‹ Lueurs d'OrientChapitre 6 sur 17 · CRÉPUSCULE A CARTHAGE · texte numérisé non relu

CRÉPUSCULE A CARTHAGE

A travers une campagne poudrée d'amidon, que le soleil écrase, Carthage s'entrevoit sur une cime noyée d'azur et semble pencher le front vers la mer qui chante loin sous elle. Le rêveur qui s'abîme dans les apothéoses la voit touchant l'Olympe; elle lui semble avoir été dressée par la main des dieux à la hmite même des horizons de ce monde et des portes du ciel. La montagne où elle repose est à pic sur l'immensité : suspendue, comme les jardins des légendes virgiliennes, à l'éther bleu des univers, on croit reconnaître en elle une étape où dormiront les âmes dans leurs che-

vauchées vers les paradis. Les nuages, parfois, lui font comme un lit d'ouate et paraissent la bercer dans la nue ainsi que les trônes d'or et les chars des divinités antiques. D'autres fois, le soleil fait jaillir un cratère des flancs de son socle, et elle est alors élevée au zénith par des gerbes de flammes, des fougères lumineuses planant dans les airs en un bouquet d'épopée dont elle est la petite fleur blanche, avec sa cathédrale argentée qu'auréolent les feux de l'infini.

Et de la voir ainsi passée A l'état d'astre dans les deux.

Un songe ranime à vos yeux L'esprit de gloire trépassée...

Parmi les joyaux précieux Des nuits d'Orient, damassées Par les étoiles amassées, Elle est un astre dans les deux...

Et l'enfant morte de Didon Flottant aux cimes du Pardon Traîne dans les plis de longs voiles.

Ses triomphes audacieux, Et, petit astre dans les cieux.

Rêve chez ses sœurs, les étoiles...

On ressent immédiatement cette impression au moment où, sur la route de la Goulette, on aperçoit là-haut, là-haut, tout là-haut, Kart-Kha-Dasht luisante comme une perle fine dans les profondeurs d'un ciel incendié. Autour d'elle, la nature est d'une barbarie intense, d'une paisible sauvagerie, comme si elle avait voulu s'établir en rempart contre toute incursion au tombeau de la reine du monde. Carthage endormie à jamais, la mer, et les cieux, et les éléments, et tout ce qui germe et croît dans cette terre dévastée qui l'environne, se sont ligués pour garder au respect du silence ce coin du monde où s'agitèrent les grandes passions humaines. Sur une route dangereuse, cahotante et ravinée, avec des chutes brusques et des obstacles brutaux, les petits chevaux arabes gravitent d'ahan, le pied sûr, mais l'œil aux aguets, les naseaux

effarouchés. Les cactus, les figuiers de Barbarie, les houx d'Afrique et les broussailles échappées des fêlures du roc, s'enchevêtrent, font à la montagne une chevelure épaisse et sèche, tordue par le soleil, dont les touffes, par places, grimacent étrangement. Une couleuvre, parfois, rampe sur le chemin, un caméléon étale des couleurs chatoyantes, les cigales chantent , les criquets grincent, et c'est tout ce qui atteste la vie dans cette terre où le néant sommeille.

Mais du lointain, dolce, dolce, Vient nn chant monotone et tendre, Un chant si tendre qu'à l'entendre On pleurerait, dolce, dolce...

Comme le bruissement froisse D'une moire à rayure tendre 11 passe en l'air et fait entendre Un vague murmure angoissé...

Chant de la Mer dont l'onde chante, Envoyant sa vague méchante Aux rives des mauvais humains, —

Chant saisissant qui chante l'àme Du rêve que berce une lame A la houle des lendemains...

Alors, quand on est arrivé au faîte de la montagne, cette àme du flot mélancolique pénètre dans vôtre àme. Subitement une immense béatitude d'inconnu vous amollit; c'est comme le frissson d'un attendrissement qui vous parcourt avec lenteur, vous grise d'une émotion profonde, venue de loin, des plaines illusoires; et les nerfs se détendent, les fibres du cœur se fondent dans ce suprême abandon qui fait songer aux morts imperceptibles par les poisons divins, aux descentes voluptueuses, sans heurts, sans souffrances, dans le vide, vers l'éternité.

Un esprit pense, à la tète de ce rocher tita-

nesque dont les ombres sont fixées sans trêve vers le gouffre de la mer, comme des yeux hallucinés. Une existence intellectuelle, silencieuse comme Fambiance, demeure au sein de cette solitude, et soudain elle se révèle à vous, tandis que seuls le feuillage qui bruit et l'eau qui étouffe sa mélopée dans les horizons vous rappellent que vous êtes en ce monde — à l'instant où passe, dans un étroit sentier qui mène à la chapelle, un Père Blanc, un missionnaire du cardinal Lavigerie .

Dans sa grande robe crème, qui prend des tons orangés sous le phare du couchant, il marche à pas menus vers le temple, le front penché sous la chéchia. Il rêve, comme ils rêvent tous; il n'est plus d'ici-bas, il est si près des cieux qu'il pourrait, quant la nuit tombe, frôler de la main une étoile. On sent, dans sa prunelle, la langueur des renoncements, le large et sombre reflet de l'infini vers lequel voguent nos tristesses. Et sans quitter du regard la terre-mère que sa songerie embrasse,

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il entre dans l'église où l'orgue prie avec des accents évangéliques éperdus.

Là, sous la nef qui vibre, agenouillés au pied des autels, dans la pénombre, tous les Pères s'abîment dans une fervente invocation du Christ. Ils ont d'inoubliables poses extatiques sur les dalles qui leur meurtrissent la chair, de ces poses de saints que l'on retrouve dans les triptyques religieux de la Rome chrétienne. L'illusion, l'illusion vivante erre dans leurs yeux visionnaires. Tous sont grands; il en est de très jeunes que la foi a vieillis, dont le visage juvénile s'imprègne de cette indéfinissable tranquillité qui ennoblit les doux et les pensifs. Immobiles sur la pierre, ils restent genoux fléchis dans l'écoulement solennel des heures, et quand la dernière fusée rouge, la dernière lueur incendiaire du soleil enfoui dans les brumes lointaines vient filtrer aux vitraux du temple ses traînées de sang vif — ils font un tableau saisissant. A cette heure sublime, il semble que de ces êtres sanctifiés,

que la prière ardente transfigure, l'àme s'échappe et vole dans l'encens, sous les voûtes violacées, jusqu'au cœur saignant de Jésus crucifié au milieu des cierges et que ce cœur se prend à battre... La voix de l'orgue s'élève plus fort, supplie et pleure... Et cette voix, c'est la voix de l'humanité, qui a passé les mers, franchi les espaces, pour se réfugier làhaut, dans la morte Cartilage, où elle exhale ses souffrances et proclame ses espoirs dans une plainte d'agonie.

Dehors, une brise souffle du large et m'attire vers le large. Quelque chose en moi s'est démantelé. Et le mot me vient du philosophe déçu : « A quoi bon? » Pourquoi vivre quand les rayons même du soleil font un limbe au chaos? Quand la nature elle-même chante la mort comme les muses chantent l'amour?

Pourquoi?

Je regarde autour de moi; je me rappelle... Carthage en ruine, le spectre de Carthage que je foule, c'est le tombeau de la vie. Sur ce sol où persiste, en blocs de pierres, la stigmate d'une formidable civilisation, toutes les passions des hommes se sont épanouies, dé-

Tunis. — itue des Andalous.

chaînées jusqu'à la frénésie. Des gloires géantes y ont surgi, des êtres géants y ont souffert. Qu'en reste-t-il? Le vide — un pleur que symbolise ce flot mauve de la mer, que je vois rouler du couchant et qui s'émiette en larmes au pied de la montagne. Alors pourquoi ne pas jeter un deleatur sur le présent et vivre l'éternel?...

Le port de Carthage s'élargit en tache d'huile. La dorure du large s'y baigne encore. Puis, la mer se confond dans le ciel et l'immensité s'épuise en une buée violette. La nuit vient de loin, une brume de ténèbres poudroie dans l'atmosphère et les cigales ne chantent plus. Devant l'océan des airs où des masses d'ombres se joignent, j'évoque involontairement le vie des Pères Blancs, ou plutôt leur sommeil conscient avant le sommeil fatal :

Dans leur froc, leur prochain linceul.

Un songe d'azur fait qu'ils planent Dans une aire d'or où se glanent Les joies célestes d'être seul !...

Avec son esprit, seul à seul, Chacun voit le ciel diaphane Et son rêve qui ne se fane Sourit à l'appel du linceul...

Pourquoi, comme eux, n'avons-nous pas La paix, et pourquoi, pas à pas Notre âme va-t-elle, asservie,

Au gouifre béant du remord ?

Seigneur ! ils vivent dans la mort, Et nous, nous mourons de la vie!

Dans la nuit qui glace le fantôme de Cartilage, sous la pluie des astres, cette fin de sonnet m'obsède, et, en songeant qu'à cette place même Flaubert rêva de la déesse au sein de la déesse, je me dis que sa seule excuse de ne point s'y être laissé mourir est ceci : qu'il la fit revivre...

Carthage, juillet.

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