I.A PRESENTATION DE JÉSUS AU TEMPLE. (Eglise de Saronno
façado, les arcades, les salles et les chambres, y faisant maintes métamorphoses d'Ovide, et autres fables, avec belles et bonnes figures, et travaillées délicatement. » La Métamorphose de Daphné vient peut-être de là.
Mais on touche bientôt à un premier chef-d'œuvre. De cette villa Pelucca, où l'on trouvait encore en 1817 un ('levage modèle en même temps que les « excellentes peintures » de jadis, il est sorti, pour le musée de Brera, la Sainte Catherine transportée par les Anges.
C'est une légende qui fait entrevoir la raison de cette aventure singulière, et laisse comprendre comment ini pareil chef-d'œuvre se trouve au milieu de fresques, déjà charmantes il est vrai, mais encore inférieures et de second ordre pour ceux qui connaissent le vrai Luini. Contée deux fois, en termes différents, et présentée tantôt comme une intrigue à guet-apens et tantôt sous la forme plus simple d'un conte amoureux, c'est peut-être chez César Cantii que cette tradition garde le plus de charme et de clarté. L'historien d'un peintre a le droit de choisir les plus beaux récits, quand la certitude est la même.
Or donc, Bernardino Luini, jeune, et d'une beauté virile, fougueux, hasardeux, affronteur, avait commencé l'ornement de la maison Pelucca ; il était là dans une famille antique, et l'on retrouve encore un aqueduc qui appartenait aux Pelucchi dès 1180. Lorsque Bernardino, fuyant une de ces pestes si fréquentes à Milan, arrivait à la villa, les seigneurs du lieu ne pouvaient voir en lui qu'un ouvrier d'art, sans importance; comme tous les nobles de
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ce temps et de cette contrée, ils aimaient les bonnes peintures, et la première renommée de Luini les encourag^eait à l'employer; peut-être espéraient-ils, en sag^es propriétaires, payer moins un jeune homme habile, encore nomade et incertain.
Mais vnie jeune fille de la maison, Laura, née de Guidotlo Pelucclii, belle à miracle, regarda beaucoup plus l'artiste que les peintures ; Bernardino et Laura s'aimèrent, et, pour demeurer fidèle au pauvre peintre, la demoiselle refusa le (( cavalier » qu'on lui présentait ; la famille, suivant l'usage, l'enferma dans un monastère, à Lugano.
Entre temps, Luini, sans doute afin de détourner une passion qui l'effrayait par sa puissance et par les dangers évidents qu'elle faisait naître pour lui comme pour Laura, s'était résolu à quitter la Pelucca, il était revenu travailler à Milan ; il entreprenait de décorer une chapelle, en l'église de Saint-Georges-au-Palais. Le curé, méchant connaisseur, mais qui prétendait s'y connaître, fut jaloux de voir les travaux du peintre et d'étaler sa compétence ; il monta sur les échafaudages, fit l'important, se répandit en critiques; un mouvement un peu trop vif du peintre, qui s'exaspérait, une bourrade même, disait-on, fit perdre l'équilibre au bonhomme, qui chancela, perdit pied, et s'assomma sur les dalles. Alors, Luini s'enfuit de Milan, revint dans le cher asile de la villa, se remit à son œuvre et à son amour, jusqu'au scandale provoqué par la morgue des Pelucchi.
Cette légende ferait comprendre un fait profondément obscur, que toute férudition du monde ne peut expliquer.
On se demandait, à la moindrti réflexion devant les oiuvres, comment le même peintre, à la même époque, avait pu créer les jolies, mais les incomplètes et les moyennes décorations de la Pelucca, puis s'élever tout d'un coup jusqu'au chef-d'œuvre le plus pur, jusqu'au comble du sentiment et de la g^ràce, avec la Sainte Catherine transportée par les Anr/es, La tradition populaire, plus savante que les savants, illumine l'obscurité : si l'on en croit ce conte du pays, les premières fresques s'attribueraient naturellement au premier séjour de Luini dans la maison. Puis, au retour de son escapade à Milan, plus maître de sa main, mieux en possession d'une peinture tour à tour séduisante ou pénétrante, suivant les préférences de sa fantaisie désormais libre et souveraine, le peintre aurait composé cette image de la sainte emportée à travers le ciel.
Est-il permis de croire qu'une inspiration d'amour l'est venue créer plus parfaite? Cette jeune vierge enlevée par les Anges, n'est-elle pas Laura Pelucchi, nonne au monastère de Sainte-Marie-des-Anges, celle que l'artiste perdait, celle qu'il voulut retrouver, bien des années plus tard, aux portes du couvent, sur le triste lac de Lugano ?
Cette fresque, de forme oblongue, montre, dans le bas, un sarcophage antique, sur lequel deux sirènes chevauchées par deux enfants soutiennent un médaillon où se lisent ces quatre lettres : C. Y. S. X., c'est-à-dire: « Catarina Yirgo, Sponsa Xristi », « Catherine Vierge, épouse du Christ ». Allusion à la Légende Dorée, à ces paroles que la sainte répondit pour repousser Maxence : « Je me suis
donné le Christ pour époux; il est ma gloire, mon amour, Tobjet de mes affections; ni caresses ni tourments ne pourront me faire renoncer à lui. »
(( Lorsqu'elle fut morte, dit encore la Légende, les anges prirent son corps et l'apportèrent au mont Sinaï, à plus de vingt journées de marche, et ils l'ensevelirent honorablement. »
Le léger fardeau de ce corps qu'ils vont déposer au sépulcre, trois anges le soutiennent au-dessus de la pierre ouverte ; leurs mains délicates dessinent, en touchant le long vêtement qui voile la petite sainte, des plis charmants, et cette forme immobile de l'être k demi divin, au milieu du frisson vivant que font les ailes des créatures surnaturelles, parmi les élans du vol, entre leurs bras ployés à peine sous une charge presque insensible, cette paix du visage clos dans la main du plus rapide et du plus beau des anges, c'est vraiment comme une vision céleste.
On peut glaner encore et mettre ensemble quelques dates, prises sur les ouvrages mêmes : dans l'ancienne abbaye cistercienne de Chiaravalle (Glairvaux), près de Rogoredo, Luini peint, en 1512, sur l'escalier qui mène au cloître, une Madone à fresque, et son salaire est de 35livres 16 sous; en 1515, Luini compose, sur la demande « d'honorable Antoine Busio », un petit tableau d'autel, « afin d'orner l'autel de l'Oratoire de Saint-Jacques ; sur lequel tableau seraient représentés la Vierge avec l'Enfant, saint Jacques et saint Philippe , deux femmes en prière et un homme en prière (probablement le donateur lui-même) ».
En 1515, toujours, « la Compagnie du Saint-Sacrement, les apprentis qui la composaient, et notamment un certain Lucas Terzago, convenaient, suivant acte passé par devant le notaire Barthélémy Sormanno, de Milan, et obtenaient queLuini peindrait, pour eux, lacliapelle leur appartenant, dans l'ég-lise de Saint-Georges, moyennant un prix de 371 livres impériales ».
Cette décoration subsiste, dans la troisième chapelle, à droite, de l'église Saint-Georges-au-Palais.
La date de 1516 est donnée encore par un document pittoresque. Le 25 mars 1516, par devant le notaire Asolani, de Milan, il fut stipulé que Lui ni recevrait cent soixante écus pour un tableau d'autel, destiné à l'église de Legnano. C'est le plus grand ouvrage à l'huile, et l'une des plus vastes compositions de l'œuvre.
L'année 1521 montre une œuvre importante. Il faut remarquer ce millésime d'autant plus qu'il apparaît dans une suite de décorations très précieuses. C'est, au musée de Brera, sous le numéro 66, une signature bien claire et complète, dans une fresque où la Madone trône encore avec l'Enfant divin ; à ses côtés, saint Antoine abbé, sainte Barbe ; à ses pieds, un angelot jouant du luth, et qui couvre de sa jambe droite, allongée comme point d'appui, la lettre D dans l'inscription suivante :
B : NAR(D)INVS LOYINV P. MDXXI.
Cet ouvrage témoig^ne crime maîtrise absolue ; tout ce que Bernanlino Luini possédera jamais de grâce et d'harmonie est dans cette Madone, et surtout dans la Sainte Barbe. Cette parfaite image appartient à une série, très riche, d'œuvres qui décoraient l'église Sainte-Marie-à- Brera, et surtout l'église Sainte-Marie-de-la-Paix, dans les faubourgs. Pour ces temples à demi rustiques, Luini s'était prodigué. Les scènes de prédilection, F histoire de la Vierge Marie, voilà ce qu'il avait peint. Le musée de Brera n a pas recueilli moins de onze morceaux importants, qui proviennent tous de la seule éghse Sainte-Marie-de-la-Paix; et, parmi ceux que livrait l'autre église, Sainte-Marie-à- Brera, où Foppa précéda jadis Luini, deux fragments au moins, le Père Éternel (n° 67) et la Madone avec Saint Aiitoine et Sainte Barhe.^owi d'une valeur capitale.
Luini tout entier, avec sa magie souveraine, apparaît dans les épisodes du Mariage de la Vierge; moins solennel que dans les fresques de Saronno, sans nul déploiement de pompes théâtrales, il touche de petites scènes intimes, prises dans la vie ordinaire, et pénétrées d'une émotion délicate : une ferveur charmante émane du visage et des attitudes qu'il donne aux époux, dans le Saint Joseph choisi comme époux de Marie (n° 302) ; le naturel le plus franc n'est jamais sacrifié à l'effet; ce curé, que l'on voit à droite, en amict et en aube, c'est un prêtre du cru; ce type se conserve encore en Lombardie, aussi bien que le caractère des visages féminins que Luini préfère.
Lliclié Alinari.