IV. SIMPLE JUSTICE
Une centaine de juifs, un jour, assommèrent un Arabe dans la rue d'Austerlitz, à Oran.
Il y avait vingt mille juifs, à Oran, et trois mille Arabes.
Le jour même, les Arabes se concertèrent^ et ils envoyèrent au préfet une délégation de quelques notables chargés de demander une compensation au meurtre dont leur race avait été la victime.
L'estimation des dommages -intérêts fut simple et courte.
Elle fut énoncée, respectueusement et gravement, comme une pétition à laquelle on ne
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peut manquer de donner droit — en ces termes :
— Ya, M'siou FBrifi, donne la barmissio'n bor nos ôtres, cit'nuit sol'mant, di touer tous les jouifs; y en a bas bisoin li Sarsour, y en a bas bisoin li Zouaves ; rien qu'nos ôtr' rSarabes. Hack Arbi! douma matan y en a plous oune seule jouif : dissnos tranquill' !
Je traduis cette demande candide :
— 0 monsieur le préfet, donne-nous la permission, cette nuit seulement, de tuer tous les juifs. Nous n'avons besoin ni des chasseurs d'Afrique ni des zouaves. Nous nous en tirerons tout seuls. Sur Dieu! demain matin, il n'en restera plus un ! Ne t'inquiète pas.
La permission ne leur ayant pas été accordée, ils en parurent profondément étonnés.
Au moment où je griffonne le dernier de ces couplets qui me semblent assez précisément découper la silhouette du caractère arabe, Ahmed et Ah sortent du café et hèlent de leurs voix rauques, toutes modulées en coups de glotte, les deux marmots qui n'ont pas bougé, assis sur un remblai près des chevaux qui tendent mélancoliquement la bouche vers une improbable verdure.
Il faut repartir...
La nuit est si claire qu'elle m'a permis d'écrire ces lignes à la lueur de ses étoiles. Sous la fine poussière d'argent dqnt les ondes moutonnent, les ruines du palais ne sont
bientôt plus qu'une masse sombrement burinée qui noie son mystère dans le sommeil des choses, dans le silence de l'ombre.
Les chevaux allongent, leurs sabots tambourinent sourdement sur le ruban livide de la route dont la perspective se raccourcit en méandres dans la plaine. Et soudain ils se dérobent, se défendent de l'ârrière-main , se cabrent, s'emballent en un galop de charge à travers la nuit, tandis que des aboiements creux déchirent le calme. Ce sont des chiens arabes qui veillent sur les douars, et errent en sentinelles sur les talus bordant le chemin, qui nous ont aperçus et donnent hargneusement la chasse à nos montures affolées.
Et je me laisse aller voluptueusement à boire la nuit qui me fouette le visage, bercé par le mouvement souple de la bête, dans cette course vertigineuse. Et je rends complètement les brides jusqu'aux épaules, confiant dans la sûreté de ces petits chevaux d'acier qui galoperaient sur une corde. Et il me
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semble que je m'endormirais là, envolé dans la brise...
Trois jours encore, et je quitterai l'Afrique, je m'embarquerai pour Marseille; je vais revoir l'Europe ! Dans ma lassitude, cette pensée flotte comme un rêve, et, inconsciemment, à cheval qui s'emporte, je donne de l'éperon pour arriver plus vite...