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UN PAGE

(Détail de la fresque précédente )

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fait ne fut produit par cet artiste ; néanmoins, loute la gloire de ce tableau ne revient pas àLuini, mais il la partage avec un autre souverain artiste : c'est Léonard. Celui-ci même ayant très exquisement dessiné l'œuvre, Luini lui apporta ensuite ce qu'il pouvait donner de plus beau et de plus excellent, à savoir une certaine suavité, et des émotions et expressions tendres et pieuses. C'est ainsi, en effet, que ces illustres artistes se prêtaient mutuellement leur g-énie, Luini reconnaissant le grand dessin de Léonard, et, en retour, Léonard comblant de gloire son disciple en lui confiant l'achèvement de l'œuvre. » Le mot de disciple rend mal le mot latin de sectatorem^ sectateur ne le traduit pas non plus; il y a là comme l'idée d'un compagnonnage volontaire, un enthousiasme de maître pour un autre maître, sans rien de l'écolatrie.

« Et cette mansuétude dans les mœurs, reprend le cardinal, existe communément parmi les souverains génies, et de pareils exemples chez les anciens artistes sont rapportés aussi par Pline. Connaissant, en elfet, l'immensité du champ des arts et les courtes limites de l'esprit humain, et combien étroitement bornée est la puissance d'un chacun et son excellence, l'un et l'autre se prêtaient secours avec politesse et allég^resse. Le principal rayon de ce tableau, c'est FEnfant-Jésus, et c'est son visage, et l'admirable souplesse qu'il y a, principalement dans le corps de l'Enfant divin ; et la tendre mollesse de son ventre excite les louanges des artistes. Et il existe un modèle que Léonard fit en moulant l'arg-ile, afin qu'en répandant l'ex-

celJence de son ouvrage, il attestât ses travaux. » Ceux qui ont écrit la vie de Léonard disent, en effet, qu' (K il étudiait beaucoup le dessin d'après la nature, et quelquefois s'attachait à faire des modèles de figures en terre ; et il leur mettait des fragments d'étoffes souples enduits de terre, et ensuite, avec patience, il se mettait à les dessiner sur des toiles extrêmement minces en linon ou bien en lin préparé, et les travaillait en noir et blanc avec la pointe du pinceau, que c'était un miracle. »

Le cardinal Borromée trouve une ardeur poétique pour louer les visages saints, tels que Luini les sait peindre : « La beauté de la Vierge Mère, dit-il. est d'autant plus admirable que ce beau visag^e, ce visage vénérable exclut toute lasciveté, si bien que vous pouvez admirer avec quel art le peintre a séparé, de son pinceau, deux choses que la nature a presque toujours réunies, et les a repoussées très loin l'une de l'autre. La vieille femme Elisabeth montre la force d'une verte vieillesse, et l'Enfant Jean regarde le Sauveur avec une admirable suavité. Ces éloges, qui semblent dictés par une admiration emphatique, nous souhaiterions grandement les pouvoir appliquer aussi bien au reste de notre Musée, mais il nous faut baisser le ton, car ce qui reste n'a pas une valeur égale. » Et il passe à un Titien.

Avant de fermer le Musœum du cardinal Frédéric Borromée, dans cette salle même de sa Bibliothèque Ambrosienne, « qu'il conçut, dit Manzoni, avec une si hardie magnificence et qu'il érigeait à si grands frais »,

nous lirons encore ceci : « Cet autre tableau, une Madehùno^ fut fait par Luini le Vieux, mais on y reconnaît la nnain de Léonard, à qui peut-être Luini prit le dessin et la composition; et les habiles estiment qu'il serait malaisé de trouver dans l'art tout (Mitier rien de plus beau, suivant la mesure oii l'art se peut épuiser en une seule tète. 11 y a tant de vie et tant d'esprit dans cette tète, que Xà. Madeleine de Titien, placée à côté de celle-ci, paraît une chose exsangue, non une femme, mais l'ombre d'une femme. » Sur la marge, les mots (( Magdalena Luini » sont écrits en latin, et ceux-ci en italien : « Transportée et restée à Paris, l'an 1796 ».

Ainsi, voilà comment Léonard de Vinci, du moins pour les tableaux de chevalet, pouvait marquer son influence sur Bernardino Luini. Toutes les pages entassées par l'École officielle pour rejeter les artistes lombards dans la grande ombre du Vinci, ne prévaudront point contre un texte authentique, ancien et formel. La vérité, du reste, est plus belle que la légende : Léonard de Vinci passant les pinceaux à Bernardino Luini, et Luini jugé digne de mettre la couleur où Léonard mit le dessin, est-il plus magnifique hommage du génie envers le génie ?

Outre cette grande fresque de l'Oratoire, minée par le salpêtre des murs moites et par les repeints criminels, l'opulente collection de la Bibliothèque Ambrosienne possède, encore, de Bernardino Luini, un Enfant avec l'Agneau, d'un modelé délicieux; des dessins, une grisaille de Tobie et l'Ange, bonne esquisse pour un tableau qui fut médiocre.

Enfin, la Bibliothèque Ambrosienne a des dessins que l'on rapproche d'un autre dessin, à Brera, pour voir le type de la Vierge particulier à Luini, plein de révérence 6t de pudeur; sous des influences nouvelles, ce type pourra s'amollir un peu, mais l'artiste le g-ardera toujours par prédilection.

Devant les anges que Luini avait peints en écoinçons pour la chapelle de Saint-Joseph à l'église de Sainte- Marie-de-la-Paix, on a pressenti déjà quel art profond Bernardino Luini savait déployer lorsqu'il devait se plier aux lois précises de l'architecture. C'est maintenant, à travers les sanctuaires de la Lombardie, que ce don merveilleux du peintre apparaîtra.

Deux églises, où toutes ses œuvres sont presque intactes, dans leur lumière et leur fraîcheur, montrent la puissance et le charme de sa peinture conservée aux endroits mêmes oii il l'a posée.

La première, par l'ordre des dates, c'est l'église de la Madone, à Saronno.

Cet édifice contient la vaste suite des fresques oii Bernardino Luini prodigua son génie, et se montra peut-être supérieur çà et là, mais en tout cas au moins égal à ses inspirations les plus hautes.

Dès le premier coup d'œil, on découvre que les inévitables lézardes dans ces vieilles fresques ne sont pas

l'unique dommage : certains bleus sont d'une énergie surprenante, ils blessent le regard; et puis, on cherche vainement cette magie légère de la fresque, ce pollen de l'œuvre, que donnent les retouches « al secco » ; ces tons^ ces détails qui achevaient l'œuvre, le peintre les posait lorsque l'enduit trop desséché ne pouvait plus supporter lescouleurs délayées à la chaux; et l'artiste devait alors employer les « tempère », c'est-à-dire délayer ses couleurs, dans un mélange de blanc d'œuf, de vinaigre et d'eau, ou dans toute autre mixture analogue, et capable de rendre les couleurs insolubles et adhérentes. L'inconscient Vasari, se croyant frescante^ a proscrit ce procédé pour les. retouches : « Ne point retoucher au sec, dit-il, attendu que c'est la plus vile des pratiques, et qu'en outre elle abrège la durée des peintures. » Ces retouches sont cependant inappréciables chez un maître comme Bernardino Luini,. qui sait en user, sans noircir son ouvrage, avec esprit, audace et fantaisie. Or, elles sont absentes, ici, dans plusieurs fresques, plates et planes comme un stuc. C'est que, vers l'an de grâce 1842, « les quatre pendentifs (/?^/znacchi) furent lavés à l'eau de potasse par un restaurateur barbare, qui enleva toutes les dernières retouches à sec ». Il est trop évident que cet ingénieux chimiste ne s'est pas^ contenté de lessiver les pendentifs.

Pourtant, que ces fresques sont belles! Entièrement affranchi des premières mythologies,Luini s'attache désormais et sans retour au Nouveau Testament. Il a commencé par le fond de l'église, et peint d'abord, en 1525, les deux:

côtés du chœur: à droite, c'est Idi Présentation de Jésus au Temple; à gauche, VAdoi^atlon des Mages. C'est dans la fresque de la Présentation au Temple^ vers ce fond lumineux où passe le petit cortège de la Sainte Famille, revenant en Israël, que se découvre, sur un pilier, le morceau de parchemin hlanc que Luini voulut y clouer, avec l'inscription : BERNARDINYS LOYINVS MDXXV. La scène de la Présentation^ dans une architecture lumineuse, offre une harmonie si parfaite, un équilibre si miraculeux dans les figures et les groupes, que l'on commence par trouver naturel cet enchantement d'un spectacle conçu d'après les lois souveraines de l'art; comme toutes les œuvres complètes, il est ainsi, et il donne cette joie sans pareille à l'esprit, de sentir combien il était nécessaire qu'il fût ainsi* Devant cette peinture, comme en écoutant certaines musiques, on a l'impression du beau dans sa splendide vérité. Sur le ciel du fond, avec un palmier, un bouquet d'arbres et des montagnes, Bernardino. Luini profde ingénument le chevet de l'église avec le campanile du pays.

\1 Adoration des Mages est encadrée de figures décoratives aux draperies exquises; et, dans le haut, un petit chœur de cinq angelots qui chantent l'hosanna rayonne, aussi gracieux que la cantoria de Luca délia Robbia fut robuste et superbe ; les voix des anges luinesques peuvent répondre à celles des adolescents florentins, sculptés dans leur fruste vigueur.. Et, dans la scène même de la crèche, parmi ces douzaines de personnages qui semblent chacun le plus mâle ou le plus gracieux portrait, le spectateur ne

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saurait perdre un seul instant de vue, tant la composition est forte au milieu de cette verve, la figure de la Madone aux souples voiles. 11 n'est pas jusqu'aux animaux que la candeur de Luini n'ait su peindre sans hésiter dans les conventions ; c'est l'àne et le bœuf de la route, de môme que c'est le sentier de la colline et la grang-e du faubourg ; seuls, les chameaux et les girafes sont assez fabuleux ; sans doute, les bateleurs et les bohémiens se risquaient rarement avec ces bêtes étranges, dans l'humide et guerrière Lombardie. Les Vénitiens connaissaient mieux ces (( bêtes de tapisserie », mais Luini n'avait jamais vu que les lacs, les plaines lombardes, les routes du pays natal et les rues de Milan. Ses nègres, moins rares alors que les dromadaires ou les caméléopards, sont au contraire figurés avec une science profonde.

Un document retrouvé par deux érudits contemporains dans les papiers de Galvi, F historien des artistes lombards, et qui provient de la chronique locale, prouverait que Luini revint à Saronno durant l'année 1546, et encore en 1547. Les deux grandes fresques, Jésus parmi les docteurs et le Mariage de la Vierge^ sont peut-être de ces deux derniers séjours. Plus larges, sinon plus parfaites que celles du chœur, elles ne peuvent disputer ce charme de l'inspiration suprême; mais elles sont d'une maîtrise absolue, c'est la perfection de la vie transfigurée en scènes idéales. L'expression, si diverse et si intense, de ces femmes, de ces vieillards, oii l'on veut découvrir l'image de Léonard et celle de Luini lui-même, et les saintes qu'il

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a placées devant les anges à genoux, tant de personnages divins qui semblent apparaître dans ces murailles surnaturelles, peuple révélé par les sortilèges du maître, ils sont dignes les uns et les autres de l'inscription tracée auprès d'une sibylle dans un pendentif: (( Pulcram facieml le beau visage ». Et tous, dans leur allure fière et charmante, ils méritent ce naïf éloge du graffito anonyme, griffonné par quelque main dévote.

Luini semble avoir aimé cette église avec prédilection; il y prodigue les créations d'un art qui atteint sa plus entière harmonie. Rien de ce que peut ennoblir son génie et son métier n'est dédaigné par cet artiste, qui est, comme tous les vrais maîtres, un artisan prestigieux : petits anges de mosaïque, qu'un Prud'hpn seul retrouvera dans leur élégance potelée, mais en leur donnant, avec moins de naïveté, la mièvrerie d'une autre époque ; vitraux, oii ce peintre qui trouve déjà dans la fresque une fraîcheur de tons et une fermeté plus grandes, se donne la joie de faire animer ses couleurs par la lumière elle-même, non plus reflétée sur de ternes surfaces, mais vivante dans le cristal colorié.

Il va jusqu'au fond des coupoles, il lance l'allègre souplesse des figures imaginaires dans le faîte de cette église qui est son église vraiment, il ne cherche point autre chose que la beauté du temple et la joie de l'embellir : dans un réduit, auprès de l'autel, simple annexe oii l'on s'égare peu, il dissimule une Sainte Apollonie, une Sainte Catherine^ deux anges offrant l'encens et les burettes, et toutes ces figures sont parmi ses miracles.

Cliché Alinari.

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