SON H OLE 8<J
d'autorité, lo succès de la propagande bolcheviste sont des faits que Ludendorfl constate mais sans admettra
que ce soient des maladies incurables, qu'il ait contribué, par la vanité de ses promesses de victoire, à les répandre, et qu'il n'existe, en Allemagne, aucun médecin qui les puisse guérir. Ses grands succès tactiques de mars, avril, mai, juin 1918, ne font que le coniirmer dans ses convictions intransigeantes, alors qu'ils uragent précisément son peuple et son armée.
Arrivent le 18 juillet et le 8 août qui lui ouvrent à demi les yeux. Il était demeuré si hautjusque-là, qu'à considérer le gouffre entr'ouvert sous ses pas, il est comme atteint de vertige, iNous allons le voir, toujours dans la question de la paix où il joue un premier rôle, osciller entre l'impérieuse nécessité de céder et l'instinctif besoin de ne céder rien. Il sera pour beaucoup dans le désarroi gouvernemental qu'il condamne cependant avec sévérité.
Dans une conférence solennelle tenue le i4 août en présence de l'Empereur et du kronprinz, on décide « de guetter le moment favorable pour s'entendre avec l'ennemi ». Sur ce moment encore, Ludendoriï est en opposition avec le Gouvernement. Celui-ci est convaincu qu'aucune heurene sera militairement meilleure, celuilà croit encore .possible un miracle, mais c'est à la condition qu'une série de mesures extraordinairement énergiques soient prises à l'intérieur, c'est-à-dire par le
90 LUDENDORFi
Gouvernement Or, le Gouvernement est depuis longtemps déjà impuissant à modérer le courant pacifique qui emporte l'opinion publique. On est dans une impasse.
Le 10 septembre, Ludendcrff, momentanément déprimé, en arrive, lui aussi, à ne plus compter sur un avenir meilleur. Il fait réclamer par Hindenburg des négociations immédiates. La lutte s'engage alors, ou plutôt se continue, entre Berlin qui veut recourir à l'entremise d'un Etat neutre et Vienne qui entend s'adresser directement aux belligérants. Ludendorfi insiste pour la méthode allemande, mais l'Autriche passe outre et envoie sa Note personnelle le \l\ septembre 1 .
Le i5 et les jours suivants arrivent les nouvelles de Bulgarie. Pour parer aux conséquences de la débâcle bulgare, Ludendorff ordonne la concentration de quelques divisions — dont quelques-unes destinées au front français — à Sofia et à ^isch, mais, en même temps, par l'intermédiaire de son représentant dans la capitcle bulgare, il essaie de nouer une conspiration militaire en vue de renverser le gouvernement et de
i. A cette date, Ludendorff s'illusionne encore sur les conditions de paix qu'on lui fera, en discutant avec le ministre des Affaires étrangères sur la Pologne, la Lithuanie, la formation d'un État Balte sous l'hégémonie allemande, la désignation d'un priaco allemand comme roi de Finlande.
N C'A liOLE
miser l'armée, Trop tard ; l'armistice des Balkans psi BÎgné le ?>o septembre.
K>s le 21, la tournure prise par les a flaires d'Orient Pavaient incité à demandai au Ministre des Affaires Etrangères de prendre contact avec l'Amérique par la voie de la Suisse. Son appel est immédiatement entendu, tant, à Berlin, la siluation semble critique ; on proposera donc au Président Wilson de « prendre en mains le rétablissement de la paix » sur la base de ses propres et diverses déclarations.
Sur ces entrefaites, le Gouvernement d'Hertling est renversé ; le nouveau Chancelier, prince Max de Bade, choisi par le Reiohstag — abomination ! — s'efforce de former un cabinet. Il n'y a pas encore réussi le Ier octobre. Ludendorff qui paraît n'avoir été jamais plus nerveux qu'en cette journée, ajoute télégrammes à communicati n§ téléphoniques pour réclamer l'envoi d'urgence de la Note à l'Amérique. Il faut qu'elle parte dans la nuil, même si le Gouvernement n'est pas constitué. « La troupe tient encore aujourd'hui, mais on ne peut prévoir ce qui arrivera demain ». g L'armée ne peut plus attendre 48 heures ». Il est si pressé qu'il annonce la formation d'une commission d'armistice et qu'il demande que soit fixé, dans la réponse de Wilson, le point du front où cette commission devra rencontrer les commissaires des Alliés. Il propose de donner à la Suisse qui représente les intérêts allemands en Àmé-
ri que, l'usage du poste de T. S. F. de Nauen afin que le Président des États-Unis soit plus tôt en possession du texte de la Note.
Le 2 octobre, un peu plus calme, Ludendorfï demande qu'on lui soumette ce texte « afin qu'il prenne position à son égard » car, s'il adopte les i4 points de Wiison, c'est sous réserve « qu'ils ne soient pas considérés comme des conditions imposées par l'ennemi ! » Ceci est bien incompréhensible ! « J'ai l'impression, écrit le représentant du ministre des Affaires étrangères au Grand Quartier Général, qu'on a perdu ici tout sang-froid. »
Avant de se décider à l'envoi, le prince Max veut procéder avec une déférence d'ailleurs pleine de prudence et poser à la Direction de l'armée une série de questions sur la situation militaire à espérer ou à craindre ; il veut aussi rappeler les conséquences probables de la demande qui va se faire — perte des colonies, de l'Alsace-Lorraine et des provinces proprement polonaises de la Prusse — . Le 3, Hindenburg télégraphie qu'il s'en tient à son offre de paix immédiate. La Note part dans la même journée.
Le Chancelier n'en a pas moins besoin de connaître les réponses à son questionnaire. De la valeur de l'armée, de ce qu'elle est encore capable de faire, dépendent évidemment les sacrifices qu'il pourra consentir aux exigences certaines de l'Ealente. Mais il ne veut
son noLS 93
pas seulement avoir l'avis de LudendorfT dont « les nerfs no sont plus à la hauteur » dos circonstances, il entend interroger les chefs de l'armée qui sont le plus capables de l'éclairer. Le Premier Quartier-Maître Général voit, dans cette intention prévoyante, une marque de suspicion et une injure personnelle.
Le 9 octobre cependant, il faut bien qu'en séance ministérielle il réponde aux questions posées. Il le fait de manière peu claire : l'armée pourra mettre beaucoup de temps pour reculer jusqu'à la frontière, néanmoins, une percée est toujours possible ; si l'on avait quelque répit, on pourrait se consolider sur un front plus court, mais l'ennemi accordera-t-il ce répit? De la levée en masse qu'il a naguère tant préconisée, il n'attend plus rien aujourd'hui ; et il revient à son idée favorite : trouver quelque chose pour relever l'élan national. Le Gouvernement, ceci dit, n'a pas dû être beaucoup mieux éclairé qu'à Ventrée en séance. Eh revanche, son opinion est faite sur un autre point. Il est évident que le Grand Quartier Général cherche à déplacer les responsabilités. «Pourquoi le moral est-il déprimé ? Parce que la puissance militaire allemande est brisée. Aujourd'hui, on vient nous dire que notre puissance militaire s'effondrera si le moral ne tient pas. On ne peut permettre ce déplacement des responsabilités. Il cadre d'ailleurs mal avec les propres paroles du général Ludendorff qui était d'accord avec
g4 LUDENDORFF
le ministre de la Guerre pour déclarer la levée en masse impossible. » Ainsi s'exprime très justement un sous secrétaire d'État1.
Quand on soumet à Ludendorff le projet de réponse à la irc Note Wilson, il ergote sur les mots, réclame des délais pour l'évacuation des territoires occupés de l'Ouest, ne veut rien céder à l'Est, a part la Roumanie. Le Gouvernement, qui a besoin d'être fixé, pose nettement la question. « Accepte-t-on ou refuse-t-on le principe de l'évacuation? » Hindenburg fait connaître que « lui et le général Ludendorff a donnent leur approbation.
Le i/i octobre, 2' Note Wilson. L'évacuation sera réglée par experts militaires, des garanties seront exigées par les Alliés pour que la guerre ne puisse plus recommencer, l'Allemagne devra se débarrasser de tout pouvoir capable de troubler, par lui seul et secrètement, la paix du monde.
Sur ces entrefaites, des télégrammes de l'étranger laissent entrevoir que l'Entente n'est pas pressée de faire la paix et que ses conditions seront sévères ; on parle de l'occupation de Metz et de têtes de pont sur le Rhin.
Le Chancelier est naturellement désireux de faire la
I. L'aveu de la déjaite allemande. Traduction des documents officiels allemands concernant l'armistice par le capitaine Kceîtz.
50 A' fi OLE
lumière et de savoir, avant d'accepter, si tonte autre solution est impossible. Il interroge donc Lùden qui se montre maintenant partisan de la guerre à outrance, mais il désire aussi recueillir d'autres avis autorisés. Il reparle de consulter des commandants d'armée. « H ne suffit pas d'interroger le général Ludendorff, dit un des ministres; son jugement n'est plus le seul à faire autorité. » Et Scheidemann ajoute : « Dans les centres ouvriers, la confiance en Ludendorff n'est pas ébranlée d'hier. Elle n'existe plus depuis des années. Au point de vue militaire et surtout au point de vue politique, Ludendorff jouit d'une mauvaise renommée. » Tout le parti nationallibéral est d'accord pour réclamer la comparution d'autres généraux. Ludendorff, lui, entre en grande exitation; il menace de donner sa démission et assure que « le maréchal Hindenburg fera de même ». Le Chancelier recule provisoirement devant une crise de commandement.
Le 17 octobre, en conseil des ministres, Ludendorff est prié de répondre à un certain nombre de questions concernant la possibilité de rétablir la situation dans l'Ouest, en faisant au besoin appel à toutes les forces demeurées encore dans l'Est et à tous les renforts de l'intérieur. Ses réponses demeurent toujours aussi évasives, meis sa conclusion est nette — possibilité de réalisation mise à part — « empoignez
le peuple; remontez le moral ». Le ministre des Affaires étrangères qui doit répondre à Wilson déclare « qu'il n'y est pas plus préparé après les explications du général Ludendorff qu'auparavant » .
Survient la défaite autrichienne en Italie. Quand on demande au Premier Quartier-Maître Général quelles en peuvent être les conséquences militaires, il dit que l'événement est certainement malheureux puisqu'il rendra l'armée italienne disponible, mais qu'il sera toujours temps de céder davantage. Il croit qu'on peut parler ferme à Wilson au risque de rompre les négociations, mais demande en même temps de mettre le Président des États-Unis en demeure de préciser ses exigences. . Les ministres, eux, sont sous le coup des nouvelles arrivant d'Autriche et entrevoient toutes les conséquences du rejet; ils ont aussi des nouvelles du Grand Quartier Général où tout le monde ne paraît pas partager l'opinion de Ludendorff. Leurs agents les mettent également en garde contre le ton décidé de la presse — inspirée par Ludendorff — « alors qu'une majorité écrasante est pour la paix immédiate » . « Plutôt la fin avec la désolation, dit le peuple allemand, que la désolation sans la fin. » Le Gouvernement voudrait bien se séparer de Ludendorff, mais il craint encore la démission des deux chefs de l'armée. Dans sa réponse à Wilson, il accorde satisfaction sans se montrer par trop précis.
SOK ROLE 97
Dans une 3e Note (23 octobre), le Président accepte de traiter de l'armistice, mais il appelle loya en ent L'attention du Gouvernement allemand s .r la dureté certaine des conditions : l'Allemagne se a sûrement réduite à l'impossibilité de reprendre les armes; on lui fait comprendre, en termes voilés, que l'abdication de l'Empereur et celle du kronprinz sont des nécessités.
Le Gouvernement comprend, en effet, car il ne peut faire autrement. Ludendorff est furieux et rejette ces propositions déshonorantes, mais sans donner aucune raison qui puisse faire espérer une situation mili aire meilleure. L'agent de liaison du ministère à g Affaires étrangères annonce même qu'il ne faut ajo - 1er aucune foi à ses promesses et que la situation eat aussi désespérée qu'il y a trois semaines.
Alors Ludendorff essaie d'influencer le Gouvernement. Le 2 4 octobre, il expédie à Berlin des télégrammes qui doivent être verbalement répandus parmi les journalistes ; il en envoie aussi aux commandants de région, pour la presse de province. Les ona et les autres mettent le public en garde contre les bruits d'après lesquels Hindenburg aurait personnellement exigé l'offre de paix immédiate — cela n'est pourtant que l'exacte vérité — et déclarent les propositions de Wilson inacceptables. Il ne reste plus qu'à combattre jusqu'à la mort. Un ordre inspiré du même Bua.t. 7
esprit est aussi adressé aux armées. Le Gouvernement le fait retirer, mais trop tard pour qu'il n'ait pas été lu dans un certain nombre d'unités.
Le conflit atteint donc son maximum d'intensité. Le Chancelier n'a d'autre ressource que d'exiger de l'Empereur la démission de Ludendorff. C'est chose faite, le 26 octobre.
Administration. — Pour la première fois lors de son séjour à Kowno, durant l'hiver iqi5-i6, Ludendorff s'est exercé à l'administration. En dehors de la direction des travaux utiles aux besoins de l'année (voies ferrées normales et étroites, routes, ponts, casernements, dépôts de toute espèce, etc.), il dut procéder à l'organisation civile des territoires occupés. Cette tâche était rendue peu facile par l'exode des autorités constituées et par l'esprit dont les populations étaient animées : les Lettons se tenaient sur leurs gardés ; les Lithuaniens, persuadés que l'arrivée des Allemands les allait faire vivre dans l'abondance, se mirent bientôt en défiance en s'apercevant que l'inverse était plus vrai ; lés Polonais étaient et restaient foncièrement hostiles; seuls les Allemands d'origine — qui demeurent Allemands où qu'ils soient transplantés — représentaient un élément d'ordre, et c'est IV-rdre qu'il fallait précisément «apporter dans. le chaos laissé par les Russes.
SON ÈÔLÊ ()0
Liidertddfff Oféè des inspections d'étapes, vastes préfectures dont L'Autorité s'étend sur des territoires Considérables. A letir lêlc, il place des généraux sans emploi sut années IJù'i] fait venir de Berlin. Aux inspections, il subordonne des cercles dirigés par d'anôfliciers ot qui remplissent un rôle analogue sur de moindre» étendues ; au-dessous des cercles, viennent les communes. Inspections et cercles constituent l'administration du territoire et de ses habitants; ils comportent tous les services habituels (travaux: publics, instruction, finances, forêts, justice, etc.) qui sont - par des spécialistes allemands. A côté des présidents de cercles ou des bourgmestres, se trouvent des commandants d'étapes dont les attributions sont militaires; elles concernent les troupes de passage et la réunion des approvisionnements destinés aux armées. Le premier soin de tous les administrateurs est de tirer de leur région tout ce qu'ils en peuvent extraire, soit pour les habitants, soit pour l'armée, et bientôt pour l'Allemagne elle-même. C'est ce que Ludendoril appelle « ouvrir le pays à la civilisation ». De vastes domaines sont, en particulier, affermés à des sociétés venues de l'intérieur, et de tout ainsi. « Ce fut une œuvre boniie, pieuse et utile à la fois à la patrie, à l'armée et aux habitants. » On peut en croire Ludendorfï' sur parole surtout lorsqu'il avoue que, sur les réclamations incessantes de Berlin, il alla trop loin.
En fait, les territoires occupés supportent de dures misères mais la compensation est ample : Berlin ne se plaint plus ou se plaint moins. Si l'on est obligé de réquisitionner plus de chevaux qu'il ne faudrait — d ces bons petits chevaux lithuaniens, doux, rustiques, excellents pour le service militaire — , cela est bien regrettable, mais on a décidé de ne plus lever de chevaux en Allemagne. L'argument est péremptoire.
Ludendorff va si loin, il épuise tellement le pays, que ses propres administrateurs lui crient casse-cou ; il répond qu'il faut exiger « les livraisons ordonnées » . Après tout, les territoires occupés par droit de conquête ne connaissent pas de maux plus grands que beaucoup d'autres, et ces maux sont « indispensables », donc ils sont justes. Ce serait sottise de les diminuer, au détriment de la patrie, « sous de fallacieux prétextes d'humanité ».
Les populations pressurées ne furent pas sans doute de cet avis, car elles mirent une mauvaise volonté croissante à se laisser déposséder. La vague de mécontentement monta peu à peu ; elle se haussa même un moment jusqu'à la hauteur d'une tentative de révolution. Qu'on ne croie pas surtout que « les exigences indispensables » aient poussé à cette extrémité. Non, des politiciens démagogues furent seuls coupables. Avec une aussi bonne administration que celle ins-
SÛ/Y ROI f IOI
taurée par Ludendorff, on n'eut aucun mal, en 1 9 1 8, à étouffer la tentative révolutionnaire.
En même temps qu'il administre, Ludendorff fait île la politique à longue échéance. Il travaille pour l'avenir de l'Allemagne ; il veut faire de la Gourlande, où résident déjà beaucoup d'habitants de race allemande, un pays de colonisation. Déjà, sous son administration, on vendait des terres à de braves Allemands qui s'y trouvent peut-être encore. « Avons-nous laissé dans ce sol des germes qui lèveront plus tard ? L'avenir répondra », dit Ludendorff. Il a déjà en partie répondu. Le Premier Quartier-Maître Général a trouvé des continuateurs et des aventures du genre de celles de von der Golz et de Bermond laissent croire que tous ses efforts n'ont pas été vains.
Dès son arrivée au Grand Quartier Général, au retour d'une tournée sur le front français, Ludendorff, commî on sait, présenta au Gouvernement un gros cahier de revendications. Ce programme considérable, baptisé du nom d'Hindenburg, comportait trois parties principales : construction d'un vaste complément de matériel de guerre ; instauration d'un régime de recrutement de nature à faire servir toutes les forces de la nation à la continuation de la guerre ; plan de relèvement du moral du pays.
Sous prétexte de veiller à l'accomplissement de ce
programme, nous allons voir peu à peu Ludendorff s'immiscer dans le fonctionnement de tous les rouages administratifs de l'État, donner des conseils et bientôt des ordres qui seront plus ou moins exécutés parce que plus ou moins exécutables ou même judicieux ; des résistances aussi se produiront, que Ludendorff ail tort ou raison ; des conflits surgiront ; pour n'être pas publique, la rupture entre la Direction de la guerre et l'intérieur n'en sera pas moins réelle.
Pour favoriser les constructions guerrières, Ludendorff organise un office de recherche des matières premières. Il vide à fond les pays occupés. Ceux-ci s'en plaignent? Ils ont bien tort ; personne n'agirait autrement que les Allemands dans des circonstances analogues; il est même probable que d'autres se comporteraient moins magnanimement et n'auraient pas la délicatesse d'épargner les cloches des églises de Belgique !
Les transports étant défectueux en raison de l'usure du matériel roulant et certaines usines travaillant pour la guerre étant dans la nécessité de chômer faute de recevoir les approvisionnements nécessaires, Ludendorff fait rendre à leur destination primitive un certain nombre d'établissements qui réparaient autrefois des locomotives et des wagons. Il crée aussi une section spéciale de navigation sur les fleuves et canaux en se
BOLS i >3
faisant donner par la marine le personnel d'exploitation.
Comme le charbon manque ou que sa répartition est mauvaise, il institue un commissariat général des combustibles, et, bien qu'il lui en coûte, met 5o ooo hommes en sursis pour travailler dans les mines.
Les essences et les huiles se faisant rares, il concentre le service de la production et de la répartition entre les mains du chef de sa section automobile et organise sur le Danube, malgré les protestations des Autrichiens, des transports de bateaux-citernes. Les mines de Roumanie sont remises en état et en exploitation. En 191S, on pousse, pour le même objet, jusque dans le Caucase.
Le programme d'Hindenburg, en sa première partie, s'exécute lentement, mais s'exécute. Il comporte un nouveau canon de campagne d'une portée bien supérieure à celle de l'ancien ; des canons longs à tirs tendu et portant loin, destinés à faire de l'interdiction sur les arrières des lignes ennemies — les Français se sont chargés de montrer aux Allemands l'efficacité douloureuse de ce genre de tir ; — des tracteurs de plus en plus nombreux pour les ravitaillements en munitions et pour les transports de troupes par routes ; des projectiles à gaz asphyxiants en remplacement des tubes dont l'usage répugne de plus en plus à la troupe ; des obus fumigènes ; des mitrailleuses légères — trop
lourdes encore — ; des lance-bombes de tout calibre et de toute portée ; des lance-grenades ; de très gros fusils pour la lutte contre les chars ; des augmentations notables dans la production des poudres et des explosifs, etc. ; un colossal développement de l'aviation.
Ludendorff voudrait aussi un fusil d'un nouveau modèle, mais tant d'autres choses sont indispensables qu'il n'insiste pas. Circonstance à noter : Ludendorff n'a pas été particulièrement frappé par l'apparition des chars blindés, qu'il considère comme des engins fragiles et vulnérables. Il s'efforce de trouver le moyen de parer à leur action : obstacles semés sur leur passage (barricades, larges et profondes tranchées, chapelets de mines automatiques) ; matériel de perforation (canons spéciaux, fusils, balles durcies pour mitrailleuses). Au fond, il n'a pas une grande confiance dans ces instruments et, après essais relativement malheureux avec des chars pris aux Anglais, il ne fait qu'une commande minime, ne voulant lui sacrifier aucune autre construction. En 1918, l'arrivée sur le champ de bataille d'une multitude de chars légers le surprend aussi complètement que douloureusement.
Dans toutes les questions de ravitaillement en vivres, il intervient directement ou tout au moins donne ses avis. Il préconise, pour les animaux et même pour les hommes, l'emploi d'aliments extraits de la paille et du bois ; il fait rechercher tous les succédanés, utiliser le
SON ROLE io5
( nillage comme fourrage. Il s'occupe activement du séchage des pommes de terre, favorise les distributions d'engrais artificiels aux agriculteurs, insiste à plusieurs reprises pour que les usines d'azote soient agrandies.
Il intervient dans la fixation du prix des denrées, soutient les agrariens attaqués par les ouvriers et les socialistes, mais n'est pas suivi par son Gouvernement qu'il taxe d'hésitant et d'incohérent, qu'il accuse de favoriser les mercantis et les accapareurs au risque de provoquer l'irritation populaire. Il lance des appels au Chancelier pour l'amener à frapper sévèrement les coupables et à sévir contre les contrebandiers; il demande la taxation des bénéfices excessifs.
La plupart de ses démarches demeurent vaines. Les villes se dressent contre les campagnes ; alors il fait rédiger par son intendant général et envoyer an ministre compétent un mémoire donnant ses idées sur la liberté à donner au commerce de certains objets, sur l'appel à faire aux coopératives et aux syndicats producteurs pour venir en aide à l'administration. Il condamne les organisations commerciales purement allemandes qui ont été fondées dans les pays neutres et alliés, parce qu'alliés ou neutres, n'ayant aucune part dans les bénéfices, n'ont pas non plus d'intérêt à les faire prospérer. Il repousse aussi l'idée d'une administration unique et allemande pour la Quadruple Alliance, d'abord parce qu'il est matériellement impos-
lo6 LUDENDORFF
sible d'imposer aux Turcs la même ration- type qu'à ses compatriotes et surtout parce qu'il est convaincu que T Allemagne finirait par nourrir tout le monde.
Sur tout ou à peu près tout, c'est lui qui « prend les décisions essentielles » . On se plaint souvent qu'il s'occupe de ce qui ne le concerne que de loin ? Comment pourrait-il faire autrement ? Chaque fois, dit-il, qu'une difficulté se présente, c'est à lui qu'on fait appel î
En ce qui concerne les effectifs, Ludendorff s'arroge le droit de faire les nivellemenls entre les armées, la marine et l'intérieur. A son sens, le Ministre de la Guerre ne dispose pas d'un horizon assez étendu pour remplir cette tâche ; ses yeux sont trop tournés du côté de l'intérieur. Or, l'intérieur est encore plein d'hommes qu'on n'utilise pas ou qu'on utilise mal. Qu'est-ce qu'un homme classé dans le « service de garnison » ? Ne peut-il aussi bien porter un fusil ? Qu'est-ce encore qu'un citoyen affecté à la catégorie « main-d'œuvre » ? Tout cela, ce sont « patentes de sécurité » qui font à un vrai soldat comme lui l'effet « d'une épine dans l'œil » ; tout cela n'est qu'embusquage déguisé; tout cela doit être au plus tôt réformé.
A cet effet, Ludendorff provoque un remaniement des services du ministère de la guerre. Il établit en outre un projet de loi qui appelle sous les drapeaux
unir. m;
toua If- bomnies de if> à 60 pms et orgl
r. ■. :ruti ment féminin. Les liés jeunes, les 1res \ ici 1 x e mines remplaceront à l'intérieur et sur les arriéres innées de plus aptes <jui viendront au feu fain leur devoir, Sans doute, cela provoquera un bpq] sèment de la vie administrativeet économique du pas . la \ie familiale en sera elie-mème atteinte, mais qu'importe? N'est-ce pas, après tout, une résurrection d'un vieux droit germain? Gouvernement et Parlement, eux aussi, ont. en cette affaire, des responsabilités à prendre, il faut qu'ils les prennent. Le peuple comprendra, et, s'il ne comprend pas, on passera outre; au besoin, on sévira avec énergie.
En octobre 191 6, LudendorfT insiste pour le vote immédiat de son projet, mais, actionné par un Gouvernement sans volonté, le Reichstag ne lui renvoie, \otée, qu'une caricature de ses propositions. Sa loi sur les « auxiliaires » n'est « ni chair ni poisson ». En son article Ier — reproduit du projet de Ludendorff — elle pose le principe du service obligatoire universel, mais détruit tout par les articles suivants ; elle ne parle même pas du recrutement féminin ! Manifestement elle est insuffisante puisqu'elle ne donne presque rien de plus que les lois antérieures ; elle est même injuste en attribuant une solde élevée aux auxiliaires qui servent dans les formations d'étapes alors que Ludendorff ne peut obtenir, ni relèvement sérieux du
prêt du combattant, ni diminution des salaires des ouvriers d'usine, si bien que l'unification nécessaire n'étant pas faite, le commandement assiste impuissant à la fuite des bommes des armées vers l'arrière ou l'intérieur. Quant à ceux qui sont indûment rentrés dans leurs foyers, ils s'y cramponnent, et c'est à grand peine qu'on arrive à leur faire rejoindre leurs corps. Décidément, le peuple allemand a perdu sa belle santé morale !
En 1918, les premiers succès de mars et d'avril ont coûté très cher et les armées ont besoin de renforts. Ni les prisonniers rentrés de Russie, ni la venue sur le front Ouest de tous les hommes de moins de 35 ans retirés des divisions restées sur le front oriental, ne suffisent à combler les vides et à entretenir les unités. Ludendorff somme le Gouvernement de lui envoyer les « réclamés » des usines, les déserteurs, les insoumis, les absents illégalement qui foisonnent à l'intérieur. Bien loin de lui donner satisfaction, on adopte sans cesse des mesures qui, sous prétexte d'humanité, énervent l'autorité et favorisent les fuites : les fautes ne sont plus ni jugées à l'avant, ni immédiatement appliquées, les conseils de guerre siègent à l'arrière; la sanction ne sert plus d'exemple ; les lois pénales sont adoucies ; la peine du poteau est supprimée ; les amnisties englobent des catégories de plus en plus nombreuses de coupables ; on en est réduit à former
des compagnies de condamnés qu'on envoie travailler en première ligne sons peine de les \oir corrompre leurs camarades et organiser des agences de francsfil eu rs.
Ludendorflf a demandé, pour maintenir l'esprit de corps, que les récupérés après blessure ou maladie rejoignent leur régiment d'origine, mais il y a tant de vides que le Ministre de la Guerre, obligé à des répartitions, ne peut toujours satisfaire à ce désir. Ses bureaux sont alors accusés de « travailler contre la Direction de la guerre» et de vouloir « ébranler l'armée».
Bien plus, l'intérieur réclame toujours aux armées de nouveaux et nombreux spécialistes. Dans le seul iver 1916-17, Ludendorffa dû mettre i25ooo homi tes on sursis. Le Gouvernement a d'ailleurs commis la sottise de leur accorder le parcours permanent et gratuit sur toutes les voies ferrées, si bien que le contrôle de leurs faits et gestes est impossible. Par surcroît, ces spécialistes, l'intérieur les possédait ; il suffisait de les vouloir sérieusement trouver. ; il suffisait aussi de faire travailler davantage les ouvriers déjà en exercice et d'augmenter leur rendement au lieu de le laisser dangereusement baisser; le cas échéant, il fallait les contraindre au labeur, mais le Gouvernement laisse les travailleurs devenir impunément « traîtres à la patrie ».
Aux Allemands qu'il n'arrive pas à obtenir, Luden-
I ïO LUDENDORFF
dorff s'efforce de substituer les nationaux des pays occupés. « Dans l'intérêt de îa Belgique », on réquisitionne des chômeurs supposés qu'on expédie vers les usines et les fermes d'Allemagne. Certes, des erreurs sont commises dans la désignation de ces ouvriers forcés, mois c'est la faute de leurs compatriotes qui Jes ont indiqués comme réduits au chômage! On agit de même en Pologne. Les travailleurs n'étant jamais assez nombreux, on en lève toujours davantage. En ces durs procédés, il ne faut pas voir la moindre intention de violence; « ce n'est pas dans la nature allemande », mais l'accomplissement d'un « devoir patriotique ». Les prisonniers de guerre sont également mis h contribution et partagés entre les armées et l'intérieur — ce partage donne lieu d'ailleurs à d'aigres compétitions — et, « sans les Russes, jamais l'Allemagne n'aurait pu subvenir à son existence économique ».
Jusqu'à la fin, Ludetulorff luttera pour que l'Allemagne lui fournisse le dernier de ses fils en . état de porter les armes et s'insurgera contre les gouvernements successifs qui n'arriveront effectivement jamais à le satisfaire. Il verra les chefs des partis parlementaires, les grands patrons, les syndicats ouvriers; il cherchera à leur insuffler l'idée de la guerre jusqu'au bout malgré qu'il ait convenu lui-même de l'impossibilité de la victoire et demandé la paix. Alors que le Gouvernement vit sur ses déclarations, lui part de ce
principe que, quoiqu'il advienne, les conditions Ittipd-
paf l'Entente ne seront jamais pires; il veut sauwr
l'honneur alors que le peuple, étant décidé à ne pltla
fournir d'hommes* ses représentants et dirigeants qui
•ni considèrent que tout est perdu.
Dans le domaine du moral, LudendorfT n'a pas manqué de mettre à ses gages ou de faire placer sous sa pleine autorité le puissant instrument de persuasion qu'est la Presse. En août 191/1, elle avait été unanime à crier à la guerre défensive et à réclamer qu'on aille jusqu'au bout. Comme le peuple dont, à tout prendre, elle reflète l'opiniort, elle pensait bien que ce bout ne serait pas loin et qu'on y trouverait d'alléchants bénéfices. Elle fut bientôt détrompée et changea de ton. LudendorfT ne comprend pas cette modification d'attitude de certains journaux. Il juge des autres pac luimême et en conclut qu'une partie de la Presse a été pervertie. En décembre igi6, dans l'espoir de combattre cette perversion, il demanda au Chancelier de créer auprès du chef du Gouvernement un Office spécial qui, sur tous les sujets, donnerait le mot d'ordre. Il n'obtint pas satisfaction.
La section de la Presse, organisée par la partie sédentaire du Grand État-Major à Berlin, était donc supposée ne s'occuper que de questions touchant aux c militaires et non aux affaires politiques. Si les divers
ministères y avaient des représentants, c'était chacun dans son domaine, pour recevoir autorisation ou interdiction d'articles pouvant favoriser ou contrarier les. opérations. En fait, la section de la Presse avait tout pouvoir. Ludendorff sait en jouer, soit pour faire le silence sur ses projets ou les masquer par tout un plan de fausses nouvelles, soit pour les annoncer avec fracas et terrifier ses adversaires, à moins que, par ces révélations suspectes, il ne les maintienne encore dans le doute.
Car la section dépendait directement du Grand Quartier Général. Cependant, les divers ministères pouvaient aussi lui envoyer des injonctions qui étaient par conséquent exécutées sous le couvert du commandement aux armées. Ainsi Ludendorff se trouvait désigné, souvent à tort, comme Fauteur responsable d'interdictions qui n'étaient pas de son fait.
Dans les régions, la Presse était surveillée par les commandants militaires qui recevaient leurs instructions de l'État-Major Général ou de la section centrale.
Ludendorff n'a pas négligé non plus la propagande. A l'intérieur, il agissait comme il a été dit déjà. A l'extérieur, il fonda une organisation qui — bien qu'il prétende le contraire — lui rendit d'éminents services. Pourquoi, se demande-t-il, les actes ou décisions de l'Allemagne ont-ils souvent produit l'effet d'une brutalité capricieuse? Parce qu'on avait omis de préparer
SON no le n3
l'opinion par une prévoyante et insoupçonnable propagande ; avec cela, c'eût été un jeu de les faire accepter. C'est aussi avec la propagande qu'on entame la lutte sur les fronts intérieurs de l'ennemi.
A en croire LudendoriY, jamais avant lui le Gouvernement ne s'était préoccupé d'organiser une telle action. 11 y pourvoit en faisant créer au ministère des Allai res étrangères, et malgré l'opposition du ministre, un service d'abord purement militaire. A cette section devaient s'en adjoindre primitivement deux autres : l'une politique et l'autre économique; en fait, elles ne furent jamais fondées sérieusement. 11 va sans dire que le service était aux ordres de la Direction de la guerre ; tout au plus avait-on laissé au ministre des Affaires étrangères, qui fournissait les fonds, le droit de discuter et de rédiger les circulaires communes aux trois sections. Il y eut peu de circulaires de ce genre puisque pas de sections politique et économique ; comme pour la Presse, l'Etat-Major Général resta le maître; le chef de l'institution fut son homme. Des centres de diffusion se formèrent dans tous les pays, agissant par le livre, l'image, le film, sans parler de la corruption.
Nous pensons qu'il faut ajouter peu de foi aux allégations de Ludendorff quant aux maigres résultats obtenus par sa propagande chez les neutres et même chez les belligérants ; nous avons trop de raisons de croire le contraire. D'ailleurs, sur cette question,
Bu AT. 8
Il4 LUDENDORFF
Ludendorff a vraiment des affirmations déconcertantes. Ne va-t-il pas jusqu'à écrire que, « par sa valeur propre et la justice de ses thèses », la trop fameuse « Gazette des Ardennes força la considération de ses adversaires » . Il la dirigeait.
Il aurait pu se poser la question de savoir si les mécomptes de sa propagande ne provenaient pas par hasard des actes mêmes de ses compatriotes. A cette pensée qui effleura cependant son esprit comme nous l'avons vu plus haut, il ne s'est pas arrêté. A la vérité, il lui fallait dire que les choses avaient mal tourné afin de pouvoir charger d'un nouveau méfait le Gouvernement à qui il avait demandé la création d'un ministère de la propagande et qui n'avait pas obtempéré.