‹ Lucrèce BorgiaChapitre 225 sur 227 · PROCÈS WANGELO ET B'HERNANI · texte numérisé non relu

PROCÈS WANGELO ET B'HERNANI

ma parole, dévouée aux iutérêts de tous, à l'éloqueute parole de mon avocat. Ce devoir, je l'ai accompli une première fois devant le tribunal de commerce, je viens l'accomplir une seconde fois devant la cour.

(( Et en effet, messieurs, le fait si grave que je viens d'énoncer résulte du procès tout entier. Qu'est-ce donc que ce procès? Examinons-le.

<( Dans ce procès, j'ai deux adversaires; l'un public, l'autre latent, secret, caché. L'adversaire public n'est pas sérieux, c'est le Théâtre-Français ; l'adversaire caché est le seul réel. Qui est-il? Vous le saurez tout à l'heure.

(( Je dis que mon adversaire public, le théâtre, n'est pas un adversaire sérieux. Et, en effet, que suis-je pour le Théâtre-Français? Un auteur dramatique. Et quel auteur dramatique ?

(( Ici, messieurs, est toute la question. Messieurs, il n'y a pour les théâtres que deux espèces d'auteurs dramatiques, les auteurs qui les enrichissent et les auteurs qui les ruinent . Pour les théâtres, les pièces qui rapportent de l'argent sont les bonnes pièces ; les pièces qui ne rapportent pas d'argent sont les mauvaises. Sans doute, c'est là une grossière façon de juger, et la postérité classe les poètes d'après d'autres raisons. Mais nous n'avons pas à traiter ici la question littéraire ; nous ne sommes pas la postérité, nous sommes les contemporains.

« Et pour les contemporains, pour les tribunaux en particulier, entre les critiques qui affirment qu'une pièce est bonne et les critiques qui affirment qu'une pièce est mauvaise, il n'y a qu'une chose certaine, qu'une chose prouvée, qu'une chose irrécusable, c'est le fait matériel, c'est le chiffre, c'est la recette, c'est l'argent. .

« Les contemporains jugent souvent mal, c'est possible. Le Misanthrope a ruiné le théâtre, Tividate l'a enrichi. Eh bien, devant les contemporains, le Misanthrope a tort et Tiridate a raison. La postérité casse parfois les jugements des contemporains; mais, je le répète, pour les auteurs vivants, nous ne sommes pas la postérité. Acceptons donc pour vérité, sinon littéraire, du moins commerciale, ce fait que, pour les théâtres, il n'y a que deux espèces d'auteurs, les auteurs qui les ruinent et les auteurs qui les enrichissent.

(( Eh bien, que suis-je 'pour le Théâtre-Français? Suis-je

un auteur qui le ruine? suis-je un auteur qui l'enrichit? Voici le premier point dont il importe d'avoir la solution. Cette solution rayonnera ensuite sur toute la cause.

(( Je n'ai fait recevoir au Théâtre-Français que quatre pièces, Marion deLorme, Hernani, le Roi s'amuse, Angelo. De ces quatre pièces, deux, Marion de Lorme et le Roi s'amuse, ont été', à deux époques différentes, arrêtées par la censure; deux seulement, Heniani et Angelo, ont pu être librement représentées. Maintenant, combien ces deux dernières pièces ont-elles eu de représentations? Quatrevingtonze. Quelle somme totale ont produite ces quatrevingt-onze représentations? — Ici, messieurs, je dois le dire, dans le premier procès, justement indigné des manœuvres de la Comédie-Française contre les dernières représentations à' Angelo, j'avais cru devoir rejeter du total de mes recettes ces quelques recettes évidemment préparées artificiellement par le théâtre pour le besoin de la cause et pour servir d'argument, comme mon avocat vous l'a excellemment démontré, et comme l'a jugé le tribunal de commerce. J'avais cru, dis-je, devoir rejeter ces recettes; mais à quoi bon? que m'importe? Ma cause n'est-elle pas victorieuse, même en admettant ces recettes? Je les admets donc.

(( Eh bien, messieurs, même en y comptant ces mauvaises représentations, résultat des intrigues du théâtre, les recettes de mes quatrevingt-onze représentations à la Comédie-Française donnent un total de deux cent cinquanteneuf mille neuf cent soixante-trois francs quinze centimes, et une moyenne de deux mille huit cent cinquante-six francs soixante-sept centimes. Les frais sont de mille quatre cent soixante-dix francs par représentation. Calculez le bénéfice. La moyenne des recettes de Mlle Mars dans l'ancien et le nouveau répertoire, 'àe Mlle Mars, la célèbre actrice, qui a quarante mille francs d'appointements pour les énormes recettes qu'elle produit, — prises dans les conditions les plus favorables, dans l'hiver, pendant que mes pièces ont toujours été jouées l'été, — la moyenne des recettes de Mlle Mars est deux mille six cent dix-huit francs quatrevingt-seize centimes. Calculez la différence. En faveur de qui est-elle? En ma faveur.

a Je puis donc le dire, et le dire hautement, — cela d'ailleurs ne préjuge en rien la valeur httéraire de mes ouvrages, — je suis, pour la Comédie-Française, au nombre

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des auteurs qui l'enricliissent ; cela résulte invinciblement des faits, des preuves, des chiffres... »

M. Védel, interrompant : « Je ne l'ai jamais contesté; M. Victor Huj.'i> îiavait pas même besoin d'insister là-dessus; M. Victor Hugo est audessus de cette discussion, o

M. YrcTOR Hugo : « Je le crois, monsieur; je l'aurais même dédaignée, cette discussion de chiffres, parce que la notoriété pubUque suffirait pour la trancher; mais, votre avocat avant avancé des allégations, j'ai dû lui répondre par des preuves. »

Ici M. Victor Hugo se retourne vers la cour et ajoute : '( Eh, messieurs, il n'a pas tenu à moi que ces preuves fussent plus complètes encore. Je voulais, par un dépouillement étendu des registres de la Comédie-Française, mettre les tribunaux à même de comparer mes recettes avec celles des auteurs privilégiés qu'on joue le plus souvent à ce théâtre. Une vive lumière eût jailli de ce rapprochement. J'ai- demandé au théâtre communication de ses registres. Le théâtre a refusé.

« Ainsi, dans cette cause, nos chiffres sont publiés; le théâtre cache les siens. Tout ce qui nous concerne est mis au jour; le théâtre se retranche dans l'ombre. Nous combattons à visage découvert ; la Comédie combat masquée. De • [uel côté est la loyauté?

(( On se récrie, on discute, on publie des chiffres dans certains journaux. Qui nous prouve que ces chiffres sont exacts? La vérification ne pourrait s'en faire que sur les registres du théâtre, le théâtre refuse ses registres. Jugez entre nos adversaires et nous, messieurs.

(( Je reprends. Que suis-je donc pour le Théâtre-Français? Un auteur dramatique. Quel auteur dramatique? Un auteur dramatique qui remplit la caisse du théâtre. Voilà les faits. De quelle façon est-ce que je me présente dans cette < anse ? Avec des drames dans une main et des traités dans l'autre. Qu'est-ce que ces drames? Je viens de vous le dire. Qu'est-ce que ces traités? Je vais vous le dire. Les drames ont-ils été profitables au théâtre? Oui, messieurs. Les traités sontils valables? Oui, également.

<( Eh, messieurs, ces traités, mon avocat vous l'a dit et l'avocat du théâtre n'a pu le contester, ce n'est pas moi qui les ai faits, c'est la Comédie-Française. Ce n'est pas moi qui

les ai demandés, cest la Comédie-Française. Ce n'est pas moi qui ai été chercher le théâtre, c'est le théâtre qui est venu me chercher. Au nom du théâtre, M. Taylor est venu me trouver ; au nom du théâtre, M. Desmousseaux est venu me trouver; au nom du théâtre, M. Jouslin de Lasalle est venu me trouver ; au nom du théâtre, M. Védel est venu me trouver. Pourquoi? pour m'offrir ces mêmes traités que le théâtre repousse maintenant. ■ — Et je dis tout ceci devant M. Yédel qui connaît les faits comme moi et qui ne me démentira pas.

h Ces traités, les directeurs successifs du théâtre les ont écrits en entier de leur main. Ces traités, ils les ont réclamés de moi, ils les ont sollicités, ils les ont obtenus comme une faveur, et bientôt ils me demanderont de nouveaux ouvrages. »

M. Védel : « Certainement, et c'est ce que j'ai toujours demandé. »

M. Victor Hugo : (( Vous l'entendez. (Mouvement.) C'est qu'apparemment mes traités sont valables, et le théâtre le sait bien. Mes pièces ont rempli la caisse, et le théâtre le sait bien. Le théâtre, je l'ai dit en commençant, n'est pas sérieusement mon adversaire. Le théâtre a eu besoin de moi, et, je ne crains pas de le dire, il en aura besoin encore. Avant trois mois, vous le verrez, si les recettes baissent, le directeur de la Comédie-Française saura retrouver le chemin de ma maison. Il me trouvera bienveillant.

(( Il me trouvera bienveillant. Pourquoi ? parce que dans toute cette affaire, je le répète, le théâtre, en vérité, n'est pas mon adversaire réel. La Comédie a mis beaucoup de mauvaise foi dans cette lutte, mais c'est une mauvaise foi qu'on lui a imposée, je le sais ; elle en rougira un jour, et je la lui pardonne dès à présent.

(( Mais, si les comédiens français ne sont pas mes adversaires véritables, quels sont donc mes adversaires? Ici, messieurs, j'arrive à la véritable question, à la question importante, à la question générale, à la question qui m'a fait prendre la parole, à la question dont la solution intéresse la littérature dramatique tout entière.

(( Non, ce n'est pas au théâtre que sont mes réels adversaires. Où sont-ils donc? Je vais vous le dire.

a Messieurs, mon adversaire dans cette cause, ce n'est pas le gouvernement : ce serait mettre un trop grand mot

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sur de petites tracasseries : ce n'est pas le Ministère, ce n'est pas même un Ministre. J'en suis fâche' ; j'aurais souhaité avoir affaire à quelqu'un de conside'rahle dans cette occasion ; ne fût-ce que par dignité, j'aime mieux les iirands ennemis que les petits ennemis ; mais, il faut bien «(ue j'en convienne, mes ennemis ne sont pas grands. {Senmtion.)

(I Mon adversaire, dans cette cause, c'est une petite coterie embusquée dans les bureaux du Ministère de l'intérieur, qui, sous prétexte que la subvention passe par le Ministère pour aller au Théâtre-Français, prétend régir et gouverner souverainement à sa guise ce malheureux théâtre. Je dis ceci hautement, messieurs, pour que l'avertissement sévère de mes paroles aille jusqu'au Ministre. Si ce procès a lieu aujourd'hui, c'est que cette coterie l'a voulu ; si le Théâtre- Français a manqué à ses engagements, c'est que cette coterie toute-puissante Ta voulu; si, à l'heure qu'il est, trois ou quatre auteurs seulement sont représentés constamment au Théâtre-Français à l'exclusion de tous les autres, c'est que cette coterie le veut. C'est un groupe d'influences uni, compact, impénétrable, une camaraderie, — ce n'est pas moi qui ai inventé le mot (on rit), mais, puisqu'on l'a fait, je m'en sers, — une camaraderie, dis-je, qui bloque et qui obstrue l'avenue du théâtre. Tout un grand côté de la littérature est mis par elle à l'index. C'est à la littérature presque tout entière que cette coterie prétend fermer la porte du théâtre. Cette porte, messieurs, votre arrêt la rouvrira.

« Je le dis parce que c'est un fait, mais c'est un fait bien étrange, cette coterie a déjà la censure politique, elle veut avoir, en outre, la censure littéraire. Que pensez-vous de la prétention, messieurs?

'( Aussi c'est un devoir que j'accomplis maintenant. En 1852, j'ai flétri la censure politique ; en 1857, je démasque la censure littéraire. La censure Httéraire ! comprenez-vous, messieurs, tout ce que ce mot a d'odieux et de ridicule? La fantaisie d'un commis, le bon goût d'un commis, la poétique d'un commis, la bonne ou mauvaise digestion littéraire d'un commis, voilà la loi suprême qui régira la littérature désormais I L'opinion sans contrôle et sans appel d'un censeur qui ne saura pas toujours le français, voilà la règle souveraine qui ouvrira et qui fermera désormais aux poètes le théâtre de Corneille et de .Molière ! La censure littéraire ! et avec

cela la censure politique ! Deux censures, bon Dieu ! N'étaitce j»as déjà trop d'une? {Vive impression.) ; "0 Et en terminant, messieurs, permettez-moi une observation. Pour attaquer toute espèce de censure, je suis dans une position simple et bonne. Dans un temps où une licence déchaînée avait envahi les théâtres, moi, partisan de la liberté des théâtres, je me suis censuré moi même. Mon avocat et l'avocat de la Comédie-Française vous l'ont raconté de concert, et je ne rappelle ici qu'un fait connu de tout le monde. En août 1850, j'ai refusé au Théàtre-Francais d'autoriser la représentation de Marion de Lorme ; je l'ai refusé afin que le quatrième acte de Marion de Lorme ne fût pas une occasion d'injure et d'outrage contre le roi tombé. Ij avocat du théâtre vous l'a dit lui-même, un immense succès de scandale politique m'était offert, je n'en ai pas voulu. J'ai déclaré qu'il n'était pas digne de moi de faire de l'argent, — comme on dit à la Comédie, — avec l'infortune d'une royale famille, et de vendre, en plein théâtre, aux passions haineuses d'une révolution le manteau ileurdelysé du roi décbu. J'ai déclaré en propres termes, quant à ma pièce, que j'aimais mieux quelle tombât littérairement que (le réussir politiquement ; et, un an après, en racontant ces faits dans la préface de Marion de Lorme, j'imprimais ces paroles, qui seront toujours, en pareille occasion, la règle de toute ma vie : « C'est quand il n'y a plus de censure que (( les auteurs doivent se censurer eux-mêmes, honnêtement, « consciencieusement, sévèrement. Quand on a toute liberté. (( il sied de garder toute mesure. )> {Mouvement d'approhafion.)

K Le tribunal de commerce a apprécié tous ces faits, messieurs. Il a entendu le début public des plaidoiries, il a approfondi les moindres détails de la cause dans son délibéri\ Il a vu qu'il y avait au fond de la résistance du Théâtre-Français dans cette affaire une intrigue fatale à la littérature. Il a senti qu'il était injuste que ce théâtre, le seul national, le seul subventionné, le seul littéraire, fût ouvert à quelcfues auteurs et fermé pour tous les autres. Le tribunal consulaire, dans sa loyale équité, est venu au secours des lettres. Il a rendu un jugement mémorable que vous consacrerez, je n'en doute pas, par une mémorable confirmation. Il a rouvert à deux battants pour tout le monde la porte du Théâtre-Français ; ce n'est pas vous, messieurs,

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