CHAPITRE VIT
PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON —- PANGASINAN LA UNION — ILOCOS — CHEZ LES IGORROTES
Le 16 août je pris la mer, en compagnie d’un homme fori distingué avec lequel j'allais voyager pendant plusieurs mois, M. Centeno. Il emmenait avec lui un jeune Espagnol, M. Enrique d’Almonte, et partait en qualité d'ingénieur en chef des mines pour étudier dans le nord les effets du tremblement de terre! Avec un personnage aussi important et, j'ajoute, aussi aimable, toute espèce de voyage est bien plus facile et bien plus agréable que lorsqu'on patauge dans les boues avec le titre et les honneurs de collectionneur naturaliste. |
Notre premier arrêt, en quittant Manille, fut dans la baie d’Olonapo, pour prendre quelques passagers à Subig, ville de la province de Zambales ; le soir, nous doublâmes la pointe de Sampaloe, et le lendemain, à midi, le cap de Bolinao, au delà duquel nous entrâmes dans le très vaste et beau golfe de Lingayen, qui reçoit le rio Agno-Grande, l'un des plus longs et des plus abondants cours d’eau de Luçon. A Sual. nous quittons le bateau, petit vapeur espagnol qui fait le service bi-mensuel de la côte; en même temps que le service des passagers, il fait celui de la poste, et pour cela reçoit une assez forte subvention du gouvernement.
Trois lignes bi-mensuelles desservent l'archipel : la ligne du Nord relâche dans cinq ou six ports et s'arrête à Apari,
à l'embouchure du fleuve le plus important de Luçon, le Rio Grande de Cagayan; la ligne du Sud a pour point extrême Tabaco, port du Pacifique, sur la côte sud-est de Luçon. dans l’ample golfe de Lagonoy; la troisième ligne fait le tour des îles du Sud par la mer de Soulou. A tous les points de vue, prix, nourriture, commodités, on est fort mal sur les trois lignes. Espérons que la Compagnie qui vient de succéder à -celle qui m'a transporté dans tant de ports de l’archipel sera plus indulgente aux voyageurs.
À 3 heures, M. Alonzo, parent de M. Centeno, nous reçoit au débarcadère. Il nous emmène en voiture à Lingayen, capitale de la province de Pangasinan, dont il esl l’aleade et le gouverneur. Des cuadrilleros à cheval et armés d'une lance au bout de laquelle flotte le guidon de la ville aux couleurs d’Espagne nous escortent.
La route côtoie le golfe par San-Isidro, à travers de superbes rizières : cetle province est l’une des plus fertiles en riz de Luçon et celle de toutes qui en exporte le plus vers la Chine. Sual est port franc pour cette denrée. On traverse en bac l’Agno-Grande, puis une autre rivière de moindre importance sur un pont de bambou. |
Rien à voir à Lingayen, sinon l’église et le couvent, qui est immense. La Casa Real, ou palais du Gouvernement, est vaste aussi, mais couverte en cognon.
Le 19 août, première excursion dans les environs : deiniheure de voiture par une belle route de Lingayen à Bimalay, petite ville au bord d’une rivière, ce qui permet d’embarquer directement les produits pour l’exportation, C’est justement jour de marché : on y voit un peu de tout, principalement une pâte formée de très petites crevettes, qui se vend ussez cher et sent plus mauvais encore.
De là à Dagupan, une heure de route. Le principal pro: duit est le riz, dont le commerce est fait par déui Européens, dont un jeune Allemand, marié à une mélisse du pays, et par des Chinois. Le soir, rentrée à Lingayen.
, Le lendemain, par la même route, nous gagnons Magaldan. Notre petite caravane se compose de deux carretones, lrainés par des bœufs et des buffles. Le carretone est une
pelite carrivle basse montée sur un essieu en bois aux extrémités duquel se trouvent deux roues pleines, également en bois et fabriquées à coups de hache, mais qui cependant sont assez rondes. Outre nos deux carretones, nous avons pour notre usage spécial deux calesas trainées par des chevaux. La route devient bientôt mauvaise et difficile, et nous iraversons successivement plusieurs petits affluents de la rivière Angat. qui, plus au nord, se jette dans le golfe de Lingayen. De Magaldan, par San-Jacinto, nous allons toujours à l'est, jusqu'à Mananag, où nous devons coucher.
Dans celte partie de l’ile, les villages sont très rapprochés les uns des autres.
À Mananag, vu le mauvais état du tribunal, on nous loge dans une case devenue libre par la mort de son propriétaire ; les héritiers étant mineurs, la propriété est entre les mains des autorités locales.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce pueblo, c'est la cloche de l'église, qui pèse 10 000 bonnes livres ; le clocher menacant ruine, le curé est fort inquiet, car il tient beaucoup à sa cloche.
Le 21 août, avant expédié hommes et bagages d'assez bonne heure, nous partons vers # heures de l’après-midi et, remontant un peu vers le nord, nous arrivons par un pays presque toujours plat, bien qu'au voisinage des montagnes, à Binalanan, après une course rapide d’une heure.
Au delà de ce pueblo est un village fondé en 1860 avec des Ilocanos et des Igorrotes insoumis de la montagne.
Le sol de cette région est formé d’alluvions englobant de nombreux cailloux roulés venus des contreforts les plus proches. On y cultive le riz, le maïs et quelque peu de tabac.
Pendant que nous nous rafraichissons, le curé nous débiie lous les cancans du pays, nous parle des nombreux caïmans et des ruisseaux qui charrient de l'or. Puis il nous fait assister à une répétition théâtrale qui a lieu sur une estrade élevée devant ses fenêtres. On donnera des représentations pendant la fête du village, qui aura lieu incessamment.
. Nous passons ensuite à Urdaneta (c'est là un nom bas-
“(sognq cop sed sopuresy soyjourego) souoteze
que). Les pluies reprennent, et si fortes que, après deux tentatives pour aller plus loin, 1l rous faut reculer devant l'état des routes, qui sont devenues l’abomination de la désolation. Nous revenons à Bimalay, d'où nous nous lancons vers le sud.
Le 25, à 7 heures du soir, nous sommes arrêtés an milieu de la route : notre voiture vient de s’embourber jusqu'au-dessus de l’essieu et ne peut plus avancer n1 reculer. Je réquisitionne un buffle que l’on attelle à la voiture, et, après bien des efforts, nous pouvons continuer notre route.
A 9 heures, nous arrivons au tribunal de San-Carlos, mais nos bagages sont en arrière et ne nous parviennent que le lendemain à 4 heures du matin.
N'ayant rien sous la main pour réparer nos forces, d’Almonte et moi, nous mettons tout le village en réquisition pour trouver une poule et des œufs et pour préparer ce repas improvisé. L’omelette à l'huile de coco rance fut presque mangeable, mais le poulet à peine cuit sentait tellement la fumée et l’huile de coco, qu'il nous fut impossible d’y goûter. Heureusement, je trouvai dans mon sac une boîte de sardines, qui, avec un peu de morisqueta (riz cuit à l’eau) que l’on nous donna et un verre d’eau fraiche, nous permit d'attendre l’arrivée de nos bagages.
L’itinéraire que nous avons suivi passe au milieu d’immenses rizières traversées par plusieurs cours d’eau; la pluie aidant, tous ces terrains sont complètement inondés, et le chemin, déjà mauvais par un temps see, devient alors complètement impraticable.
Le 26, de San-Carlos jusqu’au Malasique, les chemins sont un peu moins mauvais, mais nous avons dû atteler-les voitures avec des bœufs qui nous mènent au petit trot quand la route le permet. Nous sommes très bien accueillis ; le curé nous invite à déjeuner. En me rendant à son invitalion, je remarque à la porte de son vaste couvent, le long du mur, une jolie petite boite longue, toute doublée en étoffe blanche, bleue et rose, et renfermant une espèce de grande poupée coiffée, fardée et habillée de vêtements de toutes couleurs. C’était le cadavre d’une petite fille que les
parents avaient déposé là en attendant que le vicaire fût prêt à lui donner la bénédiction. Il le fit tout de suite, et les parents partirent, musique en tête, pour le cimetière.
Le 27, nous sommes à Bayambang, et le lendemain, malgré la pluie, nous traversons l’Agno-Grande pour arriver à Alcala, pueblo de fondation récente, situé à l'est et en amont de la rivière. Sur la rive gauche, à peu de distance du bourg, nous voyons quatre grandes crevasses, se dirigeant en sens divers, ouvertes sur la berge formée de lerrains mouvants. Le soir, nous rentrons à Bayambang.
Pendant Ja nuit, une crue subite de plus de 4 mètre à fait déborder l’Agno-Grande et nous coupe la route du sud-est; nous nous rabattons sur celle du nord-est pour rentrer à Lingayen.
Ce furent nos deux dernières visiles pour le centre de la province de Pangasinan, un des principaux centres de fabrication des porle-cigares et des chapeaux dits de Manille, qu'on tresse de l’écorce d’un petit bambou très commun par ici.
A Lingayen, les nortadas nous retinrent jusqu'au > septembre. On appelle ainsi aux Philippines des ouragans du nord qui ravagent la terre et démontent la mer.
Profitant enfin d’une accalmie, nous partons pour aller. par des roules exécrables, coucher à Mangaldan.
Le 3 septembre, en route pour le nord, et d’abord vers San-Fabian, le long de la mer; il faut traverser de nombreux rios au-dessus de leur embouchure. Les ponts ont été coupés par les récentes inondations ; le passage s'opère sur des radeaux de bambou et, quand ils sont trop larges. sur un plancher que portent deux pirogues. Ce service des embarcations, destiné à remplacer pour un temps les ponts enlevés, est fait par les corvéables qui n'ont pas acquitté le tribut annuel dû à l’État. Lorsque les radeaux sont provisoires, le passage est gratuit; il faut payer s'ils sont permanents : dans ce cas, ils sont concédés par Île gouvernement à des adjudicataires moyennant une redevance annuelle. Il va de soi que, durant tout notre voyage, on nous a fait payer tous nos passages le plus cher possible.
Entre San-Fabian et Santo-Tomas, on passe de la province de Pangasinan dans celle de la Union, district « politico-militar ». Elle n’est pas gouvernée par un civil, par un alcade ; elle obéit à un officier supérieur de l’armée.
Le pays a été très éprouvé par la dernière inondation ; beaucoup de bestiaux ont été emportés, ainsi que nombre d'habitations.
En passant la rivière Mabatao, excessivement rapide, le radeau manque plusieurs fois de chavirer; nous arrivons toutefois à bon port. La route devient de plus en plus mauvaise, et parfois nous l’abandonnons pour suivre le bord de la mer.
Dans un de ces détours, la carromata de mon ami Centeno fut renversée ; les voyageurs étaient prudemment deseendus; seul un jeune domestique alla rouler pêle-mêle avee les chevaux sur la grève.
À A4 h. 15, traversée en radeau de la petite rivière Rabana, limite de la province de Pangasinan ; après une légère et rapide collation, car le temps menace, nous conlinuons notre route vers l’ouest en contournant les bords du golfe pour nous arrêter à Santo-Tomas, premier village de la province de la Union, où nous arrivons vers 4 h. 45.
Point de curiosités dans ce village; cependant, contre l'usage commun des Philippines, la tour de l'église est au milieu de la façade et repose sur le cintre de la porte.
Santo-Tomas possède un petit port sur le golfe.
Un Indien nous offre l'hospitalité pour la nuit.
Le # septembre, nous arrivons, par un pays accidenté, à Agoo, à 3 milles environ de Santo-Tomas. Tout ce pays à pied de flot est fort joli.
Nous continuons notre route jusqu'à Aringay, où je lrouve des descendants de Français. Ils ne portent plus le nom de leur père, mais seulement son sobriquet. Ce sont les messieurs Balthazar. Ils sont ici deux frères, d'autres sont dispersés un peu partout. Ceux de ce village sont les plus riches gens du pays. Pour être nommés gobernadorcillos, ils ont renoncé à leur qualité de métis et ils ont pris rang parmi les Indiens. Ils ne savent même pas le nom de
famille de leur père et ne connaissent pas un traître mot de la belle langue française. L’ainé fait le commerce de l'or avec les Igorrotes de l’intérieur et en expédie à Manille environ pour vingt mille piastres par an.
Nous trouvèmes chez M. Balthazar trois Igorrotes venus pour lui vendre quelques lingots; saisissant aux cheveux l’occasion, j'essayai de tirer de ces sauvages des renseignements de toute sorte concernant leur vie, leurs idées morales et religieuses, leurs mœurs et coutumes, puis, la séance finie, je donnai six cuartos au principal des trois. Il fit la grimace, et peu s’en fallut que je ne visse se renouveler, à trois mille lieues de distance, la scène qui s'était passée en compagnie de mon ami Victor de Compiègne, lorsque le premier Pahouin que nous avions rencontré chez les Apingi nous avait dédaigneusement rendu notre sel.
Ce n’est pas du reste le seul fait qui m’ait rappelé mes précédentes explorations en Afrique; j’ai pu, dans maintes circonstances, observer que l'indigène des Philippines a, au point de vue moral, de grandes affinités avec le nègre.
Aringay était un excellent lieu de départ pour monter chez les Igorrotes du district de Benguet. Nous y organisâmes une caravane, et, le 6 décembre, nous prîmes le chemin de l’est avec des porteurs pris les uns dans le village, les autres parmi les naturels de la sierra que nous allions explorer.
Je pris les devants avec les porteurs. Nous marchons d’abord dans une direction est; puis mes hommes prennent les bords de la rivière, mais mon cheval ne peul suivre un pareil chemin; ils m'indiquent la route qui me permettra de les rejoindre; je remonte vers le nord par un sentier qui passe au-dessus des collines bordant la rivière, et me voilà à patauger dans’ la boue; je m'en tire tant bien que mal, quand tout à coup mon cheval enfonce à couvrir la selle, que je réussis à détacher et à jeter au loin; alors, debout sur l'animal, je saute à mon tour sur un terrain plus solide, où j'enfonce encore jusqu’à mi-jambe; la pauvre bête soulagée parvient à sortir du bourbier, et je continue ma route jusqu’à une petite
riviére où je retrouve mes hommes tranquillement assis sur l’herbe et m'attendant en fumant leur pipe.
Ayant de l’eau en abondance, je fais laver ma monture et son harnachement; quant à moi, je prends un bain et je change de vêtements; j'étais couvert de boue des pieds à la tête. Une heure après, mes compagnons, qui avaient, à peu de chose près, passé par les mêmes péripéties, me rejoignaient.
Après le déjeuner nous continuons d'avancer à travers un pays de plus en plus accidenté.
Premier arrêt à Bonga, où l’on est déjà dans le district de Benguet; ce bourg couronne une colline conique de 400 mètres d'altitude. Je dis bourg, mais, de fait, il nv a ici que quatre à cinq cases de lisserands ilocanos, dont les étoffes de coton, très solides, sont justement renommées.
Second arrêt à Galiano : on y couche dans le tribunal, et l’on y trouve trois chaises à porteurs que le commandant du district a la gracieuseté de nous envoyer. Ces chaises à porteurs sont tout simplement des fauteuils ordinaires auxquels on adapte, à la hauteur des bras, deux longs bambous, dépassant d'environ 4 m. 50 devant et derrière. Ces bambous servent de brancards aux hommes pour transporter ce véhicule improvisé. Chacune de nos chaises avait à son service huit hommes qui se relevaient à tour de rôle ; quand la route n’était pas trop dure, ils mettaient les brancards sur leur tête et partaient au petit trot.
Le lendemain, après avoir traversé à gué la petite rivière Lipay qui coule au pied du village, nous nous dirigeons vers l’est ; il s’agit de gravir les montagnes, dont les plus hautes atteignent 1500 à 1800 mètres, à travers des bois de chênes, et au-dessus de ces chênes, des sapins, d’abord clairsemés, puis pressés en forêt; dans les ravins, la flore des pays tempérés se mêle à la flore tropicale. Ce sont à la fois des sapins et des fougères arborescentes. Nous faisons la halte du milieu du jour dans un vantay construit par le gouvernement comme lieu de repos et de refuge. Il est à mi-chemin de Galiano à la Trinidad et à 934 métres au-dessus du niveau de la mer.
Les piliers de ce vantay sont de superbes pieds de fougères arhorescentes couverts de très jolis dessins naturels ; à l'insertion de chaque feuille, il y en a un dont les dimensions diminuent à mesure qu’on se rapproche du bouquet. lout en conservant une régularité parfaite; ce dessin se rapproche de ceux que l’on remarque sur les cachemires des Indes.
Splendide v est le panorama : on aperçoit au loin, par delà des montagnes en amphithéâtre, la mer, la grande mer, el, se détachant en blanc, les tours des églises de Bunan et de Cava.
Ces montagnes sont composées en partie de roches pluloniennes ; on y voit aussi des grès ct des conglomérats ; plus haut, ce sont des calcaires presque entièrement composés de madrépores assez bien conservés. Cependant, vers 1070 mètres, nous avons trouvé un échantillon de pecten et deux ou trois autres bivalves qui paraissent appartenir à la période tertiaire. |
À 5 h. 45 nous sommes à 1720 mètres d'altitude el nous pouvons apercevoir la Trinidad, chef-lieu du district de Benguet, où nous arrivons le soir. Une église, un tribunal, la maison du commandant, celle de la guardia civil. une vingtaine de cases d’indigènes habitées par des naturels de la province de la Union et par quelques rares Igorrotes convertis au christianisme, voilà toute cette capitale située au bord d’un lac, à près de 1700 mètres au-dessus des océans, sous un climat frais : la température s’y abaisse jusqu’à 6 degrés et ne dépasse jamais 28 ou 30 ; les plantes européennes, telles que la pomme de terre et les haricots. y croissent à côté du cacao et du café. Ces cultures, importées et propagées par les gouverneurs du district, sonl faites par les Igorrotes, qui vendent à la côte l'excédent de leurs produits. Le soir, dans le tribunal, tout battanl neuf, construit en sapin, la fraicheur est vive, et nous mettons les Européens à contribution pour doubler nos couvertures. |
Parmi les blancs, c’est à qui nous fera fête en ce pays perdu. Ils ne sont que cinq : le commandant-gouverneur
el sa femme, Espagnole des Philippines, le capitaine de la guardia civil, le curé et un missionnaire. Nous y serions resté des mois entiers si nous eussions voulu.
Le district de Benguet confronte au nord à celui de Lepanto; à l'est, la grande Cordillère centrale le sépare de la Nueva-Viscaya ; au sud, il est limité par la province de
Un vantay (lieu de repos) dans la montagne.
Pangasinan, au sud-ouest et à l’ouest par celle de la Union. au nord-ouest par celle d’Ilocos-Sud.
Le salon de réception est orné de roses cueillies dans le jardin : elles répandent leur parfum dans la salle, dont on a fermé les fenêtres à cause du froid. Le thermomètre marque 18 degrés centigrades. Nous avons rencontré à plus de 1830 mètres d'altitude des rosiers à l’état sauvage.
J'ai eu tout le temps nécessaire pour étudier les Igorroles,
chez lesquels, dès le lendemain matin, nous allons de compagnie faire une excursion. Les montagnes environnantes présentent un aspect plus ou moins calciné. :
Nous visitons quelques cases d'Igorrotes disséminées un peu partout, principalement dans la vallée du lac.
Elles ne sont pas élevées sur pilotis; le feu, placé au centre, soigneusement entretenu, ne s'éteint presque jamais, et les habitants se couchent autour du foyer, enveloppés dans leurs couvertures ; il y avait cependant dans une case où j'ai pénétré quatre couchettes en planches, sur lesquelles se trouvait une espèce de petit matelas.
Les Igorrotes sont regardés par les indigènes de la côte comme des frères qui n’ont pas voulu autrefois se soumettre aux Espagnols, ni accepter leur religion ; du reste, le mot Igorrote voudrait dire habitant de la montagne. Remontado.
Ils ont au premier aspect assez de ressemblance avec les naturels de la côte, mais chez eux le type est beaucoup plus pur, quoiqu'il varie beaucoup : les uns ressemblent aux Chinois, les autres aux Malais, le plus grand nombre aux Japonais. En un mot, ils se rattachent au groupe des populations indonésiennes.
En général ils ne sont pas très beaux. Les hommes cependant ont des figures qui ne sont pas désagréables, quand ils n'ont pas pourtant l’air farouche ou craintif ; des femmes, toute courtoisie à part, je dirai qu'elles sont horribles.
Le. nez chez quelques-uns est très droit et légèrement recourbé ; chez d’autres, le lobule en est aplati.
Les femmes l'ont presque toutes très petit et relevé à son extrémité. La bouche varie aussi beaucoup; mais les lèvres sont rarement pendantes, bien qu’elles soient toujours assez grosses. Les yeux sont presque bruns, et quelques individus les ont légèrement fendus à la chinoise. Les oreilles ne sont pas très grandes. Le front est bas, surtout chez les femmes. Les dents sont presque toujours droites, mais toutes en très mauvais état. Les pieds sont larges et épais, et les mains très fines. Les cheveux sont noirs, droits, fins, très fournis, mais coupés courts sur le front. Quelques-uns laissent
Ca
pousser leur barbe ; ils sont assez généralement velus, contrairement à ce que l’on observe chez les Tagals.
Types d'Igorrotes.
IL est bon de rappeler que peu de temps avant la prise de possession des îles Philippines par les Espagnols, et même à ce moment, des pirates chinois et japonais, ayant eu leurs embarcations prises ou perdues sur les côtes de
Luçon, se sauvèrent à terre et de là pénétrèrent dans l’intérieur, où ils s’établirent.
Quant aux Malais, ils vinrent de tout temps ravager les iles Philippines ; il n’y a que peu d’années que l’on est parvenu à les repousser chez eux, grâce à la navigation à vapeur, qui a permis aux Espagnols d'établir une croisière efficace.
J'ai, pendant cette excursion, mis souvent à contribution mon jeune ami, M. Enrique d’Almonte, très habile dessinateur, pour me faire quelques croquis de ces indigènes ; mais malheureusement, il n'a pu prendre ceux que j'aurais désirés, ces modèles refusant absolument de poser.
Les Igorrotes sont petits et trapus, aux jambes fortes et aux bras grèles ; les femmes sont de très petite taille ; je n'ai pu mesurer, et encore imparfaitement, qu'une seule femme et quelques hommes, grâce aux ordres du commandant et avec l’aide du curé. Chez les hommes, la taille moyenne est de 1 m. 570 ; celle de la femme, qui est à très peu près celle de toutes ses compagnes, atteint 4 m. 460.
Les Igorrotes, hommes et femmes, font de très bons porleurs ; on les emploie non seulement pour les hamacs, mais encore pour le transport de tous les produits de leur pays, car les chemins dans leurs montagnes sont impraticables pour les animaux. Pour transporter leurs fardeaux , ils confectionnent une espèce de crochet assez semblable à ceux de nos commissionnaires, seulement très court, le sommet dépassant un peu la tête; il est muni de trois bretelles, dont deux viennent s’assujettir aux épaules et la troisième vient passer sur le sommet du front, qui supporte ainsi une grande partie de la charge. Les femmes portent leurs enfants sur le dos, retenus par une bande d’étoffe.
Hommes et femmes sont très sales, surtout ces dernières, qui, descendant rarement dans la plaine, n'ont pas l'occasion de passer un cours d’eau et de prendre malgré elles un bain. À cette altitude, d'ailleurs, l’eau est glacée et provoque très vivement la sensation de froid, même à nous Européens. Ayant demandé de l’eau pour me laver, un de
mes hommes, qui n'avait jamais quitté la plaine, alla en puiser à la rivière. Quand il me l’apporta, je lui dis de nettoyer la cuvette : l’Indien, sans défiance, plongea les mains dans l'eau, mais il les retira aussitôt, prétendant qu'il s'était brûlé.
L'eau n'avait certes pas plus de # à 5 degrés centigrades ; il est vrai de dire qu'il était 6 heures du matin et que nous avions presque l’onglée.
Le costume des hommes se compose d’une bande d’écorce ou d’étoffe qui leur passe entre les jambes et s’enroule autour des reins, à l'instar des Negritos ; seulement ils ont en plus une espèce de couverture de coton qu'ils drapent à l'espagnole.
Les femmes portent une espèce de petit jupon et, en présence des Européens, une petite chemisette.
La coiffure est la même pour les deux sexes ; pourtant les hommes portent leurs cheveux plus longs que les femmes. Ils les graissent avec de l’huile de coco qui ne tarde pas à rancir, ce qui leur donne une odeur passablement désagréable.
Hommes et femmes ont des boucles d'oreilles en cuivre, qu'ils fabriquent eux-mêmes, ainsi que des bracelets en cuir et en cuivre aux bras et aux jambes.
Les maladies de peau ne sont pas aussi fréquentes que dans d’autres régions, mais sont cependant loin d’être rares.
Chez eux le tatouage est presque une œuvre d'art; il est fait avec beaucoup de précision et représente parfois des serpents ou des fleurs, mais le plus souvent des dessins d'ornement exécutés avec grand soin et méthode; à mesure que l’on devient plus riche et plus puissant, les dessins augmentent; quelques Igorrotes n’en ont qu'autour des poignets, tandis que d’autres ont les bras, les jambes et le buste tout tatoués.
Ïls recueillent ingénieusement l'or, répandu un peu partout dans ces montagnes. Avant l’époque des pluies, ils creusent un grand trou au pied d’un talus, dont ils préparent l’'éboulement ; les pluies arrivent, le talus s'écroule el l’eau entraine les terres dans le trou, avec le métal qu’elles
contiennent et qu’ils « lavent » à la saison sèche. C'est ainsi qu'ils récoltent annuellement de 100 000 à 120 000 francs d’or qu'ils vont vendre à notre compatriote dénationalisé, M. Balthazar d’Aringay.
Non seulement ils savent fondre l'or, mais ils le mélent aussi fort habilement avec de l’argent ou du cuivre : on a done raison (par crainte de tricherie) de leur payer l'or en paillettes 80 francs l’once , et #0 seulement sous forme de lingot.
Ils font des ornements en cuivre et des pipes qu'ils nomment guyos avec le minerai qu'ils ont extrait et réduit. Ces pipes, dont nous reproduisons des spécimens, sont de plusieurs formes et de divers dessins ; quelques-unes représentent une femme ou un homme assis, les coudes sur les genoux et le menton sur les mains : c’est aussi la posture favorite de leurs fétiches.
Ils fabriquent aussi des petits paniers en rotin, qui, parfois, sont en deux parties s’emboïtant exactement l’une dans l'autre.
Ils portent ces paniers en sautoir et ne les quittent jamais:
ils mettent dedans leurs pipes, leur tabac et tout ce qu'ils ont de précieux. Pour fumer leur tabac, ils enroulent des feuilles en forme de cigares et les plantent ainsi dans leurs petites pipes ; 1ls mâchent peu de bétel, préférant de beaucoup le tabac qu'ils cultivent dans ces hautes régions.
Leur alimentation, principalement végétale, se compose de camote (Convolvulus batatas), d'ignames, de maïs, et de très peu de riz, qui ne pousse que difficilement dans ces régions peu marécageuses. Ils mangent peu de viande, à l’exception des jours de grande cérémonie ; mais 1ls utilisent les animaux tués à la chasse avec leurs lances et leurs flèches, et quelques poissons qu'ils prennent dans les cours d’eau.
Ils élèvent beaucoup de bestiaux, chevaux, bœufs, buf- Îles, chèvres, et aussi beaucoup de chiens, dont ils sont excessivement friands. Leurs greniers sont bâtis sur pilotis.
Quand un homme meurt, on rassemble le bétail qui lui appartenait, et tout le village festine jusqu’à ce que le dernier animal soit consommé. On ne se quitte qu'après l’épuisement complet du stock de vivres
Le langage des habitants de ses montagnes n'est pas compris des indigènes de la côte ; il y. a trois dialectes igarreto: limibalog, le cansan et le cataoan.
Les Igorrotes sont monogames; un jeune homme qui veut se marier choisit une fille du pays, et, sans autre cérémonie, ils vivent ensemble; s'ils ont un enfant après un certain temps, le mariage est indissoluble. L’adultère est puni très sévèrement.
Les secousses volcaniques sont ici assez fréquentes.
La légende dit qu’autrefois, à la place du lac qui est au pied du village et de la vallée qui l'entoure, existait une
Pipes des 1gorrotes.
haute montagne qui disparut à la suite d’un grand tremblement de terre. Ce fait aurait eu lieu vers la fin du xvre siècle ou au commencement du xvus siècle.
L'histoire naturelle, dans cette contrée, ne m'a pas fourni un grand nombre de spécimens ; cependant le commandant du district m'a fait cadeau d’un petit rongeur, très voisin d’un autre animal que j'avais tué à l'Infanta. 7
Le 414 septembre nous laissâmes la Trinité endormie dans une paix profonde. Nul ne s’y doutait que la guerre était proche, que la Casa Real et la caserne de la guardia civil s’abimeraient dans les flammes et que nos bons amis les Européens auraient à peine le temps de fuir.
Cette guerre, d’ailleurs vite apaisée, ne fut qu’une de .
ces échauffourées comme il en arrive dans les Philippines toutes les fois que l'autorité veut réduire à la soumission et forcer au tribut les peuplades monticoles jusque-là libres de tout joug. Ces indigènes, comme tous ceux, du reste, de l’intérieur, ne se reconnaissent pas comme sujets espagnols et ne payent aucun tribut.
Le nouveau gouverneur, trouvant cet état de choses préjudiciable aux intérêts de la colonie, a décidé que tous devaient être soumis et réunis en villages; publié partout, comme on le put, cet ordre enjoignait aux naturels de faire leur soumission au mois de janvier ou de février 1881.
Quelques-uns ont accepté et sont venus au-devant des conquérants, qui leur apportaient des cadeaux de toutes sortes, provenant de dons faits par les habitants. de Manille pour faciliter la soumission des infidèles.
Le gouverneur général alla en personne dans certaines parties de Lucon recevoir ceux qui voulurent bien descendre de leurs montagnes.
Après les cadeaux, ce furent les coups de fusil pour ceux qui préféraient la liberté et la vie vagabonde des bois à l'existence plus sédentaire qu'on leur offrait. Il y eut des combats un peu partout, quelques assassinats commis sur des Espagnols et sur des soldats indiens isolés; en peu de temps, la montagne fut en feu, et le soumis de la veille devint souvent l’ennemi le plus acharné.
I y eut aussi quelques défections dans les rangs indiens: . ainsi un groupe, profitant de l'absence des chefs invités à un bal donné en leur honneur, disparut dans la montagne avec armes et bagages.
Je rapporte ici les renseignements que quelques ainis ont bien voulu me communiquer, car il est assez difficile de savoir exactement la vérité; les trois journaux de Manille, soumis à une censure rigoureuse, ne font que chanter les louanges de l’armée et annoncent sans cesse de nouveaux succès. Mais ces nouvelles se ressemblent toutes et l’œuvre de civilisation n’avance pas plus vite.
On prend quelques malheureux indigènes qui promet-
tent, par crainte, de devenir sédentaires; mais quelques jours après, l'expédition n'étant plus à redouter, les Igorrotes ont regagné la montagne.
Le 46 septembre, nous quittons Aringay pour continuer notre route vers le nord ; nous côtoyons toujours le bord du golfe, de Lingayen jusqu’à Bauang en passant par le petit village de Cava. |
En sortant de Bauang, le dernier village bordant le golfe. nous marchons au nord, et, en 30 minutes, nous arrivons à San-Fernando, chef-lieu de la province de la Union et résidence de l'officier supérieur de l’armée espagnole.
La ville n’a rien de remarquable, si ce n’est la grande place, autour de laquelle sont bâtis la maison du gouverneur, l’église, le couvent et le tribunal.
San-Fernando est à peu de distance de l’endroit où vient aborder le courrier qui remonte au nord après avoir touché à Sual.
Pendant que nous sommes à table chez le commandant, arrivent deux dépêches, l’une annonçant un nouveau tremblement de terre à Manille, mais peu important, et l’autre la délivrance de la reine et l’ordre de donner des réjouissances au peuple : Panem et circenses.
Le gouverneur octroie aux Indiens deux jours de gallera.
Le lecteur sait que les combats de coqs sont une des grandes récréations des Indiens ; ils ne sont peut-être pas autant en honneur dans cette partie de l’île, mais, comme ils ne sont permis que le dimanche et les jours de fête, cela vaut pour eux tous les feux d'artifice tirés en Europe.
On cultive le tabac dans cette province, culture encore obligatoire à ce moment dans la région.
C’est chose de gouvernement, et chaque chef de famille, chaque « tributo'» est tenu de fournir annuellement un certain nombre de feuilles à l’État. La récolte faite, on la porte au village et là le gobernadorcillo compte les fardeaux, qu’on dépose dans les magasins ; puis les employés de la régie séparent les feuilles, non pas suivant leur qualité, mais suivant leur longueur : il y avait quatre dimensions distinctes, suivant lesquelles les feuilles étaient payées au
prix fixé par le gouvernement; quant aux feuilles trop courtes, elles étaient refusées, mais non rendues au cultivateur, l'administration les brûlant sans aucune indemnité.
Depuis juillet 1882, la culture du tabac est dégagée de toute entrave; qui veut, la pratique, et l'État n’a plus le monopole de l'achat et de la vente.
Le tabac étant facile à cultiver, ce travail convenait parfaitement aux indigènes ; mais, il y a quelques années, des difficultés financières obligèrent l’administralion à payer les producteurs avec des bons qui plus tard seraient échangés contre de l’argent monnayé. Mais mal accueillis, au début, par les Indiens, ces bons tombèrent bientôt dans le discrédit, et ce fut là le point de départ d’une exploitation générale des indigènes par les individus avec lesquels ils faisaient leurs échanges habituels. Le discrédit des bons du trésor ne fit qu'’augmenter. Ce fut, on le comprend, une occasion d’agiotage. Cette situation s’est prolongée pendant plusieurs années, et quelques maisons de banque de Manille, dirigées par des métis ou des Chinois, ont accaparé à vil prix ces bons, qu’ils savaient devoir être intégralement payés tôt ou tard.
On a vu des Indiens donner à piastres de papier pour une d'argent ou pour la même valeur de riz.
Le général Moriones, vieux soldat intègre, ayant eu connaissance de ces faits, et pour empêcher la ruine des Indiens au profit de quelques individus, publia une ordonnance annonçant que les bons allaient être remboursés. Mais, sachant que le payement des bons au pair n’aurait pas favorisé les cultivateurs, le général ordonnait que l’on rembourserait à une certaine époque pour tant de milliers de bons à tant la piastre, et que le reste serait payé à échéances.
Le tabac des Philippines est très bon et serait encore meilleur s’il était mieux soigné.
Celui qui a la plus grande renommée est le tabac de Cagayan, vaste pays situé entre les deux grandes Cordillères du Nord et arrosé par de nombreux cours d’eau'se jetant dans le fleuve qui donne son nom à la province,
Le tabac cultivé dans les montagnes a les feuilles petites, mais possède un très bon parfum.
La contrebande du tabac était très active aux Philippines avant la nouvelle réforme. Le gouvernement vendait en effet le tabac assez cher au détail, et, dans nos courses, il nous est arrivé souvent de voir des individus se sauver à travers les rizières ou dans les bois, prenant les Européens qu’ils rencontraient pour des inspecteurs de la régie.
Le 17 septembre, à 4 heures du matin, nous nous mettons en route avec le commandant, qui nous accompagne jusqu’à la limite de son territoire.
Nous passons rapidement San-Juan et, montant toujours vers le nord, nous arrivons à Bagnotan.
Les routes de cette partie de Luçon sont, sans contredit, les meilleures des Philippines, même et y compris Manille.
Le commandant n’a pas, comme les alcades, à s’occuper des innombrables procès publics et privés, et 1l peut accorder tout son temps à l'administration et au bon entretien des routes de sa province. |
En sortant de Bagnotan, le chemin s'incline au N.-N.-O. pendant environ 2 kilomètres, puis tourne brusquement à l'E.
Nous laissons reposer nos chevaux dans ce village, puis nous nous dirigeons au S.-S.-E., pour gagner le village de Balaoang, situé au pied d’une chaîne de montagnes, dépendance d’un des contreforts de la chaîne centrale.
À Balaoang nous sommes reçus, comme dans les autres villages, par la musique réunie à l’occasion de l’heureux accouchement de la reine et de l’arrivée du nouveau gouverneur ; elle nous paraît moins mauvaise que celles que nous avons déjà entendues.
Retournant sur nos pas jusqu’à Bagnotan, nous continuons noire route vers le N.-E. jusqu au village de Bangar, le dernier de la province de la Union.
Nous arrivons en grande compagnie au couvent, car tous les curés des villages que nous avons traversés nous ont suivis dans leurs voitures et viennent prendre part à la fête que nous donne le curé de Bangar.
Je laisse ces messieurs jouant aux cartes ou aux dominos en attendant le diner; prenant mon fusil, je profite de la tombée de la nuit, moment du réveil des paniques, pour en abattre quelques-uns. Ce sont de grandes chauves-souris qui vivent par bandes. Pendant le jour, ils restent suspendus par un de leurs erochets à un arbre qu'ils choisissent et qu'ils ne tardent pas à dépouiller de toutes ses feuilles. Le jour, on peut les approcher facilement et les tuer à coups de hâton. Quand une pierre vient les réveiller, ils se contentent le changer de place en poussant de légers cris. Ceux que j'ai tués 1ei sont très beaux ; les mâles ont le plastron et le col d’un jaune d'or brillant d’un très bel effet, et le poil du rorps roux el soyeux.
Les indigènes trouvent la chair de ces animaux très bonne; quant à moi, la forte odeur qu’ils exhalent m'a toujours inspiré beaucoup de répugnance, et je n’en ai mangé qu'en cas de disette.
Le pays que nous avons parcouru aujourd’hui n’est qu’une vaste plaine d’alluvion s'étendant de la mer au pied des montagnes et mesurant plus d'une lieue de largeur. Les principales cultures sont le tabac et le riz.
Le lendemain, laissant nos compagnons endormis, nous continuons à remonter vers le nord, et nous traversons le grand fleuve Ambunayam, dont le delta a près d’une lieue d’étendue.
Au milieu se trouve une grande ile qui est un sujet continuel de contestations entre les villages des deux rives; parfois de véritables batailles ont tieu entre les pêcheurs de J'une et l’autre province.
Après la traversée du fleuve, nous arrivons à Tagudin, premier village de la province d’Ilocos sud.
Puis viennent successivement Sevilla, Santa-Cruz, Santa- Lucia, et nous entrons à Candon, ville où nous avons projeté de tenter une longue excursion dans les sierras de l’intérieur.
Le P. Canon, curé du lieu, ne veut pas que nous logions au tribunal ou autre part ailleurs: il nous installe de forcer vhez lui; tous ses amis viennent nous voir; l’un des direc-
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teurs des mines de cuivre des environs offre de nous y servir de guide et met ses hommes et ses chevaux à notre disposition.
C’est une belle chose que l'hospitalité aux Philippines. Tout le monde ici m'affirme que ce n’est pourtant pas l’hospitalité d'autrefois.
Depuis les dernières révolutions d’Espagne, il s’est produit ceci. Chaque parti arrivé au pouvoir épure à sa façon le personnel gouvernemental des Philippines; il remplace toutes les créatures du ministère précédent par ses créatures à lui. On a vu jusqu’à trois fonctionnaires à la fois dans un seul poste : le premier était resté en lieu et place faute d'argent pour partir, et le second, n'ayant pas fait diligence, avait été gagné de vitesse par son remplaçant. Sur cette foule de fonctionnaires passagers, beaucoup ont abusé de l'hospitalité, et les Philippiniens sont devenus prudents.
Autre raison : jadis on allait aux Philippines par le cap de Bonne-Espérance, et en bien petit nombre; maintenant l'archipel reçoit par Suez autant d'Européens en un mois qu'autrefois en toute une année.
Mais si nous, voyageurs étrangers, nous sommes moins bien accueillis qu’autrefois, notamment par les curés des Philippines, il faut l’attribuer à la publication de l'ouvrage de M. Jagor connu aux Philippines par la traduction espaguole qu’en a publiée M. Sébastien Vidal. Dans son œuvre, Jagor décrit les mœurs des curés espagnols et plus particuliëérement des curés indiens. Bien que ses appréciations soient très souvent justes, elles sont peu flatteuses. Depuis lors, on nous recoit mal et on nous cache beaucoup de choses, dans la crainte que nous ne les fassions connaître.
La journée du 20 se passe à régler les fardeaux et à faire les provisions; on nous prête des chaises à porteurs, dont deux sont très commodes ; elles sont en bambou et viennent de Hong-Kong ; on y est très bien assis ; chacune d’elles doit être portée par huit hommes.
Le district que nous allons visiter est situé dans l’intérieur et s'étend jusqu’à la grande Cordillère centrale.
est limité au nord par l’Abra ‘ et le district de Bontoe, à l'est par la grande chaîne centrale qui le sépare de Cagayan et qui va jusqu'aux confins de la province de la Nueva-Biscaya, au sud par le district de Benguet, et à l’ouest par la province d’Tlocos sud, dont il dépend administrativement.
Notre caravane se mit en marche le 21 septembre, avec la pluie sur le dos; elle se dirigeait au sud-est vers le district de Lepanto et la grande Cordillère centrale.
Salcedo, à 16 kilomètres de Candon, fut le premier pueblo rencontré.
La route que nous suivons traverse des plaines et des terrains marécageux ; il existe, il est vrai, une autre route que le général Moriones a fait construire l’année dernière ; mais, abandonnée depuis son départ, elle est en peu de temps devenue impraticable.
En sortant de Salcedo, nous remontons un petit cours d'eau et nous marchons directement à l'est; bientôt, nous gravissons les premières montagnes, et, à 4 heures, nous arrivons à Lingay, petit village au pied du mont Tila (1072 mètres), peuplé par moitié d'Ilocanos et d'Igorrotes.
Le pays est sagement cultivé; sur les terres, retenues en gradins par des murs de pierre sèche, croissent riz, igname et maïs; ces gens entendent parfaitement la pratique des irrigations. Nous eûmes tout le temps de jouir des plaisirs de Lingay ; une affreuse nortada nous y retint toute la journée dans la case du maître d'école, où la pluie pénètre en toute liberté ; et c’est la meilleure du village!
À chaque rafale, les quelques touffes de bambous qui sont devant nous plient jusqu’à terre, et il y en a qui ne se reléveut pas; les champs de riz ondulent comme une mer en furie; pendant trente heures, les cataractes du ciel sont ouvertes, et pas un être vivant n'ose s’aventurer dehors, de
1. Abra, en espagnol, signifie gorge de montagnes. On désigne sous le nom de territoire de l'Abra la partie du nord de l'ile de Lucon limitée par la grande Cordillère centrale à l'E. et la chaîne de montagnes parallèle à la côte O. Dans la région qui s'étend entre les deux chaînes coule un cours d’cau important qui a nom Abra.
peur d’être enlevé par la tourmente et jeté dans un précipice.
Enfin, le 23, le temps s'étant éclairei, nous entreprenons l’ascension du Tila, dont le pic s'élève à 1200 mètres d’altitude. De la passe, qui n’est qu'à 1100 mètres, je puis prendre un tour d'horizon, car nous apercevons parfaitement Santa-Lucia, Santa-Cruz, Candon et la pointe de Namagpacan.
De Lingay nous descendons à Angaqui, hameau d’Igorrotes à 720 mètres d'altitude. Ces montagnes, bien qu’arides, sont belles, et l’on se croirait presque en Suisse, mais le thermomètre nous détromperait : à 6 heures du soir, il marque 2%. Le pays est calcaire, plus qu’à moitié dénudé ; les pentes sont couvertes de cogon. De ci, de là, on rencontre quelques bouquets d’arbres dans le fond des ravins.
J'ai pu récolter pendant la marche quelques mollusques intéressants; c'est tout ce que le naturaliste pouvait recueillir sur ces pentes. Mon ami M. d’Almonte a bien voulu faire à mon intention un croquis exact de la vue du mont Tila et du pays voisin.
Le 24, nous continuons notre route au sud-est, toujours à travers les montagnes; nous nous arrêtons pour la halte du déjeuner à 691 mètres d'altitude, et le point culminant atteint ce jour-là est de 698 mètres.
Nous continuons à marcher jusqu'au bord de la rivière Imalaya, qui court dans la direction du nord et qui se jette à peu de distance dans le fleuve Abra. Les eaux ayanl emporté le pont deux jours avant notre arrivée, nous voilà obligés de chercher un gué qui nous permette de traverser la rivière. Nous arrivons ensuite au village de Cervantes. entre Cayon, chef-lieu du district, et Maugayen, où se trouvent des mines de cuivre.
Le lendemain, une heure de course à cheval à travers des sentiers taillés sur les flancs des montagnes nous conduit à Camillas, où nous recevons l’hospitalité chez les propriétaires des mines de cuivre.
Dans les plaines dépendant de l'habitation, on a essayé d'établir des plantations de café, mais elles n’ont pu réussir
à cause de la sécheresse; en revanche, ces plaines sont excellentes pour l'élevage des bestiaux.
Le 26 au matin, nous traversons avec assez de difficulté la petite rivière Suyo, qui, en ce moment, roule avec fracas ses eaux torrentielles; trois heures de marche par l’estsud-est à travers des sentiers semblables à ceux d'hier nous conduisent jusqu’à Maugayen.
Il y a quelques années, un Espagnol établi à Candon achetait le cuivre aux Igorrotes de l’intérieur ; 1l eut l’idée de fonder une société pour l'exploitation des gisements ; on fit venir des ingénieurs qui les reconnurent. Une fois le terrain acheté, on commencça l'exploitation.
Ces mines sont ädmirablement situées; d'immenses forèts de sapins fournissent abondamment le charbon nécessaire à la fonte, mais le transport de la côte aux fonderie et des fonderies à la côte grève tellement l’entreprise qu'elle a succombé d’abord et que, une fois relevée, elle n’a plus donné que 16 000 à 24 000: francs de revenu par an. De plus, le travail d'extraction est contrarié par les infiltralious d'eau, et l’approvisionnement en combustible est devenu difficile : on a coupé les sapins inconsidérément, sans jamais replanter, et il faut maintenant aller chercher les bois très loin. On a dû, pour fabriquer le charbon, s'installer loin de la mine, au milieu des bosquets isolés de sapins, et 1l faut changer ainsi de résidence à mesure que la forêt disparait.
Au cours de cette visite dans les galeries nous voyons quelques filons de cuivre assez riches; j'ai pu réunir une série complète des roches et minerais de cette région.
Les ouvriers des mines sont ou des Chinois ou des Igorrotes. Parmi ces derniers , j'ai pu mesurer quelques hommes, d’ailleurs en petit nombre, mais aucune femme n’a voulu s’y prêter. Il en est un presque noir, très différent de tous les autres gens du pays, qui en font euxmêmes la remarque : on dirait d’un Californien noir.
Les hommes sont, en général, plus grands et d’un type un peu différent de ceux que j'avais observés à Benguel. Îci on croirait voir des Japonais ; ils gardent plus volontiers
leur barbe ; leurs cheveux sont lisses et°ils les portent longs. —
Les Igorrotes sont encore peu sociables ; on a établi un village auprès des mines ; jusqu’à présent ils ne s’y sont pas établis, préférant vivre isolément dans les montagnes.
À peu de distance des mines de cuivre, les Igorrotes récoltent de l’or, comme ceux du district de Benguet.
Les naturels fabriquent non seulement des pipes et des ornements en cuivre, mais encore des marmites et autres ustensiles de ménage, qu'ils fondent d’abord et qu’ils martèlent légèrement ensuite.
J'ai pu rapporter une de ces marmites, grâce à l'obligeance des propriétaires des mines, car les indigènes n'aiment pas à s’en dessaisir. —
Après les mines, on fit visite à la montagne Data. D'après les nouvelles reçues à Manille, un volcan v aurait surgi durant les récents tremblements de terre ; nous n'v voyons qu'un effondrement de 120 mètres de longueur, de 60 de largeur, près d’un terrain de 1400 mètres carrés bouleversé et crevassé en tous sens.
Le 28 septembre, retour à Cervantès, et de là on se rend à Cajan, bourg situé à 670 mètres d'altitude. C’est une longue rue en pente faite de maisons en planches de sapin et élevées sur pilotis. Malgré son humble apparence et sa petitesse, Cajan est le chef-lieu du district de Lépanto.
Comme dans le district de l’Abra, il n’y a qu’un centre un peu important, le chef-lieu, les autres agglomérations sont de petites bourgades.
On y cultive, comme dans les régions inférieures, du riz, des ignames et du maïs; le terrain de culture est également en amphithéâtre sur le flanc des vallons ; tout le reste est inculte. —
Les indigènes récoltent aussi un peu de tabac et ramassent de l'or ; le commandant nous a montré une série de fétiches faits de ce métal et quelques pépites assez grosses.
Les Européens sont représentés ici par le commandant du district et par le capitaine de la guardia civil ; il n’y a pas de curé; un missionnaire v passe deux ou trois fois par an.
On fait tout Ce que l’on peut pour attirer les Igorrotes des montagnes ; quelques-uns se sont décidés à venir, mais la plupart retournent bientôt dans les bois, et, dernièrement, un groupe tout entier a disparu brusquement, l'un d’eux ayant coupé la tête d’un de leurs ennemis.
Leurs mœurs sont à peu de chose près les mêmes que celles de tous les Indiens de ces contrées ; seulement, il est à remarquer que les dialectes varient beaucoup et qu'un très petit nombre d'individus parlent le même.
J'aurais bien voulu m'y procurer des squelettes d'Igorrotes, mais ils cachent soigneusement leurs morts; ils les enterrent au pied d'un rocher incliné, de manière que le corps soit à l'abri.
Plus heureux en fait de curiosités, j'emportai de Cajan quelques objets, entre autres un-plat double en bois et une cuillère, en bois également : le grand plat est pour le riz, le petit plat pour le ragoût et la sauce ; la cuillère représente une femme nue avec une espèce de bonnet de police recourbé en avant. On ne rencontre ces ustensiles que dans un seul village, et 1ls se rapprochent beaucoup des objets de même espèce rapportés des îles de l’Océanie.
J'y fis aussi l'acquisition de deux idoles, homme et femme, sculptées en plein bois. L'homme est assis les coudes sur ses genoux et la femme est debout, les deux mains appuyées sur le ventre; les yeux sont faits de deux cauris, et sur une troisième coquille introduite dans la bouche on a sculpté les dents.
Je désirais aussi beaucoup quelques-unes de leurs armes. lances, sabres et flèches, qui sont assez belles, mais j’attends toujours avec impatience celles qu'avait bien voulu me promettre le gouverneur du district de Lépanto. Il devient de plus en plus difficile aux Philippines de se procurer des armes; depuis quelques années, le gouvernement a mis la main sur toutes celles qu’il a pu atteindre et il ne permet plus aux Indiens d'en avoir. Quelques alcades en possèdent de très belles collections, mais ils les gardent pour eux. |
Je n'ai pu me procurer un ancien tibor, en porcelaine
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de Chine assez commune, et pas très ancien probablement, mais cependant intéressant.
L'Indien qui le possède n'a voulu le vendre à aucun prix. C’est un objet de famille auquel il tient beaucoup, comme un souvenir de ses ancêtres.
J'ai pu mesurer cinq hommes, non sans peine, et grâce aux ordres exprès du gouverneur. Je donne, plus haut (page 153), leur type, hommes et femmes, et un spécimen de leur tatouage, en tout semblable à ceux des autres Igorrotes que j'ai rencontrés jusqu'ici.
Plat double et cuillère en bois des Igorroles.
Les lypes sont toujours très variés; les maladies de peau sur ces hauteurs sont moins communes qu’à une alitude inférieure ; chez quelques indigènes le nez est tout à fait droit avec le bout légèrement recourbé. Chez d'autres, au contraire, surtout chez les femmes, il est large et épaté.
Les hommes ont les membres inférieurs velus; la barbe est souvent abondante et quelques-uns la portent coupée court; ils ont les cheveux longs en général; et quelques chevelures atteignent 90 centimètres de longueur.
Ils les divisent en deux bandeaux qu'ils tortillent autour de leur tête; presque tous portent en outre un morceau d'étoffe d'environ 4 m. 50 de longueur, enroulé en forme
de turban et dans lequel ils plantent leur pipe et serrent le tabac.
Comme les Igorrotes de Benguet, ils ont les mains petites, les pieds grands et larges, les bras grêles et les jambes fortes. Les oreilles sont généralement grandes, les yeux bruns et, chez quelques sujets, un peu obliques, ce qui accuserait chez eux une infusion très manifeste de sang chinois.
Les dents, généralement droites, sont en très mauvais
état. Chez les femmes l'usage du bétel leur donne une couleur brune vernissée d’un aspect sale et assez laid ; mais c’est la mode, comme il est de mode aussi de porter les cheveux courts sur le front, ce qu’on appelle à la chien dans nos modes de coiffures européennes. Les femmes porlent les cheveux beaucoup plus courts que les hommes. et les élégantes les retiennent sur la tête avec une espèce de diadème en perles.
” Le{‘octobre, nous rebroussons chemin jusqu’à Angaqui ; les eaux des rivières ont encore monté ; le passage ne peut s'effectuer qu'en radeau et à l’aide d’un grand nombre d'hommes.
Le lendemain, nous prenons la direction nord-nord-ouest. en contournant les montagnes ; les chemins sont très mauvais et, dans une gorge appelée Tabalina, nous avons toutes les peines du monde à passer sans nous embourber entiè-
rement; nous sommes sur un terrain calcaire qui semble 4
délayé ; nous arrivons enfin à Triagau, village situé à 725 mètres d'altitude, où se trouve un entrepôt de tabac approvisionné par les Igorrotes des montagnes. Ce tabac est assez bon, mais les feuilles en sont petites.
Malgré les instances du commandant et de sa fenune, qui veulent nous retenir, nous continuons notre roule, car mon ami est pressé de rentrer, malade qu'il est d’une forte bronchite.
Dans la descente, nos guides nous égarent; la nuit empèche qu'ils se reconnaissent ; nous passons et repassons dans le lit de la rivière Lilidon, qui sert de chemin; et, après avoir franchi des elôtures et pataugé dans la vase,
nous arrivons enfin à 8 heures du soir dans un village, d’où nous repartons le matin au jour pour Nueva Carbeta et Santa-Maria. Nous avons rejoint le bord de la mer. Le curé de Santa-Maria, homme fort aimable, nous fait le meilleur accueil; il me montre sa collection de coquilles et nous donne sa voiture pour regagner Candon, où, pendant notre absence, on a ressenti quelques secousses de tremblement de terre.
Santa-Maria possède l'église la plus pittoresquement située que j'aie vue dans les Philippines, sur le front d’un rocher de plus de cent mètres de hauteur, au-dessus de la plaine ; de là on domine tout le pays.
Le couvent sert souvent de refuge aux habitants pendant les inondations assez fréquentes qui envahissent la contrée.
Après Santa-Maria, nous traversons Narvacan ; la route, après un brusque détour à l’ouest, se dirige de nouveau vers le nord jusqu’à Santa, où l'hospitalité ne nous paraît pas poussée à l'extrême, et où nous passons la nuit tant bien que mal dans un tribunal ouvert à tous les vents.
Le lendemain nous entrons à Vigan, chef-lieu de la province d'Ilocos du sud, et en même temps siège d’un évêché. .
Monseigneur est une ancienne connaissance de M. Centeno. Nous allons Jui faire une visite, mais M. Centeno s’aperçoit bien vite de la différence qu’il y a entre l'amitié d’un simple curé et celle d’un prélat mitré.
Nous ne voulons pas rester dans celte capitale du nord, mais le gobernadorcillo, qui est ici un grand personnage, se soucie peu de secouer son apathie pour nous chercher chevaux et porteurs. Notre ingénieur en chef des mines perd patience, il en appelle à l’alcade, et celui-ci fait une verte semonce au gobernadoreillo, puis lui inflige quelque chose comme cinquante francs d'amende. Le gobernadorcillo ne sourcille pas. « Je les ferai payer, dit-il à M. Centeno, par mes adjoints, qui se rattraperont sur leurs subordonnés, et ainsi de suite jusqu'aux contribuables, y va benel! »
Les Ilocanos passent pour être fiers, entiers, prompts à la révolte.
Ils cultivent le riz, l’indigo, beaucoup le tabac, le coton.
C'est une population industrieuse, qui fait des étoffes de coton, notamment des couvertures très belles et solides, fort supérieures à celles que l'Angleterre et l'Allemagne vendent aux Philippines.
Enfin, à 4 heures, nous avons enfin nos chevaux.
De Vigan au point extrême atteint par nous dans le nord, notre course fut rapide ; elle nous fit connaître (bien superficiellement, s'entend) Masingal, Lapog, Sinay, dernier village de la province d'Ilocos du sud, Badog dans la province d'Ilocos nord, et dont le padre, fort bon homme du reste, a une peur atroce des tremblements de terre. Il nous fait les honneurs de son couvent, qui menace ruine de toutes parts, et nous v montre dans sa chambre à coucher, auprès de son lit, une espèce de guérite en forts madriers : c’est là qu’il se blottit à la moindre secousse. quand il ne croit pas avoir le temps de gagner l'escalier par lequel il peut se sauver dehors.
Il nous prête sa voiture, grand omnibus à quatre chevaux, et nous filons à grandes guides vers la métropole de l'Tlocos nord.
Cette métropole a nom Loag; elle est bâtie au bord d’un fleuve large et rapide que nous franchissons sur un radeau porté par deux bancas, c'est-à-dire par deux canots faits chacun d’un tronc d'arbre.
De Loag, nous mimes le cap vers les mines que nous voulions visiter, dont une de ce rare produit qui se nomme l’asbeste ou amiante, mais à Pasuquin un tel coup de nortada survient que nous abandonnons toute idée de monter jusqu’à la pointe septentrionale de Luçon, dont pourtant nous ne sommes guère éloignés. Encore quelques heures de marche et nous serions les prisonniers de l’inondation.
Le chef-lieu a été brûlé plusieurs fois, et, en ce moment, on est en train d'élever de nouvelles constructions sur les anciennes ruines.
Pendant la saison pluvieuse, ces contrées sont fréquemment inondées par des torrents descendus des montagnes
et entraînant tout sur leur passage ; nombre de bestiaux sont ainsi enlevés tous les ans.
Ici, les indigènes sont moins mêlés de sang chinois ; ; les Igorrotes, qui descendent assez souvent de leurs montagnes, commettent de fréquents assassinats, puis regagnent leurs retraites sauvages, assurés de l'impunité.
La principale culture est le tabac, dont le produit s'élève à 50 000 piastres pour la province seulement, 250 000 fr.
La culture du riz est négligée pour celle du tabac, qui est obligatoire. C’est là une des conséquences de la paresse des indigènes, qui travaillent tout juste ce qu’il faut pour subvenir à leurs premiers besoins, mais qui, par crainte, travailleront pour l’administration ; le cultivateur a le droit de conserver deux charges de tabac pour sa consommation particulière et doit vendre le reste de sa récolte au gouvernement. Il est vrai que cela n'empêche aucunement d’en vendre et d'en acheter ailleurs que chez les marchands autorisés.
À force de recherches ordonnées par notre ami don Juan Piqueras, l’alcade, je pus enfin me procurer deux tibors; l'un d'eux, orné de dessins au trait et d’un caractère spécial, est l’une des pièces les plus curieuses de la collection ethnographique que j'ai recueillie pendant ce voyage. Ces vases, trouvés enfouis dans la terre sur le rivage, sont très anciens.
Dans les deux provinces d'Ilocos nord et sud, les chemins ne sont pas trop mauvais, à l'exception de ceux qui suivent les lits des rivières : celles-ci, toutes très larges, changent souvent de place.
Les inondations étant fréquentes, les routes sont fort difficiles à entretenir. Elles courent à travers de vastes plaines sablonneuses ou couvertes de galets; les chariots n’y avancent qu'avec peine et restent souvent embourbés ou même ensablés.
Le 16 octobre, le temps nous permet enfin de partir et nous bations honteusement en retraite jusqu’au port de Salomague, dans l'Tlocos sud. De là un vapeur nous emporta, don Enrique d’Almonte et moi, jusqu’à Sual, dans le golfe de Lingayen.
Le 22, nous quittons Sual pour aller visiter la province de Zambales. Le trajet par mer nous donna toute occasion d'admirer un archipel en miniature du golfe de Lingayen. Ce semis d’iles, d’ilots plutôt, n’est pas nommé sur la grande carte des Philippines du colonel Coello; il n'y est pas non plus exactement figuré, et il faudrait l’augmenter de diverses ilettes au nord-nord-est. Mon ami Enrique en a pris plusieurs croquis. Une luxuriante végétation les revêt; des charbonniers chinois y vivent et expédient leur charbon à Manille. De l'aspect de plusieurs d’entre elles qui, vues de loin, semblent réellement montées sur un pied, nous donnâmes familièrement, entre nous, à ces iles, le nom d’archipel des Champignons.
À 5 heures, nous arrivons à l’île de Cabaluyan ou Anda, qui est la dernière du groupe à l’ouest.
Nous descendons au tribunal, mais le gobernadorcillo ne l'entend pas ainsi, le curé lui ayant donné l’ordre d'amener chez lui tous les Européens.
Nous nous résignons ; nous aimerions mieux être chez nous au tribunal. Nous n'eûmes, il faut le reconnaitre, qu’à nous louer de l'hospitalité du padre Andreo Romero, qui fut d’une amabilité parfaite. Il nous dit qu'il était toujours très heureux quand le hasard lui amenait des hôtes.
Il nous montra sa ménagerie, un superbe cerf apprivoisé, qui nous suivait à la promenade comme un véritable chien, des singes, des chiens, des chats et une basse-cour aussi nombreuse que variée.
Dans cette ile est une des réserves des bestiaux destinés à la consommation de Manille ; 1l y a là d'immenses troupeaux, qui constituent son seul commerce.
Le lendemain, après avoir pris congé de notre aimable amphitryon, nous traversons l’île afin de nous embarquer et de passer sur la terre ferme. Notre débarquement s'opère dans les meilleures conditions, mais nous sommes obligés d'attendre que l’on nous amène des chevaux du village voisin. Très pénible et fatigant fut le voyage, et nous dûmes à plusieurs reprises faire une partie de la route à pied, “enfonçant parfois dans la vase jusqu'aux genoux. Enfin,
LES PROVINCES DU NORD-OUEST DE LUÇON aTT
à 2? heures après midi, nous arrivons à Laminosa, charmant village situé à quelque distance des montagnes.
Après avoir mis nos bagages au tribunal, nous allons au couvent, prendre des renseignements sur les dégâts occasionnés par le tremblement de terre. En montant l’escalier, nous entendons les accords d’un harmonium.
On prétend que la musique. adoucit les mœurs, mais nous nous apercevons bien vite qu'il n'y a pas de règle sans exception. En arrivant dans la salle, nous voyons trois
Archipel des Champignons.
hommes qu'à leur lonsure nous reconnaissons pour des prêtres, mais tous trois en calecon et en chernise flottante, à la mode tagale.
Nous demandons à parler au padre ; celui qui a la chemise la plus sale s’avance et nous demande d'un lon assez rogue ce que nous voulons et qui nous sommes ; le jeune Enrique le lui explique, et il nous répond alors qu'il n'y a rien eu par ici, et qu'il ne comprend pas l'idée baroque que nous avons eue de nous déranger par un temps pareil et par des chemins comme ceux qu'il nous a fallu parcourir.
Mon ami lui dit que, s'il est venu, c'est par ordre du
gouverneur général ; puis, nous le saluons et partons sans mème nous être assis. Pendant mes six années de voyages aux Philippines, c'est le seul curé qui ait été aussi peu gracieux ; généralement on est plutôt trop bien recu.
Nous nous installons au tribunal, où on a l’air de vouloir nous faire attendre, mais 1l nous suffit d'élever la voix pour être aussitôt servis et avoir des vivres et de quoi nous coucher.
Le lendemain, nous quittons ce village peu hospitalier el retournons rejoindre notre embarcation; le chemin est encore plus inauvais, et nous devons monter sur une espèce de traîneau tiré par des carabaos qui, avec beaucoup de peine, nous font enfin franchir les bourbiers. Quand - nous arrivons au bord de la mer, nous sommes complèlement couverts de boue.
Notre bateau équipé, nous mettons à la voile et tout va bien jusqu’au milieu de l'archipel des Champignons ; mais, quand il nous faut débouquer des iles pour doubler la pointe Calamition, la brise de nord-est nous empêche d'avancer et nous rejette constamment sur les récifs ; enfin, à la nuit, force nous est de chercher un gite chez les charbonniers, qui, heureusement, ont de l’eau douce à nous douner. Le lendemain, dès le matin, nous essayons de repartir; ayant encore eu un insuccès, nous prenons le parti de gagner la côte à l'abri des îles et de faire roule : pied. Après sept heures de marche, tantôt dans la vase, tantôt dans la mer, nous arrivons à Sual, d’où nous repartons immédiatement pour Lingayen. La pluie n’a pas cessé de tomber un seul instant durant eette journée.
La province de Zambalès est renommée pour le travail de ses nattes ; elle exporte aussi beaucoup de bestiaux. C'est à l'extrémité du cap Bolinao, au nord de Laminosa, que vient aboutir le cäble télégraphique, dont on a récemment achevé la pose, qui relie les Philippines à l’Europe par Hong-Kong.
De Sual à Manille la route traverse les trois provinces de Pangasinan, de la Pampanga, de Bulacan et le district de Tarlac.
Le 30 octobre, nous prenons congé pour la dermière fois de l’alcade, le señor Alonzo, et de sa famille. Nous espérivns arriver le soir même à Bayanbang, mais les chemins sont encore plus défoncés qu'à notre dernier passage ; en dépit des ordres de l'alcade, qui a pris toutes les mesures possibles pour nous faciliter le retour, nous sommes obligés de nous arrèter dans le bourg de San-Julian, où nous nous installons dans la case la plus propre, à la grande joie de ses propriétaires.
Le lendemain matin, nous continuons notre route ; nous traversons Bayanbang et poussons jusqu'à San-Miguel de Camiling, dans la province de Pangasinan, où nous tombons en pleine fête.
Le soir, on nous apporte un enfant mort et deux blessés, victimes des Negritos et des Indiens Remontados :.
Tous les ans, à la même époque, ces meurtres se renouvellent ; au dire du curé, c'est surtout quand il y a fête dans la montagne que Negritos et Remontados commettent ces crimes. .
Le pays que nous avons traversé est légèrement accidenté et bien arrosé.
Le 1° novembre, nous arrivons à Tarlac, où nous amène de San-Miguel une terrible chevauchée d’un jour, sous un soleil de plomb. Cette ville borde un rio fort large, très inconstant, qui change de cours à chaque inondation, et les crues brusques qui suivent les pluies de la nortada détruisent impitoyablement tous les ponts — c’est justement le cas en ce moment, et c'est à gué qu'il nous faut traverser torrents et torrenticules.
Un autre fléau du pays, ce sont les coupeurs de route. On npus en avait menacés, mais nous n’en avons pas renvontré un seul, soit hasard, soit parce que nous sommes Européens, et qu'ici l'on n'ose guère s'attaquer aux « Casüillas », — et d’ailleurs notre caravane est bien armée,
1: On donne le nom de Remontados (retournés dans les montagnes) aussi bien aux indigènes qui ont établi leurs pénates dans les chaînes de montagnes qu'aux voleurs, assassins, malfaiteurs qui s’y sont réfugiés pour avoir l'impunité.
nombreuse el ne craint rien; — mais les pauvres Chinois n’en pourraient dire autant : on en tue un par semaine el par village, me dit-on avec quelque exagération. Le district est pauvre, et justement 1l est voisin de deux des plus riches provinces de Luçon : grande tentation pour ceux qui n’ont ni sou ni maille, et la Cordillère est là pour servir de refuge.
À 3 heures, nous étions au tribunal, où nous trouvons des Suisses colporteurs qui, en attendant l’arrivée de nos bagages, nous prétent des vêtements de rechange et nous uffrent des rafraichissements, que nous acceptons de grand cœur.
À 5 heures, visite au commandant du district, qui uous installe chez lui.
Tarlac, chef-lieu du district de ce nom, est situé daus le nord de la province de la Pampanga, dont il dépend administrativement ; le district a pour limites, au sud la province de Pangasinan, à l’ouest celle de Zambalès, et à l’est la province de Nueva-Eeija.
La tour de l’église, violemment secouée par le tremblement de terre du mois de juillet, est restée inclinée ; du reste, elle ne devait pas se maintenir ainsi; cette nuit même, au cours d’un violent orage, frappée par la foudre, elle a été écornée.
Ici, contrairement à ce que nous avons vu dans les autres parties de Lucon, l’église et la tour sont en bois, ainsi que toutes les grandes constructions de la ville.
Le 3 novembre, nous nous dirigeons vers le sud. De fa capitale du district de Tarlac à celle de la province de la Pampanga, la route est d'abord presque déserte jusqu’à la mission de Capas, et même jusqu’à Mabalacat, puis les villages se succèdent, rapprochés les uns des autres et presque reliés entre eux par des cases, par des fermes.
On traverse successivement Coliat, San - Fernando, Angèles, etc., pour arriver à Bacolor, résidence des autorités pampangiennes. De riches plantations de cannes à sucre l'entourent, et aussi de magnifiques pâturages avec grands et gras troupeaux de bestiaux; les rizières sont
superbes; l’activité règne partout. C’est essentiellement la province opulente de Luçon, celle où se trouvent les plus } belles fortunes. Il ÿ a des haciendas immenses : presque , aucune n'appartient à des Européens; des Indiens, des | métis en sont les propriétaires.
Ce très riche pays est une plaine d’alluvion au centre de laquelle monte un ancien volcan, l’Arayat, situé à quelques lieues au N.-E. de Bacolor. Une foule de rios l’arrosent
et, pour hasarder un mot nouveau, la surarrosent. Ils se déversent presque tous dans le Rio Grande de la Pampanga, tributaire de la baie de Manille. Le plus important de ces affluents est la rivière de Cabanatuan. C’est avec la plus grande difficulté que les propriétaires espagnols se procurent des travailleurs, vu la paresse extrême des indigènes.
De Bacolor à Manille, nous ne suivimes pas la route la plus directe, par le sud-est, mais le chemin des écoliers.
Le # novembre, nous remontons vers le nord en côtoyant
la petite rivière de Santa-Ana, voie de transport des produits venant du nord de la province. Nous passons ensuite à Mexico.
Continuant notre route au nord-nord-est, nous traversons Arayat et Santa-Ana. Dans le premier de ces villages nous recevons l'hospitalité dans une grande case d'Indien. |
Le 5, nous faisons un circuit du nord-est à l’est jusqu’à Cabiao, où nous descendons chez l’alcade, un ami de Centeno. Le senor alcade organise aussitôt en notre honneur une soirée qui fut assez nombreuse. Outre l’alcadessa, femme du monde dans toute l’acception du mot, parlant admirablement le français, 1l y avait sa jeune sœur et plusieurs jeunes métisses. M. Centeno et moi nous avons vivement regretté de ne pas danser, mais notre jeune compagne d’Almonte ne manqua pas une seule danse.
Le bal fut coupé d'intermèdes musicaux et de chants, el nous entendimes encore la Bella Filippina.
Cabiao, chef-lieu de la province de Nueva-Ecija, esl situé au bord d’une rivière qui va se joindre au Rio Grande de la Pampanga. Je n'ai pas encore vu de ville qui ait plus lieu de maudire la catastrophe de juillet, dont on nous fait un récit fort détaillé.
, Au dire des Indiens, les dégâts ont été épouvantahles dans les montagnes voisines. La case d'un de leurs compagnons, bâtie sur le hant d'une colline, aurait été engloutie avec ses habitants.
Le pays est très fertile; le riz, la canne à sucre, le maïs, le tabac, y viennent admirablement. Ce dernier, comme celui des montagnes, est très odorant, mais 1l a les feuilles petites.
Le 8 novembre, nous continuons notre route à l’est. Nous contournons ensuite le Pinag de Candava, immense bas-fond à sec ou humide suivant la saison ; en temps pluvieux, c’est un lac, et les cartes le désignent comme tel.
Nos cochers sont inquiets et se demandent s'ils pourront passer tous les cours d’eau qui coupent notre route : la plupart des ponts ant été emportés ; enfin, grâce à des carahaos
qui aident nos chevaux dans les endroits où nous enfoncons par trop, et après avoir traversé San - Miguel de. Mayumo, nous gagnons Balinag, ville opulente, dans un pays plantureux ; mais plus nous approchons de la capitale, moins les gens sont obligeants : il semble mème que l'hospitalité est inversement proportionnelle à la fortune. Balinag est dans la province de Bulacan, et son territoire appartient en grande partie à des congrégations religieuses. Continuant tant bien que mal notre route jusqu’à Bulacan, chef-lieu de la province, nous repartons le lendemain matin pour Manille; nous aspirons après un repos bien mérité.