‹ Lucrèce BorgiaChapitre 222 sur 227 · TRIBUNAL DE COMMERCE DE LA SEIXE · texte numérisé non relu

TRIBUNAL DE COMMERCE DE LA SEIXE

(Présidence de M. Picrnigucs.,

Gazette des Triljunattx 7 et '21 novembre 18Ô7 .

M. VICTdP, JlIGO CONTRE LA COMEDIE-FRANÇAISE

AUDIENCE nu 6 NOVEMBRE 1837

Un public nombreux, et qui se compose en grande partie d'iiommcs (le lettres et d'acteurs, est réuni dans la salle d'audience du Tribimal (le commerce, il. Victor Hug'o est assis au bureau.

3(j6 ANGELO.

M° l'aillanl «le Villfiicuve, iivoial tic M. Viiloi- lluiro, t-xpose ainsi la iloniaïKle :

(I M. Victor Hugo demandf que la Comédie-Française soit rtmilaninée vis-à-vis do lui en des domninaes-intérèls pour n'avcir pas exécuté les (dilijiations iju'à trois ii|iuscs difîérentes elle a consenties, et que diqm's cinq ans elle a constamment méconnues.

Il Est-ce à dire que M. Victor Hugo soit un de ces hommt>s (jui, pour s'imposer à la sollicitude d'un théâtre, ont besoin de se ])lacer sous la sauvegarde d'un mandement de justice'.' Est-ce à dire que la Comédie-Française, dans cette lutte qu'elle soutient contre ses propres engagements, puisse s'en excuser par les sacrifices qu'ils lui imposeraient et rejeter en quelfjue sorte sur le public luimême la solidaiité d'une résistance et d'un abandon dont il se rend complice? >'on, telle n'est pas, de part ni d'autre, la |jcjsition des parties; et nos adversaires eux-mêmes n'essayeront pas, à cet égard, de vous donner le change.

(( M. Victor Hugo est un de ceux auxquels la Comédie-Française iloit ses plus brillants et ses plus profitables succès, un de ceux ((ue, dans ses moments de détresse, elle vient supplier de songer à elle, et autoiu" desquels la foule se presse encore avec un avide enthousiasme. Ces engagements contre lesquels le théâtre vient plaider aujourd'hui, c'est lui-même qui les a sollicités. Il sait, il savait encore, qu'il n'y avait pour lui aucun péril à s'y soumettre; et ce n'est pas là une des moindres bizarreries de cette cause qu'à côté de l'intérêt privé de M. Hugo se trouve aussi l'intérêt de la Comédie-Française .

« Quel est donc le mot de ce procès? Quelle circonstance nous a donc fait à tous deux celte étrange position ? C'est ici, messieurs, que la cause prend un cai'actère de généralité qui l'élève audessus des intérêts d'un débat privé et qui la recommande puissamment à vos méditations. Au fond de tout cela, en effet, il y a une question de liberté litfér;iire, une question de monojiole théâtral. Il s'agit de savoir si un théâtre que l'Etat subventionne, ipii vit aux dépens du budget, doit être ouvert à tous, ou s'il n'est que le monopole exclusif de quelques-uns; s'il est dévolu à tel svstème dramatique jiiutô! qu'à tel autre, et si des engagements cessent d'être sacrés parce qu'ils peuvent blesser ce qu'on a}ipelle des scrupules littéraires. Bizarre position que celle-là, qui semble nous rejeter au teiiqis où les arrêts de la justice venaii'ul prêter main-forte aux enseignements d'Aristôte; mais cette position, ce n'est pas nous qui l'avons faite, et vous l'allez voir se développer avec chacun des faits de ce procès.

« A l'époque où M. Victor Hugo conijiosa Manon de Lorme et Hernani, deux systèmes littéraires se trouvaient en présence. Les uns, admii'ateurs exclusifs dti passé, n'imaginaient pas que l'esprit humain piU aHer à côté ni au delà ; dans leur impuissance de produire, ils s'étaient dévoués à n'être que d'inhal)iles imitateurs.

PROCÈS lYANGELO ET WHEBNANI. 367

cl s'élMR'iit condamiH's à tuuriKT pcriirliicllcinciil iiiilour truii grand siècle dont ils s'ctuicnt laits les pâles satellites. D'aulres, jeunes, ardents, consciencieux, et à leur tète M. Victor Iluitd, avaient cru, au contraire, que, tout en admirnni les clieFs-d'œuvre (lu [lasst', il jiouvail y avoir une nonvidle carrière à l'raver; ils s'étaient dit que, dans les arts comme dans la polili(|ue, dans la morale comnte dans les sciences, chaque époque devait avoir une mission qui lui i'nl pro|)re ; qu'à des ma'urs nouvelles, iju'à des besoins nouveaux, il l'aîlait de nouv(>lles l'orines, de ntuiveaux aliments; ils avaient pensi- enlin que notre siècle n'c'tait pas tellement déshérité qu'il dnt n'être qu'un (H-ho du pass('', et qu'il ne put avoir, lui aussi, son cachet original, son horizon de gloire et d'immortalité.

(( (}ui se lroin|iail .' (ju'imporle I A tous la carrière élait ouverte • l'opinion pulilique était là pour voir et pour juger. Vous vous rappelez ces luttes si vives, si acharnées, qui éclatèrent alors. On attendait avec im|ialience (pu' la scène française fût enfin ouverte à ce qu'on appelait la nouvelle école.

(( Mais cette épreuve devait, à ce qu'il paraît, effrayer ceux qui jusqu'alors étaient en possession de cette scène, (ju'ils regardaient couuue inféodée à eux seuls, et il fallait à lout piix fermer à de hardis novateurs le seul Ihé.itre sur le(jU(d ils pussent se rencontrer avec leurs adversaires. C'est alors (pie commença à se manifester contre M. Victor Hugo, et contre ce qu'on a|ipelle son école, cette série d'inliigues, qui depuis n'ont cessé de l'envel(q)per, qui pendant sept années l'ont poursuivi, iiarcelé, et dont enlin sa patience lassée vient vous demander aujourd'hui réparation.

(( C'était dans le mois de mars 1829, une pétition fut adressée au roi; elle était signée par sept académiciens, fournisseurs habituels du Théâtre-Français, vieux débris de cette littérature imitériale qui se vantait d'avoir eu des parterres de rois, et qui, dans son orgm^Ueuse naïveté, se figui'ait ne devoir qu'à son crénie l'éclat é|ihémère qu'avait jeté sur elle son pid)lic couronné. Cette pétition demandait (pie le Tln-âtre-Français lût fermé aux productions de l'école nouvelle, et que, notamment, les représentations A'Hernani fussent interdites. Vous savez, messieurs, la ré])onse que fit le roi (Charles X à ces singuliers pétitionnaires : « En fait (( de littérature, leur dit-il, je n'ai, comme chacun de vous, (( messieurs, que ma place au parterre. )) Et Heniani obtint cinquante représentations consécutives. Ce furent pour le théâtre les recettes les plus brillantes... ))

Ici l'avocat passe en revue les différents traités qui ont été liasses entre M. Victor Hugo et la Comédie-Française. Le premier, du l^ août 18.12, relatif au drame célèbre intitulé le Roi s'omuse stipulait (p.'Heni(nii serait repris en janvier 1835. Ce premier traité fut violi'. Un si'cond intervint le 10 avril 1855, à l'occasion

d'Angeh, et il fut sli|iulé qu'Heninni et Mario» de Lonne soraiont repris dans le cournnt de l'année. Cette double clause fut encore violée, malgré les vives réclamations de M. Hugo. Enfin un troisième engagement de M. Védel, du 12 avril 1857, relatif à la reprise d'Aiificlo et d'Hernani, est encore inexécuté. Le défenseur, rappelant les divers arrêtés de censure pris contre le Roi s'amuse et Anloiuj, rapprochant les motifs de ces arrêtés de la pétition de 1829 et des discussions littéraires qui s'élèvent chaque année dans les Chambres à l'occasion du budget du Théâtre- Français, et de la menace faite à plusieurs reprises de retii*er au Théâtre-Français une subvention qu'il profane au contact des novateurs littéraires, s'attache à démontrer que tous ces actes se lient à un système général de monopole et d'exclusion contre une doctrine littéraire qui blesse certidnes répugnances et porte iimbrage à certaines célébrités,

(( (juel serait, en effet, continue le défenseur, le iiiolil' de cette violation j)erpétuelle des contrats? un intérêt d'aVgent, une question de recettes? A cela nous répondrons, chiffres en mains, (jue les recettes de M. Victor Hugo sont égales, supérieures à celles que le théâtre considère comme les plus fructueuses, celles de Mlle Mars, .\insi la moyenne des quatre-vingt-cinq représentations de M. Hugo est de deux mille neuf cent qiiatorze francs vingt-cinq centimes. La moyenne de Mlle Mars, dans l'hiver de ' 18.J.J. est de deux mille six cent dix-huit francs.

(( Faut-il d'autres preuves de ce système dont je vous parlais? Pourquoi ne pas vous les donner encore? car ici M. Hugo ne parle pas seulement au nom de son intérêt privé, il parle au nom de tous ceux qui marchent avec lui dans la même carrière, au nom d'une fpiestion d'art et de liberté théâtrale; et il faut bien que vous sachiez jusqu'où peut aller l'abus contre lequel nous venons protester aujourd'hui.

(( Parmi les hommes que la faveur publique accompagne de son estime et de ses applaudissements, mais qui ne se rencontrent pas avec M. Victor Hugo dans les mêmes voies littéraires, et qui ne sont pas comme lui sous l'embargo censorial, il en est deux surtout (M, ;>u talent, à l'habileté desquels jilus (jue personne nous rendons houmiage, dont les succès ont été giands et le seront encore. Certes, ce n'est pas d'eux que nous vient la position qui nous est faite. L'exclusion qui pèse sur certains auteurs, qui les repousse malgré des engagements sacrés, est loin de leur pensée ; et, si un monopole en découle, ils le subissent plutôt qu'ils ne le préparent. Je suis convaincu même que les deux personnes dont je parle ne se sont point encore aperçues de tout cela. Je veux seulement montrer que la Comédie-Française ne tend à rien moins qu'à déshériter de sa publicité tous ceux dont les doctrines ne

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