‹ Lucon et PalaouanChapitre 6 sur 27 · LE MAHAÏJAY — LA PROVINCE DE TAYABAS UN PAPE INDIGÈNE · texte numérisé non relu

LE MAHAÏJAY — LA PROVINCE DE TAYABAS UN PAPE INDIGÈNE

Après un repos de quelques jours, je repartais le 20 avril avec M. Vidal, qui devait m'accompagner jusqu'à Lugban.

J'avais, pour cette excursion, engagé un nouveau chasseur, qui eut le soin de faire brûler de l’encens sous son fusil avant de partir, et qui me demanda si le fusil que je lui confiais était chaud, c’est-à-dire s’il avait déjà servi à ner du gibier.

Sur l’un des petits vapeurs qui font un service régulier entre Manille et Santa-Cruz de la Laguna, nous remontämes le Pasig, bordé jusqu’à Santa-Ana par les villas des riches négociants manillans. À Santa-Ana, dont nous pouvons apercevoir le clocher, vit un de nos compatriotes, M. l’Héritier, chez qui je me suis plus d’une fois reposé de mes fatigues.

Puis le fleuve fait un grand coude et nous passons devant divers pueblos. Le pays est fertile et très peuplé. Nous croisons bancas et cascos en route pour Manille : les unes portent de l’eau potable, soit dans de grandes jarres en terre, soit tout simplement à même l’embarcation ; les autres emmènent à la ville blanchisseurs ou promeneurs, et celles-ci sont surmontées de pelits toits pour protéger les voyageurs contre l’ardeur du soleil; d’autres enfin, celles des sacaleros, sont chargées de sacate. paquets d'herbe. Presque

LE MAHALAY JA

loutes ont leur coq à l'avant : du reste, l’Indien tagal ne se sépare qu'avec difficulté de son coq de combat. Les cascos sont de grands chalands plats affectés au transport des grosses marchandises ; ils ont une grande voile, mais marchent très doucement ; en rivière ils ne naviguent qu'à la perche.

De temps à autre, une case s'avance dans l'eau, avec deux marches formées d’un seul bambou et allant d’un bout à l’autre de la case : c'est un restaurant tagal à l’usage des marins du fleuve. Là, le piroguier aime à s'arrêter. Accroupi sur une des marches, il y passe des heures entières à mâcher son buyo (betel), buvant peu, car le Taygal s’enivre rarement, et mangeant sa morisqueta (riz cuit à l’eau) et son poisson sec. C'est là tout son repas, qu'il prolonge le plus possible, tout en caressant son coq. Ici le Tagal déroge à l'usage ordinaire. Chez lui, en effet, il a vite fait de prendre sa nourriture.

Continuant notre route, nous rencontrons une petite chapelle bâtie par un Chinois reconnaissant. Nous rencontrons ici un miracle nouveau, de valeur égale à tous ceux qui sont sans cesse signalés. Ge Chinois se baignait dans le Pasig lorsqu’il aperçut un crocodile se dirigeant vers lui ; on juge de son effroi, 1l n’était pas possible à notre Chinois de se sauver. Se voyant sur le point d’être inévitablement dévoré par le terrible saurien, il fit vœu, s’il en réchappait, d’édifier à l'endroit même une chapelle à san Iago (saint Jacques). I n’eût pas plus tôt fait son vœu que l’animal était subitement changé en pierre. Chaque fois que passe un nouveau venu dans le pays, on ne manque pas de lui faire voir le crocodile pétrifié. Malgré toute ma bonne volonté, je n'ai jamais su voir qu'une pierre qui, bien que d’une forme allongée, demandait plus qu’un effort d'imagination pour être comparée à la forme d'un crocodile.

Sur le vapeur qui nous porte il y a des classes différentes. Nous, Européens, nous payons 4 piastres (20 francs) pour notre voyage, tandis que les métis chinois et les Indiens ne payent que 4 reales (2 fr. 50) ; il est vrai que ces derniers ne Sont pas nourris.

Nous avons droit à un déjeuner, passablement mauvais et pas toujours proprement servi; on ne lésine pas sur les rafraichissements, qui sont à discrétion, mais on n'en abuse pas.

À 10 heures, nous arrivons au seuil du lac, devant la barre qu'a formée et qu’entretient l'accumulation des sables à l'endroit où le Pasig sort de la lagune de Bay. Force nous est de débarquer, suivant l'usage, et de passer en pirogue sur l’eau sans profondeur de la barre ; de l’autre côté de l'obstacle, nous montons sur un vapeur qui nous attend.

Cette barre et le peu de fond du haut Pasig empêchent les bateaux calant plus d’une brasse de remonter dans le lac, surtout pendant la saison sèche.

À 5 heures et demie nous arrivons au débarcadère de Santa-Cruz, ville qui a succédé à Pagsanjan dans le rang, les honneurs et les avantages de capitale de la province de la Laguna. Nous ne nous attardämes point dans la nouvelle capitale, d’où nous partimes aussitôt, et nous passâmes la nuit à Pagsanjan, que nous quittâmes le lendemain matin, en route pour le sud, par Magdalena, où nous assistûmes à un enterrement, cérémonie peu lugubre en pays tagal, surtout quand il s’agit d’un enfant. On le porte à l’église, puis au eimelière, fardé, dans ses plus beaux vêtements, entouré de fleurs, entre des flambeaux argentés ou dorés, au son d’une fanfare qui joue ses airs les plus joyeux : j'ai entendu jouer durant la cérémonie {a Fille de madame Angot, des polkas et des valses. Le corps du défunt, principalement quand c’est un adulte, est porté sur un brancard par quatre hommes; quand le village n’en possède pas, on prend la première table venue. Généralement, il n'1 a pas de bière. Je parle, bien entendu, de la province, car à Manille il en est autrement, et le corps est placé sur un char traîné par quatre ou six chevaux, suivant la richesse : du défunt. Les Métis et les Chinois font de très grands frais pour cette cérémonie. Les voitures sont recouvertes d’ornements et d'inscriptions en lettres d'or ; sur le haut de la voiture figurent une tête de mort et d’autres attributs qui ne manquent pas de grotesque.

“Kefiwqepg op oeuf

LE MAHAUAY 95

Après avoir changé de chevaux à Magdalena, nous continuons vers Mahaijay par une route partout bordée de plantations de cocotiers dont on extrait surtout de l’huile et de l'alcool.

Deux ou trois Européens sont venus récemment créer des plantations de cannes à sucre, dans ces terrains vierges et très riches où cette culture prospère admirablement el donne d’excellents produits.

L'hôtel dans lequel nous sommes descendus est de médiocre apparence et donne encore moins qu'il ne représente ; ajoutons que les prix sont ici moins élevés que dans les établissements similaires de Manille et qu’on n'y est pas sensiblement plus mal.

Le pueblo de Mahaijay se groupe autour d’une très vaste église en pierre, couverte de briques, bâtie dans un beau site : elle relève de l’ordre des franciscains.

Nous sommes au pied du Mahaijay, la plus haute montagne de la région (2233 mètres).

Le lendemain, nous entreprenons l'ascension, mais une maudite pluie nous empêcha d'arriver jusqu’à la cime : à 1195 mètres, à moitié hauteur, nous battimes en retraite, mais avec la ferme résolution de recommencer la tentative du côté de Lugban, ville de la province de Tayabas.

Une partie de la montagne avait été mise en culture ; nous avons retrouvé à 1800 pieds une ancienne plantation de café créée par un Suisse, M. Tobler, mais elle a été entièrement abandonnée depuis sa mort.

Dans cette excursion, j'ai pu tuer quelques oiseaux de l’ordre des rapaces, dont un d’une grande rareté. Le lendemain, nous partons pour Lugban, à l’est-sud-est de Mahaïjay. La roule, jusqu'aux confins de la province de Tayabas, est dans un état abominable ; elle descend presque continuellement et n’est, par le fait, qu’un torrent desséché et encombré de rochers. Je ne sais vraiment pas comment nos chevaux peuvent marcher, et pourtant, malgré quelques chutes, nous arrivons sans avoir éprouvé de trop graves avaries,

Nous rencontrons en route des caravanes de chevaux

porteurs de petits tonneaux remplis d'huile de coco. Us ont l'air de véritables chèvres : petits de taille, ils sautent d'un rocher sur l’autre, tout en arrachant un brin d’herbe par-ci par-là ; ils glissent, tombent, se relèvent d'eux-mêmes généralement. Quand la chute a été trop malheureuse, le conducteur vient détacher les barils, et l’animal se relève, puis se remet à brouter l'herbe pendant que son maitre le recharge. Ces vaillantes petites bêtes sont très mal entretenues. pleines de blessures causées par le bât en bois sur lequel on attache la charge, et très maigres.

Après avoir passé un petit cours d’eau encaissé entre deux montagnes, nous nous trouvons en face d’une belle route el dans la province de Tayabas. À 11 heures, nous sommes arrivés. À Lughan, installation chez une Indienne, la signora Vicenta, qui a pour spécialité de recevoir les étrangers et de vendre des orchidées ; elle s'occupe aussi d'histoire naturelle, une collègue par conséquent.

Notre arrivée est bientôt signalée, el nous recevons une invitation à diner de la part des officiers de la province el du curé. Le diner a lieu au tribunal, lequel est très beau et très confortable : il a trois ou quatre chambres séparées el un grand salon commun. C’est le plus beau que j'aie rencontré aux Philippines.

Le soir, pendant le diner, la musique vient nous jouer quelques airs : nous sommes vraiment étonnés de son exéculion; c’est, du reste, le Padre, un fort bon vivant et un musicien en même temps, qui l’a formée ; il en est très fier, et avec raison.

Petite ville fort remarquable, que Lugban. Elle est sur le versant nord-est du Mahaijay, par 240 mètres d'altitude; l'air y est frais ; l’eau coule en abondance dans toutes les rues, et les Indiens y sont beaucoup plus travailleurs que dans les autres parties de Luçon. Il est rare de les voir passer la journée à leurs fenêtres ou assis dans les rues à caresser leurs coqs; ici, tous travaillent ou font le commerce. Les femmes s'occupent tout le jour à faire des chapeaux ou des porte-cigarettes en leuri (espèce de palmier) qui sont très recherchés.

Famille tagale.

LE MAHAUAY 99

Le curé me fait remarquer qu'il n'y a pas iei un stul Chinois, que les Indiens font tout eux-mêmes, commerce et cultures ; aussi est-ce une des meilleures cures de ces contrées : elle doit rapporter de 8 à 40 000 piastres par an.

Je vais voir un forgeron indien qui confectionne une grille pour l’église ; il coule les ornements de la grille dans des moules en bambou et les rattache au marteau sur les barreaux ; le tout est fait proprement et avec assez de goût. Il fait aussi des bolos ‘ ou couteaux de chasse qu'il incruste d'or ou de cuivre, d’un dessin original. Je n’ai pas pu m'en procurer, car il les vend très cher.

Les Indiens sont, comme les Chinois, très adroits pour reproduire d’après un modèle, :et 1ls poussent le talent d'imitation à l'extrême.

Nous allons voir aussi un peintre indigène, et j'achète une de ses œuvres, une scène champêtre peinte sur une plaque de fer-blanc provenant d’une caisse d'emballage.

Le lendemain, nouvelle attaque du Mahaïjay, et nouvel échec : nous sommes battus honteusement. Le curé nous console. « Dans deux mois, les pluies passées, le terrain sera meilleur, dit-il, et je ferai tracer par mes Indiens un sentier jusqu’au sommet. » Le bon Pare, comme disent les indigènes, au lieu de Padre, a tenu parole, et, deux mois après, M. Vidal a gravi la montagne, dont d’ailleurs plusieurs Européens avaient déjà foulé le sommet.

Le 25, le curé nous invite à un grand déjeuner qu'il donne à l’occasion d’une fête. Aux Philippines, les fêtes sont très nombreuses, et il y en a à propos de tout et à propos de rien, et monsieur le curé de quelque nouveau saint charge toujours son prône. D'ailleurs, tout est prétexte à réunion, diner et bal.

Le matin, un peu avant le déjeuner, nous allons visiter l'église, très vaste et ornée d’un très grand nombre de statues qui sont l’objet de la vénération des fidèles le jour

1. Le bolo est à la fois un couteau de chasse, un sabre d’abatis, assez analogue au machette des Mexicains. Bolo et machette sont indispensables pour se tailler une route dans la forêt envahie de lianes. :

de ‘la fête du saint qu'elles représentent. Presque toutes sont en bois, faites par des artistes indigènes; les autres sont en plâtre ou en pierre et de fabrication européenne. Pendant les offices les hommes et les femmes sont séparés par l’allée du milieu, qui, de chaque côté, possède un banc où vient s'asseoir le monde officiel du pueblo.

C'est jour de fête, aussi chacun a revêtu son costume de cérémonie, des souliers vernis, mais sans bas ni chaussettes à de très rares exceptions près, un pantalon de drap noir ou quelquefois de toile blanche, une chemise de toile ou de piña, dont les pans écoûrtés passent par-dessus le pantalon, et une petite veste de garçon de café.

La coiffure varie beaucoup : il y a vingt ou trente ans, les gobernadorcillos portaient le chapeau haute forme, mais maintenant celui-ci n’est plus de mode, et il est remplacé par le petit chapeau rond. La coiffure ordinaire du pays est le salakot ; les jours de fête, il est orné d’or ou d'argent et d'un prix plus ou moins élevé selon les ornements qui le décorent. On se sert aussi de chapeaux en paille de buri, dont quelques-uns sont excessivement fins et se payent fort cher.

Toutes les autorités se promènent une badine à la main : le maire a un jonc à pomme d'or sur laquelle sont gravées les armes d’Espagne; le bâton est un emblème 'd’autorité chez les Espagnols.

Une course bien plus facile que l'ascension du Mahaijay, c'est la visite à la cascade de Butocan, très célèbre aux Philippines, et, d'après moi, beaucoup trop vantée au préjudice d'autres accidents de la nature, plus beaux et plus rares, dont l'archipel abonde. La chute est formée par une petite rivière dont le cours est coupé tout d’un coup par un précipice d'environ 60 mètres de profondeur, encaissé entre deux hautes montagnes; les eaux tombent en une seule nappe et vont se briser avec bruit au fond du précipice.

Un autre jour je fis une excursion à Sampaloc, dans la direction de la Contracosta, en compagnie de mon hôtesse la señora Vicenta, laquelle portait le costume équestre du pays : il ne diffère du costume ordinaire que par le petit

LE MAHAÏAY 401

chapeau ovale dont l'écuyère est coiffée. Les femmes ici montent aussi bien à califourchon qu'en amazone; elles mettent les jambes aussi bien à gauche qu'à droite ; elles se tiennent aussi assises sur la selle, les jambes croisées sur le cou du cheval.

Affreuse était la route et mon coursier s’abattait de temps en temps ; mais 1l était si petit, si petit que, lui par terre, Je me trouvais debout, sans accident, avec la bête entre les jambes.

Le culmen de la route est à #00 mètres ou un peu plus d'altitude, sur le faite entre le bassin du lac de Bay et le versant de la mer Orientale. Nous y arrivons tant bien que mal et descendons Lx jusqu’à Sampaloe, dont la hauteur au-dessus des océan$ n’est que de 27 mètres, dans une vallée très belle où viennent se réunir les torrents qui forment le rio Mapon, dont l’embouchure est près de Mauban.

Mes chasses furent loin d’être fructueuses à Sampaloe, et je reviens à Lugban, sans pousser jusqu’à Mauban, aïnsi que je l'avais projeté d'abord.

Cependant, dans les environs de Lugban, les mollusques terrestres sont plus nombreux et plus variés que dans les parties de l’île de Lucon que j'ai déjà visitées ; il y a, entre autres espèces, une grande hélix, qui, au dire des habilants, siffle très fort. Un soir, à Lugban, j'ai entendu siffler dans le jardin du tribunal, mais je n’ai pu savoir si ce sifflement devait être attribué audit mollusque ou si quelque gamin s’amusait de cette façon.

Rentrant un jour de la chasse par un temps de pluie, je marchais en avant, suivi de mon boy; j'étais pieds nus, ne faisant aucun bruit sur la terre détrempée, quand, à un appel de mon homme, je m'arrête. Il me montra alors, à environ ? mètres de moi, un dagum-palay, serpent des rizières très dangereux, qui, dressé sur la route, était à la chasse des grenouilles.

Prenant une baguette, j'en donnai un coup léger à l’animal, et, le prenant par le cou, je me retournai pour le passer à mon chasseur, qui s'était sauvé en toute hâte et de loin me criait de jeter cette vilaine bête; je lui intimai

l'ordre de me suivre, et, ayant fendu la baguette qui m'avait servi à le frapper, je pinçai le cou du reptile, qui s’enroula autour du bâton, ce qui me permit de le porter sans aucun risque jusqu’à mon flacon d'alcool. Tout le monde, en me voyant, de se sauver ou de me suivre de loin. se demandant ce que j'allais faire de l'animal. Samy ayant expliqué aux curieux que la bête était renfermée dans une bouteille, ce fut à qui envahirait ma case pour voir ce prisonnier d’un nouveau genre. Ennuyé de ce voisinage, je donnai tout d’un coup l’ordre à Samy de retirer le bouchon; sur ce, mes gens, pris de peur, de s'enfuir au plus vite par toutes les issues. Alors on me laissa tranquille.

Je quittais Lugban le 11 mai, pour continuer mes chasses, en contournant le groupe de montagnes qui domine le Mahaijay, et j'arrivais à 40 heures du matin à Tayabas, fort beau pays « à taille de guêpe » qui est comme un isthme de Panama entre un golfe de la mer de l'Est et la mer du Midi. C'était la ville la plus considérable de ces régions; mais, 1] y a quatre ou cinq ans, un incendie a tout anéanti, à l'exception de l’église en pierres ; on commence à rebâtir les maisons, et, en attendant, les habitants sont campés provisoirement. Aux Philippines, le provisoire, c'est le définitif.

Le gobernadorcillo m'offrit l'hospitalité, me retint de force, et, après un déjeuner fort gai, je poursuivis au sud-ouest vers Sariaya, par une route peu sûre naguère, et infestée de voleurs.

Au sortir de la ville, nous traversons sur un pont de pierre un cours d’eau assez large, encombré de rochers contre lesquels l’eau se précipite en bouillonnant. La route, bien entretenue, est bordée de ci de là de fermes placées parfois dans des sites très pittoresques.

Avant d'arriver à Sariaya, nous rencontrons un poste de cuadrilleros, veilleurs de nuit ; près de la porte est pendu un trône d'arbre creusé qui sert de cloche d'alarme, et, dans l'intérieur, nous voyons une forte planche percée de trous, un vaste carcan destiné à conserver les suspects en attendant que la justice les réclame.

LE MAHAÏAY 103

Le peu de succès de mes dernières expéditions comme naturaliste m'était on ne peut plus désagréable, un véritable marasme zoologique! Je ne voulais pas rentrer bredouille à Manille.

Je choisis alors pour centre d’excursions de chasse le pueblo de Sariaya, situé à petite distance de la mer du Sud, au versant méridional du Mahaijay.

J'arrivai le 11 mai, à 5 heures du soir, et, comme il n’y avait pas de tribunal pour m'installer provisoirement, je devins l'hôte momentané du gobernadorcillo, qui mit gracieusement à ma disposition l’une des chambres de sa maison.

Sariaya devant être mon quartier général, j'y louai une case à raison de 1 fr. 25 par jour, et, dès le premier soir, j'eus la bonne fortune d'assister de mon balcon à un commencement de représentation. C'était une gracieuseté faite au pueblo par un riche particulier. Quand je dis commencement de la pièce, cela nécessite une explication. Comme durée, une pièce aux Philippines dure souvent trois jours et trois nuits. Celle-ci dura trois nuits pleines. Le théâtre, tout de circonstance, sur la grande place, est en bambous ; ni rampe, ni coulisses; seulement deux portes au fond. |

Le directorcillo de Sariaya a l’obligeance de me traduire la pièce, qui est jouée en tagal. Acteurs, actrices sont pris parmi les jeunes gens du village. Le principal rôle de femme est très recherché : il est rare que celle qui le remplit ne trouve pas à se marier aussitôt la fête terminée; c'est du moins ce que me dit mon traducteur.

Voici le sujet de la pièce. Une jeune vierge africaine est aimée de deux princes, l’un bon, l’autre mauvais. Chacun d'eux a son serviteur amoureux de la suivante, et, après chaque scène entre les maîtres, scène identique entre les valets qui font le rôle de comiques.

Les artistes sont couverts de baudriers d’or, et les costumes, ornés de plumes et de paillettes, sont d’un rouge écarlate. Je ne dirai pas : le rideau se lève, puisqu'il n'y en a pas, mais la musique joue une marche, et, par

les deux portes du fond, s'avancent, à la queue leu-leu, emboîtant le pas, les femmes d'abord, les hommes ensuite ; arrivés à la rampe, ils font demi-tour et s'en retournent en silence, du même pas cadencé. Puis vient le régisseur, qui déclame en vers l'analyse de la pièce. Il dit tout sur le même ton, sans aucune nuance, sans rien scander, la colère, la joie, la douleur. I] porte un habit noir, et, à l'encontre de la mode philippinienne, sa chemise esl rentrée dans le pantalon, ce qui amuse énormément l'auditoire.

Après la sortie du régisseur, les deux premiers rôles s’avancent, toujours du même pas cadencé, et, tournant sur leurs talons, vont s'asseoir en face l’un de l’autre.

Le prince fait sa cour à la princesse, qui se lève chaque fois qu’elle répond à son adorateur, puis se rassied ; alors se lève le prince à son tour, d’un mouvement automatique.

Même scène a lieu entre la princesse et le mauvais prince, puis entre messieurs les comiques.

De discours en discours, à la fin des fins, les princes meltent flamberge au vent; les valets vont, eux aussi, « se prendre au poil », mais, après réflexion, ils font battre leurs coqs à leur place : le vaincu sera celui dont le coq aura succombé. La princesse réconcilie les deux princes et meurt.

Pendant la représentation la fanfare du pueblo joue tous les airs de son répertoire avec un réel entrain.

7 7 Le 42 mai, mon installation dans la case indigène que j'avais louée était faite, el je prenais mes dispositions pour la chasse. J'avais bon espoir, car depuis Mahaïjay on me vante sans cesse les régions qui entourent Sariaya comme d'excellents terrains de chasse. Je suis plus heureux qu'à Sampaloc et qu’à Lugban, mais ce n’est pas encore l’Eldorado du collectionneur naturaliste. Peut-être aussi mes chasseurs ont-ils peur des bandits qui fréquentent ces parages. La contrée regorge de bestiaux que les voleurs dérobent, marquent et contremarquent, puis vont vendre à Manille, la distance entre cette partie de Luçon et la capitale étant facile à franchir.

C’est principalement entre Sariaya et Tiaon que les bestiaux

LE MAHALAY 105

sonf nombreux, el c'est là que les voleurs, chassés des provinces voisines. se sont rabattus.

Pour obvier aux réclamations sans cesse renouvelées des propriétaires de bestiaux volés, l'administration a publié un arrêté qui enjoint à tout Indien conduisant des bestiaux d’être porteur d'un certificat d’origine; mais les voleurs ne manquent pas de complices, qui leur permettront d’éluder l'arrêté.

Quand ils rencontrent quelque Indien bon à dévaliser, ils s'empressent de le débarrasser de tout ce qu’il porte. Il est très rare que les voleurs s’attaquent à un Européen, par crainte soit de ses armes, soit des conséquences. I] faut dire aussi qu'à l'exception de quelques naturalistes égarés dans ces régions, il n’y a guère d’autres Européens que le curé, les officiers de la guardia civil et des carabineros.

À peine installé, j’eus la visite du directorcillo, qui parle trés bien l'espagnol et est en même temps l'individu le plus lettré de la localité.

I me demanda de lui expliquer ce qu’est la France, si c'est loin de l'Espagne et si l’on peut y aller par terre.

Je lui fis sur le plancher un tracé de l’ancien monde, et je tâchai de lui faire comprendre la place qu'occupe chaque nation en Europe. Il fut très étonné, et peut-être ne me crut-il pas quand il vit que la France était si voisine de l'Espagne, et surtout quand je lui expliquai que de la Chine on pouvait aller par terre en Europe. Il avait la ferme croyance que toutes les nations se trouvent sur des iles plus ou moins grandes.

Le nouveau gouverneur a renouvelé l’ordre de ne choisir, parmi les candidats à l’emploi de maire, que celui qui sait le castillan ; assez rares sont les Indiens, en dehors de Manille, sachant d'autre idiome que le leur; non pas qu'ils ne soient pas aptes à apprendre, ils ont, au contraire, beaucoup de facilité pour les langues ; mais les écoles étant sous la haute direction des curés, ces messieurs, pour des ralsons que je n'ai pas à approfondir, mais aisées à comprendre, ne veulent pas que les Indiens parlent d’autre langage que le leur.

Plus tard, au cours d’une excursion, j'ai entendu un curé

interpeller vivement un gobernadorcillo qui nous disait bonjour en espagnol, et lui dire : « Espèce d'animal, parle donc das la langue. » Le plus souvent, les indigènes, ne sachant pas l'espagnol, ont constamment besoin du curé

. pour défendre leurs intérêts auprès des autorités; de là vient, en grande partie, l'influence du clergé aux Philip-

| pines, influence qui commence cependant à décroitre, les Indiens cherchant de plus en plus à s’instruire.

Comme entomologiste, j'eus quelque succès et mis la main sur quelques centaines d'insectes intéressants. À ce propos, je note un fait assez comique.

Un jour, je descendais de la forêt, vers 11 heures du matin, rentrant de la chasse un peu fatigué ; le fusil sur l'épaule, et le soleil tombant d’aplomb sur ma tête, j'aperçus un superbe papillon. Prenant mon filet des mains d’un de mes hommes, je m'avance avec précaution et je manque mon lépidoptère. En même temps, je reçois de partout de l'eau sur la figure. Je cherche d’où vient cette averse. Rien. Second coup de filet, pluie fine qui m'’arrose le visage. Troisième coup de filet, nouvelle averse, dégouttant des branches des arbres. C’étaient des cigales, qui, à chacun de mes mouvements, me lançaient par l'anus cette pluie minuscule. Je m'amusai quelque temps à ce jeu, qui se termina par l” « intégration » de quelques-unes de ces cigales en un flacon d'alcool.

Le 18 mai, suivi de mes chasseurs, je pars en course jusqu’à la plage de la mer du Sud, vers l'embouchure du rio de Canga, qui se jette dans une grande baie limite sud de la province de Tayabas. La route court directement au sud à travers des champs cultivés et des forêts de goyaviers odorants et en pleine période de maturité à cette époque de l’année.

On m'a bien recommandé d’avoir l'œil aux éoulisins (brigands) ; je ne négligerai pas cet avertissement, mais je ne rencontre pendant mon trajet que quelques Indiens, qui n'ont pas l’air plus féroce que les autres, et dont les cases bordent la route. Je ne nie pas qu'ils ne soient un peu voleurs à l'occasion, mais rien ne le prouve, et tous, en

LE MAHAUAY 107

passant, me disent fort poliment : Magandan aräopo (bonjour, maître).

La partie de la baie où je me trouve est sablonneuse ; on y rencontre très peu de mollusques, mais en revanche on y pêche de très beaux poissons. Une partie est consommée sur place à l’élat frais; le reste est séché et conservé pour l'usage local ou expédié à Manille et dans l’intérieur.

Durant cette excursion, j'ai pu observer le manège d’un petit oiseau qui poursuivait un corbeau, lequel paraissait assez ennuyé de ce voisinage, mais ne se défendait pas. Get oiseau a le vol gracieux comme l’hirondelle, avec laquelle, à distance, on pourrait le confondre : il vit aux dépens du corbeau ; que celui-ci poursuive une proie, qu'il soit en trait de la dévorer, le petit tyran voleur survient et s'empare de la proie sans que le corbeau fasse la moindre résistance.

Le 20 mai, je rentre à Sariaya ; je rassemble ce que j'ai réuni de collections dans mes dernières excursions et je pars le 24 mai, toujours à la recherche du pays de mes rêves, là où, comme les Indiens me le disaient, je tuerais plus d’oiseaux que je ne voudrais.

Je me dirige vers l’ouest et, par le nouveau pueblo de Candelaria, j'arrive à de vastes plaines pierreuses, légèrement inclinées vers la mer. Les pluies fréquentes conservent l'humidité du sol, sur lequel poussent des goyaviers et, de ci de là, quelques touffes d’une plante très goûtée par les animaux. |

Des troupeaux fort nombreux de bœufs et de chevaux vivent en pleine liberté; chaque année on pratique une traque pour marquer les jeunes, et on opère de la même façon quand il s’agit de prendre les animaux destinés à la vente. Des cavaliers armés du lazzo entourent le troupeau. et, avec l’aide de chiens dressés à cet exercice, on le pousse vers un cCorral, vaste enceinte dont on ferme aussitôt les portes. Après avoir fait le choix des animaux qu'on veut garder, ou quand on a marqué les jeunes, on ouvre les portes du corral et les animaux retournent à la file vers les pâturages très abondants sur le versant sud des contreforts du Mahaïjav.

Je m’arrêle pour déjeuner au tribunal de Candelaria. Le gobernadorcillo me demande si je veux lui vendre de la poudre, parce que sa situation est assez difficile, qu'il a de nombreux ennemis, que, dans le pays, il ne peut se procurer ce produit, et que monsieur l’alcade ne le voit pas de fort bon œil. Il est vrai que l’alcade n’a pas tous les torts en lui refusant ce produit, car les gens de l'endroit sont d'anciens toulisins ramenés à de meilleurs sentiments, mais depuis fort peu de temps. Je lui réponds que je ne vends rien, mais que je veux bien lui donner quelques charges de poudre, à la condition qu'il ne s’en servira que contre les brigands.

Après déjeuner, je continue ma route en remontant au nord-ouest jusqu’à Tiaon. L'aspect du pays change à mesure que j'avance; le terrain est plus ferme et plus boisé ; on traverse encore, comme entre Sariaya et Candelaria, des rivières actuellement à sec, qui, dans la saison des pluies, courent sur les pentes des montagnes, roulant avec leurs eaux lorrentueuses des masses énormes de roches et de galets.

À 4 heures du soir nous arrivons à Tiapn, et nous y passons la nuit.

C'est encore la maison du gobernadorcillo qui, comme à Sariaya, sert de tribunal et de refuge à toute la marmaille du pays.

Tiaon possède une église et un couvent bâtis en pierre el recouverts en tuiles, mais en très mauvais élat ; il y a aussi un cuartel de guardia civil, commandé par un teniente (lieutenant). |

Le 25 mai au matin, par une route ombragée de grands arbres et bordée de plantations de café, j'arrive en une chevauchée à Dolorëès, le vrai paradis du naturaliste, assuré qu'il est de ne jamais revenir bredouille.

J'y loue une maison, je m'y installe au plus vite, et je tente avec le curé l'ascension du San-Cristobal, le 4: juin 1880.

À 4 heures du matin nous partons, le curé, le caporal de la guardia civil, quelques porteurs, un guide et

LE MAHAÏAY 409

moi; au lever du soleil, nous entrons sous bois, puis, la forêt qui entoure le pied de la montagne une fois franchie, nous arrivons à la région du cogon, doni les feuilles raides nous tranchent les mains et la figure. En passant sur une crête de 1 mètre à peine de largeur, et où la chute serait au moins de 200 à 250 mètres, tandis que je regarde autour de moi, afin de voir si je n’apercevrais pas quelque gibier, je fais un faux pas et je dégringole ; heureusement, l’épaisseur du cogon me permet de me raccrocher en route : sans quoi, plus de chasses, et surtout plus de chasseur !

A 8 heures, le soleil nous importune déjà; la pente esl rude, nous nous cramponnons au cogon, et, à 44 h. 40, on arrive aux fameux lacs du San-Cristobal : trois mares, purement et simplement ; encore deux sont-elles desséchées ; la troisième, mieux abritée du soleil, n’a pas deux pieds d’extrême profondeur. Hourrah pour les trois lacs, anciens cratères du volcan San-Cristobal! L’altitude du lieu est de 4072 mètres au-dessus de Dolorès, de 1216 au-dessus du niveau de la mer.

Il est décidé que je ne pourrai faire une ascension durant mon voyage sans subir quelque solide averse. Au moment où nous arrivons au cratère, une pluie diluvienne vient nous transpercer, et je n'ai que le temps de quitter mes vêtements et de les rouler dans mon caoutchouc pour les conserver secs.

Des sentiers tracés par les sangliers, montée presque à pic, nous conduisent au plateau supérieur de la montagne. Le cogon y a bien 3 mètres de haut et les brins en sont gros comme le doigl; pour pouvoir regarder l'horizon, nous sommes obligés de l’incliner et de grimper dessus. Nous jouissons alors d'une vue superbe. Seule, la partie est, où se trouve Lugban, nous est cachée par le pic de Mahaïjay ; mais au nord-ouest nous découvrons en grande partie la nappe du lac de Bay; en nous tournant un peu plus à l’ouest, nous apercevons Manille et Cavite, le port militaire des Philippines et leur grand arsenal maritime; au sudsud-ouest étincelle le lac de Bombon, au milieu duquel se dresse le Taal, l’un des volcans de Luçon encore en acli-

vilé. Au sud et au sud-ouest, c’est la mer, avec les iles de : Mindoro et de Marinduque. Plus près de nous, vers Dolorès et San-Pablo, brillent sept petits lacs qui, sans doute, furent aussi des cratères. Le San-Cristobal a 1554 mètres d’élévation.

Nous redescendons par une crête à pic, et, en dix minutes, nous arrivons au plateau où le campement a été établi pour passer la nuit. Nous nous couchons, les trois castillas sur la seule herbe qu'il y ait, et les hommes un peu partout, sans feu, car il a été impossible de nous procurer du bois sec pour l’alimenter.

Le lendemain, dès l’aube, naus descendimes par le chemin le plus court; ce fut une dégringolade qui dura deux heures. Enfin, nous arrivèmes à la lisière du bois, tout en sang, déchirés que nous étions par les herbes ; nous attendimes nos chevaux en déjeunant, et nous retournâmes ensuite à Dolorès.

Un de mes amis, un Espagnol des Philippines, me rendit facile, agréable, le séjour de Dolorès. M. Guivelondo est un homme fort instruit, parlant également bien l'allemand, l'anglais, le français qu’il a appris à Angoulême. Il a créé une plantation de café très vaste et de tout point magnifique ; elle donne des récoltes abondantes et un des meilleurs grains de tout l'archipel. Il serait parfaitement heureux sans l’animosité qu’on a, dans ces beaux pays, pour tout nouveau venu.

Avec lui je chassai le tabun, avec lui je cherchai des nids d’hirondelles, avec lui je visitai le mont du Calvaire, la fontaine du Jourdain, le Purgatoire, etc., noms assez inattendus sur une carte des Philippines!

Le tabun est un gallinacé. Ces oiseaux, de mœurs très particulières, vivent par couple, toujours isolés, mâle et femelle ; dans les petites îles, on rencontre leurs œufs enfouis dans le sable de la plage, à une très grande profondeur; ici, dans les montagnes, ils les déposent entre les racines d’un gros arbre mort, toujours sur un point culminant du pays. Les œufs que nous découvrimes étaient enterrés entre un mètre et un mètre et demi sous le sol. Il nous fut impos-

LE NAHAÏAY 411

sible de rencontrer ce jour-là un seul de ces oiseaux. Nous avions fait tout pour les effrayer, ils avaient disparu.

Un de mes chasseurs, indigène de Dolorès, nous avait fait découvrir le nid des tabuns au pied des grands arbres ; pour me procurer des spécimens de ces oiseaux, je dus m’adresser à un autre Indien, qui passe sa vie dans les forêts, sans cesse en chasse avec ses chiens, aussi maigres que lui. Il est, malgré son genre de vie isolée, très gai. Il rompt quelquefois avec ses habitudes de sauvagerie pour venir faire de courtes apparitions au village, où il se remet de ses fatigues et renouvelle sa provision de riz. Ïl a pu me fournir un mâle et une femelle de tabun.

Quelques jours plus tard, le 45 juin, Guivelondo me conduit à l’est de San-Cristobal, dans un massif calcaire creusé de nombreuses grottes et excavations dans lesquelles abondent les nids d'hirondelles. Les salanganes auxquelles on ravit les nids si goûtés des Chinois se tiennent dans les trous les plus étroits; nos hommes quittent jusqu’à leur pantalon pour pouvoir y passer, et encore sont-ils forcés de se

lordre comme des serpents. Ces nids sont accrochés aux parois des grottes ; quelques-uns sont très blancs, d’autres mélangés avec des herbes et du cabo-negro (filament provenant d’un palmier). Quand ils sont blancs, ils se vendent aux Chi- . nois de Manille jusqu’à 60 piastres (300 francs) les 22 onces. Mais le moment n’est pas favorable pour faire une récolte un peu convenable, et je ne puis avoir que deux ou trois nids.

Après la chasse nous allons visiter la montagne, qui possède une véritable histoire. Dans cette montagne, certaines localités doivent leurs noms à un Indien du siècle dernier, le mont du Calvaire, la fontaine du Jourdain, le Purgatoire, etc., etc. Noms significatifs.

Elle servit de refuge, au siècle dernier, à un nommé Apolinario, espèce de prophète ou plutôt d'illuminé qui voulut fonder une religion.

Apolinario, élevé au séminaire de Manille, était destiné à être curé ou vicaire dans un village de l’intérieur. Un beau jour, chassé pour sa mauvaise conduite, il prit son parli en brave et se dirigea vers son village.

Bientôt après, 1l se retira dans la montagne, annonca aux indigènes que les Espagnols avaient un pape blanc, mais que lui était pape et prophète des Indiens. Il imagina une religion dont les rites du catholicisme étaient la base. Elle s’étendit comme une traînée de poudre dans cette partie de Lucon, car le bon Apolinario, qu'entourait une bande aussi nombreuse que peu choisie, faisait succéder miracle à miracle. Après quelque temps, son influence grandissant toujours, les méfaits des bandits qui l’entouraient se multipliant, la sécurité du pays élant compromise, il fallut prendre les armes contre lui; peu à peu réduit dans ses forces, un beau jour 1l fut tué, mais les Indiens croient qu'il n’est pas mort, et qu’à son heure 1l reviendra.

Les lieux qu'il a sanctifiés sont toujours, bien qu’en cachette, très fréquentés. On y amène des malades, souvent de fort loin, pour se baigner dans l’eau du Jourdain ou aux sources miraculeuses, qui guérissent tous ceux qui ont la foi.

Une de ces sources est assez difficile à atteindre ; pour y arriver, 1l faut se laisser glisser sur le dos entre les rochers.

La fontaine du Jourdain est bien l’un des plus beaux sites que j'aie vus de ma vie; elle sort du milieu d’une touffe de fougères plaquées contre la montagne à pic. On venait d’y découvrir le cadavre d’une femme venue de Mahaïjay, par les montagnes, pour y chercher la guérison, et qui, en effet, y avait trouvé le terme de ses maux.

L'eau de la fontaine du Jourdain se déverse dans une rivière encaissée entre deux montagnes couvertes de forêts, parmi lesquelles quelques roches couvertes de mousse viennent mêler leurs tons sombres aux vives couleurs des arbres et des plantes qui tachent le sol de toutes parts.

Le Purgaloire, grotte immense dans le mont du Calvaire, servit longtemps de refuge au prophète et à ses disciples.

Tous ces lieux sont encore l’objet de la vénération des indigènes, qui s’y réunissent encore en cachette.

NH n'y a pas longtemps, le curé de Dolorès ayant appris, probablement par la vente extra-abondante qu’il . avait faite de cierges bénits, qu’il allait y avoir une grande

LE MAHAÏUAY 113

réunion dans la montagne, avertit la guardia civil ; au jour dit, les gendarmes tombèrent au milieu des fidèles, qui s'enfuirent en abandonnant tous leurs cierges, lesquels furent ramassés par les soldats; le soir, tout le village était éclairé avec les bougies de cire fichées en terre le long de la route.

L’Indien chez lequel j'ai loué une chambre est éleveur el dresseur de coqs de combat. Chaque enq a sa cage spé-

Indiens et leurs coqs de combat.

ciale ; il est, chaque malin, lavé et caressé par son maître, à tour de rôle. Le Tagal aime son coq par-dessus tout ; il le porte partout avec lui, le flatte sans cesse, lui parle en lui lissant les plumes jusqu'au jour où il le fait tuer par un autre. Si un village brûle, les Indiens commencent par sauver leurs coqs et s'occupent ensuite des femmes et des enfants, s'il en est encore temps. La bête colérique paye assez cher cel avantage; si elle es choyée, elle est aussi constamment attachée par une patte et regarde avec fureur

414 = VOYAGE AUX PBILIPPINES

ses pareils coqueler avec les poules, dont la compagnie lui est à jamais interdite.

Le jour où l’on donne une gallera est un grand jour de fète; même il n'y a pas de bonne fête sans gallera. On se réunil autour de l'enceinte. Il faut payer pour entrer, car les galleras sont chose de gouvernement, et c’est l'autorité qui désigne le juge chargé de prononcer en premier et en dernier ressort sur les cas douteux. Les combats de coqs sont l'occasion de paris tout comme les courses de chevaux chez nous. Quand les paris sont réglés des deux parts, on altache à la patte droite de chaque combattant un éperon d'acier fait avec une lame mince légèrement recourbée. Les propriétaires tiennent chacun leur animal, l’un devant l'autre. Pour les exciter, chacun cache avec la main la tête de son coy et le présente à l’adversaire, qui lui donne un coup de bec et lui arrache une plume du eou.

Bientôt l'ire des deux empennés ne connaît plus de bornes. Chaque Indien retire le fourreau qui recouvre l'éperon et, d’un air de défi, le jette aux pieds de son adversaire; on lâche les cogs, qui se précipitent. À chaque passe, le public pousse des cris d'enthousiasme pour son champion préféré. Quand le vaincu s'enfuit ou succombe, ce ne sont plus des cris, mais des hurlements.

Mes chasses furent très belles dans le pays de Dolorès : nulle part il n’y a aulant d'oiseaux dans les Philippines, et chaque jour j'ajoutai quelque espèce nouvelle à mes collections. J'étais pour cela admirablement secondé par l’un de mes chasseurs, esclave, ou presque l'esclave, d'un des principaux propriétaires du pays. Je n'ai pas besoin de dire que l'esclavage est rigoureusement prohibé

par le gouvernement espagnol, mais il n’en exisie pas

moins sous une forme déguisée, au vu el au su de tout le monde.

Un indigène emprunte-t-il quelques piastres à un propriétaire indien ou métis, 1l lui laisse, comme gage, son fils ou sa fille : l'enfant doit travailler jusqu'à ce que la somme soit remboursée : 1l va de soi qu'elle ne l’est presque jamais, el, si elle l’est, c'est l’exceplion, Le maitre profite

LE MAHAUAY 445

du travail el ne doit à l'esclave que la nourriture, l'habillement et le tabac; s’il va travailler chez les voisins, le salaire appartient au maïtre; du reste, tout cela se passe en famille.

Les individus laissés ainsi en gage font partie de la maison ; ils sont souvent très jeunes et élevés avec les enfants du maitre, un peu plus jeunes qu'eux, auxquels ils sont spécialement attachés et qu'ils ne quittent plus.

Un autre genre d’esclavage, celui-là volontaire, est celui du jeune homme qui veut se marier. Dans beaucoup d’eudroits, il est tenu de travailler pendant deux ou trois ans comme un simple domestique dans la maison du père de sa fiancée; pendant ce temps, il est nourri, mais ne prend jamais place à la même table que la jeune fille ; il va se promener partout avec elle et a l’avantage de dormir sous le même toit que sa bien-aimée, quelquefois même assez près.

Quand l’amoureux a terminé son stage, il doit, avant Ja cérémonie du mariage, bâtir une maison, puis faire les achats indispensables. À sa charge sont aussi les dépenses occasionnées par le mariage religieux.

Mais tout ne se termine pas toujours aussi régulièrement qu'on pourrait le croire. Quelques pères de famille cherchent parfois une mauvaise querelle à leur futur gendre au moment où il a fini son stage, et, à sa place, admettent un nouveau soupirant, qui travaille pour ce père peu scrupuleux. Dans ce cas, la case bâtie par le malheureux évincé lui reste comme fiche de consolation.

Il y a encore, aux Philippines, nombre de malheureux vendus comme esclaves, particulièrement des enfants, soit qu'ils aient été enlevés à leur famille, soit que celle-ci les ait vendus à un autre individu qui les revend.

Un dimanche matin, à Manille , j'étais à table chez M. Warlomont, lorsque Samy vint mie dire :

« Monsieur, il y a des hommes qui viennent vendre ün petit Negrito. ,

Comme j'avais déjà acheté des squeleles de Negritos et que plusieurs individus s’étätent engagés à m'en rapporter d’autres, je dis à Samy :

« Vois s'il est complet, et, s’il n’a rien de cassé, après déjeuner je le verrai.

— Mais, monsieur, me répond Samy, 1l est entier; c’est

un tout jeune, il a à peine quatre ans.

— Cela ne fait rien, regarde si la tête n'est pas cassée.

— Mais, monsieur, il n’a rien de cassé, puisqu'il est vivant.

— Comment, vivant ?

— Oui, monsieur.

— Et ils veulent le vendre?

— Oui, monsieur. »

Samy appelle les Indiens, qui arrivent à deux, conduisant un enfant de quatre ans à peine.

Par curiosité, je fis semblant de vouluir l’acheter, et demandai combien ils en voulaient. « 40 piastres (200 francs) », me dirent-ils. Je marchandai, et, par mes questions, je m'efforçai de savoir d’où venait ce petit malheureux et comnent se l’étaient procuré les deux vendeurs. Mais, en gens prudents, ils dirent qu’il venait de Bataan, de l'endroit où j'ai récolté une grande partie de mes squelettes de Negritos.

Je les congédiai en les engageant à faire donner à téter à l'enfant, leur disant que, lorsqu'il serait plus grand et mor!l, ils pourraient m'en apporter le squelette. Il n'y a pas à craindre qu’ils fassent ici comme le Malais de la presqu'ile

de Malacca.

Dans les environs de Dolorès se trouve un petit lac, aux bords à pic et très profond; auprès, une source sulfureuse sourd de dessous un rocher formant grotte. On pouvait naguère y pénétrer à la nage, mais un éboulement occasionné pat un tremblement de terre a presque entièrement obstrué l’orifice.

Il y a environ huit mois, un Indien avait tué par jalousie amoureuse un camarade, et, profitant de la circonstance, après l'avoir dépouillé de ce qu'il possédait, il s'était débarrassé du cadavre en le précipitant dans le lac, se croyant assuré de l'impunité, la profondeur en étant regardée comme insondable. À son retour au village, on lui demanda où était son ami; il répondit qu'il n’en savait rien. Cepen-

LE MAHAÏAY 417

dant, quelques indices firent penser à un crime, et quelques traces amenèrent la police à faire des recherches sur les bords du lac, sans que l’on pût retrouver le corps.

Mais le gobernadorcillo acheta au curé deux cierges bénits qu'il fixa sur deux bouts de planche qu'il lança sur l’eau ; on fit des prières, et les cierges allèrent s'arrêter au centre du lac; on attacha alors plusieurs bambous ensemble, et, en fouillant le fond, on parvint à retirer le cadavre. Devant ce miracle, le coupable fit des aveux complets et fut condamné à mort. Je cherchai vainement à faire comprendre au gobernadorcillo, qui me le demandait du reste, ce qui s'était produit. Je lui fis remarquer la forme conique de la cuvette du lac et le léger remous que l’on aperçoit au centre quand le vent ne ride pas sa surface, remous qui devait attirer aussi bien le cadavre que les chandelles au milieu du lac; mais je dois avouer que je perdis mon temps et que le miracle resta avéré. Le merveilleux a toujours plus de poids sur les intelligences faibles et ignorantes que le raisonnement et le fait observé.

Dolorès, petite bourgade de quelques cases, possède une église et un couvent en bois. Le curé est très jeune et assez désagréable pour ses voisins, mais 1l a fait tout ce qu'il a pu pour m'être utile; il montrait parfois une fatuité par trop grande, qui nous donna plusieurs fois l’occasion de rire à ses dépens.

M. Guivelondo possède une bibliothèque très bien fournie en auteurs espagnols, anglais, allemands et français; il l'avait complaisamment mise à ma disposition. J'étais un jour en train de lire une traduction française de Shakespeare, quand arrive le curé.

« Que lisez-vous, me dit-11?

— Les œuvres de Shakespeare, » lui dis-je, et j'ajoute : « un des meilleurs auteurs anglais. »

Sur ce, il prend un des volumes, se met à lire quelques mots qui, par hasard, ressemblaient beaucoup à de l’espagnol, et me dit :

« Telle chose veut dire telle chose?

— Oui », lui dis-je.

Alors, prenant un air superbe : « Oh! voyez-vous, me dit-il, j'ai appris l'anglais étant jeune ; je ne me le rappelle pas assez pour le parler, mais, en le lisant, c’est autre chose. » Et, posant le livre sur la table, il s’en alla enchanté, croyant m'avoir persuadé qu’il connaissait l'anglais.

Depuis quelques années, la culture du café s’est développée avec suceès à Dolorès et aux environs. La propriété de M. Guivelondo s'est étendue peu à peu par des acquisitions et elle forme aujourd'hui un vaste domaine facilement exploitable.

Quelques gouverneurs ont cherché à propager cette culture et n'ont pas toujours réussi, parce que les indigènes ne consomment pas de café et qu’il leur répugne toujours le faire quelque chose de nouveau.

Les Indiens, n’usant pas de café, ignorent la manière de le préparer. Un jour M. Guivelondo, se trouvant chez un de ses travailleurs, demanda une tasse de café ; an bout de quelque temps, on lui apporta une décoction qui, à sa grande stupéfaction, ressemblait à de l’eau pure; ayant dit à la femme de rettre plus de café, elle lui répondit qu’elle en avait mis déjà beaucoup, mais qu’elle allait en ajouter encore une poignée. Îl regarda alors ce que contenait le récipient qui avait servi à faire la décoction ; les grains de eafé étaient entiers et non torréfiés.

Les Indiens connaissent mieux le thé et en font leur boisson ordinaire.

Ils cultivent aussi du riz de montagne et du riz de rizière. Le premier est une espèce qui se passe d’eau et vient très bien sur un terrain sec, tandis que l’autre doit constamment baigner dans l’eau jusqu’à ce qu'il soit près de sa maturité. |

Quand j’eus battu tout le pays, le moment vint de quitter Dolorès, et, le 8 juillet 1880, je dis adieu à M. Guivelondo et à son aimable famille.

Je repris le chemin du nord et repassai à San-Pablo, dans la province de Batangas, à moitié détruit par les flammes deux mois auparavant.

Le tribunal aurait été très beau, dit-on, mais il n'a

LE MAHAÏAY 4119

jamais été terminé. Depuis dix ans les murs sont construits ; mais, faute d’avoir trouvé l’argent nécessaire, on n’a pu placer la toiture. Aussi de très beaux arbres ont poussé dans l’intérieur des salles et même sur les murs.

Je dois signaler aussi, chose très rare, surtout en province, la maison à deux étages d’un riche Indien, propriétaire d’une grande étendue de terrain qui ne lui a pas coûté grands débours.

Le système usuraire est, dans ces pays, poussé très loin ;

il est très compliqué et difficile à expliquer. Un proprié- |

taire de rizières, n'ayant pas d'argent pour acheter la semence, emprunte au premier venu, Indien ou métis, la

somme nécessaire qu'il remboursera en riz à la récolte :

prochaine. Si le riz vaut au moment de l'emprunt 5 piastres le picul, par exemple, il devra rendre 6 piculs pour un. Cela fait done un intérêt fort élevé. Mais comme le riz subit toujours une baisse considérable au moment de la récolte et ne vaut plus que 2 piastres 1/2 le picul, l’Indien sera alors obligé de donner 12 piculs de r1z, puisqu’il en devait 6 à 5 piastres. Si le débiteur ne peut en livrer que 8, il reste en devoir 4, qu’il payera l’année suivante à raison de à piastres le picul, indépendamment de l'intérêt; et tout s’accumule ainsi jusqu'à ce que le malheureux soit obligé de vendre sa rizière pour rien à son créancier, chez lequel on le voit ensuite travailler, car 1l reste toujours son débiteur. C'est par une pratique semblable que le propriétaire de la maison à deux étages esL devenu fort riche.

Un curé m'a raconté qu'un jour deux hommes se présentèrent devant lui. L'un avait prêté 4 piastres à l’autre, deux ans auparavant, et la dette s'élevait alors à 60 piastres, par le fait de la capitalisation à un taux très élevé des intérêts el de leurs intérêts. Le curé se fit expliquer comment 4 piastres avaient pu en produire 60 en deux ans.

Voici l'explication donnée :

« Je lui ai prêté 4 piastres et il devait m'en rendre 5 au bout de deux mois; ilne me les a pas rendues au terme fixé, et comme, à cette époque, j'aurais acheté du riz à

3 piastres le picul que j'aurais pu vendre le double, c'est donc 40 piastres qu'il me doit et avec ces piastres j'aurais pu acheter... » Le curé l'arrêta et lui dit : « C’est très bien, tu as raison; mais toi-même, tu me dois 10 piastres depuis plus d'un an, et, en comptant comme toi, j'aurais pu gagner 1000 piastres, que tu vas me payer. » L'Indien créancier de se récrier aussitôt et de dire au curé : « Toi, tu es un Castilla, un Padre, et tu ne dois pas compter comme nous. »

Pour ces indigènes il y a, on le voit, deux manières de compter suivant que l’on est de race blanche ou indigène.

Les chevaux reposés, je pris au nord, du côté de Calauan. La route n’est pas directe: en sortant de San- Pablo, on descend d’abord une côte très raide, où ma carromata a été brisée par une belle nuit du mois dernier.

Calauan m'avait été recommandé par mon ami et collègue, Gustave Baër, commerçant de Manille, qui s’est toujours occupé d'histoire naturelle et même d’anthropologie. C’est lui qui m'a offert le premier squelette de Negrito que j'ai rapporté. Je ne fis pas en cet endroit la récolte que je pouvais espérer, car les oiseaux, la saison aidant, avaient émigré.

Ce village est au pied du Maquilin, antique volcan qui a conservé des solfatares.

Nous sommes encore ici dans la province de la Laguna aux riches eultures de riz et de canne à sucre. A l’époque de la guerre de Sécession aux États-Unis, on y avait créé une vaste plantation de coton, élevé des constructions destinées à recevoir les machines et le matériel nécessaire pour une pareille exploitation. Mais 1l n’en reste actuellement que des ruines. Cet échec a été à la fois la conséquence d’une direction insuffisamment réglée, d’une eulture improductive, et des entraves mises par les lois et les règlements à l'exploitation commerciale.

Le 14 juillet, je quitte Calauan pour un barrio. (faubourg) de la ville de Bay, au bord de la Laguna. Cetle ville a donné son nom au lac dont elle borde la rive méridionale. Je m'installe dans la case d’un Tndien que son

LE MAHALAY 491

infirmité a fait appeler l’homme au bec-de-lièvre. C’est la plus belle du bourg, et, comme celles de tous les indigènes riches, elle est bâtie en planches. Les volets des fenêtres glissent dans des rainures, ce qui permet de ventiler le logis. C’est ce que l’on appelle ici une casa de tabla (maison de planches).

Le soir, au moment de me coucher, je vois Samy mettre mon fusil sous mon lit et mon revolver à portée de ma main.

« Que diable fais-tu là? lui dis-je. — Ah! voyez-vous, Monsieur, le maître de la maison m'a dit qu'il y a ici beaucoup de brigands, et puis il vient aussi quelquefois des pirates du lac. — Pour des brigands, répondis-je à Samvy, nous n'en verrons pas, el quant aux pirates, nous sommes logés chez eux, tout le monde ici l’est plus ou moins, et nous n’avons rien à craindre. »

Là-dessus, je me couchai et m’endormis.

Vers minuit, je fus réveillé par un bruit de porte et de volets qu’on avait l'air de vouloir forcer ; j'écoutai, puis comme cela continuait, je demanda : « Qui va là? »

Pas de réponse, et le bruit de continuer de plus en plus fort. Je m’assis sur mon hit et m'écriai : « Que l’on me réponde, ou que l’on décampe. »

Même silence, mais, en revanche, on a l'air d'y mettre plus d’acharnement et d'essayer de forcer l'entrée. Alors, je me fâche et je prends le parti de me lever pour mettre fin au tapage : au même moment je sentis la case osciller de l’ouest à l'est.

C'était tout simplement un tremblement de terre qui avait commencé par des trépidations et s'était terminé par des oscillations. En un instant tout le monde fut debout dans le village; quant à moi, voyant que je n'avais pas affaire aux brigands ou aux pirates du lac, je me recouchai et m'endormis profondément, rêvant de chasse au crocodile pour le lendemain.

La Gironnière parle souvent des nombreux caïmans qu’il y avait de son temps dans la Laguna. Maintenant, ils sont beaucoup plus rares. Il existe sur une pointe, près de Los

Baños, un petit lac très encaissé et qui serait, dit-on, très profond ; tous les crocodiles de la Laguna y auraient élu domicile, au dire des habitants.

En quittant notre campement, nous dirigeèmes notre banca vers l’ouest pour doubler un cap qui s’avance assez Join dans le lac. Ayant mis pied à terre pour chasser un peu, je pus reconnaitre une source dont l’eau, d’une température très élevée, me parut sulfureuse; je me rembarquai, et, faisant un peu route au sud, nous allâmes toucher à los Baños.

Là, nous primes un guide, et nous allons débarquer à 1000 ou 1200 mètres, sur la pointe dont j'ai déjà parlé plus haut. On me conduisit d’abord à la case d’un Tagal, grand chasseur de crocodiles. Je n’y trouvai que son fils. L'enfant me dit : « Il y a deux jours, nous avions un de ces animaux vivant, mais, comme il était petit, mon père Jui a donné la liberté. »

Il me guida jusqu’au bord du lac. et, au bout d'un instant, il me montra un Saurien qui'nageait très doucemnet à fleur d’eau. Je lui envoyai une balle, qui, vu la position élevée d’où j'avais été obligé de tirer, glissa sur son dos; mais la secousse ou le bruit de la détonation le fit disparaître, et je n’en revis pas d’autres.

Je dis au fils du pêcheur que je payerais bien son père s'il m'en rapportait un. Ce dernier vint me voir le lendemain et m'assura qu'avant huit jours j'en aurais un très gros à Manille. Je l’attends encore. De là nous allâmes dans les marais environnants, mais nous ne fûmes pas plus heureux.

Page 1