‹ Lueurs d'OrientChapitre 7 sur 17 · AMES D'AFRIQUE · texte numérisé non relu

AMES D'AFRIQUE

Dans les quelques lignes que j'ai tracées déjà de cette esquisse rapide, je me suis essayé surtout à communiquer à mes lecteurs les sensations descriptives que j'avais subies, spontanément, au hasard d'un rayon de soleil, et j'ai presque totalement négligé de (( croquer » les types de race que ce soleil couve.

Il est intéressant, cependant, de s'y arrêter, de fgiire un relai dans l'âme arabe, comme dirait, je présume, M. Maurice Barrés. — D'autant que les romanciers à la Gustave Aymard, et même de plus récemment en-

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traînés que ce Louis Noir, célèbre dans nos souvenirs de collège, ont singulièrement ornementé le caractère des indigènes africains.

Les imaginations, souvent^ même lettrées, se créent de l'Arabe une image dont les traits ont une sympathique allure de noblesse, hélas ! exclusivement légendaire. Dans nos esprits, les mœurs ancestrales et le fond psychologique même de l'Arabe ont autant de majesté que les plis souples de son burnous. II est aussi fier que beau. Je crois. Dieu me damne ! que l'expression existe : « fier comme un Arabe ! » On dit aussi, d'un joli gars, qu'il a les traits fins de l'Arabe. Et je gage qu'il en est peu, parmi ceux qui me lisent, qui puissent concevoir une « aimée » laide ou un arbi ingrat. Les imprésarios, les feuilletonnistes et les dessinateurs, qui n'ont gas vu l'Afrique, perpétuèrent cette consolante tradition. A ce point que j'ose à peine aventurer cette timide appréciation, pourtant bien im-

partialement mesurée : la grande majorité des « aimées » sont outrageusement horribles; les Mauresques sont écœurantes et les Arabes mâles, physiquement adéquats à leurs...

femmes (je parle ici, bien entendu des Arabes de l'extrême Nord de l'Afrique seuls, et non des Kabyles ou des Bédouins dont le type est demeuré très pur), constituent généralement ce qu'on appelle chez nous, assez vulgairement, je le confesse, d'avantageuses fripouilles.

Tout d'abord, je ne comprends encore très bien, en dépit de longues méditations à cet égard, l'immense mépris que l'Arabe professe pour le juif né dans les mêmes terres que lui. Confondre un juif avec un Arabe est la plus grande injure que vous puissiez faire à cet Arabe. Peut-être aussi à ce juif, mais ceci n'est pas en question. Or, il est notable que le juif d'Afrique présente presque le même aspect moral et physique que l'Arabe. Ce dernier est courageux cependant et l'autre ne l'est pas. L'un procède de Moïse, l'autre de

Mahomet. C'est je crois, tout ce qui les distingue, Mahomet ayant, si je ne me trompe, imposé à ses fidèles le petit renoncement baptismal que l'on solennise à la synagogue, et dont la dénomination technique, gênante à exprimer dans un livre, s'inscrit cependant en lettres grasses au calendrier grégorien.

La haine de ïarbi pour le descendant d'Israël provient donc vraisemblablement de ce fait que le dernier, sans être plus cupide — chose impossible — est au moins plus adroit. Et c'est là tout.

La légendaire fierté de l'Arabe ne subsiste que lorsque tout intérêt en est indépendant. Maté par une poigne, il recevra sans broncher un coup de pied quelque part; pour un douro — ce qui est bien cher, notez-le, — il recevra un second coup de pied en observant le même silence et le même flegme.

Devant la force et devant l'argent, il s'incline et présente le bas du dos. A moins que

Carthage. — Chapelle de Saint-Louis de France.

la solitude d'une plaine et le secours d'un de ses chiens kabyles ne lui permettent de se venger de l'une en se réservant tout de même l'autre... Sa philosophie est ainsi faite que l'insulte lui passe par-dessus en l'atteignant de dessous. Et il faut avouer que le caractère romanesque qu'on lui prête sombre pitoyablement dans l'essence de cette philosophie-là !

Son instinct criminel se manifeste de diverses façons. Tantôt, il est excité par le fanatisme religieux (car, on le sait, chaque tête de roumi coupée lui vaut une « indulgence plénière » de plus dans le paradis de Mahomet), tantôt par l'intérêt. Quoi qu'on en ait dit, il coupera donc le cou à un roumi parce que ce roumi est roumi. 11 le lui coupera aussi, et surtout, parce qu'il le soupçonnera d'avoir au moins vingt sous sur lui, et c'est son excuse. Par exemple, dans ce cas, il est sans scrupule et tue avec une candide ingénuité. Qu'il vous rencontre seul dans la brousse, sans prémé-

ditation, loin de tout poste français et sans témoins, il vous regardera d'un œil curieux, sans méchanceté ; il se fera rapidement à bout de nez les quelques réflexions suivantes : « Voilà un roumi dont la présence ici est sans doute ignorée. La bourse de ce roumi doit contenir quelque chose, si peu que ce soit. Ce quelque chose grossira toujours un tantinet ma bourse à moi. » Alors, si le roumi ne l'a pas aperçu, il se dissimulera à plat ventre dans la brousse, ou à croupetons derrière un lentisque et, au moment de votre passage, à sa portée, il vous assommera, puis vous tranchera le col. Admettons qu'il ne trouve que deux francs sur sa victime : il se dira que c'est peu, mais ne songera pas un seul instant à regretter d'avoir commis un crime apparemment inutile. Deux francs ! Oualla ! Pour deux francs il tuerait trois roumi s, à condition de ne rien risquer ! Et il rentrera au douar ou au village en pensant à tout autre chose.

Carthage. — Intérieur de la cathédrale.

Son rappel reconnaissant du bienfait est un mythe comme sa fierté. L'intérêt, je l'ai dit, étant le critérium de ses actes, sa gratitude ne s'exerce que lorsque son intérêt ne s'y oppose pas. Un souvenir de mon passage à la Tafna se rattache à ce principe et fait exemple. Le voici.

Le gibier n'est pas rare dans les environs de la Tafna, et j'y étais allé pour hasarder quelques-unes de ces battues vraiment passionnantes par la sauvagerie du pays et l'inattendu qui guette chacun de vos pas. Les Imaginatifs s'y complaisent, le petit grain de. tartarinade, qui germe quand même au cœur du phis désabusé de ces bipèdes, est agréablement remué. Les bois d'Afrique ont du mystère et de la menace, à défaut de lions. Il court, dans leur silence, un petit frisson qui se communique à vous et, quand la nuit tombe, vous chatouille bizarrement du talon à la nuque. Vous avez en somme Tillusion de l'embûche, sinon l'embûche, et puis vous

êtes si bien hors le monde, sur un petit point du globe si lointain des fournaises !

Deux Arabes m'accompagnaient. Comme ils ne devaient être payés de ce service qu'au retour, en lieu sûr, j'avais le droit et le devoir de me confier à eux sans arrière-pensée. De ma vie dépendait leur salaire; c'en était assez pour qu'éventuellement ils me missent dans l'ouate afin de m'éviter un courant d'air.

Le surlendemain de notre premier sommeil sous la tente , comme un de mes hommes était allé remplir les outres à une source située à quelques kilomètres de notre campement, j'entendis soudain, pendant la sieste, des cris gutturaux partir de l'orée du bois.

C'était mon second guide qui avait été surpris par un Kabyle errant dans la brousse. Le Kabyle lui avait vu des armes françaises, et, pour s'emparer de ces armes qui sont la grande convoitise de l'indigène, avait sauté

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sur lui, à l'improviste, et essayait de l'étrant;ler. Le voleur avait imaginé sans doute que sa victime était esseulée, et il ne s'attendait guère à une intervention.

Ali, mon Arabe, était terrassé, et je crois, ma parole, qu'il allait sentir le froid du couteau au moment où je parvins à saisir, par derrière, son agresseur à bras-le-corps et à le maintenir en immobilisant ses poignets. Ali dégagé, prit cinq secondes pour dénouer l'épaulière de son fusil et en garrotter le Kabyle. Ensuite, avec beaucoup de calme, il se proposa de lui casser la tête d'un coup de (( kabouze » (pistolet) . Ils sont d'une douce simplicité les Arabes !

J'aurais perdu mon latin à lui expliquer que ma morale franque s'opposait à une sanction aussi capitale. Je me bornai donc à défendre à Ali de se livrer à sa candide vengeance. Je lui ordonnai de prendre, comme satisfaction, simplement le plaisir de bàtonner le bandit et de le dépouiller en-

suite de tout ce qu'il possédait sur lui. Ali n'avait qu'à m'obéir, bon gré mal gré ; il eut vers son pistolet un leift regard rêveur et résigné, qui signifiait : « Allah ! comme tu aurais fait de gracieuse besogne! » Ensuite, pour jouir sagement au moins de la compensation qui lui était offerte, il fit siffler deux ou trois sa matraque dans l'air, et, après s'être assuré qu'il avait le poignet bien en état, se mit à caresser l'échiné du Kabyle avec une conscience et une sincérité surprenantes... Faut-il que les Kabyles aient peu le mépris des choses de ce monde, grand Dieu, pour ne pas. préférer la pendaison pure simple à semblable correction !

Celui-ci, du reste, devait avoir les reins cuirassés comme un navire d'escadre, car il eut encore la force de s'enfuir à travers la broussaille quand Ali, son office terminé, lui eut enlevé d'abord son couteau, sa matraque et sa gandourah, ensuite ses liens. Je le vis disparaître derrière les buissons, et, ma foi, il

était encore si valide que je me demandai avec ahurissement qui avait souffert le plus de la petite opération : le patient' ou la matraque d'olivier du tendre et suave Ali ?

Bref, il était clair que j'avais sauvé la vie à mon guide. Ah! le joli motif à méditations! Gomme, dans un roman d'aventures, on pourrait faire d'Ali, à la suite de cet incident, un esclave fidèle et dévoué jusqu'à la mort ! Malheureusement, j'avais le scepticisme d'un zouave couturé, et même, j'en conviens, une confiance assez médiocre dans la gratitude du bonhomme. Eh bien ! c'était là un grand tort. Ali eu l'occasion de s'acquitter et s'acquitta de sa dette envers moi, peu de jours après, dans les circonstances suivantes :

Je m'étais engagé dans un ravin et, pour parvenir à une étendue de fourrés qui m'avaient été désignés comme étant très giboyeux il

me fallait traverser une passe du ravin particulièrement mal disposée pour quiconque a quelque souci de ses aises : un étroit sentier que j'avais à suivre et qui permettait à peine le passage de deux hommes, constituait la séparation entre la montagne à pic à ma gauche et un énorme précipice à ma droite. Or, au moment où je parvenais à cette sorte de pont suspendu, et où j'y parvenais — pourquoi ne pas l'avouer ? — avec une petite appréhension taquine, j'aperçus à cent mètres me faisant face, un Arabe qui suivait le même chemin, mais en sens inverse.

Nous devions nous croiser...

J'ai assez insisté sur ce fait — et l'histoire du Kabyle en témoigne un peu — qu'il est déjà peu hygiénique de se croiser avec un Arabe dans la solitude. Il est donc assez superflu d'ajouter qu'il est plus malsain encore de le frôler, en lui passant sous le nez, au bord d'un précipice... L'Arabe a le coup de matraque foudroyant comme un coup de re-

volver, et cela ne se pare guère comme une botte de canne à la salle d'arme. Peut-être ne fus-je donc point trop pusillanime en ayant la vision à cette seconde du choc de massue qui me coucherait sur le petit sentier et de l'Arabe m'envoyant battre l'air à droite, vers le fond du précipice, après m'avoir pris mes armes...

Or, je ne pouvais rebrousser chemin, ce qui eût été avouer ma peur. Je ne pouvais non plus m'arrèter, ce qui eût, de même, témoigné de mon malaise. Craindre un Arabe et lui montrer qu'on le craint, c'est lui reconnaître le droit de vous assommer. Il fallait donc marcher.

Du reste, il marchait, lui, à ma rencontre, le pas très ferme. Et il me semblait que la matraque, dont la pomme dépassait le pli du burnous et traînait à terre, se calait dans sa main dissimulée...

0 sainte terreur ! Quand je fus à trois pas de l'homme, malgré tous mes raisonnements,

j'eus une hésitation, et je m'arrêtai. La matraque bougeait...

A cette minute même, une voix forte cria, derrière moi :

« Matrach' ! Matrach' ! Rhô ! Rhô ! (N'aie pas peur ! marché î marche !) Et comme l'angoisse donne une perception intellectuelle aiguë, je compris, tout net, que je pouvais passer sans crainte. Je frôlai l'Arabe. Non seulement il ne bougea point, mais il se gara pour me faire place. Cinq pas plus loin, je me retournai et je compris.

A cent mètres du lieu de cette petite scène, Ali se tenait à califourchon sur une branche d'arbre dressée horizontalement sur le gouffre ; dans cette position incommode, et il faut le dire net, très périlleuse, il couchait l'Arabe en joue. Étant Arabe il savait ce dont un Arabe est capable, et il avait empêché, de la façon que je viens de décrire, son coreligion-

naire de me faire ce que lui, Ali, m'eût fait à sa place...

J'avais eu là une grosse émotion.

Les grosses émotions engendrent les grands sentiments. Pendant trois jours, j'admirai cet Ali qui m'avait si largement rendu un bienfait, et je condamnai intérieurement les pessimistes qui ne voient l'Arabe qu'en mal et lui refusent même ses qualités indéniables. Eh bien ! j'avais à présent un éloquent exemple à leur opposer, à ces dénigreurs ! L'exemple de cet Ali qui, parce que je l'avais tiré d'un mauvais pas, m'avait sauvé la vie en risquant la sienne était concluant ! Sic itur ad astra.

Mais le quatrième jour, je me grattai soudain l'occiput, fort perplexe. Je venais de me faire une réflexion bien simple, si simple que je ne parvenais pas à comprendre comment, dans mes grands élans de reconnaissance admirative, elle ne m'était pas venue à l'esprit. Je venais de me dire que Sidi Ali

n'étant pas encore payé de ses services pour la raison que je vous ai exposée tout à l'heure, s'il m'avait laissé tuer, dame ! il aurait perdu sa solde...

Ce théorème me refroidit un peu. Et je convins que peut-être ils avaient raison to.ut de même, les dénigreurs, les pessimistes qui disent que l'Arabe n'est reconnaissant qu'alors que son intérêt l'y engage. Et mon admiration — ainsi vont les choses de ce monde — se transforma sagement en une décision bien arrêtée de ne jamais payer d'avance les services d'un arbi. Ce principe, j'ose l'affirmer aujourd'hui, vous ferait passer de pied ferme sur la lisière d'un précipice...

Je dois cependant à l'honneur de la Tunisie — qui fut mon premier lieu de débarquement sur la terre du soleil — de dire que l'indigène tunisien est, de beaucoup, le plus doux des Arabes. Il est, au Kabyle et à l'Algérien, ce que la couleuvre est à la vipère. Il tue très rarement. Il est le pickpocket ; l'Algérien, c'est le cambrioleur. L'un cherche à voler en évitant le crime, l'autre essaye de voler par le crime. Le premier est infiniment le plus adroit, l'autre est le plus catégorique « en affaires ». Le meurtre répugne au Tunisien, tandis que l'Algérien affile son couteau tous les jours comme nous affilons nos rasoirs. De sorte que le Tunisien est le plus

sympathique; car il est humain de considérer que, dans le royaume de la pègre, le simple coupe-bourse est un ange inofîensif à côté du (( chourineur » attitré.

... Mais s'il est des comparaisons à étabhr entre les Tunisiens et les Algériens, n'en serait-il point à faire entre les Arabes en général et les Européens ?

Par une nuit de ténèbres bleues, j'ai dormi au pied d'un chêne vert, sous un ciel criblé d'étoiles. Et, le cœur paisible, l'âme tranquille, je me suis demandé, si, à pareille heure, je serais en égale sécurité sur les boulevards extérieurs de Paris, ou sur une route d'Italie?...

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