L'HOMME
Erich Ludendorffestné àKruszczevvnia, enPosnanîe, le 9 avril i865. Son père, issu d'une famille de négociants poméraniens implantés sur la vieille tem polonaise, avait été officier de réserve de cavalerie pen dant les deux guerres de 1866 contre F Au triche et de 1870 contre la France. Cet homme s'était alors passionné pour les choses de l'armée et mis en tête de faire embrasser à ses fils la carrière militaire.
Par sa mère, une Suédoise, Ludendorff descendait, dit-on, de Gustave Wasa, et, comme les influences ancestrales à mettre au compte de cette royale filiation ne suffisent pas à certains auteurs allemands pour expliquer les incontestables dons guerriers de leur héros, ils s'efforcent de faire remonter son ascendance beaucoup plus loin, à Charles Martel.
Ludendoril ne fut point un enfant prodige, maîs>
dès son plus jeune âge, il fit preuve (Tune force de volonté qui restera, chez l'homme mûr, comme une de ses principales caractéristiques. On raconte, en effet, qu'à l'âge de cinq ans, il se défit, à force de ténacité, d'un défaut de prononciation dont son amourpropre, déjà développé, souffrait amèrement. Dès cette époque aussi, il est peu sociable, autoritaire, se bat fréquemment avec ses frères et soeurs, court tes champs pour y trouver la solitude. Studieux, il apprend avec avidité, mais toutes ses préférences vont à l'histoire.
A douze ans (1877), il est admis à l'école de cadets de Plœn. Il s'y montre excellent élève et développe encore son goût inné pour les études historiques, Il termine ses classes à Pécole supérieure de Lichterfeld et, à dix-sept ans (1882), il est pourvu de son brevet d'officier. De sous-lieutenant au 57e régiment d'infanterie à Wesel, il passe, comme lieutenant, au 2e bataillon de marine à Kiel-Wilhemshaven, puis au 8e grenadier? à Francfort-sur-POder.
Toute son activité studieuse de jeuae officier se passe, hors du service, à travailler Phistoire de la Prusse et de l'Allemagne, les campagnes des grands généraux allemands et la géographie. L'histoire demeure donc toujours sa distraction favorite. Il y puise l'orgueil de sa nationalité ; il s'enthousiasme à la lecture des hauts faits des dirigeants de son pays ; Bismarck, cet homme à la poigne de fer et aux scru-
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pules légers, Lui apparaît comme le prototype du Grand Allemand; il l'admire avec une telle intensité qu'il lui fait ouvrir une ère nouvelle ; à ses yeux, les hommes d'État de l'ère « post-bismarckienne » d'aujourd'hui ne sont que des pygmées auprès du Chancelier géant. La dynastie des Hohenzollern, qui lit l'Allemagne par la conquête, recueille aussi ses admirations ; il en est le sujet dévoué et le partisan ardent, mais l'ardeur même de son dévouement l'oblige à regretter qu'une aussi puissante famille compte parmi ses membres des pest-bismarckiens !
A lire tout ce qu'il a lu, il semble aussi à Ludendorfï que l'Allemagne unie ne puisse subsister que par les mêmes moyens qui ont servi à sa formation et que, pour jouer le rôle qui lui échoit dans le monde, elle doive suivre toujours les voies déjà tracées et ne compter jamais que sur sa force armée.
C'est comme lieutenant qu'il accède à l'Académie de guerre de Berlin. Sa réussite y est certaine puisqu'en même temps qu'il y gagne le grade de capitaine (1895), il est admis dans le corps si restreint et si fermé de l'État-Major. Il y demeure — à part une interruption de deux années qu'il passe à la tête d'une compagnie d'infanterie à Thorn — jusqu'en iqi4, et y exerce différents emplois. Après d'assez courts séjours à l'état-major de la 9e division d'infanterie à Glogau et à l'état-major du 5e corps d'armée à Posen, il
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rentre définitivement à Berlin, soit pour y professer la tactique à l'Académie de guerre, soit pour faire partie du Grand État-Major. Il y reçoit les leçons de von Schlieffen que tous les officiers de sa génération considèrent comme un des plus grands généraux de l'Allemagne. Il y est promu chef de bataillon (1900), lieutenant-colonel (1907) et colonel (191 1). Dans ce temple de la doctrine guerrière allemande, il se taille peu à peu une place de premier plan et se trouve bientôt placé à la tête de la plus importante de toutes les sections : celle des opérations.
À ce titre, il est chargé de la confection du plan de concentration de toutes les forces nationales contre les adversaires éventuels de l'Allemagne. Travailleur infatigable, ardent patriote, fervent admirateur des idées de von Schlieffen, respectueux mais peu enthousiaste du second Moltke qu> porte un trop grand nom, il apporte tous ses soins à ce déploiement de début de campagne qui, dit-il, peut et doit être préparé de longue date.
En ce qui concerne la concentration contre la France, son esprit n'est effleuré par aucun doute : le chemin de Paris passe par la Belgique. La Belgique est neutre? Il n'importe, puisque c'est seulement en violant cette neutralité que l'Allemagne peut abattre ses ennemis et prendre la place — la première — qui lui revient dans le concert dos nations.
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Mais, pour envahir la Belgique, il faut pouvoir pousser le rassemblement initial jusqu'à la frontière 'le Hollande. Or, au début de 19 12 encore, les forces mobilisables ne le permettent pas ; il faut donc les augmenter. Et Ludendorff établit un projet de loi portant augmentation considérable de l'armée et accroissement d'un milliard du budget de la guerre. Nous savons trop, par les conclusions que nous en dûmes tir ; nous-mêmes, que, sur ces points, il obtint gain d^ cause; mais ce que nous savions moins et ce qu'il nous apprend, c'est qu'il avait en même temps réclamé la constitution, dès le temps de paix, de trois corps d'armée nouveaux, car il n'avait foi, pour les opérations initiales à caractère rapide, qu'en des commandements organisés et en des troupes actives ou seulement renforcées par une faible quantité de réservistes récemment libérés du service actif.
Avec ces trois corps, il comptait sans doute étendre vers le nord le mouvement débordant de la droite allemande, balayer toute la plaine de Belgique et des Flandres françaises jusqu'à la mer. Sur ce point, le Gouvernement peut-être, le Reichstag à coup sûr, ne le suivirent pas. Il eut beau se débattre, se fâcher, faire campagne « pour son plus cher désir » 7 il n'obtint aucun succès et attribua même son renvoi du Grand Étal- Major et son affectation au commandement du 3 9/ régiment d'infanterie h Dusseîdorff(fln 191.1) à la ténacité
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agressive qu'il avait mi?e à soutenir ses propositions.
Là, il établit une discipline très ferme, surveille avec minutie l'insf.TUction de sa troupe et s'efforce de développer l'ardeur guerrière de ses officiers en leur contant les fastueuses étapes de l'unification allemande, car il veut que l'armée scit à la fois la sauvegarde de la nation à l'extérieur et l'instrument de l'ordre à l'intérieur. Il s'agit de l'ordre impérial, bien entendu, car Luden-dorff ne conçoit pas d'autre forme de gouvernement que celle instaurée par Bismarck en 1871, et c'est pourquoi il est si nécessaire à ses yeux que les officiers forment et continuent à former une caste jalousement gardée, dévouée corps et âme au souverain.
En avril 191 4, nous le trouvons général-major et commandant de la 85e brigade d'infanterie à Strasbourg. Cet emploi qui l'éloigné de la troupe et rend son action moins immédiate lui sourit peu. Il s'en évade à toute occasion pour prendre part à de nombreux travaux d'état-major. En mai, il est déjà d'un voyage qui débute à Fribourg-eii-Brisgau et se termine à Cologne. En août, il doit participer à un exercice du même genre où l'on étudiera spécialement le ravitaillement des armées dans une hypothèse déterminée ; c'est ce que nous appelons un « voyage des services de l'arrière ».
A la déclaration de guerre, il rentre dans l'état-
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major et tout d'abord comme quart;er-maitre à la a' Armée que commande von Bulow. A ce titre, il est chargé de suivre l'attaque brusquée de Liège dont la réussite doit ouvrir aux Allemands la porte de la Belgique.
11 s'agit de traverser len intervalles entre les forts détachés de la rive droite de la Meuse, en brisant la défense qu'on soupçonne légère, tandis que la cavalerie, plus au Nord, s'emparera par surprise des ponts de Visé et se rabattra sur les derrières de la ville. Cette cavalerie montre peu de perçant ; LudendorfT s'y porte, l'actionne, jette dans la direction des ponts une compagnie cycliste, mais les passages ont été détruits par les Belges. Force est donc de faire réu^sii l'attaque de Liège sans le secours indirect de la cavalerie.
Or, devant Liège, les affaires vont mal. Des trois colonnes qui devaient converger sur la ville après avoir dépassé les forts sans les attaquer, une seule avance. LudendorfT est à sa tête. Le commandant de la brigade est tué, Ludendorff le remplace au pied levé, de par sa propre décision, maÎ3 il est isolé à l'intérieur du périmètre des forts et sa troupe montre de l'hésitation. Lui, n'en a aucune; il décide de pousser nuitamment sur les ponts puis de prendre position au delà, et il exécute ce plan. Ceci fait, croyant avoir vu le drapeau blanc flotter sur la citadelle, il s'y rend, seul, en auto- Buvr. a
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mobile, s'aperçoit de son erreur, somme la garnison de se rendre et se fait ouvrir les portes, couronnant par ce fait d'armes « la mission qu'il s'était donnée à lui-même». jSans lui, l'opération probablement manquait !
Dès le début de la guerre, la Prusse orientale a été envahie par les Russes. Vers la fin du mois d'août, il y a dans l'Est une situation « à sauver ». On y envoie LudendoriT en même temps qu'on tire de la retraite où il vit le général Hindenburg. Celui-ci aura celui-là comme chef d'état-major. Alors, au moment où, sur le front occidental, les armées opposées vont peu à peu se figer dans une guerre de positions coûteuse et indécise, LudendoriT inaugure une guerre de mouvements, de manœuvres combinées dont, en deux ans, les principales conséquences seront un coup terrible porté à la puissance militaire de la Russie, l'écrasement successif de la Serbie et de la Roumanie, l'endiguement de la poussée des Alliés par Salonique.
Pour marquer les étapes de la carrière de LudendoriT, il importe de le suivre dans cette série d'opérations dont, à partir de son arrivée sur le front oriental, ii assuma la direction.
A peine débarqué, il bat successivement les deux armées russes qui ont envahi ou menacent la Prusse orientale et, en deux coups, délivre cette province.