‹ Lucon et PalaouanChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le 17 juillet 1880 je me disposai à retourner à Manille. Parti en pirogue dès 6 heures du matin, le vent étani très violent, il faut border la côte pour éviter les grosses lames; mais toutes nos manœuvres pour ne pas embarquer sont infructueuses : 1l faut sans discontinuer épuiser l’eau qui emplit l'embarcation. Nous arrivons enfin exténués à Santa-Cruz à 5 heures du soir. Le soir même je m'embarquais sur le Lipa.

A la date de ce jour je lis sur mon carnet de voyage : « Le temps menace, gare les tremblements de terre! » Telle était la réflexion que je faisais pendant le diner à mon voisin de table, le capitaine Pascual, qui se rendait lui aussi à Manille.

À 8 heures, nous faisons une visite à l’alcade, le señor Yriarte : 11 nous raconte les malheurs arrivés dans la province lors du tremblement de terre qui avait eu lieu la nuit du 45 au 16 juillet 1874; il souhaitait n’en pas voir la répétition. Il était loin de notre pensée à tous que quelques heures plus tard un nouveau et terrible cataclysme allait se produire.

Le 18 juillet 1880 est une date qui restera célèbre dans l’histoire des Philippines et qui en sera une des plus tristes

pages.

A midi quarante-sept minutes, comme nous venions de finir notre déjeuner, le bateau fut violemment secoué et jeté sur l’appontement de Santa-Cruz.

C'était un tremblement de terre, l’un des plus terribles qu’aient subis les Philippines. Cet archipel ne connaît que trop ces convulsions subites et imprévues de la nature : témoin les années 4625, 1795, 1827, 1828, 1863, 1874, 1880 surtout, qui fit tant de victimes, qui entassa lant de ruines.

Nous nous précipitons à l'avant ; de chaque pueblo monjait une colonne de poussière, comme une fumée qui s'élève : c'était l'écroulement des couvents, des églises, de tout édifice en pierres.

Nous sautons à terre et courons à Santa-Cruz, pour porter secours, s’il est possible. Par des rues où grondent les rumeurs de la foule, nous arrivons à l’église et au couvent. De l’église il ne reste qu’une partie des murs et la coupole au-dessus de l'autel, encore ce qui est debout menace-t-1l de crouler : au moment de la secousse l’église était vide, heureusement. Le couvent n'avait plus de toit : nous y trouvons le curé fou de peur, par terre, cramponné à l'herbe du sol; il l’avait échappé belle. Au moment de la secousse, il allait entrer dans sa salle à manger; il n'avait eu que le temps de descendre en courant dans la cour; ayant buté contre une pierre, il était resté anéanti quand il avait entendu le toit de sa maison s’effondrer dans les appartements.

La Casa Real était à moitié disloquée, mais l’alcade et sa famille étaient saufs. Entre la secousse et l’écroulement des édifices, il s’est écoulé assez de temps pour permettre à un homme de sang-froid de se mettre à l'abri. Ainsi le fils aîné de l’alcade a pu courir d'un bout de l’appartement à l’autre, 100 mètres environ, chercher son plus jeune frère qui était au berceau. et avant la chute des murs il avait rejoint sa famille.

Nous retrouvèàmes tout le monde un peu pâle chez le sefior Yriarte; mais tous, jusqu'aux petites filles, avaient conservé leur sang-froid, quoique le père eût dû les abandonner pour s'occuper des habitants, ses administrés.

Les nouvelles de Pagsangan sont mauvaises el contradicloires ; M. Pascual, un autre Espagnol et moi, nous partons aussitôt.

À notre arrivée, nous constatons que les dégâts sont moindres qu’à Santa-Cruz. Les maisons en pierres sont

nu RES

Maison d'angle à Manille, après le trembloment de terre.

toutes plus ou moins lézardées, mais pas ou peu de ruines ; ce sont les magasins du gouvernement et la maison de l’administration qui ont été le plus maltraités.

L'administrateur a eu le temps de se sauver, mais, dans sa précipitation, il avait oublié sa femme et sa belle-mère, qui ont pu cependant le rejoindre saines et sauves. Nous les trouvàmes dans une case indigène, loin de toute construction en pierres.

À 9 heures, nous étions de retour à Santa-Cruz el nous rendimes compte de notre excursion.

Pas de nouvelles de Manille! Et cependant les télégraphistes sont à leur poste, sous la porte cochère de leur bureau. Souvent le courant est brusquement interrompu : cela veut dire que le pueblo dont nous recevons une dépêche vient de passer par une secousse suivie de la fuite immédiate du télégraphiste. Je constate que pas plus que le curé les fonctionnaires métis et indiens n’ont repris leur sang-froid.

Enfin, à 2 heures du matin, télégramme effrayant. La capitale est en ruine.

À 5 heures du matin, M. Pascual et moi, nous allons demander au sommeil le repos et le calme nécessaires ; nous devons lever l’ancre à 6 heures,

Un peu avant notre départ, nous reçûmes la visite de M. Yriarte, qui venait nous remercier de l’aide que nous lui avions donnée ; 1l remit au capitaine les lettres et dépèches pour le gouverneur et me fit promettre de ne plus passer à Santa-Cruz sans m'arrêter et descendre chez lui.

À 4 heures du soir, nous arrivons à Manille; tous mes amis sont debout sains et saufs, mais tous diversement éprouvés.

La secousse a été épouvantable ; tous les édifices ont subi des avaries graves et beaucoup sont complètement ruinés ; les maisons d'angle des diverses rues sont toutes effondrées ; quant aux maisons isolées, il y en a peu de renversées. Dans la rue du Rosario, une des plus grandes artères de Binondo, cinq ou six maisons du centre sont en fort mauvais état, d’autres sont complètement écroulées; dans les premières, les Chinois qui les habitent ne veulent pas, malgré le danger, abandonner leurs marchandises, par crainte des voleurs. Dans l’Escolta, la grande rue de Binondo, les façades ont relativement peu souffert, mais les intérieurs, sur les cours, sont ravagés. Dans l’atelier d’un photographe, les poutres sont mêlées comme les fils d’un embrouillis d’écheveau. Spectacle analogue dans une carrosserie et dans le bazar de Lucon. Toutes les mai-

sons de la rue San-Roque sont disloquées, la rue de Jolo

après le tremblement de Lerre.

ne vaut guère mieux qu'elle ne valait après le désastre de 1863, qui n'y laissa debout que deux à trois demeures,

Dans la « ville murée », presque tous les toits sont par terre, et presque toutes les églises veuves de leur tour ou menaçant de l'être, tant celles qui n'ont pas croulé son! lézardées. La vieille tour de la cathédrale s’est effondrée sur une maison dont elle a coupé un des angles; on apercevait encore hier soir la table sur laquelle était dressé le couvert et autour de laquelle, cinq minutes plus tard, sept ou huit personnes allaient prendre place.

Les habitants, contrairement à ce que l’on pourrait croire. ont l’air allègre et réjoui ; tous s’abordent en se félicitant d'avoir échappé à la catastrophe ; même les plus timorés plaisantent. On se raconte des histoires drôles. Ceux qui étaient au bain lors de la secousse, hommes et femmes, se sont sauvés impudemment dans les rues, en costume supérieurement simple. Des Européens du bord de l’eau ont sauté dans le Pasig, préférant l'élément perfide à la terre, pour le moment peu sûre ; et justement ceux-là étaient habillés de pied en cap.

Dans beaucoup de maisons, cuisine et cuisinier avaient disparu, ces derniers en fuite, et l’on était obligé, dans ce cas, de recourir à l'hospitalité d’un ami, mais une fois à table impossible de manger ces plats saupoudrés de toute sorte de poussières. Ceux dont les maisons étaient détruites allèrent chercher un gite chez un voisin, un ami moins éprouvé.

Tous mes amis ont repris contenance, excepté le docteur Parmentier : il m’avoue avoir de plus en plus peur des tremblements de terre. C’est là un fait presque général : plus on éprouve de secousses, plus on redoute le phénomène.

On ne connaît, me dit-on, qu’une seule victime européenne, un jeune Anglais : il avait réussi à sortir avant l'écroulement de sa maison ; il se rappela que son perroquet était resté dans la salle qu’il venait de quitter, et il eut la malheureuse idée d’aller le chercher ; mal lui en prit, car au même instant il fut enseveli sous les décombres. Même cette victime n'en fut pas une; deux mois après je le vis à cheval, avec un bras de moins, Mais si pas un Euro-

“ouo) op MewIquEN 1 sde “AIO SP EIEAPIANES PL OP MO

péen n’a péri, plus de cent Chinois ou Indiens ont dit adieu à la vie et deux cents sont plus ou moins blessés.

Dans la prison, le nombre des victimes a été assez considérable ; une partie des bâtiments s'étant écroulée, on parque les prisonniers dehors, et pas un ne profite du désarroi pour prendre la clef des champs.

Dans les casernes, quelques dégâts matériels ; celle du “énie, qui ne comprenait qu'un rez-de-chaussée, a été la plus endommagée.

Les villages environnants, où sont élablies les maisons de plaisance, ont aussi beaucoup souffert. Le sol s’est crevassé en plusieurs endroits.

La première secousse a duré 70 secondes, et les mouvements, d’après le relevé fait par le P. Faura, ont été d’oscillation, de rotation et de trépidation ; les oscillations ont été très fortes, et la plus grande amplitude mesurée a élé de 22° 11" à l’est et 11° à l’ouest.

Les secousses continuent toute la journée, mais beaucoup moins fortes que la première, à des intervalles de près de 4 heure jusqu’à 6 heures du soir, puis de 8 heures du soir à 8 heures du matin, de plus en plus faibles, à des intervalles beaucoup plus courts.

Pendant la journée du 19 quelques faibles secousses el lout le monde se couche tranquille.

Le 20, à 7 heures du matin, nous prenions le café quand la terre oscilla fortement.

« Sauvons-nous », cria quelqu'un, et tout le monde se sauva. Au moment de fuir comme les autres, je vois M. Warlomont père disparaître. Croyant à un accident, je reviens sur mes pas. M. Warlomont est paisiblement blotti sous la table. « Quand on croit n'avoir pas le temps de s'élancer hors du logis, me dit-il, ou de descendre sous les voûtes du rez-de-chaussée, le plus sage est de se cacher sous une table (elles sont très solides ici) pour éviter les tuiles qui tombent du toit. » Ces courtes paroles à peine finies, la terre avait repris son aplomb, et nous, notre place à table.

Dans l'après-midi du même jour, j'étais dans ma chambre

au premier étage, avec deux de mes hommes et M. Paul Warlomont, le fils aîné de mon hôte, en train d’arranger mes collections, lorsqu’à 3 h. 45 nous ressentimes une secousse encore plus forte que celle du 18.

Samy disparut en courant et Pedro se mit immédialement à l'abri, tandis que Paul me criait : < Fuyons! » et disparaissail au plus vite. Je courus vers l'escalier, mais, au moment de descendre, voyant les murs s’écrouler par morceaux sur les marches, je rétrogradai et, me souvenant de la lecon du matin, je me blottis sous la table pour attendre Ja fin de la crise.

* Elle ne dura que quarante-cinq secondes, celte secousse.

Maïs elle me parut éternelle. Je voyais droit devant moi uu diable de mur que chaque mouvement crevassait, et qui avait l'air de me faire la grimace. Et une poutre qui, à chaque instant, semblait près de tomber. Profitant d'une accalnie, je mme lançai dans l'escalier; arrivé dehors, la lerre ne bougeait plus.

M. Warlomont et moi nous remontons alors pour examiner Jes dégâts nouveaux, qui heureusement n'offraient aucune gravité.

En redescendant, je retrouvai mes hommes ; Samy, affolé par la peur, avait descendu l'escalier en courant et s'était précipité dans la rue; malheureusement, au même moment, une carromata qui passait au galop l'avait renversé, et je dus, quelques jours plus tard, lenvoyer à l'hôpital. Ce que cette secousse lui a procuré de repos est incalcu- Jable !

Nous allons visiter la ville. Les ruines sont doublées, tout ce que le 18 avait fendu est tombé ; les maisons des Chinois de la rue du Rosario sont tombées sur leurs maîtres, qui, süivant l'usage de John Ghinaman, n'ont pas voulu quitter leurs magasins, leurs marchandises, pas plus qu'ils ne les ubandonnent en cas d'incendie (chose incroyable, quand leurs boutiques brûlent, il faut souvent faire défoncer les portes pour les faire sortir !).

Cette fois tout le monde a perdu la tête; on fuit la ville, on va louer à des prix exorbitants des maisons

*au01 2p UAMOQUION O7 seude 2ININUJÇ OP n1 AU

d'Indiens à la campagne. Des familles vont se réfugier à bord des bâtiments én rade et en rivière ; les dragues ellesmêmes, malgré leur malpropreté, servent de refuge et d'abri à autant de personnes qu’elles en peuvent contenir. Sur les places publiques, des villages de tentes abritent les Indiens.

Le gouverneur Primo de Rivera se multiplie ; nous Île rencontrons partout, s’efforçant de rassurer et de soulager les malheureux. Par bonheur aucun incendie ne s’est déelaré, mais c’est fort à craindre. Aussi le général de Rivera fitil publier un arrêté interdisant de la façon la plus absolue l'usage de l'essence de pétrole, particulièrement dans les maisons en paille et en bambou. Il prescrivait en outre les mesures à prendre pour que chaque habitant s’efforçät d'arrêter les progrès du feu s’il se déclarait.

À 40 heures, la ville et ses faubourgs sont déserts ; il a été interdit aux voitures de circuler.

Nous campons sous la porte cochère ; notre ami le docleur Parmentier ne veut même plus manger au premier étage, et le cuisinier chinois déclare que, sa cuisine étant transformée en balcon par suite de la chute d’un pan de mur qui donne sur la rue, il ne s’y trouve plus suffisamment en sûreté pour y faire son travail ; force est alors d’inslaller un fourneau provisoire dans l'écurie.

À 40 h. 40 du soir, nos hôtes s’étaient glissés chacun sous sa moustiquaire, et, ma lumière éteinte, j'allais faire comme eux, quand le sol vibra de nouveau et d’une secousse aussi violente que celle de l’après-midi. En un clin d'œil tout le monde fut debout sous les arceaux des voûtes. M. Garcia, un ami de la maison qui campait avec nous, s’archouta contre l’un des piliers comme s’il eût voulu le maintenir.

Je regardais la maison, l’une des plus hautes de Manille, osciller sur sa base ; les deux côtés de la cour paraissaient vouloir se rejoindre ; les murs avaient des contorsions, et il semblait impossible qu'ils pussent jamais revenir à leur aplomb. Quarante secondes après, tout avait repris son équilibre.

À 2 heures du matin, nous nous endormons enfin, et les

petites secousses, qui se succèdent sans interruption, ne nous réveillent point.

Hier, après la secousse de 3 h. 45, si les habitants ont conservé encore un peu de confiance, il n’en est pas de même aujourd'hui. L’effroi règne partout; on veut quitter ce sal maudit : s’il y avait en rade un, deux, trois navires en partance, le tiers des Européens s’en irait des Philippines, et, de fait, quelques Castillas persévérérent dans cette idée el quittèrent Luçon par le premier vaisseau qui leva l'ancre.

Et les bruits les plus étranges de courir : le volcan de Taal est en éruption; un nouveau cratère s'ouvre dans les monts de l'intérieur ; une partie du district de l’Infanta dort maintenant sous la mer qui l’a submergée ; c’est le sort prochain de Manille, car le fond du lac de Bay s’élève et le Pasig va inonder la capitale...

Tous ces bruits fâcheux et acceptés trop facilement, sans contrôle, avaient surexcité les esprits ; aussi, en présence de cette situation exagérée par la terreur, le gouverneur a-t-il publié une note très digne, pour relever le moral de certains fonctionnaires qui parlaient d'abandonner leur poste; son courage et son sang-froid ne tardèrent pas à ramener le calme dans les esprits.

Les Chinois sont encore plus affolés que les blancs, et malgré cela toujours rivés à leurs boutiques bondées de marchandises. |

Les Indiens sont curieux à voir, surtout à entendre. Quand viennent les secousses, ils crient comme des possédés du démon ; ils invoquent tous les saints et saintes du paradis; le calme revenu, ils reprennent leur apathie... et louent leurs cases à des prix fantastiques. Ils ont lieu d’être philosophes. Que sont leurs maisons? Du bois, du bambou, du cognon sur des pilotis : si par hasard la case s'incline et s'écroule, ils la relèvent un jour ou l’autre, sans se presser, Car pourquoi se presser ?

Le 95 juillet, à 4 heures du matin, une cloche tinta; et comme, pour sonner, le sonneur doit monter au haut de son clocher, je disais à M. Warlomont : « Voilà un curé point prudent à l’égard de son < campanero » ; ce n’est pas le mo-

ment de le percher si haut, sur une tour qui menace ruine! » Je n'avais pas fini que le sol trembla ; la maison oscilla comme un navire secoué par la lame — comparaison rigoureusement exacte, puisque, dans certaines secousses de la terre, les personnes sujeties au mal de mer en éprouvent tous les symplômes. Quant au clocher, il résista.

Jusqu'au 6 août, vibrations sur vibrations ; le sismomètre ne s’arrêle pas,

Pendant tout ce temps, les affaires marchèrent cahin-caha, mais enfin elles marchèrent.

Dans chaque maison on avait descendu au rez-de-chaussée les meubles indispensables, et chacun campait dans son magasin ou sous sa porte cochère. Je travaillais le jour à mes collections au premier étage; mais, à l'heure des repas et du coucher, je rejoignais mes amis, et pas un de nous n'oubliera ces nuits que nous passions côte à côte, secoués sur nos nattes et inondés par les pluies torrentelles qui accompagnèrent et complétèrent le cataclysme. Du 21 juillet au 18 août, ce fut un continuel déluge ; les rios inondèrent tout le pays. Comme on dit : « Un malheur ne vient jamais seul. »

De tous les tremblements de terre auxquels j’ j'ai fait allusion plus haut, celui de 1863 fut le plus grave comme conséquences. Î se produisit vers 8 heures du soir, alors que la cathédrale de Manille était littéralement envahie par les fidèles accourus pour assister à une cérémonie religieuse. L'édifice, secoué dans tous les sens, s’écroula, ensevelissant sous ses décombres des centaines de malheureux; leur nombre ne put être établi, et parmi ceux que l’on put sauver plusieurs restèrent temporairement aveugles. Quelques-uns de ces ensevelis purent vivre un certain temps sous les décombres, recevant leur nourriture par un tuyau. Enfin un enfant que l’on put délivrer après bien du travail ne fut pas plus tôt hibre qu'il s’échappa complètement affolé.

Le palais du gouverneur et plusieurs couvents s’abimèrent en ruines que l’on voit encore aujourd’hui, envahies qu’elles sont par la puissante végétation des tropiques. ensevelissant eux aussi de nombreuses victimes.

Il s’est produit au cours du dernier tremblement de terre auquel nous venons d'assister un soi-disant miracle, qu'il n'est pas inutile de rapporter, pour bien montrer les jongleries du clergé, la poltronnerie et la bêtise humaines.

Une statue de la Vierge fut trouvée sur le bord de la mer après la secousse du 20 juillet, et, personne n'ayant voulu ni osé dire comment elle pouvait être venue là, on s’'empressa de crier au miracle. On la déposa immédiatement dans un coin quelconque de la caserne du génie militaire, où elle n’a pas tardé à être visitée par de nombreux fidèles qui faisaient brûler des cierges devant elle. Au bout de quelque temps, elle disparut, transportée probablement par quelqu'un dans une église du voisinage.

L'archevêque de Manille prit texte des malheurs qui venaient d'arriver pour morigéner ses fidèles. Aussi convoqua-t-il les chrétiens de Manille et des environs à une cérémonie religieuse expiatoire, qui s’accomplit sur le champ de manœuvres au bord de la mer. Gouverneur, officiers, fonctionnaires y assistèrent par ordre, et, à la fin de la messe. sermon de l'archevêque, très beau, au dire des Espagnols, mais d’une extrême violence et quelque peu ridicule dans ses conclusions.

Ces terribles catastrophes étaient, disait-il, un juste ché timent des péchés et des crimes des hommes. Il va de soi qu’il exhorta son auditoire à la pratique de toutes les vertus et particulièrement à la soumission envers l'Eglise. Mais les naturels me parurent, quoique très catholicisés, fort peu convaincus par le sermon de l’archevêque, et j'en ai entendu bon nombre dire au sortir de cette grand'messe : « Après tout, c’est bien possible; mais les plus punis, ce n’est pas nous; nos cases ont peu souffert, tandis’ que les maisons des Européens ont été démolies ainsi que les couvents et les églises. »

Le bon sens populaire faisait justice du fanatisme à sa façon. Plus philosophe que religieux, le bas peuple manillan voyait la situation sous son véritable jour.

Dans les provinces, les pertes provoquées par les secousses successives du tremblement de terre étaient considérables.

Nous avons pu conslater au cours de nos excursions dans l’île de Luçon que l’on pouvait diviser les traces laissées par ce cataclysme en groupes distincts suivant leur nature.

En premier lieu, les effets généraux sur les édifices construits à l’européenne, églises, couvents, maisons diverses, qui ont tous été presque partout plus ou moins disloqués. Secondement, les effets généraux sur le sol lui-même, soit dans les plaines, soit dans les montagnes, tels que formation de crevasses très nombreuses et profondes dans certaines régions, affaissements ou exhaussements du sol, apparition ou disparition des sources.

Enfin, sur plusieurs points de l'ile, il y eut de nombreuses victimes. Des femmes, des enfants furent ensevelis sous les ruines des habitations ; d’autres furent noyés ou engloutis dans des crevasses. L’effroi, excitant les esprits, paralysait la raison, et on croyait avoir vu ou entendu les choses les plus diverses et les plus étranges.

Tout cela était pour nous, voyageurs, touristes, un sujet incessant de conversations et d'observations, et nos hôtes d’un jour ne se lassaient pas de nous redire les péripéties de ces journées fécondés en désastres.

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