SENSATIONS TUNISIENNES
J'ai donc traversé cette inexplicable mer d'azur, cette Méditerranée rarement glauque, presque toujours bleue, sombrement, opaquement bleue, comme les cieux d'outre-mer qui s'y baignent; cette Méditerranée dont le marin suspecte le calme avec inquiétude, sachant qu'elle n'a pas les franches colères, prévues et attendues, de l'océan, mais la houle sournoise, la fureur subite, le mistral foudroyant et l'écueil traîtreux, dormant à fleur d'eau dans les immensités, surgissant des fonds inconnus dans le creux précipité des lames.
J'ai rêvé dans les nuits transparentes de la (( gueuse », devant le chaos des univers étincelants suspendus en bombes électriques dans les gouffres; j'ai rêvé, à la poupe d'un navire dont l'avant, dressé dans le vide avec sa silhouette noire, ses mâts en croix ouvrant dans les ténèbres des bras de vergues en un geste majestueux et désespéré, sa cheminée noire, sa dunette où l'homme de quart fait le bossoir à pas lents et comptés de spectre — semble glisser , formidable et silencieux , vers cet infini moucheté de diamants et de perles, en vaisseau-fantôme.
Puis, un matin, j'ai vu la côte d'Afrique, cette terre âpre qui tout de suite donne l'impression d'être brûlée, craquelée, rôtie jusque dans les moelles par le soleil blanc, tout blanc, qui l'enflamme.
Carthage, suspendue sur la mer, dans une épaisse atmosphère de feu, s'est illuminée, et, de loin en loin, à ses orients, les petits villages arabes, avec leurs maisonnettes cubiques
couleur de toile écrue, se sont espacés, dans une aire d'or blême, de laque subtile et de bleu profond. Tandis que le port de la Goulette, laissant dormir dans l'imperceptible bercement de sa mer d'huile de minuscules voiliers à l'ancre, envoyait, aux bords de l'anse, des remous écaillés comme des pleurs.
Et, après avoir assisté à ce spectacle, au moins curieux, d'un pont de navire littéralement assailli par une nuée de moricauds immondes et d'Arabes pouilleux, grimpant aux bastingages, pénétrant dans les cabines et furetant partout pour enlever les bagages et les porter à terre, malgré les coups de poing et de pied des matelots et des passagers ; après avoir moi-même, machinalement et à la force de l'exemple, dû me défendre contre cette légion de bêtes malpropres, je suis entré dans Tunis avec un avant-goût déjà de cette « couleur locale » impatiemment attendue par les visiteurs égarés sur le sol d'Afrique.
Je ne tarde pas à la connaître complètement, la (( couleur locale ! » Des êtres d'une inexprimable saleté transportent leur crasse sous le soleil torride, la gardent précieusement sur et sous d'étonnants haillons de toile à sac drapés en burnous, et leurs puces, et leurs... -^ pardon, marquise! — et leurs... parasites dansent autour d'eux une folle sarabande.
Ils sont méticuleusement ignobles.
Au delà de la mer, on dit cependant que Tunis s'est francisé. Des gens sincères, mais abusés, en font l'image d'une ville française, construite comme nos villes, avec nos tavernes, nos casinos et nos théâtres, qui se serait
élevée en plein pays arabe. A croire ces optimistes, tout relent exotique aurait même abandonné cette Tunis nouvelle, et le voyageur curieux, épris de races et de mœurs différentes des nôtres, ne trouverait là-bas aucun aliment à sa fringale d'imprévu.
Heureuse erreur! Tunis est restée aussi barbare que possible ! Le quartier français s'y trouve perdu dans une proportion identique à peu près à celle de la fameuse rue du Caire dans Paris. Dire que, par ce quartier, Tunis est devenue ville française, esta peu près aussi exact que de dire que Paris est devenu ville arabe par la rue du Caire. Notre civilisation n'a pas encore décoré ces centres où l'Arabe restera ce qu'il fut; on n'apprendra guère aux singes à devenir hommes. Pas davantage aux Arabes à devenir Européens. Pour quelques exceptions, quelques types rares qui, frottés et refrottés à la civilisation du vieux continent, s'en sont assimilé à grand'peine, à l'aide d'une intelligence spéciale, nos coutumes et notre
modus Vivendi, on n'est pas en droit de prophétiser une métamorphose générale.
Encore, grattez même l'Arabe particulièrement doué, que l'on aura fait vivre dix ans à Paris, et vous trouverez le barbare. Cette race se rapproche un peu de la béte, malgré ses finesses localisées. Et mille ans accumulés ne la perfectionneraient guère, si toutefois ce serait la perfectionner que la faire identique à la nôtre.
Voulez-vous un exemple? Ahmed-ben- Salah , l'Arabe qui m'accompagne, est d'une intelligence rare chez ses congénères ; de plus, il avait dans le sang un ferment secret qui le poussait à agir un peu comme les gens d'Europe. A douze ans, il s'était enfui de sa famille campée dans les environs de Biskra, près du désert, et avait voulu courir le monde au lieu de vivre, se marier et mourir dans sa tribu. Ces velléités sont bien peu arabes...
Or, Ahmed a réussi à faire ce qu'il voulait et il a couru le monde; il parle aujourd'hui, en sus de sa langue, l'itaUen, l'anglais, le maltais, l'espagnol, le juif et le français. Un imprésario l'a montré à Paris, dans des fantasias organi-
32 LLEURS d'orient
sées à l'exposition. Choyé, adulé là-bas, il a bien vécu la vie parisienne, et il a même connu parfois des reines de Folies-Bergères sans se faire payer cette complaisance. Il a donc acquis tous nos. vices et est devenu la suprême des parfaites rosses.
Sa seule qualité est d'être absolument dévoué à celui qui lui a fait un cadeau ou lui a donné de l'argent.
A part ce côté arabe, il est tout à fait Européen. Du moins on le croirait. Mais écoutez :
Ahmed, il y a quelques jours, me faisait visiter les souk's et les bazars. Dans une des mille petites ruelles que nous traversions, j'avisai, accroupi sur le sol, le plus immonde détritus qu'il soit possible d'imaginer. C'était un vieil Arabe. Il était gâteux. Il bavait, gueule béante, une écume noirâtre, semblable au sang décomposé qui s'échappe de la bouche des morts. Cette écume s'épandait sur lui; il en était couvert jusqu'aux pieds. Des milliers de mouches se posaient sur sa pourriture, et il était placé
à croupetons dans un véritable marais de boue , d'excréments et d'ordures de toutes sortes. A trente mètres de cet être épouvantable, une odeur infecte régnait. Ahmed se prosterna, le front contre terre...
Je le regardais ahuri. Quand nous nous fûmes éloignés :
— C'est un marabout! C'est un saint! me dit-il.
Je le voyais convaincu. Je m'abstins de toute réflexion. Il continua :
— Ne dis pas de mal de lui, car il t'entendrait. Si nous étions à dix heures de cheval d'ici et si nous en disions du mal il nous entendrait. Il entend tout et il sait tout. Écoute : ce marabout a cent ans, il n'a jamais mangé, ni bu, ni fumé !
Je le fixai, moqueur :
— Tu es sûr de cela ? Ahmed !
Il suprit mon ironie et se démena comme un méridional pour m'affirmer que son marabout n'avait bu, ni mangé, ni fumé pendant cent
ans. Il était absolument sincère et s'indignait de mon incrédulité.
— Des vieilles femmes le gardent depuis qu'il a vu le soleil, insistait-il. Je t'assure qu'il n'a jamais mangé, puisqu'il y a toujours quelqu'un auprès de lui. Les Arabes lui apportent des chevaux, des bœufs, des moutons : il fait lever une pierre dans sa maison, et on jette, devant lui, tous ces animaux dans un immense trou.
— On les jette vivants ? ! !
— Mais, naturellement, me répondit Ahmed avec simplicité, ne comprenant même pas le sens de mon exclamation.
— Et on laisse ces bêtes mourir de faim dans le trou ?
Il répondit encore une fois sur le même ton :
— Naturellement. Tu comprends bien qu'elles doivent mourir de faim, puisqu'on ne leur donne pas à manger.
Enfin il termina — et ceci fut dit avec res-
pect, sur un ton d'admiration intraduisible : — Et jamais non plus, depuis qu'il existe,
ce marabout ne s'est lavé ! Jamais il n'a touché
une goutte d'eau!...
Et Ahmed, admiratif, Ahmed adorant son
marabout était — vous m'avez bien entendu ?
— un Arabe (( européanisé ! »
Il parlait l'italien, l'anglais, le maltais, l'espagnol, le juif et le français, et il avait tous
nos vices !
Oui, cette Tunis est bien tunisienne. La vag^ue teinte d'Europe, qu'elle affecte dans son quartier administratif, fait plutôt songer à un Arabe en burnous qui se coifferait d'un chapeau de soie.
On reste ahuri devant le monument de la poste et la rue de la Marine, et deux ou trois cafés français où le bitter-curaçao prend la place du « kaoua ». Ces choses du vieux continent font là l'effet que produirait un alto de l'Opéra dans une réunion de timbaliers cafres accompagnant la danse du ventre de Mauresques au son de l'alouba. Et cette poésie étrange, cette poésie barbare de la terre d'Afrique a gardé toute son intensité dans la
ville où les mosquées sont encore respectées par le profane et où un chrétien qui en voudrait franchir le seuil serait écharpé sur-lechamp, sans rémission, malgré la police du protectorat que, du reste, on ne voit jamais. Les bazars, les souk's, le quartier juif, le quartier arabe sont indemnes : cela fait une ville d'un autre âge, d'un autre peuple, d'une autre race, sous d'autres cieux — que les pays où nous mourons. Tout le mystère arabe, avec ses cruautés inconnues, ses croyances fermées au reste du monde, rôde par ces rujelles grouillantes, aux maisonnettes basses comme des tentes, ouvertes à tous les vents et à tous les soleils ; aux habitants drapés dans le blanc éblouissant de leurs burnous qu'ils portent et manient avec une bizarre et surprenante majesté ; aux promeneurs lents dans leur vêtement de fantôme, sur lequel le feu du ciel se reflète ; à la rumeur bruyante de tout ce monde cuivré qui s'étend et s'étale, s'accroupit et se contourne sur des nattes avec des immo-
bilités et des mouvements lâches de lézard. C'est tout l'Orient qui se synthétise là, l'Orient d'autrefois, l'Orient de toujours : tout l'Orient !
Il est certain qu'une infranchissable barrière a séparé notre civilisation de la coutume antique, de l'incarnation de race, qui triomphent dans le caractère inquiétant et troublant de ce peuple.
Encore que tout fût fait et soit inéluctablement à refaire dans la constante évolution des choses d'art, encore qu'il n'y ait que fausse honte à n'oser point redire selon soi ce que d'autres disent selon eux, je ne voudrais pas cependant dépeindre à nouveau, en employant les couleurs nettes et claires qui s'y apphquent, les petites ruelles arabes, les casbah's fourmillantes, les coins de marchés bruyants,
dans le décor lumineux desquels se meut la populace colorée et théâtrale d'Orient.
Toutes les impressions, profondes du reste, que ces tableaux peuvent donner, ont été rendues, et le prisme littéraire en a fait jaillir, de ses facettes , les mille lumières dans un éblouissement.
C'est , chez ce peuple bronzé de soleil , couvé sous le soleil, que le soleil dore et qui adore le soleil ; c'est chez ce peuple, enfant du soleil, le soleil qui triomphe. 11 illumine de lumière blanche la pierre blanche de ses petites maisons blanches ; il met sa brûlure dans le diamant noir des prunelles qui caressent le visage de ces petits Arabes rêvant sur la porte des mosquées, et, des ténèbres qui dorment au fond de ces prunelles, c'est un reflet blanc encore qui surgit ; il enveloppe les femmes de langueur chaude ; il fait bouillir le san^ des chevaux aux attaches fines, aux jarrets d'acier, dont le galop fait crépiter la brousse ; il lance, à travers les nuits d'Afrique,
une suprême blancheur qui s'infiltre dans les voiles du ciel et se meurt dans la blancheur plus vive des étoiles... Et dans ces mots : soleil, blancheur, il semble, pour ceux qui ont vu l'Orient, que l'Orient se révèle et se vautre, avec sa paresse grisante et sa griserie paresseuse.
Tout le monde sait la tradition des bazars. Un blanc, vêtu à l'européenne, qui s'y aventure, n'a pas fait dix pas qu'il se voit entouré de quelques figures hâlées, aux yeux luisants plantés dans ses yeux comme des lumignons. S'il fermait les paupières, subitement il aurait l'impression d'être transporté à Paris, sur les ailes du songe, et de se retrouver tqut à coup dans les environs de la Madeleine, à l'heure du couvre-feu. Des voix susurrantes, basses, vicieuses, des voix de pierreuses, dans le ton desquelles semblent passer des invites sales, glissent : — Viens, monsieur... Viens par ici... Ti vas voir... Bon marché... Belles choses... Viens...
Des mains vous frôlent, imperceptiblement.
à la chute des manches, au bas de l'habit, dans le dos, sous les aisselles. Les lumignons, s'ils arrivent à votre regard, brillent davantage. Et vous éprouvez une insurmontable sensation de gêne qui se métamorphose à la longue en colère; car, dans ces sollicitations commerciales, vous retrouvez, je le répète, l'immonde étouffement du vice, de l'interlope, de tout ce qui est malpropre et caché. Ces voix qui vous parlent, ces mains qui vous effleurent, rappellent à la fois les voix et les mains du petit juif de Francfort, qui vous guette sur le seuil de sa brocante, et celles du Florentin du douze ans qui vous guette au détour des ruelles, avec du cosmétique noir aux cils. L'initié parvient à peine à se débarrasser de ces larves en jetant avec brusquerie le : « Hrhô !» ( « Va-t'en » ) guttural, accompagné des gestes menaçants mimant cette interjection. Mais le malheureux touriste qui ignore qu'on ne fait pas même démordre un Arabe de son obstination en lui envoyant un
de ces coups de poing ou de pied qu'il octroie si facilement à son pauvre petit bourricot, — le malheureux touriste qui n'ose pas crosser ce qu'il croit être un de ses semblables et ce qui n'est en réalité qu'une brute sans entrailles,— le malheureux touriste égaré par là ne pourra que céder et suivre un des raccrocheurs ; ce dernier réussira, après l'avoir fait entrer dans un bazar, à l'empêcher d'en sortir jusqu'à ce que, lassé, il se soit décidé à acquérir pour cent francs quelque loque tunisienne qui vaut bien trois pièces de cent sous. Ma proportion est exacte, ne vous récriez pas ! Et qu'il se considère bien heureux encore, l'acheteur en question, si la loque tunisienne n'est pas originaire du faubourg Saint-Antoine à Paris... Car l'Arabe, confiné dans sa pureté de barbarie, ne s'en est départi que pour trafiquer avec quelques voyageurs de commerce audacieux et entreprenants qui ont osé pénétrer dans les souk's pour vendre et non pour acheter.
C'est bien tout ce qu'il y a de francisé dans Tunis : la juiverie voleuse de l'Arabe des bazars et Taraberie pillarde des juifs africains du quartier. Cependant, si le hazard en a voulu ainsi, le touriste peut avoir été heureux dans son malheur; il peut avoir suivi précisément le raccrocheur d'un certain marchand que je nommerai Birboucha, en transposant à peine deux voyelles de son véritable nom. Pour l'homme un tantinet observateur, la vue et l'étude de ce Birboucha valent les cent francs qu'on laissera chez lui. Comme Ahmed, en peu d'heures, m'a fait très arabisant, c'est-à-dire en voie d'être aussi roublard qu'un Arabe, cet Aarabe fut-il né dans les souk's, j'ai eu la joie double d'étudier Birboucha pendant une heure et de l'étudier pro Deo.
Et voulez-vous mon instantané?
Étendu sur un divan oriental, dans un coin sombre de son bazar, Birboucha fume lentement du chanvre opiacé, ou de l'opium pur. Avant de parvenir à lui, on a passé devant une natte sur laquelle son père sommeille d'un sommeil arabe, c'est-à-dire avec un œil fermé, l'autre ouvert sur les clients qui pourraient entrer, et qu'il aime à scruter, fût-ce en dormant...
Birboucha se lève, laisse un instant sa pi- ^pette et, avec un sourire, vous tend la main. Si on ôte son chapeau et lui rend cette manifestation d'amitié, à la française, il est content. C'est un « roumi » non dégrossi qui entre chez lui — le roumi non dégrossi, c'est ce que
nous appelons, dans les pays de langue française, un gogo.
Si, par contre, — mais ceci n'arrive guère que trois fois en vingt ans — le roumi, au lieu d'attendre la poignée de main de Birboucha, lui envoie dès le seuil un « salem ! salamalek » décoché avec aisance, la prunelle de Birboucha se trouble une seconde et son sourire se fige : c'est que le roumi connaît déjà, hélas î la Tunisie, et qu'il sera beaucoup plus malaisé de le rouler.
Quoi qu'il en soit, sa stratégie est à peu près la même pour l'assaut de la bourse de l'un et de l'autre. Il tâche de vous étourdir par l'allure d'hospitalité qui semble caractériser son accueil. Un divan vous sollicite de ses mollesses, qu'il vous indique d'un signe de main, avec un second sourire. Et, à peine vous y êtes-vous assis, qu'un Arabe entre et dépose sur une caisse d'argent, formant guéridon, le délicieux kaoua, l'exquis café arabe, épais et concentré, parfumé comme
une essence, onctueux comme la peau d'une olive, servi dans de toutes petites tasses caduques, dés à coudre de porcelaine bariolée.
Alors, quand vous avez porté pour la première fois le kaoua à vos lèvres et humé le nectar, Birboucha se met à bredouiller. Son burnous s'agite, ses mains — des mains fines d'aimée — se démènent, son visage blanc, blanc comme le lait, exprime des jeux de physionomie divers. De l'index, il vous désigne une vitrine à carcasse de laque qui brille dans les tentures. On se retoune et, ahuri, on voit exposées, dans la vitrine, des quantités de cartes de visite : un comte de Mérode y a laissé la sienne à côté de celle de la duchesse de Luynes; celle d'un ministre d'Etat belge fait pendant à celle d'un chroniqueur du Figaro ; mais surtout foisonnent les noms d'armorial, les noms diplomatiques, les noms célèbres. Et Birboucha murmure sentencieusement, en se désignant d'un geste : « Amis...
moi... grands amis... », tandis que le roumi dégrossi, le roumi roublard, le roumi arabi-^ sant contemple son kaoua et Birboucha tour à tour, en se faisant cette réflexion, non exempte d'un sentiment admiratif :
— Dire que chacun de ces cartels, accumulés là, représente pour le nommé Birboucha quelques centaines, souvent quelques milliers de francs de bénéfice !
Cela vous dégoûte de la littérature.
Birboucha ne parle pas le français ; il en entend vaguement quelques phrases et en baragouine cinq mots. Mais un embryon d'interprète à son service, sonné par lui, vous apporte des explications. « Birboucha, vous narre-t-il, est riche à millions. Il ne compte plus sa fortune. Il a quatre femmes, ce qui indique une richesse énorme, et ces femmes sont des merveilles de beauté... Birboucha ne tient donc pas à vous vendre sa marchandise. Il s'estime trop heureux déjà et trop fier de
pouvoir vous offrir le kaoua et d'être quelque temps en votre compagnie . »
Cependant, tandis que l'interprète débite ce boniment, un petit moricaud fait défiler sous vos yeux des broderies chatoyantes, qui vous hallucinent, vous donnent la griserie de l'or et de la soie.
Vos yeux sont fascinés, éblouis. A peine entendez-vous encore. Birboucha observe.
Quand il présume la suggestion suffisante, il laisse tomber négligemment, en posant la main sur une arabesque frétillante :
— Ça... cent francs... ça... kiff-kiff...
Si le roumi est accompagné de sa femme, cela prend presque toujours. Et c'est, du reste, quand le roumi est accompagné de sa femme que Birboucha est surtout intéressant.
Il tourne alors adroitement autour du guéridon, s'assied près de la femme — à condition, bien entendu, qu'elle soit jolie. Et, oubhant qu'il est Mozabite, que la chair européenne n'est pas faite pour lui, doucement,
avec une hardiesse inconnue de nos Don Juan les plus impertinents, il touche du genou un autre genou... Et, peu à peu, ses jambes enlacent d'autres jambes, avec de petites pressions, tandis que l'interprète bonimentifie toujours et que le moricaud ne cesse de déployer les broderies...
Birboucha a deux buts : il aura peut-être la femme, et il fera acheter au mari... On ne saurait être plus arabe.
La plupart du temps, la femme reste médusée, n'ose pas bouger, n'ose pas protester. Elle est en plein quartier arabe, elle a peur. Quant à ce qui concerne Birboucha, l'histoire est simple. Deux fois, dans sa vie, il a été à Paris avec ses richesses ; pour quelques bro deries, des courtisanes lui auront ouvert leurs alcôves. Et, peut-être, quelque femme du monde, héroïne des romans contemporains, mue par la même concupiscence et aussi par cette maladie parisienne qui fait que le cl wn Footit est l'homme le plus aimé de France —
peut-être, dis-je, quelque femme du monde a-t-elle voulu tàter aussi de cet Arabe. Birboucha, rentré dans son pays, en a déduit que toutes les Européennes doivent s'éprendre de lui. Et voilà comment ce type curieux, immensément arabe, est d'une inimaginable audace, qui cadre bien avec sa physionomie générale. Et voilà comment Birboucha, l'un de ces jours, mourra sans doute au moment où il s'y attendra le moins : quelque Européen pas tendre et pas sceptique, sachant qu'un Arabe grossier, ça se crosse, choisira le moment où Birboucha jouera des jambes auprès de sa femme pour lui planter un couteau entre les deux yeux s'il est Italien, l'assommer en trois coups de boxe s'il est Anglais, lui casser les tibias à coups de chausson s'il est Français, ou lui tordre le cou s'il est Belge. Ainsi finira — et les amants de la couleur le regretteront — ainsi finira, hélas, assez bêtement, le moins banal des marchands tunisiens, pour avoir oublié que la richesse est
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un bien superficiel de ce monde, et que les fils d'Ali ou de Mohamed, même cousus d'or, doivent être fidèles à leurs aimées sous le soleil qui les juge.
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