‹ Lucques et les BurlamacchiChapitre 4 sur 7 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

La position des réformés italiens s’était compliquée en France. Pie V venait d’obtenir du sénat de Lucques un second décret tout semblable à celui de 1562. Ce pape avait embrassé avec ardeur la cause de Charles IX. « En aucune façon et pour au- » cune cause, écrivait-il à Catherine, il ne » faut épargner les ennemis de Dieu. Au- )) cun respect humain , touchant les person- » nés ou les choses, ne vous doit induire » en la pensée d’épargner les ennemis de » Dieu. Ce n’est que par l’entière extermi- » nation. des hérétiques, que le roi pourra

» rendre à ce noble royaume son antique » religion. )) Il venait de lever une armée de 4500 fantassins et de 1500 cavaliers, qu’il avait envoyée au roi pour l’aider à accomplir copieux dessein. Santa Croce, qui la commandait, avait ordre de ne faire quartier à aucun huguenotj mais de faire tuer sur place tous ceux qui tomberaient entre les mains de ses soldats,

Philippe II, que l’auteur de V Histoire de 5.‘ Pie V nous signale quelque part comme « animé d’un respect infini de la liberté reli- » gieuse, » avait joint 400 lances et 3000 fantassins à ce secours. Côme de Médicis et d’autres princes italiens avaient aussi fourni leur contingent. La vie des réfugiés lucquois, vendue d’avance au poignard , ne se cachait qu’à force de prudence et de retraite au milieu de ces bandes cruelles, animées de toute la rage que leur soufflait l’implacable pontife. Non content de vanter les vertus

chrétiennes de Philippe II, il exaltait le « courage si élevé et si disposé aux nobles » entreprises » de Charles IX , et ne cessait de le presser et de le harceler pour en finir avec cette maudite race de huguenots, lui reprochant, comme autant de crimes, chaque délai qu’il y apportait. Mais il faut lui rendre cette justice que , dans sa droiture , il ne voulait pas qu’on procédât autrement que par l’extermination et la guerre à mort ; il condamnait les moyens insolites et nouveaux. Etait-il informé des complots de la Saint-Barthélemi ? Nous ne le dirons pas; mais ce qu’il n’était pas impossible de prévoir , c’est que de si continuelles obsessions pousseraient le faible et cruel monarque à quelques atrocités. En vain , le pape aurait voulu modérer et contenir les instincts sanguinaires de Charles IX qu’il avait surexcités sans relâche. Son illusion était telle qu’alors même que le malheureux jeune homme avait

atteint ce dégré de férocité qui rapproche l’homme du tigre et de la hyène , Pie V persistait à ne voir en lui que le roi trèschrétien. Erreur que nous déplorons chez ce grand homme. Quiconque lira quelques-unes des pages admirables, écrites par les martyrs qu’il livra aux flammes; quiconque comparera la vie d’Aonio Paleario, ou de Carnesecchi , avec celles des hommes qui obtinrent toutes les sympathies de Pie V, sera forcé, quelles que soient ses préventions de secte ou ses préjugés de parti , de reconnaître que ce pape n’eut pas le discoi nement des esprits que donne l’Esprit de Dieu , et qu’avec de grandes qualités et une austérité qui le placent haut dans l’histoire de son siècle et de la papauté , il fut un de ces aveugles conducteurs d’autres aveugles que condamne l’Ecriture. Un siècle s’élait écoulé, lorsque Louis XIV, voulant expier les scandales de sa vie, reprit l’œuvre d'ex-

lerraination de Paul IV et de Pie V. 11 préluda à la révocatiou de l’édit de Nantes et aux dragonnades par la demande de canonisation de ce dernier pontife.

Le jour fixé pour le massacre des huguenots approchait. Burlamacchi voyait autour de lui la plupart des chefs qu’il avait connus à l’armée de Condé et quelques Italiens , qui tous paraissaient également rassurés sur les dispositions de la cour.

De sourds murmures, des bruits vagues avaient frappé son oreille sans le décider à s’éloigner. Aux premiers cris de ; Mort aux huguenots ! poussés sous ses fenêtres , il se précipite croyant avoir quelqu’un à défendre, et lui-même est atteint d’un coup d’arquebuse en mettant le pied dans la rue.

Philippe Calandrini , qui le suivait , parvint à repousser les assassins et les empêcha de l’achever.

Nous reprenons le récit de Renée Burlamacchi :

(( Notre famille ne fut sauvée en ces » jours-là que par une providence bien mi- » raculeuse du Seigneur, qui employa pour » cela un de nos amis de Lorraine appelé )) Leclerc, trésorier du duc de Guise. C’est » chez lui que se retirèrent aussi Benedict » Calandrini et sa femme Magdelaine Calan- » drini, tandis que ma sœur Camille, Ja- )) ques et moi étions restés dans la maison » avec quelques domestiques; mais nos pa- » rents aussitôt nous firent quérir, nous » faisant porter auprès d’eux dans la maison )) de ce trésorier Leclerc. Us y demeu- » rèrent dès le dimanche matin, 24, » jusqu’au lundi, 25, à minuit, qu’on les n envoya prendre avec cent hommes d’ar-

» mes pour les mener chez M. le duc de » Bouillon (1). Car on fit une défense Irès- » rigoureuse, qu’on publia, qu’aucun ne pût » retirer chez soi ou cacher ceux de la reli- )) gion. Cela empêchant M. Leclerc de nous » garder dans sa maison, on nous y laissa )) pourtant , de peur qu’en partant avec eux » si avant dans la nuit, ils ne fussent dé- )) couverts par des pleurs d’enfants. Nous » demeurâmes dans cette maison jusqu’au » mardi après dîner, avec notre gouvernante )) lucquoise, appelée Catherine, et communé- » ment la Tina, avec une autre fille appelée » Cressine. Comme il y avait à Paris de nos « parents italiensetpapistes, ils moyennèrent

(1) Henri Robert de la Marck, duc de Bouillon, prince de Sédan , chevalier de l’ordre du roi , gouverneur de Normandie, né le 7 février 1539, de Robert de la Marck, duc de Bouillon , comte de Braine, maréchal de France , et de Françoise de Brézé, comtesse de Maulevrier. il avait embrassé la Réforme et y persévéra jusqu’à sa mort arrivée en 1674.

» entre eux que nous autres, trois enfants, » fussions reçus dans la maison du duc de » Guise, qui retirait dans sa maison des » personnes de la religion , quoiqu’il fût im » des auteurs du massacre. Nous y fûmes » conduits par l’intercession de ces parents » et particulièrement des sieurs Gaspero de » Poggio et Fabricio Burlamacchi qui nous » visitèrent tous les jours pendant que nous '» fûmes dans cette maison. Le duc nous vit » dès que nous y fûmes venus, et, témoi- » gnant d’agréer nos physionomies, il nous » recommanda expressément à la femme » du concierge, car il partait ce jour-là » même de Paris, montrant de croire ce » qu’on lui avait dit que notre père eût été » tué, sur quoi nous fûmes mis dans une » chambre où nous étions comme en prison » sans en pouvoir sortir. Cependant, notre » maison vint à être saccagée. Jean Madami, » notre serviteur, mari de la susdite Tina,

» y étant resté jusqu’alors, se sauva sur les )> toits , et, de nuit, étant entré par le toit » en une maison qu’il ne connaissait pas, il » trouva une chambrière, qui lui donna » quelque chose pour se soutenir, ayant » demeuré 24 heures sans manger. Elle » le tint là jusqu’au matin qu’elle le fit sor- )) tir, lui ayant mis sur son chapeau une » croix de papier blanc, afin qu’on ne le prît » pas pour un homme de la religion. Et » comme il eut appris le lieu où était sa » femme avec nous, il nous vint trouver la » nuit dans cette maison de M. de Guise, » ce qui surprit et donna bien de la joie à ') «îa femme qui l’avait pleuré comme mort.

)) Le duc de Guise devant retourner au )) premier jour à Paris , mon père eut quel- )) qu’avis que d’abord il nous ferait rebap- » tiser; cela l’obligea à prier M. de Bouillon » de nous demander à la reine-mère , qui » nous accorda à lui; ainsi, sortant de chez

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» M. de Guise au bout de huit jours, on )) nous conduisit chez M. de Bouillon pour » y demeurer avec nos parents. Nous de- » meurâmes dans cette maison, mais étant » toujours en bien du danger, attaqués par » de fortes tentations d’aller à la messe.

» M. de Bouillon lui-même s’était laissé por- » ter à aller à la messe comme étant l’uni- » que moyen de sauver sa vie, par cette » contrariété de temps , quoiqu’il en eût de » l’aversion dans l’âme; mais Dieu fortifia » tellement les nôtres qu’aucun de leur mai- » son ne succomba à la tentation, ni même » les petits enfants que M. de Guise avait » dessein de faire élever à la romaine. »

Cependant Julien Calandrini, plein de vagues inquiétudes et de pressentiments

sinistres depuis la blessure de l’amiral , avait envoyé, le samedi, 23, un de ses serviteurs catholiques chercher à Paris des nouvelles. En route, cet homme apprit ce qui se tramait contre les protestants, et ne voulant point être enveloppé dans la ruine de ses maîtres, il décida qu’il resterait à Paris auprès de sa femme au lieu de retourner à Luzarches; mais Dieu en ordonna autrement. Les portes de la ville étaient fermées, et, ne pouvant se les faire ouvrir, force lui fut de retourner à Luzarches et de donner l’éveil à ses maîtres. Aussitôt, Julien Calandrini fait ses préparatifs pour conduire sa famille à Sédan. Mais une fête villageoise qui remplissait les abords du château et les danses des paysans qui se prolongèrent jusqu’à minuit sur la roule , ne leur permirent de partir que fort tard.

A chaque instant on pouvait les poursuivre.

Par un bienfait de la Providence, ils ren-

contrèrent à Braine la duchesse de Bouillon (1) qui se retirait aussi à Sédan.

Sans elle, ils n’auraient pu pénétrer dans la ville dont le gouverneur , mal disposé pour les huguenots, avait renvoyé déjà plusieurs religionnaires. Au bout de peu de jours, le reste de leur famille les rejoignit.

« Nous partîmes de Paris pour aller à » Sédan , » écrit Renée, <( en la compagnie » du duc de Bouillon, et avec l’aide de Dieu , )) nous y arrivâmes heureusement. Ayant )) perdu tous nos biens. Dieu voulut cepen- » dant nous secourir de quelques moyens ') humains, nous faisant rencontrer, lorsque » nous passâmes à Rheims, un personnage » qui devait à mon père 4,000 livres tour- » nois, et qui les lui paya quoiqu’on ne les

(1) Françoise de Bourbon, fille de Louis II, duc de Montpensier et de Jaqueline de Longwy , comtesse de Bar-sur-Seine , avait épouse en 1558 Robert de la Marck , duc de Bouillon. Elle mourut en 1587.

» lui demandât pas, tous les papiers, parmi » lesquels était son obligation, s’étant perdus » à Paris, ce qui nous causa de grandes » pertes. Dieu permettant que d’autres s’en- » durcissent, s’opiniâtrant à nier de nous » rien devoir, il toucha le cœur de cet » homme-ci pour nous accommoder de cette M partie , qui nous fut d’un grand secours » à Sédan, puisque sans cela nous n’aurions » pas eu de quoi sustenter notre famille.

» La cherté de toutes choses y était Irès- » grande, et la ville si fort remplie de peu- » pie que les pauvres familles se logeaient )) par les rues faute de maisons. Nous y de- » meurâmes sept ans , étant aimés et hono- » rés généralement de tous et principale- » ment de ce seigneur le duc de Bouillon , » qui envoyait prendre presque tous les » matins M. Benedict Calandrini et mon » père pour manger avec lui, tant il agréait » leur conversation.

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» M. Julien Calandriiii mourut à Sédan » en décembre 1573. M. le duc de Bouillon, » venant à mourir, fut amèrement regretté J) de toute la ville; il laissa l’administration » à la duchesse, sa femme, qui s’en acquitta » avec tant de prudence que tous les pau- » vres réfugiés y continuèrent leur demeure » tant que les affaires de France fussent en » meilleur état. Et, quant à notre maison , » cette princesse nous fit des faveurs et des » amitiés très-considérables.

» Le 9 juillet 1575 naquit mon frère H Philippe à Sédan, qui fut présenté au » baptême par notre oncle Philippe Calan- » drini, qui depuis se maria et mourut à La » Rochelle en 1586, et M"® du Mesnil , » femme du commandeur du Mesnil, qui » mourut au massacre.

» En l’année 1579, nous nous retirâmes » de Sédan et nous logeâmes tous à Muret,

)) terre du prince de Condé, à deux petites

» journées de Paris. Mon père ayant arrenté » ce château comme n’étant pas loin de Pa- » ris pour y aller donner ordre à ses affaires, )) ma sœur Magdeleine y naquit le 23 août » 1 579, et fut baptisée à Saint-Pierel, à qua- » tre lieues de là qui était le lieu où nous )» allions à l’exercice. Le parrain fut M. de » Fossés et notre tante Magdelaine la mar- » raine.

» Ma mère^ s’accoucha encore d’une fille » qui fut nommée Claire , baptisée à Saint- » Pierel et présentée par M. Colladon, se- )) crétaire du prince de Condé; ensuite de » cette couche, Dieu retira ma chère mère, » le 16 septembre 1580.

» Mon père se trouva dans une grande » désolation ayant perdu une si douce com- » pagne qui l’avait toujours soutenu avec » constance et grande joie d’esprit ce peu » de temps qu’ils avaient vécu ensemble , » ayant passé par tant de misères, d’épreu-

» ves et de tribulations, et elle continua à )' se maintenir dans cette paix jusqu’à la fin; » avant de mourir, elle recommanda ins- » tamment sa famille à cette bonne tante » Calandrini. Elle lui avait déjà fait un de- » voir de mère jusqu’à la mort de Catherine » Balbani, femme de Julien Calandrini, son » père, qui laissa six enfants fort jeunes :

» Jean, César, Philippe, Chiara, Laura et » Camilla,etqui mourut à Lucquesen 1566.

» Avant le départ de la famille, elle, avec » son mari, alla demeurer chez ledit Julien )) son beau-frère, pour élever ses enfants, )) ce qu’elle fit avec grand soin. Ayant pro- » mis à ma mère mourante d’avoir encore » soin de nous et de nous prendre comme » ses propres enfants, elle s’acquitta bien » généreusement et charitablement de sa •) promesse, nous ayant élevés tous, et par- » ticulicrement les quatre filles qu’elle a » toujours tenues auprès d’elle. A cela elle

» fut aidée par la demoiselle du Mesnil, » dont j’ai parlé ci-devant, qui la secourut, » prenant soin , par grande amitié , de nous » enseigner à lire et à travailler , et surtout » la crainte de Dieu, desquelles peines nous » sommes tous fort obligés à sa mémoire.

» Les guerres de la ligue étant depuis sur- » venues, nous fûmes contraints de penser )) à nous retirer. Cette demoiselle du Mesnil » se fixa à Sédan, et nous à Genève.

» Dans ce voyage, nous essuyâmes de " terribles difficultés et dangers, dont Dieu » pourtant nous délivra : notre grand oncle » Calandrini et sa femme étant depuis peu » sortis d’une grande maladie, il était si » faible qu’il ne pouvait plus se soutenir.

» Nous eûmes aussi de très-grandes pluies , » et, pour cette raison, il nous fallut arrêter » dans un lieu nommé Fontenay. Pleu- » vant toujours tout ce temps-là, nous fû- » mes souvent en danger de nous noyer dès

» le départ de ce lieu-là. Enfin pourtant » Dieu nous conduisit en sorte que notre » coche ne tomba point ni ne se rompit, en » quoi nous reconnûmes son assistance par- » ticulière. Ainsi, sous la conduite de notre » bon Père céleste, nous arrivâmes à Ge- » nèveun lundi matin, 28 septembre 1585, » recevant bien de la consolation de tous » nos bons parents que nous vîmes nous » être venus rencontrer au lieu tie Versoix.

» Ce furent MM. Carlo Diodati, Manfredo » Balbani, Virginio Sbarrà et César Balbani, » qui nous accueillirent avec une grande af- » fection , et nous allâmes loger chez » M. Pompeo Diodati, beau-frère de ma » mère. »

11 y aurait, sans doute, quelqu’inlérôt à parler ici des conséquences que l’établisse-

ment des familles italiennes eut pour Genève, et de leur influence sur le développement des mœurs, des habitudes et des institutions politiques et religieuses ; mais ce sujet mérite d’être traité avec plus de détail que nous ne pouvons le faire ici. Nous relèverons, en passant, une opinion qui nous paraît peu fondée. On a dit qu’apportant à Genève quelque chose de la subtilité , de la finesse , des ruses de leur caractère national, ces familles avaient exercé une influence pernicieuse dans les sciences et la politique , et avaient en somme plutôt desservi que servi la cause du protestantisme et de la liberté. Par la même raison, on a doüné quelque préférence à l’émigration des Français, plus guerriers, plus spontanés et plus chevaleresques, qui contribuèrent puissamment à la délivrance de Genève en 1602. Il nous semble que ces deux opinions peuvent se concilier. L’héritage des lumières, des

sciences et de tout le mouvement intellectuel de rOrient, avait été recueilli par les Italiens à la chute de l’empire Grec, L’élégance et le bon goût étaient naturalisés en Italie , alors que le reste de l’Europe était encore dans une demi-barbarie. Des familles de princes, de nobles et de savants s’y transmettaient de génération en génération le goût du beau et des lumières , à une époque où la France était presqu’exclusivement guerrière et passablement ignorante.

La noblesse italienne ne s’estimait pas seulement par son antiquité et par la pureté de son sang , elle voulait être distinguée par l’honneur, l’esprit et les services rendus à la patrie et à la science. Bien éloignée de la vie moins civilisée des seigneurs féodaux dans les pays du Nord , elle était la véritable aristocratie intellectuelle, philosophique et financière de l’Europe. Nous ne voulons pas nier qu’elle ne rachetât ces

avantages par les vices d’une civilisation avancée, et que des rapports fréquents avec Rome, où fleurissait la science de Machiavel , n’eussent altéré , chez plusieurs , la franchise et la loyauté du caractère; mais le danger qui pouvait en résulter pour Genève était bien compensé par la présence et le mélange de l’élément français. Au bout de deux générations, ces races étrangères s’étaient si bien fondues dans la race genevoise , qu’il n’était plus possible à l’une des trois de prévaloir. Ce fut la force et la gloire de Genève , qui n’eût point conquis la haute position qu’elle occupa dans l’Europe , si la balance n’eût pas été tenue égale entre ces trois nationalités. — Revenons aux Rurlaraacchi.

« Le 29 mai 1586, j’épousai mon cher » mari César Balbani, d’heureuse mémoire, » au temple de Saint-Germain , en l’assem- » blée italienne. M. Nicolas Balbani fut le » ministre qui nous épousa. On peut dire » que ce mariage fut le commencement de » la restauration que Dieu fît sentir à notre » pauvre et désolée famille, qui était fort » incommodée du côté des biens temporels.

» Nous avions encore laissé beaucoup de » biens à Muret , tant meubles qu’immeu- » blés. Tout y fut perdu depuis, tant parce » que la guerre causa de ruines, que par » la mauvaise conduite d’Etienne Grimoin, )) à qui mon père avait tout laissé en mains, » usant de trop de confîance en lui; mais

» il nous trompa, malheureusement s’étant

» enrichi du nôtre. Mon père étant venu à » Genève, se résolut quelque temps après » d’aller à Muret, lui seul, pour pourvoir » à ses affaires. Mais quand il fut venu » jusqu’à Nancy en Lorraine, il fut dans » l’impossibilité de passer plus outre, et il )) lui fallut revenir à Genève sur ses pas.

» Le 30 mai 1587, notre grand oncle, » Benedict Calandrini, mourut à Genève; » et, le 9 juillet de la même année, ma » sœur Camille épousa M. François Turret- » tini , qui l’obligea d’aller demeurer à Zu- )) rich le mois d’octobre suivant.

» La guerre étant survenue à Genève en » 1588 et 1589 , cela nous obligea d’aller » demeurer à Bâle jusqu’au commencement )) de 1 590 que nous retournâmes à Genève.

» Le 2 août 1590, mon père fut chargé, » de MM. Horace Michel! et Hem i Balbani , » de faire un voyage en France pour les » affaires des Âniollini et Michel!, de Lyon.

» Etant arrivé à la cour et ayant avancé » ses affaires, il fut saisi d’une fièvre ar- » dente dont il mourut à la mi-septembre , » âgé de 58 ans, étant d’ailleurs assez fort » et robuste. 11 était entré, quand il partit, » au négoce de M. François Turrettini , où, » apparemment, il aurait acquis des facul- » tés pour rétablir sa famille, s’il fût de- » meuré en vie. Mais Dieu y voulut pour- » voir autrement et cependant le mettre en » repos, après avoir rendu témoignage, en » sa vie et en sa fin, de sa probité et crainte » de Dieu, et supporté avec grande pa- » tience les épreuves et les angoisses où » Dieu l’avait voulu faire passer , prenant à » joie la perte de ses biens, dans l’assurance » que Dieu lui en avait réservé dans le » ciel de plus excellents.

» Notre tanVe Calandrini se trouva, par » la mort de notre père, entièrement char- » gôe du reste de notre famille, mes deux

)) sœurs , Susanne et Magdelaine , étant » encore petites et sans aucuns moyens hu- » mains, sans espérance aussi de rien reti- )) rer de ce qui nous était dû en France, » puisque leurs frères , à cause de leur jeu- )) nesse, n’avaient pas encore la capacité et » l’expérience; et tout cela est demeuré en » perte pour nous, dont elle recevait bien » du déplaisir.

)) Cependant, après la mort de mon père, » Dieu toucha le cœur de son frère Fede- » rico Burlamacchi , de sorte qu’il se porta » à nous faire payer ôOO écus de ce qui » appartenait à mon père , pour les biens » de terre qui restaient à Lucques. On mit » cet argent à profit, dans le négoce de » M. François Turrettini, où il s’augmenta » encore, en sorte qu’il aida beaucoup pour ï marier ma sœur Susanne, qui épousa, le » 15 juin 1596, à Genève, M. Vincent Mi- » nutoli, en notre église italienne, le ma-

» riage étant béni par M. Jean -Bernard » Basse.

» Le 4 décembre 1600, ce même minis- » tre bénit, en l’église italienne, le mariage )) de ma sœur Magdelaine avec M. Jean » Diodati, professeur, et depuis ministre » du saint Evangile. Elle eut aussi , comme » ses sœurs, 1000 écus d’or sol de dot, qui )) lui fut donnée aussi par notre tante Ca- » landrini, ayant enfin retiré cette somme » d’entre les mains de ses parents de Luc- » ques , qui avaient sa dot par devers eux.

» Et, ainsi, elle ebt le contentement, comme )) elle nous avait adoptées pour ses enfants , » quelle nous a toutes mariées, aussi ho- » norablement que si nous fussions demeu- )) rées dans notre patrie, dans la jouissance » de nos biens.

» Jacques, mon frère, s’était marié à Ge- » nève, en décembre 1598, avec Anne, fille » de M. Carlo Diodati. Philippe, mon autre

» frère, épousa, en février 1605, à Ams- » terdam, Elisabeth, fille aînée de M. Jean » Calandrini, fils de Julien, et alla demeuj) rer à Londres.

)) Notre tante Calandrini mourut à Ge- )) nève, le 7 mars 1601 , attaquée d’un mal » de colique; elle était âgée de 73 ans, et fut )) grandement regrettée et pleurée amèrement » de nous, qui avons perdu en elle un grand » soutien et grand appui. Dieu s’était servi » de cette vertueuse dame pour secourir et » élever premièrement la famille des Calan- » drini , enfants de son beau-frère , en sorte )) qu’elle leur avait servi de mère; et, en » effet, ils l’appelèrent toujours du nom de )) mère; et depuis, notre famille étant de » même orpheline. Dieu l’a employée pour » lui prêter un semblable, voire même en- » core un plus grand secours, puisqu’ayant » perdu notre père et notre mère, elle nous w a tenu lieu de l’un et de l’aulie. Dieu, ne

» lui ayant point donné d’enfants propres, » l’a fait être par ce moyen la mère de plu- » sieurs enfants. Ce qui m’oblige à dire pour » fin, qu'à ce bon Père céleste, qui nous fait » voir tant de merveilles de sa sainte provi- » dence et miséricorde , comme nous les » avons reconnues , doit être rendue pour » tout jamais la louange et la gloire. Amen. »

Ici s’arrêtent les mémoires de Renée Burlamacchi. Elle avait perdu son mari , César Balbani, le 26 avril 1621, à l’ûge de 65 ans, après 35 ans de la plus douce intimité.

Ensemble, ils avaient pleuré la perte do tous leurs enfants, sept fils et trois filles, enlevés successivement avant d’être parvenus à l’âge adulte. Dans toutes ces épreuves , la piété , la soumission et la fermeté de

Réaée Balbani ne se démentirent jamais, et lui attirèrent l’estime et l’admiration générales. Ce fut probablement dans la première année de son veuvage, qu’elle traça les souvenirs que nous avons transcrits. Elle n’avait point eu l’intention de poser et de satisfaire une curiosité indiscrète. Raconter les délivrances de Dieu, dire avec le Psalmiste « que l’Éternel est bon et que sa » bonté dure à toujours, » fut sa seule ambition. De là, sans doute, ce silence, cette réserve sur ses impressions, sur ses douleurs et sur les déchirements de son cœur.

L'amen avait tout pacifié , tout calmé dans cette âme cependant sensible et vive. Mais, plus sa foi s’affermissait, plus les vagues suscitées par la tempête étaient puissamment contenues par la contemplation et la prière, plus aussi son isolement inspirait de sollicitudes à .ses amis et ses parents.

Dans ce temps-là, on n’était veuve, à Ge-

nève, que lorsque toutes les raisons de l’étre se trouvaient réunies. Il arrivait fréquemment alors de se remarier trois et même quatre fois. L’ordre de saint Paul : u Je veux » que les veuves se remarient, » aussi bien , que l’austérité des mœurs républicaines, base de la république protestante , en avaient fait presqu’une loi. On s’occupait donc, à tort ou a raison , de chercher un époux à l’intéressante veuve, et on lui proposa un homme justement célèbre, Théodore-Agrippa d’Aubigné, aïeul de M"*® de Maintenon, retiré à Genève depuis trois ans. D’Aubigné, ami, favori et serviteur fidèle d’Henri IV, auquel il n’épargnait pas les preuves de son dévouement, quelquefois brusque et indiscret, toujours profond et sans arrière pensée, avait subi ses alternatives de faveur et de disgrâce avec une égale philosophie.

On connait son apostrophe au roi après l’assassinat tenté par Jean Chastel : « Sire,

» VOUS n’avez renié Jésus-Christ que de la » lx)uche , vous avez été blessé à la bouche ; » mais si vous le reniez du cœur, vous » serez blessé au cœur. » En apprenant le régicide de Ravaillac, il s’écria : (( Je suis » sûr que c’est au cœur qu’il a frappé. » Il s’était brouillé avec le roi pour avoir refusé de favoriser ses amours adultères, et ne se gênait guère de fronder et le roi , et ses maîtresses , et son gouvernement. Plus tard, il se mit mal avec Louis XIII en écrivant l’histoire de son temps. Le parlement ordonna la destruction de ce livre. D’Aubigné n’en prit point de souci , et amassa sur sa tête un orage auquel il dut se soustraire en se retirant à Genève. Les souvenirs de sa jeunesse , qui s’y était écoulée sous les yeux de Théodore de Bèze , l’inébranlable fermeté de ses convictions protestantes, les incroyables prouesses et les actions d’éclat qui remplissaient son aven-

tiireuse carrière , sa lutte éaergique en faveur des protestants de France, les services que ses talents militaires pouvaient rendre encore à la république ; tout contribuait à lui assurer, à Genève, une existence heureuse et honorable. Il y fut accueilli comme un ancien ami, par les magistrats, les pasteurs et le peuple. Mais la haine de ses ennemis ne s’endormant point en France, il construisait et fortifiait le château du Cresl , dont il était seigneur, pour s’y défendre en cas de besoin « contre les larrons et les as- » sassins, » et y entretenait une nombreuse suite de gentilshommes.

En échangeant une vie toute intérieure et recueillie contre les agitations et les soucis qui s’attachaient partout à d’Aubigné, Renée espérait lui faire goûter le repos sérieux auquel son âge et ses fatigues l’invitaient à penser. Si elle eût cherché à se faire illusion sur la nature et la difficulté de cette

tâche, elle eût été bientôt désabusée. En effet, sitôt que la renommée eût répandu le bruit de cette union, Miron, ambassadeur du roi près des Cantons, crut faire merveille d'envoyer, à Genève, l’arrêt qui condamnait d’Aubigné à mort , pour avoir fait revêtir quelques bastions, des matériaux d’une église ruinée, en 1572. Il se flattait de lui faire perdre ainsi la protection des conseils et la main de M"“ Balbani. C’était le quatrième arrêt de mort lancé contre lui pour des crimes de cette espèce, «lesquels,»

dit-il, dans ses Mémoires, « m’ont toujours » fait honneur et plaisir. »

Il voulut lui-même l’annoncer à M™® Balbani ; « On parlait, à Genève, dit-il, de me » faire épouser la veuve de M. Balbani,

)) nommée Renée , de la maison de Burla- » macchi de Lucqiies ; c’était une personne » qui était fort aimée et considérée à Ge- )) nève , tant pour sa vertu , charité et hu- » meur bienfaisante , que pour son illustre )> extraction et ses biens qui étaient consi- » dérables. Comme je voulus donc éprou- » ver l’esprit et le courage de ma future » épouse, j’allai moi-même lui apprendre » la première nouvelle dudit arrêt. Mais » cette héroïne me répondit sans changer )) de visage : — Je suis trop heureuse de » pouvoir partager avec vous la querelle » de Dieu ; aussi fhomme ne séparera point » ce que ce même Dieu veut joindre.

» De sorte que je passai avec elle à mon )) second mariage, au sujet duquel M. de » Fosiat, dont j’ai parlé ci-dessus, fit qua- » tre vers :

Partit te dresse un vain tombeau ,

Genève un certain hymcnco j

A Paris lu meurs eu tableau ,

Vis ici au sein de Renée.

Telle que nous l’avons connue, il semble que les vertus , l’élévation des sentiments et le souvenir des malheurs de M"*® d’Aubigné auraient dû mieux inspirer l’auteur de ce quatrain. L’espèce de complaisance avec laquelle d’Aubigné cite cet ingénieux effort de la muse de M. de Fosiat, nous fait craindre qu’il n’eût autour de lui d’autres beaux esprits moins bien doués peut-être et moins agréables encore que celui-là.

Mais cela ne décourageait nullement M«ne d’Aubigné, qui ne larda pas à exercer la plus heureuse inlluence sur l’esprit de son époux. Lui-même en rend témoignage dans une lettre à M"*® de Villette, sa fille. « En » même temps que Dieu me donne la pau- » vreté, dit-il à sa fillette, il me donne les » pensées qu’il fallait et une compagne (|ui » tient bien sa partie en cela. »

Mme d’Aubigné avait adopté les enfants de son mari avec une affection toute maternelle. Elle s’associait à ses joies et à ses peines , doublait les unes et adoucissait les autres par sa sympathie. Voici quelques extraits de sa correspondance avec M*"® de Villette ;

M 1i décembre 1623.

» Madame ma fille , je prie Dieu que vo- » tre petite suive les pas de celui de qui elle )) a la physionomie ; c’est double joie pour » vous et pour tous ceux qui l’aiment. Je )) crains, qu’étant aussi pressée que vous « l’ôtes , nous ne jouissions du plaisir de » vous voir que comme d’un éclair. Je ne H saurais vous dire la tristesse que nous )) avons sentie avec vous de la résolution » de M. d’Ade. Il n’a rien à dire qui le » puisse excuser. Hélas! madame ma fille, » je vous ai bien plainte de voir ce subit » changement si près de vous. Il faut espé.

» rer que Dieu pourvoira aux difficultés » qaon appréhende. »

M. d’Ade de Gaumont , veuf de la fille aînée de d’Aubigné, venait de se remarier brusquement au grand chagrin de toute sa famille (5 mai 1626). « M. d’Ade écrit à » Monsieur que ses enfants vous vont voir » souvent. C’est un grand bien pour eux et )) qui donnera lieu à leur belle-mère de leur » rendre tout le devoir qu’elle leur doit. Il » est impossible que ce trop subit change- » ment ne fasse mal au cœur à tous ceux à n qui ils appartiennent. J’en gémis avec » Monsieur, mais si les enfants sont bien » servis, la douleur est plus supportable.

» Ces petites âmes sont trop chères à Dieu » pour les abandonner. »

Mais la véritable croix de d’Aubigné était la conduite de son fils aîné Constant, aussi ingrat, aussi dénaturé que le cadet Nathan était soumis et recommandable. Pour ce fils

aîné, quïl idolâtrait, d’Aubigné avait commis une faute dont il mena deuil pendant le reste de ses jours. d’Aubigné le consolait , et, tout en élevant ses regards vers les choses célestes, elle ne manquait pas de partager tous ses travaux. Elle l’aida à achever la construction de son château.

)) J'ai comme achevé de bâtir mon Crest, » écrivait-il à sa fille (9 juin 1627), je l’ai » fait pour les miens; s’ils n'en jouissent pas, » eux et moi serons mieux logés au ciel.

Malgré l’injustice et les violences dont il était l'objet, la noblesse des sentiments et la loyauté de d’Aubigné ne se démentirent jamais. Les registres des conseils nous en ont conservé un trait. On y lit à la date du 1 0 avril 1630 ;

« M. d’Aubigné a répondu à un Savoyard » de considération qui lui promettait mon- » tes aureos , s’il voulait se ranger du parti » de son altesse, et qui lui rappelait les

» injustices qu’il avait éprouvées en France, » qu’il ne ferait jamais rien contre son roi )) et son prince naturel, qu’il avait quatre- » vingts ans, de sorte qu’il ne pouvait plus » agir avec les pieds et les bras ; que , ce- » pendant, s’il fallait qu’il mourût les ar- » mes à la main, ce serait pour la défense » de cet état. »

L’estime, la confiance et la tendresse que d’Aubigné portait à sa femme ne l’em{)échaient pas de mettre quelquefois sa patience et sa douceur à l’épreuve par son esprit aventureux et ses écarts littéraires. On trouve dans les registres du conseil, à la date du 12 avril 1630 :

« Le livre de M. d’Aubigné , intitulé : Le » ùaro7i de Fœneste, contenant plusieurs blas-

» phèmes et impiétés, on a résolu : 1® de » le supprimer; 2“ de condamner l’impri- » meiir à cent écus d’amende; 3® d’appeler » ledit sieur d’Aubigné et de lui représenter » le tort qu’il se fait à lui-même et au pu- » blic ; et que , désormais , il ne fasse plus » de semblables écrits, qui ne peuvent que » causer du préjudice à cet état. »

Nous n’avons pas examiné les passages qui donnèrent lieu à cette censure rigoureuse, et, malgré notre respect pour les conseils de cette époque, nous aimons à croire qu’elle n’était pas complètement méritée.

Clément Marot, dont nous chantons encore les hymnes chrétiens, n’avait-il pas dû fuir la métropole du calvinisme où il se sentait trop à l’étroit? Ramus et bien d’autres après lui n’en furent-ils pas évincés aussi pour des écarts de raisonnement ou pour les hardiesses mal sonnantes d’une philosophie qui maintenant trouverait à Genève accueil et

protection chez plusieurs savants recommandables par leur piété? Beaucoup d’hommes, dont nous admirons avec raison les écrits religieux , eussent-ils trouvé grâce devant nos bons aïeux qui avaient <( décrété, écrit Théodore de Bèze, « que, ni en lo- » gique, ni en aucune autre branche de » savoir, on ne s’écarterait chez eux du » sentiment d’Aristote ? » Quant au dogme, ils étaient bien plus exclusifs encore.

Sortis récemment de Rome, ils en avaient conservé les traditions d’intolérance , et plusieurs siècles ne sont pas trop pour oublier ce fatal enseignement.

Voici ce qu’écrivait M“*® d’Aubigné au sujet de cette condamnation (14 avril 1630) :

(( La grande promptitude de Monsieur n’est » point amoindrie avec l’âge, ni son excel- » lent esprit à qui il donne quelquefois plus » de liberté que les affaires de ce temps ne >) permettent. Je lui dis souvent qu’il est

» temps (l’arrêter sa plume. Ce sera du sou- » lagement pour lui et pour ses amis. Il a n eu œs jours passés une bourrasque à cause » du livre de Fœnesle, augmenté de nou- )) veau , qui n’a pas été bien pris en ce lieu » ici , où les personnes pensent trois fois une )) chose avant que de la mettre en effet une. » J’espère que le bruit sera autre; mais ce » n’a pas été sans peine. »

Le jour approchait, où ce ne serait plus aux hommes, mais à Dieu que d’Aubigné aurait à rendre compte. La censure des conseils lui avait donné un mouvement de bile qui fut suivi d’un érysipèle. Il s’en remit pour retomber bientôt plus gravement.

M"*® d’Aubigné annonce sa mort en ces termes à M. de Villette : « Il faut que je vous » dise avec une main tremblante et le cœur » plein d’angoisse et d’amertume, que Dieu » a retiré à soi notre bon seigneur et votre J) bon et affectionné père, et à moi aussi père

» et mari si cher et bien aimé, que je m’es- » time bienheureuse de l’avoir servi et » malheureuse de ne le servir plus. Hélas !

» tout d’un coup il m’a été ravi ; et il me » semble impossible de croire que ce coup » soit arrivé. Je ne le verrai donc plus. Je » n’aurai donc plus la consolation de vous » voir ici avec votre chère moitié, qui eût )) vu la sainte union de notre famille déso- )) lée! Mon bon seigneur fit cet été son tes- » tament. A cette heure, il a ajouté quel- » que chose et l’a fait clore par le notaire. » Il faut que je vous dise, monsieur, que » j’ai fait une double perte. Dieu a retiré » mon frère le meme jour qu’il disposa de » mon bon seigneur, qui tomba malade le » dimanche, à 4 heures du matin, 21 av^il , n selon le style nouveau. Il rendit l'esprit à )) 6 heures, le jeudi matin, 9 mai, le jour » de l’Ascension , et mon frère mourut de » langueur à 3 heures du soir. Voilà comme

» le Seigneur a appesanti sa main sur moi.... » Je supplie madame ma fille de modérer sa » très-juste douleur. »

Quelques jours plus tard elle reprend :

« Il eut très-bonne connaissance jusqu’à )) quelques moments avant qu’il mourût. Il » nous a rendu de grands témoignages de » la joie qu’il ressentait, et quand il faisait » des difficultés de prendre nourriture, il » disait: — Ma mie, laisse-moi aller en paix, » je veux aller manger du pain céleste. — 11 )) a été servi en tout ce qu’il m’a été possi- » ble d’imaginer. Ma peine n’a rien été: si » j’eusse pu donner mon sang et ma vie, je » l’eusse fait de bon cœur. En ses deux der- » nières nuits , il fut consolé par deux excel- » lents ministres, ses amis. Il n’a manqué ni » d’assistance ni de consolation jusqu’à son » dernier soupir par les plus excellents hom- » mes de la ville, ses bons amis. Mais ce ne <) pouvait être tant que son mérite n’en re-

» quît encore davantage. II est regretté de » tous les gens de bien. Il a achevé ses jours » en paix , et , deux heures avant sa fin , il » dit d’une face joyeuse et d’un esprit paisi- » ble et content ;

« La voici l’heureuse journée » Que Dieu a faite à plein désir.

» Par nous soit gloire à lui donnée ,

» Et prenons en elle plaisir. »

Voici quelques mots du testament de d’Aubigné ;

« Au nom de Dieu, Je, Théodore-Agrippa » d’Aubigné, certain, et par les octante ans » où il a plu au Seigneur me conduire; » averti que je suis proche de la mort , in- » certain de son heure, ne la désirant ni ne » la craignant, son nom et ses effets ne » m’apportant que douces pensées, libre » d’esprit et de corps en mon secret : j’écris » à ma postérité ce testament et titre au- » thentique de ma dernière volonté, com-

)) mandant à mes enfants qu’ils aient mes » derniers désirs pour règle des leurs; » qu’ils reconnaissent mon ordonnance pour » loi naturelle et leur père pour légitime » magistrat; priant aussi tous juges de fan voriser de leur autorité l’équitable dispo- » sition de mes biens. Quand donc il plaira » à Dieu d’appeler en son véritable repos » mon âme lassée de vains travaux , rassa- » siée et non ennuyée de vivre; s’il plaît à » Dieu exaucer mon souhait de mourir à

» Genève, etc., etc

)) Or , à Dieu, » dit-il en terminant , « qui m’a sauvé de périls innombrables, )) des ennemis généraux et particuliers , » de toutes sortes d’afflictions de corps et )) d’esprit, et des mains longues des prin- » ces; à Dieu qui a converti mes péchés » en bien , quand ils ont changé mes ser- » vices en crimes et quand ils m’ont ôté » honneurs et biens , m’a élevé et donné de

)) quoi et à qui pouvoir donner des fruits de )) sa bénédiction, à lui je tends les bras et » consigne mon âme, qu’il a relevée de ses » chutes, fortifiée dans les persécutions, » changeant ses terreurs en hautes espéran- )) ces et la gardant du précipice , aussi chè- » rement que la prunelle de l’œil, l’a con- » servée comme sienne et pour soi. A lui » seul, tout juste et tout puissant , soit » toute gloire et puissance ès siècles à ja- )) mais ! »

Telles furent les dernières pensées et les adieux pleins de foi que d’Aubigné adressait à sa postérité en quittant le monde où ses mêmes espérances ont été et sont encore professées par un grand nombre de ses descendants, catholiques ou protestants. L’un de ces derniers a repris et poursuit avec autant de succès que de talent l’œuvre historique dont son aïeul avait légué la continuation à ses enfants.

Madame d’Aubigné écrivait à Madame de Villette :

(( Je suis assurée que vous supportez votre » affliction en vraie chrétienne avec votre » vertu et piété. Mais, hélas! c’est à moi de » pleurer, puisque j’ai tout perdu. Celui par » qui je vivais contente en lui rendant ser- » vice n’est plus. 11 me semble que je n’ai )) plus rien à faire au monde. Je crains d’of- » fenser Dieu dans ma douleur.

» Tout a été réglé ici comme si M. de » Villette y eût été. Feu M. d’Aubigné ne )> m’a rien dit à part, sinon qu'il me laissait » exécutrice de son testament. Je m’en » excusai et lui dis qu’il remettait ses affai- » res en mains bien faibles, quoique bien » fidèles. Il me répondit ; — M. Calandrini

» t’aidera, comme il a fait avec toute af- » feclion. .')

A M. de Villette.

13 juillet 1630.

« Je n’oublierai jamais celui de qui j’ai eu » l’honneur d’être si chèrement aimée et à )) qui je ne puis penser, que je ne jette un » ruisseau de larmes. L’heure de son repos » était venue. Il s’allait mettre dans un la- » byrinthe de fâcheuses affaires que je n’ai » su qu’après sa mort. Je vous en dirai » beaucoup de particularités qui ne se peu- » vent écrire. Hélas! monsieur, je suis triste » jusqu’à la mort qu’il n’ait pas disposé de » son bien à votre contentement. Mais quand » il avait résolu quelque chose, il était si ab- » solu qu’on ne lui eût osé contredire. Sa » volonté eût été de vendre la terre du » Crest. Il y a des papiers qui sont sous la

» main du premier syndic. On m’a mandé » de Genève la prison de M. de Candale, » pris par les gens de l’empereur, qui ont » encore battu les Vénitiens. Feu notre bon » monsieur disait ; — Si on se bat en Italie, » c’est le bien de ce pauvre pays , mais gare » le retour. Il faut croire que la garde d'Is- » raël sera encore pour nous. »

8 août 1630.

<c Il y a des histoires qui sont à Bâle

» de quoi nous ne pouvons rien faire à cette » heure à cause de la peste. M. de La Fosse » en était chargé par le testament. Je lui H disais souvent que l’inégalité pouvait cau- )) ser quelque mécontentement. Il disait :

» — Changeons de propos. J’aime tous mes » enfants, mais il faut que je pense aux plus » pauvres.

» Je fus bien étonnée quand J’appris qu’il » lui restait si peu d’argent. Les députés

)) de la seigneurie vinrent visiter ses pa- » piers ; ils y trouvèrent un brouillon de » la vie de feu monsieur, là où ils ont )) effacé, comme vous verrez par la feuille )) que je vous envoie , ce qui parle des » affaires de La Rochelle. C’est ce qu’ils )) trouvent être dangereux et qui pourrait » porter préjudice à quelques particuliers.

» Vous voyez à quoi nous en sommes et à » quoi on s’attache. Hélas! monsieur, il y a » bien d’autres choses plus prégnantes. Il » me semble d’entendre notre bon monsieur » me dire : — Dieu veuille, ma mie, puisque » je ne puis pas être médecin], que je ne sois )) pas prophète. »

Lorsqu’elle eut achevé de régler toutes les affaires de son époux, M™® d’Aubigné se retira au Petit-Sacconnex. Toute entière à ses souvenirs, à ses espérances et à la pratique des bonnes œuvres, elle se prépa- • rait avec calme à rejoindre les objets de ses

affections. Quelques mots de son testament nous révèlent bien l'état de son âme.

« Au nom de Dieu , le premier jour de » juillet 1636, je, Renée Burlamacchi, étant, » par la grâce de Dieu, en bonne santé, et » considérant que la condition de cette vie » est sujette à soudains changements, aQn » d’obvier aux disputes qui pourraient être » entre mes plus proches après ma mort, à » cause des petits moyens que Dieu m’a » donnés cy, pour en disposer selon ma vo- » lonté, ce que je désire par ce mien testa- » ment de prévenir entre eux.

» Je rends grâces à mon Dieu que je suis » née et baptisée en son Eglise, et qu’après » tant de pérégrinations, fuites et pertes, » faites aux troubles de France de tous les » biens de feu notre bon père, il nous a gar- » dés au milieu des grandes persécutions, » sans que jamais pas un de notre famille » ait ployé le genou en aucune idolâtrie, et

» par sa grande bonté il nous a conduits à » Genève, où il nous a fait sentir l’assurance » de sa paternelle main, en la bénédiction )) qu’il nous a donnée par la sage et chari- » table conduite de feue Calandrini, de » très-excellente et heureuse mémoire, qui » nous a été plus que mère, et cependant » ne nous était rien que par alliance; par sa » vertu et sa piété , elle nous a élevés de- » puis la mort de notre mère, savoir quatre » filles et deux fils, tous fort jeunes. La » bonté de Dieu nous a fait connaître qu il » n’abandonne point les orphelins. Je le prie » qu’il nous fasse la grâce de n’étre jamais » ingrats de tant de bénéfices que nous » avons reçus de sa bonté.

» Je prie aussi cette dernière bonté pour » la conservation de cet Etat, et, qu’accep- » tant cette sainte bénédiction, cette ville » puisse être toujours l’asile et la consola- » tion des personnes qui se retirent dans sou

» Eglise, pour y louer et y invoquer son » saint nom : qu’il lui plaise augmenter ses )) saintes grâces à messieurs de cette ville, » comme aussi à messieurs nos pasteurs, afin » que, par leur sage conduite, l’Eglise de » Dieu soit conservée et augmentée de plus » en plus.

» Je me prosterne donc devant mon » Dieu et le prie de m’avertir jusques au » dernier soupir de ma vie, afin que je » puisse invoquer son saint nom, n’ayant » aucun espoir ni refuge, sinon à son adop- » tion gratuite où tout mon salut est fondé, » embrassant la grâce qu’il m’a faite en no- » tre Seigneur Jésus-Christ, et acceptant le » mérite de sa mort, afin que par ce moyen » tous mes péchés soient ensevelis, et que, )) étant lavée de son précieux sang, je puisse » comparaître devant sa face comme portant » son image.

» Je demande d'être enterrée à Plainpa-

» lais auprès de M. Balbani, mon très-cher » et bien-aimé mari, et des dix enfants que » nous avons eus ensemble, sept fils et trois » filles; et ainsi que je suis assurée que nos » esprits seront ensemble au royaume cé- » leste, je désire que mes cendres soient » auprès d’eux, en attendant cette heureuse » journée que nous comparaîtrons en corps » et en âme devant la divine majesté pour » jouir de l’entière et parfaite félicité qu’il a » promise à ses fidèles. »

Suivent ses legs, à l’hôpital, à la bourse française, à la bourse italienne , à ses sœurs, à ses neveux et nièces , à Nathan d’Aubigné et à d’autres personnes. Elle nomme pour son héritière universelle Renée Burlamacchi, sa nièce, et conclut en ces mots :

(( Je prie le Seigneur Dieu tout-puissant » qu’il conduise mes pas et mes actions tout » le reste de ma vie, afin que je ne fasse » rien qui ne soit à son honneur et à sa

» gloire, à l’édification de mon prochain et » à mon salut. »

Ce testament fut confirmé le 3 septembre 1641 , et le 6, M"“® d’Aubigné expira dans la paix et dans la joie de son salut.

Telle fut la vie de Renée Burlamacchi.

Si ce court récit ne suffit pas pour nous faire apprécier toutes les qualités aimables qui la recommandèrent à l’estime, à l’affection et au respect de ses contemporains, il suffit pour nous donner une haute idée de l’élévation et de la sincérité de ses sentiments religieux. L’on ne peut glorifier Dieu aussi habituellement, sans lui avoir donné son cœur. L’on ne saurait se montrer aussi reconnaissant des bienfaits longtemps après la mort du bienfaiteur, et v insister aussi

soigneusement sans être avancé dans la vie chrétienne. La justice et la charité avaient pris possession du cœur de Renée avec la foi. Modèle d’énergie dans le malheur, de patience dans l’épreuve, et de soumission dans les revers, ce n’est que sur les compassions inépuisables de Dieu quelle désire attirer notre attention. Ainsi, sans le vouloir, elle nous prêche l’humilité.

C’est un héritage à recueillir, pour nous surtout dout elle a retracé l’histoire, en écrivant celle de nos aïeux. Et quel plus précieux héritage aurait-elle pu nous laisser?

Quelles qu’eussent été les richesses de Michel Burlamacchi, il ne pouvait les transmettre au-delà de deux ou trois générations; mais il était pauvre des biens de ce monde et riche de la faveur divine qui s’attache au juste et à ses enfants jusqu'en mille générations.

La bénédiction temporelle qui a reposé sur ses deux mille descendants rappelle cette

parole du prophète : « Je n’ai jamais vu le » juste abandonné ni sa postérité mendiant » son pain. »

Autant que nous avons pu le vérifier, cette parole est vraie jusqu’à la onzième génération. Tous ceux de ses descendants que nous connaissons ont été plus ou moins favorisés des biens de la fortune, plusieurs ont joui d’une grande opulence. Beaucoup se sont distingués dans les lettres, les sciences, les arts, la magistrature, la jurisprudence, et la théologie surtout. Un certain nombre d’illustrations européennes et môme universelles remontent à cette môme origine.

Mais cette bénédiction ne s'est pas arrêtée aux grâces temporelles et intellectuelles. C’est surtout spirituellement quelle a abondé sur les descendants de nos pères sous la croix. Nous ne pouvons point citer de noms, mais si ce dénombrement était permis, s’il était sans danger, ce serait un admirable

cantique d’actions de grâces à la gloire de Dieu. De nos jours encore cette sève généreuse n’est point épuisée. De nombreux rejetons attestent que la fidélité de Dieu qui a béni celle de nos pères ne se lasse point de la récompenser dans les enfants , et la prière de ces vénérables confesseurs est encore efficace devant le trône de grâces pour en faire descendre le salut et la vie sur leurs familles.

Puisse ce souvenir nous encourager à croire et à nous confier en Celui qui bénit jusqu’en mille générations ceux qui l’aiment et qui font sa volonté! Qu’il nous excite à la prière, sachant que nos requêtes ferventes resteront après nous comme une rosée de bénédiction aux siècles des siècles! Etrangers et voyageurs sur cette terre comme l’ont été nos pères , bientôt nous aurons passé; puissions-nous, à leur exemple, montrer aux générations qui nous suivent, le

véritable chemin des cieux, et, quoique morts, leur parler, par notre foi , de Celui qui est la voie, la vérité et la vie. Christ le vrai Dieu et la vie éternelle!

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