AHA ET MAGELLAN
Les explorations maritimes un moment interrompues, après la mort de dom Henri, furent reprises en 1471 et aboutirent à la reconnaissance de toute la côte de Guinée. Azambuja et Pedro de Cintra fondent Mina, le comptoir central des affaires d'Afrique. Il paraît constaté, malgré Topinion contraire d'un savant portugais (1), que les Normands avaient antérieurement abordé à cette côte et établi là un comptoir appelé par eux petit Dieppe. Mais ces expéditions, comme beaucoup d'autres que nous avons mentionnées, restèrent complètement inconnues des nations maritimes et n'eurent aucune influence sur les projets du prince Henri.
(1) M. de Santarem, dans Touvrage déjà cité. Voyez Vivien de Saint-Martin {Hist, de la Géographie) et les recherches de M. d'Azevac.
Diogo de Gam et Aveyro explorent les royaumes du Bénin et du Congo, et dans celui-ci le premier découvre le grand fleuve Zaire (1484). Il avait à son bord comme cosmographe un Allemand, Martin Behaim, disciple de Regiomantanus, qui, comme tant d'autres, était allé chercher en Portugal un emploi pour ses talents. Quelques auteurs lui attribuent une part dans rinvention de Tastrolabe, dont nous avons déjà parlé, en collaboration avec maître Rodrigue et Joseph Judeu, médecins du roi de Portugal. Ce qui Ta surtout rendu célèbre est le fameux globe terrestre de Nuremberg, qu'il construisit de retour dans sa patrie.
Mais nous arrivons à des voyages plus importants et dont les conséquences vont changer la face du monde. Ici apparaît un phénomène qui s'est produit souvent dans l'histoire de THumanité, et qui même représente assez exactement sa marche réelle, au point de vue religieux : c'est en poursuivant un but imaginaire que les hommes ont acquis la plupart de leurs résultats positifs; c'est une fable, une fable dont nous avons déjà parlé, qui a conduit à la découverte de l'Inde.
On croyait à l'existence d'un royaume chrétien en Orient, royaume dont le souverain, connu sous le nom de prestre Jean des Indes^
réunissait en lui le double caractère pontifical et royal.
Les renseignements donnés à Jean II, par les ambassadeurs du roi de Bénin, sur un monarque qui régnait à deux cent cinquante lieues de leur pays, lui fit croire que ce prince devait être ce prestre Jean. Il pensa alors à envoyer des navires qui, pour parvenir jusqu'à lui, suivraient la côte d'Afrique. Voici du reste comment Barros raconte cette histoire : « Et comme au temps du roi dom Jean, quand on parlait de l'Inde, il était toujours question d'un roi puissant qu'on appelait prestre Jean des Indes ^ qu'on disait être chrétien, il semblait au roi que par l'intermédiaire de ce souverain on pouvait avoir quelque entrée dans lesdites Indes ; car, grâce aux religieux abyssiniens qui se rendent dans cette partie de l'Espagne, et aussi grâce à quelques moines qui avaient été à Jérusalem, et à qui il avait recommandé que l'on s'informât de ce prince, il avait su que ses Etats étaient dans cette région, située au-dessus de l'Egypte, qui s'étend vers la mer du Sud. C'est pourquoi le roi, prenant au milieu de ses cosmographes la table générale de Ptolomée, où se trouve la description de l'Afrique avec les contours de la côte, tels qu'ils étaient indiqués par ses
propres explorateurs, et marquant la distance de deux cent cinquante lieues vers Test, où ceux de Bénin disaient qu'étaient situées les possessions du prince Ogané, tous les assistants trouvèrent que ce personnage devait être le prestre Jean... Or, il semblait au roi que ses navires, en poursuivant la côte le long de laquelle ils faisaient leurs découvertes, ne pouvaient manquer de rencontrer le pays où était situé le promontoire de Prase, limite de ces régions. Donc toutes ces choses ayant été Tobjet de plusieurs conférences, comme le plus grand nombre brûlait du désir de voir enfin les Indes découvertes, dom Jean se détermina aussitôt à envoyer, dans cette année i486, une couple de navires destinés à explorer la mer et deux hommes voyageant par terre; il voulait voir la fin de toutes ces choses qui donnaient tant d'espérance (1). »
Le commandement de Fexpédition maritime fut donné à Barthélémy Dias, qui avait déjà fait plusieurs découvertes le long de la côte africaine. La petite flotte mit à la voile le 2 août 1486. Dépassant les points reconnus
(i) Barros, Asia Portugueza, décade !»■«. Je me suis servi pour ce morceau de la traduction qui en a été donnée par M. Ferdinand Denis. {Le Portugal^ dans la collection de I'Univers Pittoresque).
par Diago Gam, Dias explora la côte, déposant sur chaque nouveau rivage, selon Tusage des Portugais, une borne de pierre oupad?*am aux armes du royaume (1). Assailli par des tempêtes, il doubla le cap Méridional sans ravoir aperçu et le dépassa de cent cinquante lieues, poussant jusqu'à un fleuve qu'il appela de V Infant. Les équipages, saisis alors d'une terreur soudaine, se refusèrent à aller plus loin et Dias fut obligé de revenir sur ses pas. C'est à son retour qu'il vit se dresser devant lui « le très grand et très épouvantable cap non connu des anciens (2). » En souvenir de la tourmente qu'il y avait essuyée, Dias lui donna le nom de cap des Tempêtes, mais quand le roi apprit de sa bouche les résultats de la navigation, il ne voulut pas accepter cette dénomination et l'appela cap de la Bonne" Espérance.
Mais avant le retour de Dias^ dom Jean
(1) « C'était une colonne de pierre aux armes do Portagal, surmontée d'une croix de fer, que les navigateurs érigeaient sur les points les plus saillants de la côte, au fur et à mesure de leurs découvertes ; ces colonnes, embarquées à Lisbonne et transportées sur place, constataient la prise de possession du lieu. » (Note de M. Morellet.)
(2) Castanbeda, HisU do descobrimento e conquista da India^ liv. !«'.
— Al —
avait exécuté son projet d'envoyer par terre à la découverte du royaume du prestre Jean.
Il choisit pour cette entreprise deux hommes de sa maison, Alphonse de Paiva et Pero de Covilham. Ils devaient s'informer auprès de ce souverain de la situation de Tlnde et de la route que les navires devaient suivre pour y arriver en côtoyant FAfrique.
Arrivés en Egypte, les deux émissaires se séparèrent. Covilham s'embarqua pour Kananor et visita Galicut (Kalikodu). De la côte du Malabar il se fit transporter à Sofala et à rtle de San-Lourenço (Madagascar), et se rendit ensuite à Hormuz. De retour au Caire, il apprit la mort de son compagnon et l'arrivée de deux nouveaux émissaires du roi dom Jean, chargés de lui rapporter des lettres des voyageurs.
Covilham écrivit au roi, lui rendant compte de tout ce qu'il avait appris sur « le pays des épices » et de la route que les navires portugais devaient suivre pour y arriver. Quant au célèbre prestre Jean, il ne l'avait pas encore vu, mais, d'après ses renseignements, ce souverain ne pouvait être que le roi d'Ethiopie. En conséquence, il se disposait à partir immédiatement pour ce pays.
Covilham se rendit, en effet, dans l'Abyssi-
nie, où il fut très bien accueilli, comblé même de présents, mais il lui fut défendu de sortir du royaume.
Le roi dom Jean, muni des informations contenues dans la lettre de Govilham, préparait une nouvelle expédition maritime, quand la mort le surprit (1495). Il laissait à son successeur, le fortuné Emmanuel, le soin d'achever la tâche interrompue.
Mais dans cet intervalle un fait considérable remplit l'Europe d'étonnement. Colomb, parti du port de Palos le 3 août 1492, cherchant lui aussi un chemin pour les Indes, venait de découvrir F Amérique.
L'impulsion donnée à la navigation par les Portugais, la protection accordée par leurs rois à tous les étrangers qui cherchaient, dans ce genre d'activité, l'emploi de leurs talents, faisaient du Portugal le rendez-vous et l'école de tous les marins de l'Europe. Colomb y vint de bonne heure. Il prit part aux voyages de la côte d'Afrique (1) et des îles adjacentes, et épousa une dame portugaise, qui lui ap-
(1) Extrait de la Vie de Colomb^ par son fils Ferdinand : « mais il y a plus encore : dans un autre endroit Tamiral (Colomb) dit tout exprès : que naviguant plusieurs fois de Lisbonne aux côtes de la Guinée, il a trouvé, etCv etc. » (p. 82 et 83)«
porta pour toute dot les. papiers, cartes et instruments que son père, habile navigateur, avait laissés en mourant.
C'est au milieu de ce développement maritime, dont le but final était alors d'arriver aux Indes par mer, que le génie de Colomb, mettant à profit une foule de circonstances et de renseignements, fut conduit à concevoir son immortel projet (1).
Il s'adressa d'abord au roi Jean. Celui-ci l'accueillit avec intérêt et chargea ses cosmographes attitrés d'examiner le plan du marin génois. Les savants officiels de l'époque rejetèrent sa proposition comme entachée de folie. Mais le roi, plus intelligent ou plus crédule, ne s'en tint pas à ce jugement; on raconte que, cédant aux mauvais conseils d'un courtisan, il fît partir secrètement trois navires dans la direction indiquée sur les cartes que lui avait confiées Colomb. Cet acte de mauvaise foi ne servit qu'à ternir quelque peu la mé-
(1) « Il a été prouvé récemment (a) qae c'est en Portugal, vers 1470, donc trois ans avant d'avoir reçu les conseils de Paolo Toscanelli, de Florence, que Colomb conçut Tidée de son entreprise. » (Humboldt^ Examen critique de VHist. de la Géographie du nouveau continent, t. I«', p. 12.)
(a) Navarrete, Yiagei de lot Espanoles, t. !•% p. LXXIX.
moire de ce grand roi. Les marins qu'il envoya, naviguant vers Touest, furent assaillis par des tempêtes, et leurs pilotes ne voyant devant eux que l'immensité de la mer rebroussèrent chemin en proclamant que tenter une pareille entreprise était insensé. Gomme on Ta dit, il fallait être Colomb pour pousser quand même en avant.
Dom Jean ne voulut pas croire à cette impossibilité et il essaya de renouer les négociations avec Colomb ; mais celui-ci, blessé justement d'une conduite si peu loyale, quitta furtivement le Portugal et alla demander ailleurs l'appui dont il avait besoin pour réaliser son projet. On sait le reste.
Le Portugal venait de perdre ainsi une occasion unique, une occasion qui lui revenait naturellement par ses antécédents maritimes, et, de plus, il se préparait une rivale dans la nation qui accepterait les offres du Génois.
Le succès de Colomb contribua sans doute à hâter les préparatifs de l'expédition portugaise commencés par dom Jean. Emmanuel choisit pour commander la flotte un jeune homme de vingt-huit ans (1), appelé Vasco da Gama^ dont la famille, d'après d'anciennes
(1) Selon les meilleurs calculs, il serait né en 1469.
traditions, descendait d'Alphonse III, par une branche illégitime. Son père, Estevan daGama, Tavait élevé dans la carrière des armes et de la marine, où il avait acquis des connaissances au-dessus de son âge. D'un caractère entreprenant, parfois même impétueux et violent, mais en même temps doué d'une rare persévérance et du sang-froid si nécessaire à qui vit au milieu des dangers maritimes, Vasco da Gama était l'homme qui convenait pour une telle entreprise. On prétend qu'Emmanuel ne fit en le choisissant que suivre l'indication de son prédécesseur.
La flotte se composait de quatre navires, dont l'un portait les approvisionnements et devait être brûlé dans la baie de Sam Braz.
Le commandant en chef montait le Sam Gabriel; son frère, Paolo da Gama, commandait le Sam Rafaël; le troisième navire avait pour capitaine Nicolas Coelho et s'appelait Berrio. Barthélémy Dias devait naviguer de conserve avec la flotte et l'accompagner jusqu'à Mina.
Le total des équipages n'excédait pas cent soixante hommes. Mais cédons la parole à un contemporain pour le récit des apprêts de l'expédition : « Il ne fallait pas, dit Duarte Pacheco, que, pour l'accomplissement de pareilles découvertes, les navires fussent d'un
voJmne trop considérable ou en trop grand nombre. En conséquence, le roi, notre sire, ordonna la construction de quatre petits bâtiments, dont le plus grand ne devait pas excéder cent tonneaux, parce que pour se diriger vers des terres si peu connues et même si complètement ignorées, il n'était pas nécessaire qu'ils fussent plus grands : ceci fut aussi ordonné pour qu'ils pussent entrer et sortir prestement partout... D'habiles constructeurs, secondés par d'adroits ouvriers, les exécutèrent, en y employant les bois les plus solides et des ferrements de première qualité. Chaque navire fut pourvu en triple de voiles et d'amarres de rechange ; les autres apparaux, aussi bien que les cordages, furent doublés trois ou quatre fois... Les approvisionnements en pain, vin, farine, viande, légumes, objets de pharmacie, Tartillerie, l'armurerie, etc., tout fut fourni en aussi grande quantité que les circonstances le requéraient; il y eut même profusion. Les premiers pilotes, les meilleurs marins, les plus habiles en l'art de la navigation que renfermait le pays furent envoyés avec Gama (1). »
La flotte mit à la voile le 8 juillet 1497. Les
(1) Esmeraldo, de situ orbis, cité par M. F. Denis dans son article sur Gama. {Biographie Didot.)
marins furent accompagnés jusqu'au rivage par des prêtres et des moines, portant des torches de cire à la main, auxquels se joignit la multitude « et presque tout le monde pleurait car tous croyaient qu'aucun ne reviendrait » (1). « A partir de ce jour, ajoute Barros, le rivage prit possession de ces douleurs immenses!... Ah! ce n'est pas sans raison que nous l'appelons la rive des pleurs pour ceux qui s'en vont... la terre du plaisir pour ceux qui reviennent » (2). Ce départ au milieu des larmes et des gémissements du peuple a inspiré à Gamoëns une de ses plus belles créations : le discours du vieillard qui sur le rivage fait entendre aux navigateurs les malheurs qui suivront ces voyages et ces conquêtes de l'Inde.
Après quatre mois de traversée (3), la flotte découvre une côte basse, où s'ouvrait une baie spacieuse, à deux degrés seulement de l'extré-
(1) Gastanheda {loc, cit.),
(2) {Loc, cit,)
(3) Un matelot de la flotte de Gama, que Ton croit s'appeler Alvaro Velho, nous a laissé le journal de ce mémorable voyage. Découvert il y a quelques années à Porto, ce manuscrit fut publié aussitôt et en est aujourd'hui à sa deuxième édition. M. F. Denis a traduit la première dans le tome III de la collection
mité méridionale de la côte africaine. Elle reçut le nom de Sainte-Hélène. On s'y arrêta huit jours, pour nettoyer les navires et faire du bois. Les Portugais trouvèrent en ce pays des hommes basanés, vêtus de peaux de bêtes et armés de bâtons d'olivier sauvage, auxquels ils ajustaient des cornes passées au feu. Ils reçurent d'abord très bien les Portugais, mais un certain Fernand Velloso étant descendu seul à terre faillit être la victime de sa témérité (1); on vint à son secours, et dans Téchauffourée, le commandant en chef lut blessé à une jambe.
Les bâtiments réparés, on reprit la pleine mer et deux jours après la flotte fut en vue du cap de Bonne-Espérance. Après avoir lutté quelques jours contre les vents du sud-ouest, Gama doubla enfin le cap, le 22 novembre 1497. Ce passage devait fournir à Camoëns le sujet de Tune des plus admirables conceptions
des Voyageurs anciens et modernes^ publiée par M. £. GhartoQ ; et la dernière a été traduite par M. Morellet sous le titre : Journal du voyage de Vasco da Gama (Lyon, 1864). C'est cette traduction que nous avons choisie pour résumer, d*après le récit du matelot, l'expédition de Gama.
(1) Cet incident a donné lieu à un des plus jolis épisodes des Lusiades»
qui ait jamais honoré le génie estiiétique. Il est intéressant de comparer Fidéalisation superbe du poète au récit primitif du matelot qui écrivit la relation du voyage de Gama.
Le 25 du même mois les navires entraient dans la baie de Sam Braz. Après avoir détruit le bâtiment qui transportait les approvisionnements et s'être mis en rapport avec les naturels de la côte, sur laquelle fut fixé un padram^ on reprit le voyage. Quelques jours après Gama atteignait la hauteur du Rio do Infante^ dernière terre découverte par Barthélémy Dias. Puis il continua à longer la côte, mais en luttant contre de très forts courants.
Le 25 décembre, jour de Noël, la flotte avait reconnu soixante-dix lieues de côte, depuis son passage au Gap. Mais Teau manquant à bord, on fut obligé d'atterrir. On mouilla près d'un petit fleuve qui fut nommé Rio do Cobre. Les Portugais trouvèrent à terre une grande quantité de nègres, hommes et femmes, d'une haute stature. Le pays était très peuplé, les maisons étaient en paUle et les armes des habitants consistaient en de très grands arcs, avec flèches et zagaies en fer. Ces populations firent un excellent accueil aux navigateurs et les aidèrent à transporter leur provision d'eau.
En souvenir de ces services Gama donna à cette contrée le nom de Terre des bonnes gens.
Le 15 janvier (1498), il quitta ces peuple»
hospitaliers et, après avoir suivi pendant quelque temps la côte, il prit le large et alla aborder à rerabouchure d'un fleuve. Il venait, sans s'en douter, de laisser en arrière la ville de Sofala, où il aurait pu relâcher avec avantage.
Dans cet endroit Gama reçut la visite de deux seigneurs du pays. Ils étaient si orgueilleux, dit notre matelot, qu'ils ne firent aucun cas de ce qu'on leur offrit; l'un d'eux était coiffé d'un turban, avec des liserés bordés de soie; l'autre portait une sorte de bonnet de satin vert. En compagnie de celui-ci vint un jeune homme, natif d'un autre pays éloigné, comme il le faisait entendre par signes, lequel disait qu'il avait déjà vu dans ces parages des navires aussi grands que ceux des Portugais.
Ces nouvelles réjouirent fort les navigateurs; ils donnèrent au fleuve nouvellement découvert le nom de Itïo dos bons signaes (fleuve des bons indices) (1).
Mais ici une terrible maladie vint s'abattre sur les équipages de Gama. Le scorbut apparut à bord et enleva un grand nombre de ma-
(1) C'est un bras du Zambeze, le Guilimane.
telots. « Plusieurs des nôtres, dit Alvaro Velho, y tombèrent malades : leurs pieds enflaient ainsi que leurs mains, et leurs gencives avaient crû tellement par dessus les dents, qu'ils étaient incapables de manger ».
Le 2 mars, la flotte arriva à Mozambique, où les Portugais rencontrèrent une population musulmane qui vit avec effroi arriver ces nouveaux hôtes. Les puissants marchands qui habitaient le pays devinèrent bien vite dans ces étrangers audacieux des compétiteurs dangereux et firent tout leur possible pour détruire Texpédition. Mais la prudence du chef portugais sut déjouer toutes les manœuvres. Cette circonspection de Gama fut encore plus nécessaire à Mombaça, ville du littoral où il toucha ensuite. Après avoir réussi à préserver sa flotte d'une destruction certaine, Gama continua sa route, et, à Taide des renseignements fournis par des prisonniers Maures, il se dirigea vers le port de Melinde.
Le souverain de cette ville arabe reçut les Portugais avec une cordialité qui étonne après les accueils précédents. Il vint visiter Gama à son bord et se montra plein d'admiration pour le courage de ses hommes venus de si loin, sur des mers jusqu'alors inconnues. Il apprit de Gama le but de l'expédition et lui donna
un pilote fidèle pour le conduire à la côte occidentale de Tlnde. Le nom de ce pilote mérite d'être conservé, car c'est à lui que les Portugais doivent le succès de leur navigation : il s'appelait Malemo Cana.
Enfin, le 20 mai, la flotte portugaise arriva devant Calicut, qui était le terme assigné au voyage. Gama envoya aussitôt un des déportés (1) dans la ville. « Ceux avec qui il y alla le menèrent chez deux Maures de Tunis qui savaient parler le castillan, ainsi que le génois, et le premier salut qu'il en reçut fut le suivant : Que le diable t'emporte I qui t'a amené ici ? — Puis ils lui demandèrent ce que nous étions venus chercher si loin, et il leur répondit ; Nous venons chercher des chrétiens et des épices. — Et l'un de ces Maures l'ayant accompagné (quand le déporté revint aux navires) se prit à dire dès qu'il fut à bord : Bon succès, bon succès : force rubis, force émeraudes; vous devez rendre de grandes actions de grâce à Dieu pour vous avoir conduits en un pays où
(1) Ces déportés étaient des criminels de droit commun, que les navigateurs emmenaient avec eux pour les débarquer sur les nouve^^uz rivages et établir les premiers rapports avec les naturels, ce qui était toujours dangereux. Ils recevaient en récompense la remise de leur peine.
il y a tant de richesses. — Nous fûmes si grandement ébahis que nous Técoutions parler sans y croire, ne pouvant nous persuader qu'il y eut à pareille distance du Portugal quelqu'un qui entendit notre langue » (1).
Quelques jours après, le souverain de Calicut, le Çamorim des historiens portugais (2), reçut en audience solennelle le chef portugais. Celui-ci lui remit les lettres qu'il apportait et lui fît savoir que son maître l'avait envoyé pour rechercher son alliance et son amitié.
Le Çamorim répondit qu'il était le bienvenu et renvoya son hôte à une seconde audience.
Mais les mahométans de la ville, comme ceux de la côte d'Afrique, tramaient déjà la perte des Portugais. Ils voyaient bien que ces hommes hardis, s'ils rapportaient dans leur pays la nouvelle de leur découverte, sauraient leur enlever le monopole du commerce de ces régions. Ils gagnèrent à leur cause le catwal, ou surintendant du prince, qui retint Gama prisonnier et employa tous les moyens pour tenter un coup de main contre la flotte ; mais
(i) Journal d'Alvaro Velho.
(2) Son vrai nom était Samoudri-Raiah (roi de la Côte.)
le sang-froid et la prudence du commandant en chef déjouèrent tous ces plans.
Gama réussit enfin à se faire mettre en liberté et gagna ses navires. Après avoir repoussé d'autres tentatives contre sa flotte, il mit enfin à la voile, pour aller annoncer à son roi la grande découverte.
Dans ce voyage de retour, il toucha à d'autres points de la côte africaine, visita Magadoxo et nie de Zanzibar. Mais son équipage ayant été de nouveau atteint du scorbut, Gama se vit bientôt obligé de détruire le Saint-Rafaël^ car la manœuvre de trois navires devenait impossible avec le peu de monde qui restait à bord. Le 20 mars 1499, la flotte doublait de nouveau le cap de Bonne-Espérance et continuait sa route vers les îles du cap Vert. Mais avant d'y arriver une effroyable tempête la dispersa et le bâtiment commandé par Nicolas Coelho, laissant en arrière le commandant en chef, navigua directement vers Lisbonne, où il arriva le 29 juillet.
Cependant Gama était retenu aux Açores par un triste événement. Son frère Paulo, si loyal et dont la tendresse pour Vasco s'était manifestée tant de fois, succombait à une longue maladie. Vasco remit le commandement de son navire à un pilote et, après avoir
rendu les derniers honneurs aux restes de son frère, il quitta Fîle Tercère dans une caravelle. Il arriva à Lisbonne le 29 août 1499, après un voyage qui avait duré trois ans.
Tout un peuple enthousiasmé vint acclamer le hardi navigateur. Cette admiration se répandit dans l'Europe entière et donna lieu à d'universels transports de joie. On pouvait enfin parvenir aux Indes et acquérir ses riches produits sans avoir affaire aux cupides marchands mahométans 1 Tel était le cri de délivrance qui retentissait partout I
La découverte d'une route maritime vers rinde, considérée en elle-même, fut surtout un événement industriel, qui changea complètement les rapports commerciaux de l'Occident avec l'Orient et transféra de Venise à Lisbonne le centre de ces échanges.
Jusqu'alors les denrées orientales arrivaient en Europe après un long voyage par terre ; ce qui en rehaussait le prix, non seulement à cause des frais considérables de transport, mais aussi à cause des droits élevés que les villes égyptiennes imposaient aux caravanes.
Arrivées à Alexandrie, les marchandises étaient achetées par les négociants vénitiens et génois dont les galères les transportaient en Europe.
Le voyage de Gama permit aux Portugais
d'introduire en Europe ces mêmes produits à des prix très inférieurs (1). La route maritime les délivrait des lourdes charges des marchés mahométans et diminuait les risques de perte, car il n'était pas rare de voir les caravanes qui transportaient les cargaisons de Suez au Caire pillées en chemin par des bandes de brigands arabes.
La baisse des prix augmenta considérablement la vente de ces marchandises en Europe.
Venise sentit le coup terrible qui menaçait d'anéantir sa prospérité commerciale. Elle voyait déjà Lisbonne devenir l'intermédiaire du trafic entre l'Orient et l'Europe ; mais c'est en vain que, de concert avec les mahométans, elle essayera, à plusieurs reprises, d'arracher le commerce de l'Inde aux Portugais.
En dehors de cette révolution commerciale, le voyage de Gama réagit puissamment sur la science et la politique. L'Afrique était contournée et la géographie enrichie par la connaissance des régions tropicales. L'Occident allait se trouver face à face avec ces théocraties séculaires et transporter l'agitation de ses industriels, de ses capitaines et de ses savants
(1) Voyez RobertsoD, An historical disquisition con^ ceming ancient India, S^éd. 1821, p. 158 et suivantes.
au milieu de leur calme inaltérable. C'est aux Portugais que Ton doit les premières notions positives sur les mœurs, les institutions et les langues de Textrême Orient.
Au contact de peuples si dilTérents et de croyances si diverses, on sentira de plus en plus l'insuffisance des doctrines provisoires et le besoin d'une religion nouvelle. Le monothéisme chrétien, forcé de reconnaître son impuissance en face de son rival mahométan, se reconnaîtra également impuissant devant ces théocraties vénérables, qui, dans leur immobilité, attendent encore la conciliation scientifique de l'Ordre, qu'elles ont systématisée, avec le Progrès, élaboré par l'Occident.
Quant aux conséquences politiques elles furent beaucoup plus importantes encore, mais leur exposition sera mieux placée plus loin lorsque nous retracerons, en les groupant autour du grand nom d'Albuquerque, les principaux événements de la fondation de l'empire portugais dans l'Inde.
Celui qui avait su mener à bien, par son courage et sa prudence, cette révolution célèbre dans l'histoire de l'Humanité, fut comblé par son roi de titres, d'honneurs et de richesses. Il lui accorda, pour lui et ses descendants,
le titre de Dom^ faveur exceptionnelle en Portugal, le nomma amiral des Indes, comte de Vidigueira, et lui assigna des dotations sur les revenus de TEtat, avec des privilèges spéciaux sur le commerce des Indes.
Gama retourna deux fois en Orient, en 1502 à la tête d'une flotte de vingt navires, et en 1524, comme vice-roi de Tlnde sous le successeur d'Emmanuel, dom Jean III. Dans Tintervalle il avait été oublié dans l'inaction.
Il mourut à Gochim, le 25 décembre 1524, mais sa dépouille mortelle fut transférée plus tard en Portugal et déposée dans le couvent de Vidigueira. En n50 on pouvait voir encore sur sa tombe l'inscription suivante :
Ici REPOSE LE GRAND ARGONAUTE
D. Vasco da Gama
Premier comte de Vidigueira, amiral
DES Indes Orientales
Et leur fameux explorateur.
Aujourd'hui ces restes sacrés reposent non loin de Lisbonne, dans l'église de Belem, où ils furent transportés à côté de ceux du chantre qui avait fait du grand navigateur le héros de son épopée nationale.
Quelques années avant la mort de Gama^ un autre marin portugais complétait l'œuvre de Colomb et de son illustre compatriote. Formé à Técole de llnde, il avait servi sous Albuquerque dans l'expédition contre Malaka, et de retour en Portugal il conçut Tidée d'arriver aux Indes en naviguant dans une direction opposée, vers Touest. Il s'appelait Fernando de Magalhaens, nom que les Français ont transformé en Magellan. Le roi de Portugal ne lui ayant pas accordé une charge honorifique à laquelle il croyait avoir droit, Magellan, ];)lessé dans son orgueil, quitta son pays et alla proposer son projet à Charles-Quint. Cet oubli de la vieille fidélité portugaise lui attira dans la suite, de la part de Camoëns, ce fier reproche :
Puis plus tard, ce Portugais rebelle,
Magellan f en suivant cette côte nouvelle (1), Cherchera, plus au sud, un chemin sur les eaux, Voulant ceindre la terre avec ces fiers vaisseaux (2).
Il partit de San Lucar de Barrameda le 2i septembre i519. Sa flotte se composait de
(1) Le Brésil.
(2) Lusiades, Ghanl X, traduction française de Cool.
cinq navires, avec deux-cent-cinquante hommes d'équipage. Les pilotes portugais y étaient en grand nombre quoique l'expédition fût espagnole.
En longeant la côte du Brésil, Magellan arriva à l'extrémité méridionale du continent américain et découwit le fameux détroit qui porte son nom. Nous ne suivrons pas l'itinéraire et les divers incidents de cette navigation (1) au milieu des archipels de l'Océan Pacifique. Qu'il nous suffise de dire que, malgré la mort de Magellan, tué dans un combat contre les naturels de l'île de Matan, ses pilotes continuèrent et achevèrent ce premier voyage autour du monde. Après avoir visité Tidor, la flotte doubla le cap de Bonne-Espérance et, le 6 septembre 1522, les compagnons de Magellan entraient dans la baie de San Lucar.
La grande navigation, inaugurée par l'infant dom Henri, achevait de réaliser son plus grand efTort. Après avoir réuni l'Afrique et l'Orient à l'Occident et amené la découverte
(1) La relation du voyage de Magellan fut écrite par un témoin oculaire. Voyez Pigafetta : Premier voyage autour du monde sur l'escadre de Magellan pendant les années 4519, 20, 21 et 22. Paris, an IX, in-S*» (avec cartes et fi g.).
d'un nouveau continent, les Portugais venaient de faire le tour de la planète humaine, et de préparer ainsi par l'exploration préalable de son siège matériel l'avènement universel du règne de l'Humanité.