ACTE II. — LE COUPLE
scLxi: VI
DO.NA LLCKEZIA, GKNNARO
On voit toujours dans le com|iartimenl Rustigliello immobile tierrièro la porto masquée.
DO.W LICREZI-V
(icnnnro! — vous êtes empoisonné!
Empoisonné, madame !
DONA LICREZI.V
Empoisonné !
GE.WNAP.O
.l'aurais dn mon donlor, le vin étant vcrst' par vous.
DOW i.rcr.F.ziA
Oh! ne m'aceal)lez pas. Gennaro. Ne m'ôlez pas le peu de l'oree (pii me reste et dont j'ai hestiin encore pour ({uelques instants. Eeouti'Z-moi. Le due est jaloiiv de vous, le due \ous croit mon amant. Le due ne m'a laisst- d'autre alternative que de vous voir poignarder devant moi par l'iustilihello. ou de vous verser moi-même le poison. I ii poison rcdoulaltle, (ïmiiaro. im poison dont la seule idt'(> fait pâlir tout italien qui sait lliisloire de ces vinpt dernières ann('es.
GENNAUO
Oui, le poison des Borgia!
DONA l.rCREZIA
Vous en avez bu. Personne au monde ne connaît de contre-poison à cette composition terrible, personne, excepté le pape, monsieur de Valentinois et moi. Tenez, voyez cette liole que je [lorte toujours cachée dans ma ceinture, (lotte
ri i.iii:i',i';(:K lïor.ciA.
liolc, Gennaro, r'osl la vio. c'est la saiiU', f'osl \o salut. Une seule goutte sur vos lèvres, et vous êtes sauvé!
Elle veut approclicr la fiole des lèvres de Gennaro. il recule. GENNAUO, la regardant llxenicnl.
Madame, qui est-ce qui me dil que ce n'est pas cela qui est du poison?
nONA UT.RFZIA, toniliant anéantie sur le l'auleuil.
0 mon Dieu ! mon Dieu !
>'e vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia? Est-ce que vous croyez que je ne me souviens pas du frère de Bajazel? Oui, je sais un peu d'histoire. On lui fit accroire, à lui aussi, qu'il était empoisonné par Charles VIII, et on lui donna un contre-poison, dont il mourut. Kt la main qui lui présenta le contre-poison, la voilà, elle tient cette fiole. Et la liouche qui lui dit de le boire, la voici, elle me parle!
llOW il CliKZIA
Miséralde femme que je suis!
Ecoulez, madame, je ne me méprends pas à vos semhlants d'amour. Vous avez quclcpie sinistre dessein sur nuti. Cela est visible. Vous devez savoir qui je suis. Tenez, dans ce moment-ci, cela se lit sur votre visage que vous le savez, et il est aisé de voir que vous avez quelque insurmontable raison pour ne me le dire jamais. Votre famille doit connaître la mienne, et peul-èlre à cette heure ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m'enqtoisoimanl. mais, qui sait? de ma mère!
DOW r.t(.p.rz[A
Voiri' mère, Gennaro! vous la voyez |)cul-rli'e aiilrcnirul quelle n'est. Que diricz-voiis si ir iiélail ipiuin' IVunur criminelle comme moi?
ACTii II. — i.i; c.oiii'i.i;.
Ne la calomniez pas. Oh non! ma mère n'esl pas une femme comme vous, madame Lucrèce! Oh! je la sens dans inon cœur et je la rêve dans mon àme telle qu'elle est; j'ai son image là, née avec moi ; je ne l'aimerais pas comme je l'aime si elle n'était pas digne de moi ; le cœur d'un fils ne se trom])e pas sur sa mère. Je la haïrais si elle pouvait vous ressemhler. l\lais non, non. Il y a quelque chose en moi qui me dit l)ien liant que ma mère n'est pas un de ces démons d'inceste, de luxure et d'empoisonnement comme vous autres, les helles femmes d'à présent. Oh Dieu! j'en suis bien sûr, s'il y a sous le ciel une femme innocente, une fenuue vertueuse, une femme sainte, c'est ma mère! Oh! elle est ainsi et pas autrement! Vous la connaissez, sans doute, madame Lucrèce, et vous ne me démentirez point !
DO.N.V UCREZIA
Non, cette femme-là, Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas !
Mais devant qui est-ce que je parle ainsi? Ou'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce lîorgia, les joies ou les douleurs d'une mère? Vous n'avez jamais eu d'enfants, ;i ce (pi'on dit, et vous êtes bien heureuse. Car vos enfants, si vous en aviez, savez-vous bien qu'ils vous renieraient, madame? Quel maliieureux assez abandonné du ciel voudrait d'une pareille mère? Etre le fils de Lucrèce IJorgia ! dire ma mère à Lucrèce Borgia! Oh!...
DOAA LUCREZIA
Gennaro! vous êtes enqioisonné, le duc qui vous croit juort peut revenir à tout moment, je ne devrais songer qu'à votre salut et à votre évasion, mais vous me dites des choses si terribles que je ne puis faire autrement que de rester là, pétrili('c, à les cMlcndrc.
Madame.,
LUCRECE IJORf.IA.
DON \ MCREZIA
Voyons! il l'aiil en linir. Acciil)l(V-nioi, (V-rasoz-nioi sous v(»tro nn'pris; mais vous Olos empoisonnt', Ituvez ceci snr-lc-
ciiamp!
Oiir dois-je croire, madame? Le due est loyal, cl j'ai sauvé la vie à son père. Vous, je vous ai otîensée. Vous avez à vous venger de moi.
D0N\ r.rcp.EZiv
Me venger de toi, Gennaro! — 11 faudrait donner toute ma vie pour ajouter une heure à la tienne, il faudrait répandre tout mon sang pour l'empêcher de verser une larme, il faudrait m'asseoir au pilori pour te mettre sur un trône, il faudrait payer d'une torture de l'enfer chacun de tes moindres plaisirs, que je n'hésiterais pas, que je ne murmurerais pas, que je serais heureuse, que je baiserais les pieds, mon Gennaro! Oh! tu ne sauras jamais rien de mon pauvre misérahle cœur, sinon qu'il est plein de toi! Gennaro, le temps presse, le poison marche, tout à l'htMire tu le sentirais, vois-tu! encore un peu, il ne serait plus temps. La vie ouvre en ce moment deux espaces obscurs devant toi. mais l'un a moins de minutes (|ue l'autre n'a d'années. Il faut te déterminer pour l'un des deux. Le choix est terrible. Laisse-toi guider par moi. Aie pilié- de loi et de moi, Gennaro. Rois vite, au nom du ciel!
GENNARO
Allons, c'est bien. S'il y a un crime en ceci, qu'il
retombe sur votre tète. Après tout, que vous disiez vrai ou
non, ma vie ne vaut pas la peine d'être tant disputée, jtoiniez.
Il prend la liolc et bnil.