‹ Lueurs d'OrientChapitre 4 sur 17 · IMAGES MARSEILLAISES · texte numérisé non relu

IMAGES MARSEILLAISES

Marseille. Après une nuit de lune, — une nuit claire dont les ombres sont ici mordorées, là toutes bleues : dans cette nuit un (( rapide » m'a emporté, glissant, vertigineux, parmi des plaines aux teintes bizarres, liserées de collines grises et de montages verdâtres dont les sommets argentés miroitent sous les cieux de gazes, comme des écailles d'eau roulante.

Parmi le tulle brillant qui fait comme une voilette transparente à cette nuit, dans le mince brouillard phosphorescent qui tamise l'infini et diffuse l'orbe de la lune par rayons

pâles qui s'étendent mollement en taches d'huile — des creux et des reliefs sombres ont fui, comme des gouffres d'océans lointains.

C'est un songe lucide, un songe d'une nuit d'été qui m'a fait voler dans ce panorama extra- terrestre ; j'ai vu la bijouterie des étoiles ruisseler dans une poussière d'étincelles en pleurant des eaux si éblouissantes que les reflets de mes pçunelles s'y sont, je pense, mirés. Et, de ce songe bercé, je me suis assoupi.

... Marseille! Sur les coussins «sépia» du wagon, un violent éclair de soleil a blessé brusquement mes paupières et mes yeux, encore caressés de l'argent pâle de la nuit berceuse, se sont noyés dans une aire d'or. Elles sont d'argent, les nuits du Midi — les jours du Midi sont d'or. J'ai sommeillé dans les nuages d'argent, dans la poussière d'or je me réveille. Je vois, par les vitrines des persiennes, les cimes des montagnes, les plateaux des coUines plaqués de cuivre poli qui flamboient.

Et le ciel qui leur fait dôme s'azure comme l'étain d'une glace qu'un siècle écoulé a ternie. Le train siffle, appelle Marseille.

... Marseille! L'or, cet or qui me hante, frétille dans les rues planes, qu'aucune silhouette ne tache encore. Le bim-bam d'une cloche ronfle la diane, et les ondes frissonnent paresseusement sous la voûte d'outremer, molles comme des étirements de créole au réveil. Dans la gare, des gens d'octroi me font déjà vibrer à l'oreille cet accent métallique, accord d'orgue en ton mineur, qui est à notre langage sec du Nord ce qu'est le vert chaud des feuilles, ici, à la couleur chlorotique des platanes du boulevard parisien.

Cette ville, ce Marseille, est un monde. Ce n'est pas la monstrueuse immensité de Londres; ce n'est pas le fourmillement de Paris ; c'est la réunion de toutes les couleurs de la terre, de tous les parfums qu'amènent l'Orient, et l'Amérique, et l'Europe, et les contrées inconnues. La forte richesse des négoces, la plantureuse richesse sans luxe, y coudoie l'effroyable misère des centres cosmopolites vers où se portent toutes les puissances et toutes Içs souffrances, toutes les masses débordantes d'or et tous les désarrois, tous les découragements, toutes les épaves de vies rapprochées et lointaines. Des coins de ruelles sales, tortueuses, en pleine ville, adossées aux

artères-mères, donnent la sensation de labyrinthes orientaux, avec leurs larves humaines accroupies contre les murs sales, dans le soleil, en lézards, leurs marchandes de fleurs et de fruits sous des tentes effiloquées, et leur marmaille mi-nue, aux épaules bronzées, qui se vautre dans la poussière et la lumière. D'autres tableaux évoquent quelque carnaval de Nice, par leur bariolage, leur envolée de rouge vif, de bleu cru, de jaune clair, ce fantastique décor d'une population venue de partout, d'au delà des mers, avec ses costumes nationaux qui chatoyent sous la pluie d'ocre. Des Arabes mettent sous l'atmosphère en feu la plaque blanche de leurs burnous, des Mauresques font briller leurs larges anneaux d'or, des juifs algériens coupent les trottoirs du reflet de leurs culottes bouffantes, des nègres traînent leurs haillons, et il y a, dans ce peuple baroque amené par les quatre vents du ciel, une étrange et saisissante couleur d'inconnu qui éblouit et qui frappe.

iO LUEURS d'orient

Par dessus cette foule fluctue sans cesse, comme les marées d'hiver, une formidable rumeur de vie intense, bouillante, enfiévrée, gonflée de soleil comme les choses. L'habitant étique des villes d'art et de luxe se sent perdu dans cette houle de force, ce remous d'agitations au paroxysme. Il s'assourdit, ses yeux s'éblouissent, sa tète tourne, il demeure stupéfié, comprenant enfin ce que c'est que" vivre et agir, devant cette ondoyante et robuste activité dont la puissance émane, plane et gronde. Marseille synthétise en quelque sorte le monde, et Marseille épouvante l'observateur en le régénérant.

Sur le seuil de la porte d'une maison riche, un pauvre gas hàlé, ravagé par les fièvres, est accroupi. Il dort. Ses pantalons troués se sont retroussés au-dessus des chevilles et laisseijt voir des coins nus d'un corps pitoyable, un squelette. La porte s'ouvre, le propriétaire de la demeure s'arrête, les sourcils froncés. Il envoie un coup de pied dans le squelette qui s'affale.

• — Que fais-tu là?

— Je dors.

— Est-ce qu'on dort à cette heure-ci ? Il est cinq heures de Faprès-midi.

— Je n'ai pas dormi cette nuit.

— Tant pis pour toi. F... -moi le camp!

Alors s'approche du propriétaire riche un énorme déhardeur, à figure ouverte et franche, à la mâchoire large, aux yeux effarés de gazelle dans une face de brute qui repose sur une encolure de taureau. lia suivi la scène. Et, avec ce chaud accent déjà évoqué, qui sonne comme de l'airain :

— Pardon, mon petit! Il ne te f... pas le camp! Il restera là! Et puis, j'ai ceci à te dire, moi : si monsieur (il désigne le squelette) était mon frère, eh biengne ! tu irais faire un petit tour dans le port...

Ce disant, il tend son biceps formidable. Le propriétaire ne dit mot et s'éloigne. Alors, le portefaix tire deux sous de sa poche, les donne au misérable hébété sur le seuil, et simplenent :

— Dors, mon petit.

Puis il s'en va, de son pas lourd et tranquille de bonne bête de somme.

Et le soir, devant la Méditerranée qui s'endort, je songe à cette petite scène, je me dis qu'elle m'a désigné tout net le bon peuple de Marseille, d'un côté, le mauvais peuple, de l'autre. Ce bon peuple est très bon : c'est le vieux Gaulois, simple, courageux et fort, le vrai descendant de la noble race française, le' fils de 89, au sang pur et à l'œil franc. Il a souffert et travaillé; il a, dans sa robuste carcasse, un tout petit cœur d'enfant qui bat, un cœur sensible, pitoyable, attendri et simple. L'autre peuple, c'est le juif, le juif chrétien ou sémite — qu'importe, le juif! — qui a trafiqué en se servant du premier, a con-

quis l'or, l'a celé dans des cachettes. Il est très mauvais, celui-ci ; il n'est plus Français, sa patrie c'est la banque. C'est celui qu'on rencontre aussi à Paris , dans le luxe , les fêtes, la dégénérescence, et qui fait se dire, à tort : « C'est donc là ce qui reste de la France? » Il n'est pas robuste, il est pansu, parce qu'il est rempli, et, dans sa graisse, à la place du cœur, c'est un galet, un gros caillou blanc qui se cale...

Je pense à l'autre, au bon peuple, qui donne ses deux sous et son bras à plus pauvre et plus faible que lui, et ma paupière se mouille. Car les soirs de la Méditerranée énervent singulièrement et attendrissent les pensifs... Or, ce soir ci est merveilleux de mélancolie et de paix profonde. La mer est un lac où se perdent des nuances frêles, des teintes chromolithographiques infiniment douces, qui se reflètent du ciel transparent. Dans un lointain et suprême rougeoiement de soleil, Monte- Ghristo et le château d'If se profilent en gris

bleuté, et Tombre légère qui vient de l'immensité porte en elle des caresses de rêve, qui vous effleurent dans le silence.

Marseille, 25 juin 189 i.

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