‹ LuiniChapitre 8 sur 10 · A^GE PRÉSENTAIT LES BURETTES · texte numérisé non relu

A^GE PRÉSENTAIT LES BURETTES

(Église de Saronno.)

sur la vie (h'Borriardino Luini; celle date, 1530, est tracée dans la chapelle (|ue François Besozzi voulut consacrer, au Monastènî Majeur, sur la droite du grand autel; Luini l'inscrivit à la voussure de la voiite, où il avait peint Dieu le Père entouré d'anges, après avoir composé dans le nie nie oratoire le Christ à la colonne et Sainte Catherine décapitée. C'est, ce Besozzi, un avocat milanais, qui de son vivant a voulu faire décorer cette partie du temple, « vivENS POSViT », dit l'inscription ; il y devait reposer ensuite; la peinture est datée du 11 août 1530. L'avocat, déjà vieux, est il genoux à gauche du Christ, dans la fresque centrale, et sainte Catherine l'assiste. Besozzi mourut en novemhre 1539. La fresque fut composée durant la période même où nous verrons naître et s'achever la grand(î composition de Lugano. Ceci permet donc de placer sans hésitation les travaux du Monastère Majeur entre 1525, au plus tard, et 1530. On a cette preuve de plus que Luini ne connut jamais la monotonie ni la fatigue. Et ce serait encore en cette année 1530 qu'il aurait exécuté la charmante décoration pour laniaisôn délia Tela, qui a donné au musée du Castello quatorze portraits des Sforza.

Comme à Saronno, l'église entière regorge, ici, de figures accessoires qui sont de lui, ou qui lui sont attrihuées. Son fils aîné, Aurelio, et son troisième fils, Pietro, travaillèrent aussi dans ce même lieu. Car Bernardino Luini avait trois fils : quand Lomazzo lui dédiait un sonnet, imprimé dans ses Grotteschi^ ce ne pouvait être avant 1556 ou 1558 ; car Lomazzo fit cette pièce de vers après avoir

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quitté son maître Délia Gerva, c'est-à-dire au moins vers dix-huit ou vingt ans ; et Lomazzo naquit-en l'année 1538. Bernardino Luini, s'il vivait encore pour recevoir la dédicace, ce qui est peu vraisemblable, devait être extrêmement âgé; ses fils étaient des hommes, et ils lui succédaient dans le métier, sinon dans la gloire; le plat Lomazzo disait :

Vers ce but s'élance Chacun de vos trois fils, entre lesquels Evangelista et Pietro sont égaux

Dans l'art de peindre: mais plus grande est ta valeur, A toi, Aurelio, dont lànie aspire plus haut, Ainsi que par tes œuvres, on le voit et l'admire.

Outre que sur la douce lyre.

Tu chantes doucement tes pensers et tes dessins, Les dépeignant en vers ornés et dignes. Et, afin que chacun vous reconnaisse.

(Je dirai que) vous êtes tous les trois de poil blond et charmant, Ainsi que fut l'image de votre père.

Dans ce même sonnet, le long sonnet italien à redoublements, Lomazzo disait encore à Bernardino Luini, après avoir célébré la beauté de ses « lumières luisantes », et les <( expressions divines qu'il donnait aux célestes faces » :

Et votre renommée s'élève Encore plus haut, par l'art de montrer En vers ce qui vous traverse l'esprit.

Ainsi Bernardino Luini fut poète, lui aussi, dans ce temps où c'était la mode parmi les peintres; on a dit partout que (( Luini ne sut jamais que la peinture... tout comme Pérugin, les Bellini, Cima, Garpaccio ». Les rapports entre ces peintres sont lointains ; avec Luini, plus

values encore. El vraiincnl, la poésie e\pli(jiie bien, chez Bernardino Luini, cette suavité profonde du génie, cet art plus subtil, la composition plus diverse et plus raffinée de ses œuvres peintes, et le caractère si noble et si voluptueux de ses figures. On devrait croire à ce que disent les cont(;niporains : (|uel que soit notre esprit, et malgré toute la science et toute la critique, ils ont sur nous un avantage: ils ont vu, ils ont pu savoir, et ils parlent de ce qu'ils connaissaient, pour des gens qui pouvaient eux-mêmes se souvenir comme eux.

Si l'on veut juger la distance qui existait entre le génie de Bernardino et la piètre dextérité de ses fils, ce serait assez de regarder, au Monastère Majeur même, Jésus montré au Peuple^ que signait celui des trois fils auquel Lomazzo trouve le plus de talent, Aurelio ; ou simplement, on prendrait l'un de ces putti^ de ces bambins, de ces angelots, d'une ingénuité si divine, riants, douillets, souples, tels que Bernardino Luini les savait peindre, avec leurs cierges à la main, dans des draperies transparentes, et les agenouillait dans leurs belles petites robes ; et puis, on regarderait, un peu plus loin, ce petit ange qui soulève une draperie : celui-là, déhanché, lissé, l'air vieillot, peint en trompe-l'œil, c'est un pittto d'Aurelio.

La lin de la vraie Renaissance approchait, môme en Lombardie. Aurelio n'avait gardé que l'habileté manuelle, la rapidité de son père, « prestissimo », dit Lomazzo, et aussi la passion de Bernardino pour Léonard de Vinci, car il possédait un petit livre oi^i se voyaient une cinquantaine

de 'caricaiures, et plusieurs dessins au crayon roujj;e, qui venaient du maître florentin.

À Sainte-Marie-du-Garniel, de Milan, dans une chapelle à g-auche du maître-autel, une Vierge avec les Saints mérite d'être étudiée, parce qu'elle montre Luini dans la descendance du Berg"ognone. Le premier des personnag^es qui figure à gauche et pose un pied sur la marche du trône, ce page revêtu d'un manteau qui fait des plis charmants, c'est à peu près le Saint Protais du vieil Ambroise de Fossano. Le ciel sait pourquoi des auteurs font intervenir, à propos du même Ambroise Bergog"none, le Pérugin, dans cette autre église milanaise de Saint-Simplicien, qui montre une si ravissante frise de putti^ largement brossés par Luini dans sa manière décorative, pimpante et preste.

A Milan, le musée Poldi-Pezzoli et la galerie de la maison Borromée contiennent les meilleurs Luini parmi ceux qui sont peints à l'huile. C'est d'abord, à ce précieux musée Poldi, dans la lumière des jardins et des cortili^ le Mariage de sainte Catherine. La tête de la sainte est d'une chaste majesté, celle de la Vierge d'une candeur voluptueuse, et ce mysticisme des sens, Bernardino Luini ne l'a jamais poussé plus loin ; malgré les soins officieux qui ont passé sur la Vierge et sur l'Enfant Jésus, la beauté de l'œuvre est relativement intacte; des étofî'es voyantes sembleraient montrer — dans ce musée où les Carpaccio sont fameux — quelque influence des Vénitiens sur Luini, si déjà les Foppa, les Bergognone n'avaient laissé voir, ici comme à Brera, des tapis orientaux très chargés en couleur, des

Cli( I é Brojji.

MARTYRE DE SAINTE CATHERINE (la COMTESSE DE CELLANT). (Monastère Majeur à Milan.)

tenlures aux tons intenses. Dans ce Mdi'utyc nu/sllfjiir de mainte Catherine^ auprès de la main que la sainte donne à l'Enfant Jésus pour recevoir l'anneau, un paysage doux <>t riant, pris sans doute aux rives de FAdda, s'encadre par une fenêtre ouverte.

La bibliothèque Arnbrosienne conserve la préparation en g^risaille de Tob le conduit par l'anc/e ; le musée Poldi- Pezzoli possède le tableau. Mais les peintres en panneaux de carrosses qui ont repassé le Foppa (n"" 31) se sont acliarnés sur ce Luini, d'une composition noble ; cela semble refait, dans l'âpre crudité de ses verts, par un Bernardino dei Conti, plat disciple, créé pour passer à la suite de tous les maîtres, après Foppa, après Léonard, après Luini peut-être.

Quant au Saint Jérôme de Bernardino Luini, que l'on attribue à sa jeunesse, cette œuvre ne trahit la jeunesse que par un détail étrang-e dans la perspective : le saint, dont le reg-ard extatique doit se diriger vers un clirist en bois devant lequel il s'est agenouillé pour prier, regarde en réalité dans un plan tout à fait éloig^né de cette croix. D'ailleurs, sauf cette bizarrerie, le tableau marque parmi les beaux ouvrag-es de Bernardino : le modèle est superbe : c'est un de ces vieillards dont la barbe blanche devient, sous le pinceau de Luini, un miracle de virtuosité.

Les musées milanais sont du reste assez libéraux dans leurs attributions à Bernardino Luini : c'est encore une des ressemblances qu'il conserve avec Léonard de Yinci. 11 est permis de passer légèrement sur Y Hérodiade de la galerie Borromée, moins bonne que celle du Louvre, pas beaucoup

plus sûre que celle du niusëe du Belvédère à Vienne ; du moins, plus médiocre que la notre, n'a-t-elle pas pour la déshonorer la main surprenante que celle-ci laisse voir à la droite du spectateur. Mais la galerie Borromée possède trois nobles œuvres de Bernardino Luini : deux Madones^ et une Suzanne. Déjà, dans la même collection, une tète de femme, peinte à fresque, est un morceau délicieux; mais les Madones, l'une si vraiment chaste et d'un mouvement si nouveau, l'autre avec ce divin profil, ces belles joues, fermes et pures, modelées d'une pâte exquise, avec des touches si savoureuses de souplesse, sont au-dessus de tout ; la deuxième Madone penche la tête vers l'Enfant- Jésus ; ses long-ues paupières s'abaissent dans un mouvement familier à Luini ; personne n'a peint comme lui ces corolles d'un beau regard. Dans cette œuvre, la Vierge est plus vivante que d'ordinaire : oserai-je dire qu'elle apparaît plus femme, et plus sensuelle ? Une perfection délicate et malaisée est atteinte. On croirait que le souvenir de Blanche- Marie de Cellant est revenu sous les pinceaux. Mais, celui de Laura Pelucchi, n'était-ce point assez, et mieux ?

Ne quittons pas le Milanais, sans chercher, parmi les trésors entassés à la Chartreuse de Pavie, des vestiges laissés par Bernardino Luini, et une de ses fresques bien conservée ; les vestiges, c'est ce qui subsiste d'un Saint Sébastien et d'un Saint Christophe^ aux parois du vestibule par où l'on entre dans la grande cour; même si ces deux personnages ont été peints par Luini, l'endroit où se devinent leurs traces, presque en plein air.

sous un portail qui baig-iie dans les fossos marécageux d'une plaine lombarde, et qui donnait passage h tout ce qui entrait au monastère, mille causes de ruine explicjuent assez qu'ils soient dég-radés. Il faut dire que la place même de ces fresques serait une preuve de leur authenticité. Luini se plaisait k peindre dans la lumière adoucie que ménag-e le demi-plein-air des arcades et des vestibules. Outre la Crèche de Saronno, peinte sous le cloître, et la Vierge de Lugano, qui était dans une lunette à jour, audessus d'un passage, Lomazzo mentionne et décrit longuement une Miséricorde peinte par Luini sur la porte de la façade, a l'iiôpital milanais de la Charité.

L'injure de l'air et du temps n'a point touché la Madone ■que le peintre avait composée sur la muraille d'une cellule dans le grand cloître de la Chartreuse ; on a voulu donner •cette œuvre délicate aux débuts de Luini ; elle paraît appartenir plutôt à sa pleine maturité. Le père du custode actuel, M. Giani, la transféra soigneusement dans la petite sacristie de l'église, à droite, au lieu dit le « Lavabo », et l'encadra dans une porte de marbre sculpté, du style le plus riche et de la Renaissance la plus avancée ; malgré le faux jour que répand sur elle un vitrail, d'ailleurs admirable, on reconnaît les traces d'un « potassage » qui a fait ressortir les bleus et s'évanouir les retouches. Au reste, le moine qui avait cette fresque dans sa maisonnette pouvait contempler, durant ses méditations farouches, un Luini de la belle époque, une peinture mâle et inspirée, très vivement conçue dans le sens de l'expression la plus raffinée : Madone

intéressante et spirituelle, plus recherchée et moins touchante que hien d'autres, mais d'une valeur grande, malgT(i quelque tendance à la préciosité. L'Enfant Jésus, qui tend les mains vers une touffe de lys, rappelle fort \e putto divin (jue montre cette Vierge à la tige cFancolie, passée jadisdu palais royal à Madrid dans la galerie Pourtalès.

Dans la rude Bergame, trop rarement visitée par les artistes, malgré l'àpre grandeur de ses églises et de ses. forteresses, l'Académie Carrara et la collection Morelli, rassemblées dans un même édifice, contiennent des œuvres désignées comme peintes par Bernardino Luini. Le tableau de la galerie Lochis-Carrara, une petite Crèche^ montre des têtes hors de toute proportion, la peinture en est maladroite et criarde; cependant Rio, sous l'empire de sentiments-aussi respectables qu'ils sont étrangers à la peinture, l'exalta dans un dithyrambe ; pareil enthousiasme, à propos d'une telle œuvre, est incroyable. L'autre « Luini », celui qui appartenait au « sénateur docteur » Jean Morelli, c'est une Madone avec V Enfant et saint Jean \ pauvre, étriqué^ d'une couleur clairette, ce tableau n'est guère à sa place dans cette estimable collection de travailleur, où se détachent, comme deux gloires, le Lionel d'Esté par Pisanello et le Julien de Médicis par Botticelli.

Ce ne sont pas non plus les tableaux de Bernardino Luini qui forment, malgré leur valeur, la plus précieuse beauté de la cathédrale, à Come. 11 faut aller chercher plutôt, dans ce magnifique édifice, les arts de l'architecte et du sculpteur ; c'est là que les Rodari, avec leur opulente fantaisie^

c'est là que lanl de savoureux artistes venus de Marog-gia^ de Cainpione, pleins de sève et forts de leur terroir voisin, semèrent de tous les cotes les ornements d'un style lier et éclatant; mais Bernardino Luini, dans ses vastes composilions pour cette église, se servit de la détrempe ou de rimile ; et maintenant, après tant (Tannées, la composition magnilique de ces ouvrages, où la pleine maturité du g"énie s'affirme toujours, ne suffit plus à racheter l'excessive tristesse d'une couleur anéantie ; les ci(;rg'es fument, sous c(5 dôme obscur, et l'humidité d'une nef oii le lac, tout voisin,, pénètre de temps à autre, s'est trop bien combinée, pour ruiner les tons, avec le zèle d'un certain Brisson, lequel repeig"nit le Saint Jérôme en 1851. Dans les tempère^ l'on découvre déjà la manière qui s'affirme dans les tableaux de chevalet, ces recettes par trop savantes d'une palette recherchée, les ressources exagérées d'un clair-obscur qui vient des écoles célèbres. Cela n'a plus la fleur des fresques. Une gracieuse branchette de jasmin, de houblon, signe çà et là.

Des fresques égales à celles du Milanais, ce n'est pas non plus dans le lugubre Luino, sur les rives du lac Majeur, parmi les fumées des machines, que l'on en pourra découvrir. Le critique de la peinture tessinoise, M. J.-R. Rahn, fait les plus formelles réserves sur les peintures que ce pays attribue à Bernardino Luini ; elles sont si mal conservées, ces pauvres peintures, dans l'église abandonnée, moisie, obscure, de Saint-Pierre-au-Gimetière, près Luino, que la discussion tombe devant elle, faute d'éléments. A tra-

m LUINI.

vers la noirceur des cyprès qui pressent J'ég^lise, une lueur crépusculaire filtre péniblement, et vient exhumer quelques apparences, un Saint Jean surtout, à peu près vraisemblables. Ces yeux, ces mains, g^ardent la touche d'un bon peintre. Mais quels sont ces clievaux difformes? Tout au plus, on trouverait ici la transition entre les maîtres anciens de cette contrée et la nouvelle école du siècle qui s'ouvrait : çà et là, de graves attitudes, une tendresse contenue dans le visage ou l'attitude, retiendraient peut-être...

Mais pourquoi s'attarder dans ce sépulcre? Lugano n estil pas a quelques lieues ?

Et Lugano, c'est pour les fresques de Luini comme un autre temple sacré, rival du Monastère Majeur. Plus encore. C'est l'apothéose même de la fresque, dans la plus vaste et la plus belle œuvre que Bernardino Luini ait laissée.

Le couvent qui donnait jadis asile à Luini subsiste toujours, c'est un grand, bizarre, exécrable hôtel allemand oii la seule consolation est qu'on y peut loger dans la cellule même du peintre. Ce monastère glacial est mitoyen avec Sainte-Marie-des- Anges, petite église qui est tout entière •emplie par la fresque de Luini. La cloche sonne dans le mur, comme au temps des religieux.

Cette fresque, c'est la Passion : au premier plan, avec Jésus en croix entre les deux larrons, la scène capitale du 4rame surhumain s'étale par douze mètres de largeur, sur

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Cliché Aliriari.

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