‹ LuiniChapitre 3 sur 10 · L ADORATION DES MAGES · texte numérisé non relu

L ADORATION DES MAGES

(Eglise de Saronno.)

Dans la Vierge Marie et saint Joseph revenant du mariage^ toute convention est rompue, c'est la vérité môme et la poésie vivante. Deux amants, deux époux, vraiment enveloppés d'amour et de joie, passent au milieu de la campagne. Ce ne sont plus les figurants, les mannequins chers à l'Ecole. Ils s'aiment, et ils se le disent par des regards divins de caresse, de confiance ; ils se tiennent les mains : la Vierge a posé ses doigts magnifiques dans l'étreinte nerveuse de son époux ; la belle main blanche, l'attache souple et moelleuse de son col, et, sous l'aile des cheveux blonds, la chair dorée des joues, s'encadrent dans des draperies délicates ; la volupté de l'amour noble rayonne partout dans cette œuvre. . '

Deux jongleurs, d'une fantaisie élégante, faisaient partie du cortège qui accompagnait les époux, la Vierge et Joseph. Ils plaisent et reposent, avec leurs sveltes pourpoints et la malice bohémienne de leurs têtes ébouriffées; car ils sont encore plus près, plus réels que tant de saints personnages. Mais il faut comprendre que sans les monastères et les églises, en dehors des scènes pieuses, il resterait bien peu de traces, et que les fragments mêmes auraient disparu. Puis, les scènes de sainteté prennent à chaque pas, sous la main de Luini, plus de saveur et de vérité.* Le couvent des Chartreux, à Saint-Michel-près-l'Enceinte, possédait cette Vierge Marie, avec l'Enfant Jésus tourné vers un agneau que lui amène saint Jean-Baptiste. Les enfants, un peu maniérés et précieux, comme toujours, ne sont que des figures accessoires ; ils laissent donc aux

M LUIxNI.

regards toute liberté pour contempler la Yierg^e et s'éjouir au paysage qui forme le fond du tableau. La Vierge abaisse ses longs yeux vers les deux enfants ; Luini composait ses Madones- de deux manières différentes : ou bien la Vierge Marie est une jeune femme candide, parfois même une paysanne étonnée ; et alors, comme étrangère à la créature sacrée dont elle a le dépôt, elle tient l'Enfant Jésus entre ses mains, avec un geste calme, ainsi qu'un être indifférent, dont rien ne la rapproclie, et cette attitude enlève tout caractère humain, charnel; c'est vraiment une Vierge, divine et intacte. Il y a l'autre manière de la peindre, elle est plus touchante, plus tendre : c'est la jeune épouse aux chairs fleuries, aux traits voilés de langueur, au sourire d'amour et de songe. Aucune de ces deux images, entre lesquelles penchent toutes les Madones de Luini, n'est ni pieuse ni naturelle dans le sens des Evangiles.

Dans la présente fresque, au contraire, et par une inspiration très exceptionnelle et que montrera seule, une fois encore et avec une force beaucoup plus grande, la vaste fresque de Lugano, cette Madone est la Vierge-Mère, la Vierge que Jésus devait confier à Jean le Bien-Aimé ; le geste qui retient l'Enfant sur ses genoux est un geste humain, et déjà, sur les traits de Marie, parmi les longs voiles de la matrone, s'aperçoivent les premiers sillons de la fatigue et de la vie. D'ordinaire, toutes les Vierges de Bernardino Luini sont des jeunes femmes à leur première aube; elles ont la chair riche et pleine, la pulpe, la rondeur du galbe

Clictié Almari.

LA VIERGE ET l'eNFANT JÉSUS.

vDcluil de la fiesque précédente.)

vl (les lig-nes, ce que l'Italien appelle « carnosità, ton- (lezza », beauté sensuelle et païenne, où l'enivrement est proche; elles sont jeunes, elles semblent n'avoir jamais été effleurées par ce qui flt'trit et décharné. La raison, c(^ sera peut-être Vasari qui la donnera, suivant l'esprit traditionnel de la Renaissance : « Et, dit-il, lorsqu'on voit certains, ineptes ou non, dire que cet artiste a fait Notre- Dame trop jeune, c'est qu'ils ne s'avisent point, ceux-là, ni ne savent, que les personnes vierg-es et non contaminées se maintiennent et conservent l'apparence de leur visage longtemps, sans aucune flétrissure. »

Un paysage de campagnes, de larges campagnes lombardes, riches en rizières, en buissons mouillés, en lierbages, mélancoliques et fiévreuses, donne à ce tableau la douceur ensorcelante des marécages et du rêve : une prairie, dans le lointain, des buissons, un boqueteau de ces arbres légers qui viennent au miheu des plaines liumides, une petite ferme devant laquelle vont paissant quelques animaux domestiques ; partout, à travers le pavs où l'on va cherchant les reliques de Bernardino Luini, les yeux se caressent et flottent sur des paysages semblables. Il n'est pas jusqu'à ces Chartreux, tout petits, là-bas, qui s'en vont vers la ferme, leur capuchon rabattu, oui, jusqu'à ces moines qui ne soient dans le caractère d'une contrée où les villages ajoutent souvent à leur nom celui de Certosino,Gertosina, les Chartreux, la Chartreuse ; abeilles essaimées de la ruche énorme qui montre ses cellules désormais vides, non loin de Pavie, dans un parc entouré d'eaux mortes.

Durant l'année 1522, Bcrnardino Luini terminait, pour un oratoire de la Sainte-Couronne, présentement enclavé dans la Bibliothèque Ambrosienne, un Couronnement iV Epines. Le contrat passé pour cet ouvrage subsiste encore, il mentionne le temps que le peintre employa, il nous instruit sur la manière dont il procédait : « Messer Bernardin de Luvino, peintre, est convenu de peindre le Christ, ensemble les douze membres de la Confrérie, dans l'Oratoire; et il commença de travailler le 12 octobre (1521) et l'œuvre fut achevée le Tl'' jour de mars 1522. Il est vrai de dire qu'il travailla lui-même seulement durant trente-huit séances, et un jeune homme à ses gages fit onze séances; et, outre lesdites onze séances, le susdit jeune homme lui tenait la masse molle (l'enduit frais) selon que besoin était, et il avait aussi constamment un garçon pour le servir. Il lui fut donné pour sa peine, compris toutes les couleurs, 115 livres, 9 sous. »

Cette fresque, en dépit de l'obscurité, quelques traces qu'y aient laissées des soins maladroits, reste encore une œuvre forte, et les deux groupes des confrères de la Sainte- Épine ont Faccent vigoureux des meilleurs portraits peints par Luini. C'est d'ailleurs une exception, dans l'œuvre de Luini, qu'un portrait; je ne sache pas qu'il en ait fait un seul à part, en dehors d'une scène religieuse, et autrement que pour figurer les donataires. Ceux qui sont ici, comme ceux du Monastère Majeur, prouvent la pénétration d'un g-énie riche en fantaisie, et l'art d'une observation aussi parfaite que l'imagination était vive. Ils prouvent

Cliché Alinari.

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