‹ Lueurs d'OrientChapitre 12 sur 17 · SENSATION D^ADIEU · texte numérisé non relu

SENSATION D^ADIEU

... C'est fait. Je pars. On a lâché les amarres. La manœuvre inquiète s'est rassérénée. Le pont est balayé. Des passagers appuyés aux bastingages, les officiers sur la dunette, le pilote à la roue, l'équipe à sa lente et placide routine. Et le bateau, avec son pesant bruit d'ailes monstrueuses , se recule de bâbord et puis glisse dans la paresse de la houle claire , entre des remous de bitume au flic flac cadencé, profond et sourd. Je pars...

Hier, il me semblait que j'allais atteindre la terre promise. Ce retour aux choses de ma race, ce retour à l'habitude embrassait d'une caresse ma lâcheté d'homme des villes. Je soufflais comme après un effort. J'étais heureux, certes.

Et voilà que, sur le pont de ce navire qui me rapatrie , un trouble bizarre' me parcourt. Adossé contre une écoutille, je reste droit, sans un geste, les yeux fixés largement sur cette côte qui passe, lente, dans une lueur d'enfer. Des nuées d'Arabes sont là, sur les quais, par groupes d'albâtre dont les reliefs s'accusent en reflets d'or et dont les détails ont été coloriés par la main d'un artiste ardent. Une fougueuse impression de couleurs papillote dans l'air, et c'est comme un crépitement de tons qui s'anime dans la rage du soleil. Du rouge, du bleu, du jaune crus, et, en d'autres plans, les finesses de l'arc-en-ciel, grouillent , frétillent nerveusement dans le bain d'ocre transparente et brillante qui se

laisse choir du ciel en cascades de paillettes. Dans cette orgie de lumières, les figures bronzées pointillent la palette, et luisent sous les turbans — et le brasillement des prunelles d'encre les nimbe étrangement.

Ce sol inondé de cuivre en fusion, que lèche longuement une mer olivâtre, paraît lui-même agité d'une vie mystérieuse qui fourmille frénétiquement. Il s'en élève un rayon de fièvre qui se communique partout et monte vers ce ciel bleu 4,endre, bleu comme une vieille soierie orientale, qui tombe mollement sur les horizons mordorés du décor.

Et mon regard, avide, reste braqué sur ce panorama de lanterne magique, fantasque et surnaturel, qui se déroule et s'éloigne à la fois dans une traînée éblouissante, le sillon nacré d'un astre qui fend la nue. Mon trouble grandit, quelque chose s'effare de ma pensée ondoyante. Peu à peu cette infuse sensation se précise : c'est la vie qui se retire là-bas, vers les lointains, dans une effloraison d'éclairs :

c'est la vie dans le large, dans l'espace, loin des lois, loin des doutes, sous le soleil! C'est la vie qui germe et croit, s'élève et s'exalte sans entraves pour arrêter le flot gonflé de ses sèves — comme Dieu la fît !

Alors je comprends. Je comprends que je me suis trompé par un vain mensonge. Je comprends que, s'il m'est permis, j'y retournerai, à cette terre de liberté où, sans que je m'en doute, j'ai laissé beaucoup de ce qui fait vivre : le bonheur d'être soi, son seul maître dans la nature qui se pâme, sous l'azur des cieux...

Je tourne la tête, je veux abandonner ma vision. Et une autre image s'offre, me frappe, qui me fait tressaillir. J'aperçois Carthage, la petite fée morte qui repose à côté des étoiles, au seuil des paradis, et dans le sein de laquelle on sommeille et l'on rêve...

Août 1894.

INSTANTANES

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