‹ Lueurs d'OrientChapitre 8 sur 17 · FEUILLETS EPARS · texte numérisé non relu

FEUILLETS EPARS

Et voilà donc que depuis plusieurs semaines j'erre sous le soleil... que depuis plusieurs semaines j'erre dans cette Afrique lumineuse et brûlée, au petit trot caclencé. d'un cheval arabe qui m'emporte toujours plus loin, toujours plus loin; que je mange le couscous en évoquant — oh! la mélancolie digestive ! . . . — le souvenir de la cuisine française; que je bois l'eau tiède des outres en peau de bouc; que je dors où Dieu le veut et que je ne vois que des visages bronzés !... Quand un feu me darde sur la nuque et me rôtit le dos, plus d'une fois, à présent, je médite avec une

philosophie ironique, de pkis en plus amère, sur l'aspiration des rêveurs en chambre à la vie végétative. Tandis que j'avais bonne table et bon gite, moi aussi j'ai soliloqué sur la vie végétative. Après quelques jours dans la brousse, ma foi en la panacée a commencé de se perdre. Et je décide à présent qu'il faut naître Arabe pour se réjouir de l'hospitalité offerte par les douars, où la vermine s'ébat avec une sérénité de petites folles... Ainsi, trop de soleil, de couscous, d'eau tiède, de nuits à la belle étoile et de solennelles réceptions sous les basses tentes noirâtres accroupies dans la plaine, émoussent déplorablement les emballements artistiques. A me vouloir trop prouver qu'elle était restée sauvagement belle, l'Afrique a vite réussi à me faire regretter l'Europe.

Je note aujourd'hui avec une conscience maniaque ces lamentations sur mes tablettes, à la porte d'un café arabe, installé devant les ruines du palais d'un ancien bey. Et j'at-

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tends que le crépuscule violacé, d'une harmonie de tons inouïe, qui s'écrase sur les accidents du lointain, ait fait place aux voiles constellés de la nuit, pour chercher, dans l'écrin du ciel, l'orient de l'étoile du Nord... Derrière moi, dans la petite masure où l'on boit le kaoua, des Arabes sont accroupis à la turque, sur la banquette adossée au mur. Il en est un, la tête grotesquement rasée, qui pile du kiff qu'il mêlera à de l'opium dans le fourneau de sa pipe : depuis une heure il s'apphque à cette intéressante opération avec un air idiot qui ne s'est pas démenti une seconde. Un autre, qui vient de tondre son chien — un affreux roquet malpropre — s'occupe maintenant, avec le même outil, à dénuder le crâne d'un petit marmouset. De ce crâne, des... petits points noirs sautillent de temps en temps, que le tondeur saisit avec une dextérité de singe et qu'il jette respectueusement par terre, sans les tuer, car, attenter à la vie de ces petits points noirs serait,

paraît-il, comme un crime de lèse-religion. Un troisième, au fond de la cahute, tisse des fils d'or, sur un énorme métier en triangle de harpe et ne s'interrompt que pour mettre les lèvres à son kaoua ou pour aller puiser, dans un récipient de métal, une gamelle d'eau qu'il déguste lentement, par une sorte de succion béate. D'autres dorment. D'autres conversent avec mes guides qui s'inquiètent de la distance qui nous sépare encore de l'oasis de Sidi-Youseff où nous devons parvenir cette nuit.

Les plus intéressants sont incontestablement les deux petits, aux yeux larges de gazelles, que je vois devant moi. Ils comptent au plus huit ans à eux deux. Ils sont hauts comme une botte Chantilly, et, préposés à la garde de nos chevaux, ils les tiennent par le bridon avec une étonnante crànerie, une simplicité tranquille qui témoigne de cet adage : que l'Arabe naît dans la litière avec le poulain.

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Un chemin creux à la Tafna.

Ahmed sort de la masure et me tient le petit discours suivant, que je craindrais de déflorer en lui enlevant sa tournure naïve :

(( Tu vois ces ruines? Ce sont celles du palais d'un bey que les Français n'ont jamais pu faire céder. Il était toujours en guerre et ne voulait pas la paix. Alors les Français lui ont envoyé un jour un général « avec un drapeau blanc», pour lui demander de s'arranger avec eux. Il avait une très belle montre en or, qui valait « beaucoup de mille francs ». Il a tiré sa montre et il a dit au général : « Je vais la jeter parterre et, si on peut encore la faire marcher quand je la ramasserai, je ferai la paix ». Alors, il a jeté sa montre de toutes ses forces. Elle n'a plus jamais montré l'heure du soleil. Et le bey n'a pas fait la paix. Les Français l'ont poursuivi et n'ont pas pu le trouver. Il est mort par son propre couteau. »

Et je vois, dans l'œil sournois d'Ahmed, un petit éclair de joie à ce souvenir. Grattez

le guide, et l'arbi reparaît. Mais ceci est logique. Et l'histoire du bey, vraie on non, peu importe, est bien arabe. Si non é vero,.. Elle dessine, avec un net relief, un trait du caractère indigène. Si bien que j'imagine tout à coup de parachever, un peu, par des anecdotes semblables, saisies aux quatre vents, le croquis psychologique que j'ai commencé précédemment. Le procédé est meilleur et moins lassant que la formule analytique.

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