre les mesures anthropologiques.
Les Negrilos sont monogames. Ils n’ont pour armes que l'arc et les flèches. L’arc est fabriqué avec la nervure de la feuille du palmier (Canyota). La hampe de la flèche est faite d’un petit rotin; les pointes sont tantôt en bambou, tantôt en bois très dur, quelquefois en fer ; presque toutes sont recouvertes d’un poison qui, disent-ils, est très violent. Une feuille de palmier enroulée sur elle-même sert de carquois.
Le vêtement des hommes se compose d’une ceinture faite avec l'écorce d’un Ficus (Ficus inostigona Sp.). Les femmes ont un petit jupon très court, mais je n’assurerais pas que dans la montagne elles en usent beaucoup, car les Negritos que l’on voit sont amenés par les Indiens, qui prennent la précaution de les vêtir plus que de coutume. Très pauvres, ils n'ont guère d’ornements, du moins ceux de cette partie de Lucon. Ils portent tous au bras un anneau fait en corne de buffle dans lequel ils enlacent des fleurs très odorantes.
Les femmes se parfument, si on peut appeler cela ainsi, avec de l'huile de coco, qui ne tarde pas à sentir, rancit très vite et répand une odeur aussi mauvaise que l’huile de palme dont se servent les négresses d'Afrique. Elles portent toutes des faux cheveux et les coupent courts sur le front, mode qui s’est récemment introduite chez nous (coiffure à
la chien). Je demandais à l’une d’elles pourquoi elle se mettait de faux cheveux : « Mais, me dit-elle, ils sont à moi ; ce sont les miens qui sont tombés et que j'ai réunis. » Combien de mes lectrices n’en pourraient dire autant?
En dehors des Negritos montagnards, les habitants de cette partie de Luçon sont des Tagals ou des métis chinois. Ils cultivent le riz, le maïs et le cacao; ils vont aussi dans les forêts, où abondent les abeilles, récolter le miel et la cire; mais leur plus grand commerce est l’exportation de l’huile de noix de coco. On trouve aussi auprès des habitations des caféiers qui donnent de très bons fruits. Au moins une fois par semaine, ils vont à Siniloan en caravane vendre leur huile, qu’ils emportent dans des bambous. Au retour, ils reviennent avec des marmites en fonte, des étoffes et d’autres menus objets.
Quelques Chinois viennent par mer acheter le riz et le CACAO.
Les Tagals fabriquent eux-mêmes leurs bougies avec la cire récoltée dans les forêts : pour les blanchir, ils les exposent au soleil et les arrosent de temps en temps.
Depuis notre arrivée, la pluie n’a pas cessé de tomber, la pluie, et quelle pluie!! Les chemins sont impraticables, tous les ruisseaux débordés, et la mer si mauvaise que le commandant Seco refuse absolument de nous laisser embarquer; du reste, pas un pêcheur du pays n'aurait essayé de nous conduire à l’ile de Polillo.
Ainsi contraint, je bus jusqu’à la lie les plaisirs de la capitale de l’Infanta. Cependant notre aimable hôte s’efforça de nous rendre tolérable le séjour à Binangonan. Entre autres distractions j'assistai à une noce.
La cérémonie du mariage n’a lieu qu’à l'église; c’est la seule consécration : le mariage civil n’est pas encore connu. Le great attraction consiste principalement dans le festin ou plutôt dans les festins, car il y a toujours trois et même quatre tables.
I y avait d’abord la table des Castillas (nom donné à tous les Européens en général), la table d'honneur des autorités, puis celle des capitanes anciens et actuels (gobernador-
cillos) avec leurs femmes, puis la table des jeunes gens, quelquefois les filles seules d’abord et les garçons après, enfin celle des domestiques et du menu fretin de la noce.
A notre table, les Castillas, le commandant Seco, sa femme et ses trois enfants, dont deux charmantes jeunes filles, Vidal, Garcia, le curé, flanqué de son coadjutor, Indien de pure race, et enfin votre serviteur.
Dérogeant aux coutumes, nous obligeâmes le marié et la mariée à diner à notre table pour leur faire honneur, mais les malheureux, tout interdits, n'ont osé manger ni même lever les yeux pendant toute la durée du repas.
J'étais placé entre les deux curés; l’Indien, les deux coudes sur la table, entourait son assiette de ses deux bras. et, pour ne pas perdre de temps, raccourcissait encore la distance de sa bouche à son assiette en se couchant dessus. Ce qu'il a ainsi dévoré est prodigieux ; il a mangé de tout et plutôt deux fois qu'une; il y avait au moins vingt plats de viande et une trentaine de desserts. Aussi, quand il s’est levé de table, j'ai cru qu’il allait éclater. Je n'hésite pas à reconnaître mon unpuissance en face de cette énorme profusion de victuailles.
Après comme avant et pendant le repas, on a dansé avec le plus grand entrain. Cette noce a duré trois jours; je n'ai pas besoin de dire que nous l'avons quittée dès les premières heures.
Devant l'impossibilité reconnue de mettre le cap sur l’île de Polillo, Vidal et moi nous nous décidons (à contre-cœur) à prendre le chemin du retour. Le 31 janvier 1880: nous remontons en hamac, et, musique en tôte, comme au jour de l’arrivée, nous quittons Binangonan, par une pluie baltante, indisconlinue, et ici tous les adjectifs qui conviennent aux averses tropicales.
Nous quittons la famille Seco avec regret : tous ont été si prévenants et si aimables pour nous qu’il nous semble laisser de vieux amis. Je ne parlerai pas du retour, qui s’est opéré à peu de chose près dans les mâmes conditions que l'aller : la pluie, toujours la pluie.
Le 2 février, à six heures du soir, j'étais seul en arrière
avec mes hamaqueros sur le plateau de Palipasan, qu'il fallait descendre pour arriver à la plaine de Siniloan; laissant mon hamac, je prends un homme, et me voilà dégringolant la montagne. La nuit arrive, et, après une heure de marche, mon guide avoue qu'il a perdæ# le chemin ; nous continuons toutefois à descendre ; la pluie ne cesse de tomber : tout d’un coup nous sommes entourés de champignons phosphorescents : ici. une vaste et puissante traînée ; là, des plaques grandes ou petites: ailleurs, c’est comme une liane de plusieurs mètres de long qui paraît en feu; tout cela est magnifique, mais n'éclaire pas la route; au contraire, cela forme des ombres qui occasionnent plus d’une chute.
Tout d’un coup et de la façon la plus imprévue, je tombe le nez dans le dos de mon ami Vidal, qui a de même perdu sa route ; et 1l est enchanté de notre rencontre, bien qu'elle ait été un peu. brusque. Deux hommes le soutiennent dans sa marche ou, pour mieux dire, l’accompagnent dans ses chutes fréquentes. Nous ignorons absolument où nous sommes, mais, au dire de nos hommes, dans une demiheure nous serons rendus; nous marchons encore pendant quatre heures avant d'arriver à notre halte.
A onze heures trente nous sommes enfin dans la plaine ; quelques-uns de nos porteurs nous ont rejoints; ils sont épuisés de fatigue : ils se couchent insouciants. Nous côloyons la rivière et prenons un bain plus ou moms complet en traversant des fondrières; enfin nous rencontrons une case dans laquelle Garcia et ses hommes se sont mis à l’abri. Ce n’est pas sans besoin que nous demandons à boire, à man- “er, et des vêtements pour nous changer. Il n’y a rien, nous dit-on; nous mourons de faim, et nous sommes trempés.
Garcia parvient à faire bouillir une poule ; nous buvons le bouillon, les hommes mangent la poule, et, après avoir quitté nos vêtements décidément trop humides, nous nous étendons tels quels sur une natte.
Enfin, le soleil du 3 février se lève et vient nous réchauffer et sécher nos vêtements.
Nos hommes arrivent un à un, Samy en tâle, mais
l'oreille basse. Il était tombé d’une roche dans la rivière. à 300 mètres de la case, et n'avait pas eu le courage de continuer : il avait passé la nuit mourant de peur et grelottant de froid. Nos hommes rassemblés et nos caisses réunies, nous réparons le désordre de notre toilette, puis nous repartons en hamac au pas de course. Une heure après, nous étions de nouveau près de notre ami, l’alferez Ibas, qui rit beaucoup de notre mésaventure, mais qui, ce qui valait mieux, se hâta de nous faire préparer un déjeuner solide et copieux. Le soir, à sept heures, nous étions à Santa- Cruz de la Laguna. Nous allons directement à la maison de l’alcade, dont les fenêtres resplendissaient de lumière. Il y avait réception. Vu mon costume par trop fantaisiste. je me retirai chez un métis, parent de Garcia, et M. Vidal se présenta seul.
Une démi-heure après, l’alcade don Francisco Yriarte m'envoyait sa voiture; Vidal était chargé de me ramener.
L’alcade s'empressa de mettre à ma disposition les objets les plus nécessaires ; ma toilette terminée, 1l me présenta à sa femme et à ses invités; on se mit gaiement à table, où nous attendait un festin de Balthazar. Repas en musique et contraste complet avec la journée de la veille, où, comme musique, nous n'avions eu que le coassement des grenouilles et le chant des moustiques, comme festin, qu'une gorgée de bouillon de poulet sans sel, et comme lit, le mauvais plancher à claire-voie d’une case indienne.
Le 4 au matin, je pris congé de Vidal, qui retournait à Manille par le petit vapeur de la Laguna. M. Yriarte me prêta son canot pour me reconduire à Jala-Jala.
Pendant ce nouveau séjour à l’hacienda de Jala-Jala, je profitai des dispositions bienveillantes de mon hôte et ami, M. Dailliard, pour parcourir les régions voisines.
Le 9 février, dès quatre heures du matin, nous partions en banca pour Boso-Boso.
La partie du lac que nous parcourons est comprise entre la presqu'île de Jala-Jala à l’est, l’île de Talim et la pointe de Binangonan à l’ouest. Nous piquons droit au nord, et après une courte navigation nous prenons terre à Pililla.
Après un repas sommaire el rapide, nous partons vers l'ouest pour Morong, chef-lieu du district, en suivant les bords du lac et en passant au milieu de superbes rizières. La récolte est faite, et les troupeaux de bœufs, de chevaux et de carabaos y paissent en attendant les nouvelles semailles.
À Morong, nous prenons des chevaux pour gagner Boso- Boso.
Nous traversons d’abord des rizières étendues au pied des montagnes, qui offrent en cette saison un terrain solide, puis nous gravissons de petits mamelons et nous nous élevons peu à peu jusqu'à près de 300 mètres d'altitude, Toutes ces montagnes sont à peu près complètement dénudées : la seule végétation qui les couvre est le cogon, graminée de grande taille. qui n’est bonne pour les bestiaux que lorsqu'elle est jeune. Le cogon est utilisé pour confectionner les toitures des cases : très inflammable. il devient une cause d'extension facile des incendies. Quand une case brûle, la moindre flammèche qui tombe sur un autre toit l’'embrase immédiatement, cela fait trainée de poudre, et, en peu de temps, tout un village est détruit.
Nous sommes surpris par la nuit, près d’une hacieuda appartenant à un Américain naturalisé espagnol ; nous nous dirigeons vers sa demeure; en nous approchant, nous voyons une maison trois fois plus haute que les cases du pays. Son élévation donnerait trop de prise au vent et compromettrait sa stabilité, aussi le Yankee, homme pratique, l’atil amarrée aux quatre angles par des chaines de navire fixées à des ancres profondément enfoncées dans le sol.
M. Wilson est perché tout au haut, de peur qu'on ne vienne le voler où l’assassiner la nuit. Crainte qui nous parut ridicule, et qui fut malheureusement justifiée. Quelques mois plus tard il fut tué, et son fils presque assommé par un Indien qui lui avait volé du bois et qu’il voulait arrêter.
Nous sommes reçus d’abord par les chiens, puis par M. Wilson lui:même, qui commence par s’enquérir de nos projets d’excursion. Il nous déclare qu'il n’a rien à nous
offrir el que, du reste. le village est proche de chez lui. Nous lui répondons que nous venons simplement lui demander un guide pour nous conduire jusqu'à Boso-Boso. Il appelle immédiatement des hommes et nous fait préparer des torches de bambou. Pendant les préparatifs du départ, il a reconnu Dailliard, et, apprenant que le médecin de Morong nous accompagne, 1l nous fait entrer chez lui.
Le bas de sa demeure sert de grange où s’entassent les charrues et les machines agricoles perfectionnées dont il avait voulu doter les Philippines. Mais les « Indios » ne sont pas près d'abandonner la charrue de leurs pères; ent un tour de main, 1ls brisent ou faussent les instruments dont ils dédaignent de se servir.
M. Wilson nous conte ses malheurs et ses projets; il regrette que nous ne restions pas jusqu’au matin, parce qu'il nous ferait boire du lait comme jamais nous n’en avons bu; lui et sa famille ne vivent que de cela. Il appelle sa femme et ses enfants, qu'il nous présente et qu’il renvoie aussitôt, puis 11 nous fait apporter une collation pour nous faire prendre patience.
Nous ne partons pas toutefois sans qu’il nous ait montré ses taureaux et ses vaches, qui sont, il faut l'avouer, les plus beaux de la contrée, et qui font, avec juste raison, l’orgueil de notre amphitryon.
À 8 heures enfin, nous parlions avec nos guides, porteurs de torches de 3 à 4 mètres de long, formées d’un paquet de bambou sec; cela donne une grande flamme et éclaire fort bien nos chevaux, qui, sans cela, trébucheraient à chaque pas.
À 9 heures, nous arrivons à Boso-Boso, nous descendons au Guartel, et tous, sauf un, nous nous couchons par terre sur des naîttes. Celui-ci, plus heureux, peut s'étendre sur le seul lit de bambou qui se trouve dans le poste. Nous avons joué en cent points secs au domino pour savoir quel serait le favorisé ; M. Dailliard nous a battus, mais pour son malheur : le froid ne l’a pas épargné. Notre sommeil fut court; le froid très vif de la nuit nous réveilla. Aussitôt le jour, nous nous mellons à courir dans les rues du vil-
lage, pour nous réchauffer. Mon thermomètre est cassé, ce qui nous empêche de connaître la température exacte : elle n'est certainement pas de plus de 8 ou 10 degrés centigrades.
Nous avions, dès le malin, rendu visite au curé de Boso- Boso, un Indien, tout ce qu'il y a de plus Indien. Je lui avais demandé de faire venir des Négritos. « Rien n’est plus facile, m'avait-il dit, demain vous en aurez plusieurs familles. »
Buffle et charrue.
Le lendemain et les jours suivants, nous ne vimes rien venir, bien que, d'heure en heure, on nous annonçât leur arrivée prochaine. Connaissant par expérience ce que valaient pareilles promesses, je ne restai pas oisif. J'organisai plusieurs parties de chasse qui furent assez fructueuses.
Je dus rentrer à Jala-Jala sans avoir vu un seul Négrito, et je quittai peu de temps après M. Dailliard, avec promesse de lui faire une nouvelle visite.
Le 3 avril, je rejoignais M. Vidal pour aller visiter les montagues d'Angat, riches en mines de fer, situées beaucoup plus au nord du lac de Bay.
44 VOYAGE AUX PHILIPPINÉS
Nous partons en carromata el en calesa, instruments de supplice dont j'ai donné plus haut la description.
La route, assez belle en cette saison, se dirige au nord jusqu’à Bocage, bordée de ci de là de nombreuses maisons d’Européens et de métis : — elle passe ensuite par San-José et, s’inclinant au nord-nord-est, conduit à Angat, à travers un pays surabondamment peuplé et qui n’est guère qu'une immense rizière.
À Angat, nous prenons des chevaux et des porteurs pour les bagages. Nos chevaux sont pourvus de selles du pays assez semblables aux selles mexicaines, mais excessivement étroites et tout en bois. Les Indiens, généralement très maigres, s en servent avec avantage; mais, quand le cavalier est un peu fort, il est certain d’avoir les cuisses littétalement coupées.
Après la traversée de la rivière d'Angat, affluent du Rio Grande, nous marchons directement à l’est, sur Bayabas, situé sur les bords de la rivière d’'Angat, à quatre lieues environ et en amont de la ville.
Le 4 au matin, nous allons avec M. Centeno, ingénieur des mines, arrivé à Bayabas depuis deux jours, visiter une grotie peu éloignée de la rivière et que traverse un petit cours d’eau ; la lutnière des torches de bambou sec se reflète sur les stalactites; la grotte, assez vaste, possède plusieurs couloirs adjacents, entièrement formés de roches calcaires très blanches. On ne peut y pénétrer qu'à la saison sèche, envahie qu’elle est à la saison des pluies par les crues du ruisseau qui la traverse ; nous avons pu reconnaître que le courant düit y être très fort, car le sol y est recouvert par une couche d’un sable très fin.
Le 5, pour explorer les montagnes voisines autrefois enlièrement boisées, nous abandonnons nos chevaux; la plus grande partie des arbres a été abattue pour faire le charbon nécessaire aux fonderies de fer.
L'exploitation du minerai est faite d’une façon très rudimentaite; pour son extraction, on ne pratique pas de larges et profondes excavations ; on se contente de fouiller, pendant la saison sèche, les petits cours d’eau qui descendent
de la montagne, où on trouve quelquefois du minerai très riche.
A 5 heures du soir, nous arrivons aux hauts fourneaux, propriété d’une compagnie espagnole.
Cette fonderie, la plus considérable de la contrée, possède trois fourneaux, d'assez petite dimension, deux construits à l’européenne, le troisième à la mode chinoise : ce dernier affecte la forme d'une cloche renversée.
Le soufflet qui sert à alimenter le fourneau est formé d'un gros tronc d'arbre creusé et légèrement incliné; il a deux soupapes qui permettent de lancer l'air à jet continu. L'homme chargé de manœuvrer cette tuyère tient la tige avec ses mains, marche en avant, puis en arrière, et cela pendant des heures entières.
Ces fonderies à la mode indienne, extrêmement simples, presque rudimentaires. ne fabriquent que des fers de charrue, mais ces fers sont d’un grain fort beau, qui prend à l'usage le poli et le brillant de l’acier, et on les préfère à ceux qui viennent d'Angleterre et de Chine. Dans les grands fourneaux, on fabrique à chaque coulée huit ou dix paires de fers de charrue, et dans les petits de trois à cinq, selon la qualité du minerai. Ces fers se vendent de 2 fr. 50 à 3 fr. 50 la pièce, mais le bénéfice est peu élevé, à cause des frais de transport relativement coûteux dans des chemins difficiles en tout temps, principalement à la saison des pluies.
La fonte du minerai se fait au charbon de hois, confectionné de deux façons différentes : la mode indienne ou chinoise, qui consiste à placer le bois de manière à former un cône et à le recouvrir de terre quand la transformation du bois en charbon paraît assez avancée, et la mode anglaise, qui permet de transformer de très grosses pièces. On forme au moyen de poteaux plantés en terre un carré long, que l’on remplit de pièces de bois de toutes grosseurs et d'une longueur d'environ 4 m. 40, disposées à côté les unes des autres et superposées ; on remplit les interstices avec de menus branchages et des morceaux à moitié carbonisés provenant d'une autre charbonnière ; le tout est entouré de bambous verts, et recouvert de terre. On met
ensuite le feu à la charbonnière et il dure environ un mois. Pour l’éteindre, on prépare une mare d’eau dans laquelle on jette le charbon incandescent à mesure qu’on le découvre. Une fois éteint, le charbon est transporté à dos d'homme jusqu’au camarin ou hangar, où est installée la fonderie.
Le transport des produits de la fonderie se fait à dos de carabaos ; chacun de ces animaux ne peut pas porter plus de dix paires de fers, et, pour aller seulement à Angat. il faut payer 5 francs par homme et par bête, nourriture comprise.
J'ai fait dans ces régions d’assez bonnes chasses ; mais. comme dans toutes les grandes forêts tropicales, les oiseaux perchent à des hauteurs telles que j'étais obligé de tirer les calaos à balles.
Le 8, nous continuons d'avancer vers le nord-est, pour nous rapprocher des Négritos si difficiles à atteindre et que Je voudrais observer et mesurer de nouveau.
Nous visitons en passant une autre fonderie dirigée par un Chinois et qui ne possède que deux fourneaux. C'est le minimum que l’on puisse avoir, car on doit fondre jour et nuit, tantôt dans un fourneau, tantôt dans l'autre.
À 4 heures du soir, nous nous arrêtons à la fonderie du señor Anchuelo, le premier Européen qui soit venu exploiter les mines de fer de ces régions. Il n’en est pas plus riche pour cela. La fortune ne lui a pas encore donné un sourire favorable. C'est en son genre un véritable type : 1l vit complètement à l’indienne, faisant des marches insensées nutête et nu-pieds, vêtu ni plus ni moins que ses hommes, et n'étaient ses traits, qui le distinguent des habitants de la région, on le prendrait tout au plus pour un métis ; garçon très aimable et très hospitalier du reste. À notre retour à Angat, où est sa maison de ville, il a voulu à tout prix nous retenir chez lui. Je dois ajouter qu’en ville il s’habille à peu près comme tout le monde.
Le lendemain j'allai à la chasse, et je tirai un baleti de grande taille, un fort beau pigeon qui n’avait pas encore été décrit. M. Oustalet, aide-naturalisie au Muséum, l’a décrit et a bien voulu lui donner mon nom. Les pigeons et
tourterelles sont très nombreux et très variés aux Philippines. J'en ai tué pour ma part pendant mes deux campagnes de nombreuses espèces, et parfois ils sont venus fort à propos sur ma table pour faire un peu diversion au poulet traditionnel, pièce de résistance de mes repas journaliers. Un autre oiseau qui venait aussi varier le menu, c'est un grand calao.
Je rentrai à Manille juste à temps pour assister à l'entrée triomphale du nouveau gouverneur, le capitaine général Primo de Rivero. marquis d'Estrella. Les rues étaient pavoisées, toules les musiques étaient allées le recevoir. Le soir, illumination et réception officielle chez le gouverneur.