I.A TISBE
Laissez-moi donc lire. (Elle lit.) — « Catarina, ma pauvre bien-aimée, tu vois bien que Dieu nous protège. C'est un miracle qui nous a sauvés cette nuit de ton mari el de celte
femme... » (A part.) — Cette femme! (Elle continue à lire.) —
« Je t'aime, ma Catarina. Tu es la seule femme que j'aie aimée. Ne crains rien pour moi, je suis en sûreté, »
Eh bien, connaissez-vous l'écriture?
LA TlSBE, lui rendant la lettre.
Non, monseigneur.
A.NGEI.O
Non, n'est-ce pas? Et que dites-vous de la lettre? Ce ne peut être un homme qui soit depuis peu à Padoue, c'est le
JOURNEE III. — LE lil.ANC POUh LE NOIl'.. ôil
langage d'un ancien amour. Oh! jo vais fouiller toute la ville! il faudra bien que je trouve cet homme! Que me conseillez-vous, Tishe?
Cherchez.
lA TI^^BF
J'ai donné l'ordre (|ue personne ne pûl entrer aujourd'hui librement dans le palais, liors vous, et votre frère, dont vous pourriez avoir besoin. Que tout autre fût arrêté et amené devant moi. J'interrogerai moi-même. En attendant, j'ai une moitié de ma vengeance sous la main, je vais toujours la prendre.
\A TISBK
AXGEI.O
Quoi?
Faire mourir la fennne
Votre femme!
Tout est prêt. Avant qu'il soil une heure, Calarina Bragadini sera décapitée comme il convient.
Décapitée!
Dans cette chambre.
Dans cette chambre !
A TISRF,
ANGEI.O
Écoutez. Mon lit souillé se change en tombe. Cette femme doit mourir, je l'ai décidé. Je l'ai décidé trop froidement pour qu'il y ait quelque chose à faire à cela. La prière n'aurait aucune colère à éteindre en moi. Mon meilleur ami, si j'avais un ami. intercéderait pour elle, que je prendrais
.'•28 ANIiELU.
i-n déliiince mon int'illcur ami. V(tilà loul. Causons-en si vous voulez. Dailluurs. Tisbt-, je la hais, rcUc femme! Une femme à laquelle je me suis laissé marier pour des raisons c!e famille, parce que mes affaires sétaienl dérangées dans les ambassades, pour complaire à mon oncle l'évèque de (îastello, une femme qui a toujours eu le visage Iriste et l'air opprimé devant moi ! qui ne ma jamais donné d"eid"anls ! Et puis, voyez-vous, la haine, c'est dans noire sang, dans noire famille, dans nos traditions. 11 faut toujours qu'un Malipieri haïsse quelqu'un. Le jour où le lion de Saint-Marc s'envolera de sa colonne, la haine ouvrira ses ailes de bronze el s'envolera du cœur des Malipieri. Mon aïeul haïssait le marquis Azzo, et il l'a fait noyer la nuit dans les puils de Venise. Mon père haïssait le procurateur Badoër, et il l'a fait empoisonner à un régal de la reine Cornaro. Moi, c'est celle femme que je hais. Je ne lui aurais pas fait de mal. Mais elle est coupable. Tant pis pour elle. Klle sera punie. Je ne vaux pas mieux qu'elle, c'est po.ssible. mais il faut quelle meure. C'est une nécessité. Une résolulion prise. Je vous dis que cette femme mourra. La grâce de cette femme! les os de ma mère me parleraient pour elle, madame, qu'ils ne rnliliriidraicnt pas!
Est-ce (jue la sérénissime seigneurie de Venise vous permet?...
lîien ]ioiir pardonner. Tout jiour punir.
l.\ ll-li!
Mais la famille Bragadini, la famille de votre femme'.'...
ANCKI.O
Me remerciera.
Votre résolution est prise, dites-vous. Elle mourra. C est bien. Je vous approuve. .Mais, puisque tout est secret encore, puisque aucun nom n'a élé prononcé, ne pourriez-vous épargner à elle un supplice, à ce palais une tache de sang,
JOURNÉE III. — LE BLANC POUli LE NUlU. 529
à vous la note pul)liquc et le bruit? Le bourreau est uu témoin. In le'nioin e.sl de trop.
Oui. Le poison voudrait mieux. Mais il faudrait uu poison rapide, el, vous ne me croirez pas, je n'en ai pas iei.