‹ Luis de CamoensChapitre 7 sur 13 · ALBUQUERQUE · texte numérisé non relu

ALBUQUERQUE

L'aanée qui suivit celle du retour de Gama, le roi Emmanuel fit équiper une nouvelle flotte, afin d'aller reprendre les négociations avec le Çamorim et signer avec lui un traité de commerce. L Armada avait pour commandant en chef Pedro Alvarès Cabrai, gentilhomme de la maison royale.

La flotte, après avoir doublé le cap Vert, fut jetée hors de sa route par une tempête, et, emportée par les courants, elle arriva quelque temps après, le 22 avril 1500, devant une terre inconnue. Cabrai y débarqua avec ses gens et fit célébrer la messe sur un autel élevé en plein air dans un coin de cette côte nouvelle. Les indigènes, attirés par la nouveauté de la cérémonie, s'approchèrent des étrangers et imitèrent, dans leur sympathie naïve, les gestes des Portugais pendant l'office divin. A

quelques jours de là, le commandant en chef fit planter une grande croix de bois, aux armes d'Emmanuel, en signe de prise en possession de cette terre par le Portugal.

Ayant détaché de sa flotte le navire de Gaspar de Lemos, pour aller annoncer au roi cette découverte inattendue, Cabrai continua sa route vers Tlnde. La terre que le hasard venait, pour ainsi dire, de placer sur sa route et qu'il appela Sainte-Croix, devait devenir plus tard Tempire du Brésil (1). De toutes les conquêtes du Portugal, celle-ci seule était destinée à devenir une nation et à perpétuer, dans le nouveau continent, la langue et le nom portugais.

Arrivé à la côte du Malabar (2), Cabrai eut à lutter contre la haine des Mahométans de Calicut. Malgré le traité d'alliance qu'il signa avec le rajah de cette ville, les musulmans osèrent attaquer sa flotte. Cabrai chercha alors et obtint l'appui du roi de Cochim (Katschi),

(1) Voyez 8ur cette découverte la lettre adressée au roi par Pedro Yaz Caminha. Cette lettre a été publiée en français par M. Ferdinand Denis, dans ses Chroni" ques chevaleresques de l'Espagne et du Portugal»

(2) Pour toute cette partie jusqu'au gouvernement d'Albuquerque, voir Gaspar Correa, Lendas da India, tome I«'.

vassal révolté du Çamorim, ainsi que celui du souverain de Kananor. Il fonda une factorerie à Gochim, et, après avoir chargé ses navires des riches produits de ces contrées, il reprit la route du Portugal. Lorsqu'il y arriva, sa flotte, dispersée par les vents, était réduite à cinq navires.

Il n'était pas encore de retour, qu'une deuxième expédition, sous les ordres de Jean de Nova, avait découvert, en faisant route vers rinde, les îles de la Conception et de Sainte- Hélène. Les terres semblaient surgir comme par enchantement des profondeurs de la mer aux yeux ravis de ces hardis explorateurs.

En même temps, comme si l'Orient et l'Occident n'eussent pas suffi à l'infatigable ardeur de ce petit peuple, le portugais Gorte Real se dirigeait vers le Nord et arrivait à la terre qui porte aujourd'hui le nom de Canada (1), en s'avançant jusqu'au 60® degré. Un second voyage aux régions arctiques amena vraisemblablement la' perte du courageux

(1) On prétend même qae ce nom est d'origine portugaise. Quoi qu'il en soit, ceux de terra de Labrador et de àahia da Conceiçam attestent suffisamment les traces laissées par Corte-Réal. (Voir le Indice chronologico du cardinal Saraiva Lisboa, 1841.)

marin, car il ne revint pas et ne put être retrouvé, malgré les efforts de son frère Miguel qui alla à sa recherche.

Cependant le roi Emmanuel, décidé à jeter d'une manière"^ irrévocable les fondements de

la puissance portugaise dans Tlnde, rappela Yasco de Gama de sa retraite et lui confia le commandement d'une flotte nombreuse. Le grand navigateur allait cette fois dans Tlnde avec des dispositions très différentes de celles qu'il avait montrées lors de son premier voyage. Il avait pour mission de venger Cabrai et de frapper l'imagination des peuples indiens par des actes de vigueur. Si sa sévérité fut quelquefois cruelle, il sut cependant être dur et doux, selon les circonstances. Il battit complètement la flotte de Calicut et retourna en Europe, laissant Vicente Sodré à la tête de rétablissement de Cochim.

Vicente Sodré aima mieux aller à la chasse des navires mahométans que de pourvoir à la défense du petit nombre de Portugais laissés dans l'établissement naissant, et bientôt les rajahs indiens se réunirent pour marcher contre le roi de Cochim, ami et a\lié des Portugais. Heureusement pour ceux-ci, une division de trois navires, sous le commandement d'Alphonse d'Albuquerque^ qui pour la pre-

mière fois apparaissait dans ces régions, vint à leur secours, et le souverain de Gochim put rentrer dans la capitale qu'il avait abandonnée. En récompense de ce service, les Portugais obtinrent le droit de bâtir une forteresse à côté de la ville. Albuquerque remit alors le commandement à Duarte Pacheco et fit voile pour le Portugal.

Pacheco est un des grands noms de Tlnde portugaise. Camoëns Ta salué du titre d'Achille lusitanien, et il faut avouer que ses exploits sont dignes du héros d'Homère : son courage héroïque, joint à une science militaire profonde, sauva ce premier germe de TAsie portugaise et rendit redoutable aux Orientaux la valeur de ses compatriotes.

Le Çamorim, résolu derechef à châtier son vassal de Gochim, réunit ses forces à celles des princes voisins et marcha sur la capitale de son ennemi. Pacheco, laissant à son allié ses trente mille hommes, prit avec lui neuf cents Portugais, trois cents indigènes et trois vaisseaux, et avec cette poignée de soldats marcha à la rencontre du Çamorim, dont les forces se composaient de cinquante mille hommes, deux cent quatre-vingts barques et une redoutable artillerie.

Ce trait d'audace réussit au capitaine portu-

gais. Il dispersa la flotte et mit en fuite Tarmée de son ennemi.

Mais celle-ci fut vite ralliée et la coalition menaça de nouveau Gochim. Alors Pacheco quitta la ville avec ses Portugais et quelques Indiens et alla se poster à une lieue de distance, dans ^une petite île appelée Kambalaam, qui commandait le gué par lequel devait passer Tarmée ennemie. C'est dans cette position qu'il soutint avec un courage inouï des assauts qui se répétaient tous les jours, déjouant les stratagèmes des chefs ennemis avec une rapidité et une sûreté de coup d'oeil vraiment surprenantes. On reste confondu quand on lit dans les vieux historiens Ténergie et les ressources que le héros déploya pour vaincre. Ses exploits tiennent du prodige et Ton comprend que Gamoëns ait dit : « Tant de combats soutenus par une centaine de braves, tant de victoires remportées sur des ennemis nombreux et vaillants, passeront pour des événements fabuleux ; ou Ton croira que les puissances du ciel^ descendues à la voix du héros, versèrent dans son âme la prudence, la force et Tintrépidité. Le guerrier qui dans les plaines de Marathon anéantit Tarmée de Darius ; celui qui avec quatre mille Grecs défendit les Thermopyles; l'intrépide Romain qui

défendit seul un pont contre tous les efforts des Toscans ; le sage Fabius enfin, déployèrent dans les combats moins de génie et de valeur (1). »

L'armée hindoue fut finalement défaite en tentant une dernière fois de franchir le gué, gardé par les Portugais. Les chefs ennemis implorèrent la paix auprès de Pacheco qui leur imposa un tribut, et le Çamorim, contraint par les siens de se démettre du pouvoir suprême, alla chercher un refuge dans une retraite religieuse où il vécut dans les austérités des pénitents brahmaniques.

Quant à Pacheco, sa triste fin rappelle celle de Bélisaire. De retour en Portugal, il fut reçu par Emmanuel avec une pompe et des honneurs magnifiques; mais envoyé ensuite en Afrique avec le gouvernement de Mina, il ne tarda pas à être victime de basses intrigues. Rappelé à Lisbonne, le héros fut jeté en prison comme un malfaiteur, et n'en sortit quelques années après que pour aller mourir à l'hôpital de Valence, dans la plus affreuse misère I Qui n'applaudirait au jugement sévère de Camoëns, lorsque, racontant cette triste destinée, il ^'écrie : « Bélisaire 1 toi qui seras

(i) Lusiades, chant X, st. 20 et 21.

toujours grand parmi les filles de Mémoire, si rimpure calomnie a flétri tes lauriers, si ta gloire a connu Toutrage, viens te consoler avec Pacheco. Vous aviez tous deux servi glorieusement le prince et la patrie : d'injustes rigueurs vous ont payés tous deux. Plus d'une fois encore on verra les hommes qui servent de rempart aux princes et aux lois, mourir comme vous dans les hôpitaux sur le lit de la misère. Voilà Tœuvre des rois qui, n'écoutant que le caprice qui les guide, ferment Toreille à la voix de la justice et de la vérité. Voilà l'œuvre des rois qui, séduits par de vains discours, accordent à l'insidieuse éloquence d'Ulysse le prix que réclamait la vaillance d'Ajax. Mais la vertu sera vengée : les faveurs qu'ils refusent à la fidélité courageuse n'auront enrichi que de lâches flatteurs. Et toi qui méconnus les services d'un grand homme, toi qui ne fus injuste qu'envers lui, malheureux Emmanuel! Il t'avait donné des royaumes et son partage est l'indigence, son dernier asile, un cachot I Mais aussi longtemps que le soleil éclairera le monde, les peuples honoreront sa mémoire et reprocheront à la tienne cette grande iniquité (i). »

(1) Lusiûdes, chant X, st. 22, 23, 24 et 25.

Pacheco venait de sauver les établissements naissants des Portugais, mais il était temps de songer à organiser les nouvelles conquêtes, en leur donnant une administration et un gouverneur. Pour ce poste éminent le roi Emmanuel choisit D. Francisco d'Almeida, d'une des plus illustres familles du royaume et qui s'était signalé dans la guerre de Grenade, sous Ferdinand et Isabelle (i). Avec le titre de viceroi, Almeida reçut les pouvoirs les plus étendus pour tout ce qui concernait Tadministration, la guerre et la justice. La mesure était opportune, car les Vénitiens alliés aux musulmans d'Egypte préparaient déjà leurs efforts afin d'expulser d'Orient leurs nouveaux et dangereux adversaires.

Almeida partit de Lisbonne en 1505 et commença par faire reconnaître son pouvoir sur les villes de la côte orientale d'Afrique, points de relâche nécessaires aux escadres portugaises qui venaient de l'Inde ou y allaient.

Arrivé à la côte du Malabar, il augmenta le nombre des forteresses sur le littoral, occupa l'archipel des Maldives et reconnut l'île de

(1) Il avait d'abord fait choix de Tristam da Canha, mais celui-ci atteint d'une cécité soudaine ne put accepter cette haute dignité.

Ceylan. Mais il eut peu de temps après à soutenir le choc d'une coalition formidable.

Les rajahs de Calicut et de Kambaye, unis aux Égyptiens, aux Vénitiens, aux Persans et aux Arabes, à tous ceux en un mot qui avaient intérêt à perdre les Portugais, se présentèrent dans la mer des Indes avec une flotte redoutable. Comme le vice-roi s'apprêtait à aller à leur rencontre, son jeune fils Lourenço, impatient de réparer un revers qu'il avait essuyé, partit tout à coup de Cochim au-devant de Fennemi. Les Portugais, malgré leur valeur, succombèrent sous le nombre et Lourenço périt dans l'action.

Almeida en apprenant cette triste nouvelle acheva à la hâte son armement, et jura de venger avec son fils le prestige des armes portugaises. Quelques jours après, il livrait bataille à la flotte alliée, dans les parages mêmes où son fils avait été tué, et remportait une éclatante victoire (1508).

Almeida n'était pas seulement un grand capitaine, il avait aussi un plan arrêté en ce qui concernait l'organisation de la puissance portugaise dans ces contrées. Son idée était d'abandonner tout projet de conquête et de fonder le protectorat du Portugal sur les populations indigènes, à l'aide de fortes escadres qui assu-

reraient à ses compatriotes le monopole commercial de ces régions contre les autres compétiteurs. Les forteresses construites par les Portugais ne devaient servir, selon lui, qu'à la défense des factoreries voisines. Ce système, qui devait être repris dans la suite par les Hollandais, fut longuement exposé par Almeida lui-même dans une lettre adressée au roi (1). Quoique très simple et très sensée en ellemême, cette organisation avait le défaut de n'être pas praticable au moment où Almeida la proposait. S'il ne se fût agi que de maintenir en respect les princes hindous, le plan eût été de facile exécution, car les rajahs réduits à eux-mêmes offraient dans leurs jalousies mutuelles de quoi les contenir les uns par les autres. Mais il y avait, derrière les rajahs, des ennemis plus redoutables : les Vénitiens et les mahométans d'Egypte, d'Arabie et de Perse, qui réussissaient souvent, au nom du danger commun, à faire disparaître ces divisions intestines. Continuellement travaillés par ces alliés et poussés par eux à la révolte, les chefs indigènes inspiraient des craintes,

(1) Voir cette lettre dans Gaspar Corréa, Lendas da India, tome l^^, p. 897. Elle a été publiée aussi par M. Lopes de Mendonça dans les Ânnaes dos Sciencias € Lettras, tome II.

car ils pouvaient compter sur Tappui des vaisseaux égyptiens et de Fartillerie vénitienne. Il fallait donc trouver un autre système, qui, s'appuyant sur la conquête militaire, mit les indigènes à Tabri de toute excitation étrangère, en enlevant définitivement aux mahométans le commerce de l'Inde. C'est ce que comprit l'étonnant génie d'Albuquerque, qui, sous le gouvernement même d'Almeida, commença de préparer la réalisation du plan qu'il avait conçu.

Mais ici revenons un peu en arrière, et, avant de raconter les exploits du héros dont le nom rappelle toutes les gloires, disons quelque chose de sa famille et de ses premiers essais dans la vie publique.

Alphonse d'Albuquerque, né en 1453, au bourg d'Alhandra, à six lieues de Lisbonne, descendait par son père d'un fils naturel du roi dom Diniz. De sa mère, dona Léonor de Menezes, fille du comte d'Atouguia, il avait hérité des aptitudes cérébrales propres à une famille, qui avait déjà fourni plusieurs célèbres explorateurs. Elevé à la cour où il occupa diverses charges, il reçut la plus haute culture intellectuelle qui fut alors possible. On dit qu'il parlait admirablement le latin et qu'il était profondément versé dans la mathé-

matique, ainsi que dans ses applications à la guerre et à la navigation.

11 fit ses débuts en Afrique sous Alphonse V, et, de retour en Portugal, fut attaché à la personne de dom Jean II en qualité d'estribeiro môr ou de grand écuyer. Son intimité avec un grand roi, qui s'était donné pour but de mener à [bien les projets de Tinfant dom Henri, devait inévitablement porter son esprit à réfléchir sur Favenir colonial du Portugal et sur les moyens d'étendre et d'affermir sa puissance maritime. Il n'est pas douteux que, dans un tel commerce, il dut s'élever à la conception de grandes choses et sentir nsntre en lui-même l'ambition de les réaliser.

En attendant, et malgré les fonctions qu'il remplissait à la cour, il tâchait d'acquérir l'expérience des choses de la navigation et de la guerre. Il s'embarque sur la flotte qui allait secourir Ferdinand de Naples contre les Turcs; il accepte, en 1489, le soin de défendre la forteresse de Graciosa, bâtie par les Portugais sur une île voisine de Larache, en Afrique; vers i495 enfin, il retourne au Maroc où il a la douleur de voir périr un de ses frères entre les mains des Maures. Il revint alors en Portugal pour être attaché à la personne du successeur de dom Jean IL

Emmanuel montra bientôt le cas qu'il faisait de la valeur d'Albuquerque. Au retour de Cabrai^ il lui confie le commandement d'une division de trois navires et l'envoie dans l'Inde (1503). Quoique cette fois il ne fit encore que mesurer, pour ainsi dire, d'un regard ambitieux l'étendue du théâtre qui devait bientôt retentir de son nom, il put cependant, comme nous l'avons vu, secourir l'établissement portugais de Gochim contre le Çamorim et ses alliés. Il y laissa Pacheco, dont nous avons raconté les exploits, et retourna aussitôt en Portugal.

En 1506, un an après le départ d'Almeida, il est de nouveau en route pour l'Inde. Il part avec l'escadre de Tristam da Gunha, composée de quatorze navires, parmi lesquels le Cime dont il est le capitaine. Il reçoit du roi des instructions spéciales pour les projets qu'il médite et, sans le savoir, emporte avec lui, dans un pli cacheté qu'il ne devait ouvrir que la dernière année du gouvernement d'Almeida, sa nomination à la vice-royauté de l'Inde.

Ce voyage est un des plus remarquables que contiennent les annales maritimes de l'époque (1). L'escadre, après avoir quitté la

(1) Pour tout ce qui c ncerne la vie publique d'Al-

cAte de Guinée, décomrre un groape d'îles qui conservent encore aajoard'hni le nom dn chef de Texpédition; le cap doublé, on arrive à Moçambiqne et on part de ce port pour aller explorer les côtes de llle de Madagascar (i), qui reçut le nom de Sam Lourenço qu'elle a perdu depuis. On se dirige ensuite vers Socotora, où les deux chefs portugais bâtissent une forteresse sous prétexte de protéger un petit nombre de chrétiens qui s'y trouvaient (2) , mais en réalité pour donner au Portugal la clef de la mer Rouge. La pensée d'Albuquerque se montrait déjà clairement.

A Socotora, Tristam da Gunha se sépara d'Albuqaerque pour aller à la côte indienne et retourner de là en Portugal. Le nouveau capitam môr resta ainsi avec six navires et maître de réaliser par lui-même les instructions royales qu'il avait reçues ou plutôt les

buquerque, voir le livre précieux publié par son fils sous le titre : Commentarios do grande Affonso d'Alboquerque. Cet ouvrage fut rédigé d'après les papiers et les documents laissés par Albuquerque. (Je cite l'édit. d« 1774.)

(1) Cette île avait ^té aperçue par Soares.

(2) Ils appartenaient à la secte nestorienne dite de Saint-Thomas.

desseins conçus par son génie et approuvés par le roi.

Maître déjà de l'entrée de la mer Rouge par la possession de Socotora, il lui fallait à présent s'emparer de la clef du golfe Persique. C'était seulement à ce prix qu'il pouvait arrêter le trafic des musulmans et affermir en Orient la puissance des Portugais. Il jeta les yeux sur la carte du célèbre géographe Omar et mit le doigt sur Hormuz, située à l'entrée du golfe Persique. Cette ville était célèbre par ses richesses et sa magnificence vraiment orientale. Les Persans disaient avec orgueil : <( Le monde est un anneau dont Hormuz est la pierre précieuse » . Sa position géographique faisait d'elle l'entrepôt du commerce arabe avec l'Inde et mettait en ses mains la clef du golfe. Albuquerque n'hésita pas, et, assemblant ses Ueutenants, il leur communiqua son projet. Malgré leurs murmures et le mauvais vouloir des pilotes arabes, il imposa sa volonté et partit de Socotora le 10 août 1507.

Il longea avec sa flotte la côte arabe et s'empara successivement de Kalasate, Guriate et Mascate. Muni de sa carte marine d'Omar, il vint à bout des objections que lui faisaient ses pilotes sur la possibilité de la route choisie et réussit, à force d'énergie, à obtenir

Tobéissance de ses lieatenants qui, plus d*ime fois, tentèrent de Tabandonner.

Après avoir touehé à Orçafate, où il fat salaé par un yieox Bfanre comme Tégal d'Alexandre (i), Albnqaerque arriva enfin devant Hormnz. La vne de Topolente cité remplit les Portugais d^admiration, en même temps qu'elle provoqua chez les mécontents de la flotte de nouvelles remontrances sur la témérité d'une telle entreprise. En effet Goge-Atar (Khodja-Atar), qui gouvernait le royaume d'Hormuz, au nom d'un jeune souverain encore adolescent, ayant reçu avis de la prochaine arrivée des Portugais, avait réuni dans la capitale tous les éléments possibles de défense. Une armée considérable était prête à repousser un débarquement, et une flotte de soixante navires bien;équipés et bien armés mouillait dans le port. Albuquerque avait appris ces préparatifs à Orçafate^ mais il les avait gardés secrets à ses compagnons, craignant non sans raison que ceux-ci effrayés ne refusassent de le suivre. Il ne s'était pas trompé, car, à la vue d'aussi formidables apprêts, ses lieutenants voulurent lui persua-

(1) Cette curieuse auecdocte est racontée tout au long daos les Commentarios, tome I^^^, p. 133.

der de quitter la partie. A cela il répondit : « Oui, c'est une grande affaire ; mais, à présent, il est trop tard, et j'ai plus besoin de détermination que d'un bon conseil » (1). Et aussitôt il envoya dire à Goge-Atar d'avoir à accepter la suzeraineté du roi de Portugal, s'il ne voulait pas que sa ville eût le même sort que Mascate. Le chef musulman, qui n'avait pas encore reçu les nombreux renforts promis par tous ceux qui avaient intérêt à arrêter les progrès des Portugais en Orient, répondit d'une manière évasive et tâcha de gagner du temps. Albuquerque devina sa pensée, et, le quatrième jour, résolut de commencer les hostilités. Il attaqua d'abord la flotte ennemie, et, après un combat prodigieux, ses six navires restèrent maîtres de la mer. Sans perdre de temps, et, malgré une blessure au visage, il débarque dans la ville à la tète des siens, pénètre dans la cité et répand partout la terreur et la mort. Les musulmans, pour sauver leur ville, consentent aussitôt à subir les conditions du vainqueur, et le souverain d'Hormuz (2), se reconnaissant vassal

(i) Commentarios, P. I", p. 139.

(2) Ceux qui De peuvent consulter les historiens portugais trouveront dans la Perse pittoresque de

d'Emmanuel, s'engage à payer tous les ans un tribut de douze mille cruzades.

Après avoir conclu ce traité, qui fut, dit-on, gravé en persan sur deux lames d'or, Albuquerque s'occupa de bâtir un fort qui pût répondre de la soumission de la ville et de l'entrée du golfe. Il eut encore ici à lutter contre l'opposition de ses lieutenants et n'eut que le temps d'achever la construction de la citadelle. Coge-Atar, instruit par quelques transfuges des dispositions des subordonnés d'Albuquerque, refusa de remplir les clauses du traité récemment signé. Albuquerque exigea d'abord qu'on lui remit| les transfuges, et, sur le refus qui lui fut opposé, disposa tout pour l'attaque. Mais, dans ce moment critique, il fut trahi par Joam de Nova et les capitaines de deux autres navires qui se rendirent à la côte du Malabar. Albuquerque abandonné fut obligé de quitter Hormuz. Il revient alors à Socotora, où il arrive à temps pour secourir la petite garnison portugaise qu'il y avait laissée, reparaît ensuite devant Hormuz, comme s'il eût voulu mesurer encore une fois des yeux la proie qui venait de lui échapper et sur

M. Louis Dubeax (page 35) une excellente description de la bataille d'Hormuz.

laquelle il se jetera plus tard ; puis, vers la fin de rannée 1508, il fait voile pour Tlnde et va trouver à Kanauor le vice-roi Almeida. Le gouvernement de celui-ci prenait fin, et Âlbuquerque, selon les ordres du roi, ouvrit les instructions secrètes par lesquelles il se trouvait appelé à la succession d'Almeida. Bien qu'il fût déjà instruit de cette circonstance, le vice-roi n'en continuait pas moins ses préparatifs militaires pour aller venger la mort de son fils, tué, comme nous l'avons dit, dans un combat naval. Prévenu, d'ailleurs, par les accusations des lieutenants qui avaient abandonné Albuquerque à Hormuz, il ne reçut pas très cordialement son successeur : lorsqu'Albuquerque lui demanda de lui remettre le gouvernement de l'Inde, en obéissance aux ordres du roi, Almeida convint de son droit, mais le pria, de la manière la plus pressante, de lui laisser d'abord venger la mort de son fils^ s'engageant ensuite à ne faire aucune difficulté pour se démettre du pouvoir. Albuquerque consentit à cette prière, et, tandis que le vice-roi partait avec sa flotte pour aller recueillir les lauriers des victoires que nous avons déjà racontées, il s'embarqua pour Gochim. Au retour d'Almeida victorieux, Albuquerque exigea de lui l'exécution de ses

promesses; mais le vice-roi, n'écoutant que son orgueil et les suggestions des ennemis d'Albuquerque, refusa de se démettre. Il s'ensuivit une série de débats orageux entre les partisans du vice-roi et les amis d'Albuquerque. Ceux-ci, plus faibles, finirent par être jetés en prison. Le vainqueur d'Hormuz étant venu en personne protester contre ces actes arbitraires, fut, pour toute réponse, chargé de chaînes et envoyé dans la forteresse de Kananor (1). 11 y resta jusqu'à l'arrivée d'une flotte de quinze navires commandée par le maréchal dom Fernando Goutinho, qui fit exécuter les ordres d'Emmanuel et reconnaître Albuquerque comme vice-roi. Almeida partit aussitôt pour le royaume; il ne devait pas l'atteindre : sur la plage de la baie de Saldanha où il avait relâché, il périt de la main des Gafres.

Albuquerque débuta dans ses nouvelles fonctions par un échec. Dom Fernando Goutinho, qui avait ordre de détruire Galicut, ne voulut rien entendre aux objections d'Albuquerque, qui fit tout son possible pour le dé-

(1) Toutes ces intrigues et discussions sont racontées en détail dans l'ouvrage de Gaspar Gorréa, déjà cité (tome !•').

tourner de cette témérité. Coutinho répondit qu'il n'était pas venu là pour acheter des épices, mais pour exécuter les ordres du roi. Il fallut donc céder, mais il arriva ce qu'Albuquerque avait prévu : les Portugais furent repoussés et le maréchal resta parmi les morts.

Albuquerque, revenant aux desseins depuis longtemps arrêtés chez lui, se préparait à mener une seconde expédition contre Hormuz, quand il en fut détourné par une circonstance imprévue. Un chef indien, Timoia, vint le trouver et lui proposa de Taider à s'emparer de Goa. Cette ville musulmane, située au milieu de la côte du Malabar, sur une petite île, était en proie à des dissensions intestines ; les habitants étaient prêts à accepter avec plaisir le joug du premier conquérant qui viendrait les délivrer d'un despotisme affreux. Albuquerque examina Toffre de Timoia et comprit bien vite l'importance de cette conquête. Il lui fallait une capitale pour l'empire qu'il voulait fonder et nulle autre ville, par sa position centrale et les facilités qu'elle offrait à la défense, ne pouvait l'emporter sur Goa.

Le mélange des divers cultes y avait également fait naître dans les mœurs une tolérance religieuse propre à rendre aisé le gouvernement

— godes chrétiens. Albuquerque accepta la proposition de son allié hindou, et un coup de main le mit en possession du château de Pangi qui dominait l'entrée du port. La ville se soumit sans difficulté (17 février 1510) ; mais il fut obligé de la reconquérir de nouveau contre un prince mahométan^ qui, profitant de son absence, s'en était emparé. Il se montra aussi habile politique et sage administrateur dans sa nouvelle capitale qu'il s'était montré ailleurs capitaine accompli. Il fit tout ce qu'il était possible de faire pour mériter l'attachement de ses nouveaux sujets, permit à chacun l'exercice de son culte, et défendit seulement le sacrifice des veuves qui, selon les mœurs hindoues, devaient être brûlées sur le bûcher de leurs maris.

Maître de Goa, Albuquerque fut conduit à porter ses armes vers la presqu'île de Malakka. Cette région, la Chersonèse d'Or des anciens, avait déjà été visitée par une flotte portugaise commandée par Diogo Lopes Sequeira, et les naturels avaient reçu leurs nouveaux hôtes avec bienveillance. Mais les intrigues des marchands arabes, qui, là comme ailleurs, voyaient avec effroi l'arrivée de ces concurrents étrangers n'avaient pas tardé à changer ces relations amicales. Les Portugais furent

surpris et Diogo Lopes faillit périr victime de sa bonne foi. Trente Portugais restèrent prisonniers entre les mains des Malais et Lopes put à grand'peine gagner le Portugal avec les débris de sa flotte.

Cependant la nouvelle de la prise de Goa par Albuquercpie jeta le souverain de Malakka dans une cruelle perplexité. Il redoutait la vengeance du nouveau vice-roi, et, pour la détourner de sa tête, il fît mettre à mort le ministre qui s'était fait Tagent des menées musulmanes en même temps qu'il adoucissait la captivité des prisonniers portugais. L'un d'eux, Ruy d'Aranjo, put alors faire parvenir à Albuquerque, par l'entremise d'un Maure, des renseignements sur l'état des choses . à Malakka et sur les moyens de mener à bonne fin une expédition contre la ville.

Mais un autre projet préoccupait alors le vice-roi. La possession de Socotora n'empêchant pas les flottes égyptiennes de continuer librement leurs courses commerciales, il se proposait de prendre la ville d'Aden, située, comme on sait, à l'entrée de la mer Rouge. I] s'embarqua donc pour l'Arabie ; mais des vents contraires l'ayant obligé à revenir à Goa, il songea alors directement à l'expédition contre Malakka. Cette ville était l'entrepôt général

de tout le trafic qui se faisait entre les îles de rOcéanie, la Chine et le reste da monde. Sa possession assurait aux Portugais le monopole du commerce de ces régions et achevait en même temps l'œuvre de destruction dirigée contre le pouvoir des Musulmans en Orient.

Albuquerque y vit bien vite un des piliers nécessaires de l'édifice qu'il s'efiforçait de bâtir. L'entreprise fut décidée et on prit pour prétexte la nécessité de venger l'offense faite à Diogo Lopes et de délivrer les prisonniers portugais.

Les limites de mon travail ne me permettent pas de décrire les opérations militaires qui aboutirent à la victoire d'Albuquerque (1).

Qu'il me suffise de dire que le capitaine portugais se montra admirable de courage, d'habileté et de prudence, et aussi de désintéressement après la victoire. Il ne prit pour lui que quelques objets curieux, qu'il envoya à Emmanuel, et six lions de bronze destinés à orner son propre tombeau.

La prise de Malakka ouvrit aux Européens une foule de régions inconnues : les royaumes de Siam et de Pégu sont alors visités pour la

(1) On en trouvera un excellent résumé dans le Portugal, de M. Ferdinand Denis (Gollect. de VUnivers pittoresque).

première fois, et de ces points les navires portugais rayonnent dans toutes les directions, au sud, à Test, au nord-est et au nord. Les côtes de Sumatra et de Java sont reconnues et les îles de la Sonde et les Philippines voient débarquer les marins portugais. En 1542 ceuxci abordent aux Moluques ; deux ans après, ils relâchent pour la première fois à Canton, et quatre ans plus tard des envoyés portugais arrivent à Pékin. Ces explorations continuent sous les successeurs d'Albuquerque : les Portugais abordent successivement à Bornéo, aux îles Célèbes, à la Nouvelle-Guinée, et en 1542 ils sont jetés par la tempête sur les côtes du Japon. Plus tard, ils toucheront en Australie, avant la découverte effective des marins hollandais, et pour m'approprier une belle pensée de Camoëns, ils ne s'arrêteront que faute de monde (1).

(1) Une des figures les plus originales qu'aient fait surgir ces premiers voyages des Portugais dans l'extrôme Orient, est celle de Fernan Mendes Pinto, dont le livre remporte de beaucoup par le charme du style, la nouveauté des mœurs décrites et rétrangeté des aventures^ sur tout ce qui a été écrit par d'autres voyageurs. La meilleure édition portugaise des voyages ^de Pinto {Perigranaçnm) est de Lisbonne 1829, 4 tom. in-8o. Il existe une traduction française de cet ouvrage, par Bernard Figuier^ dont la dernière édition est de Paris, 1830, 3 vol. in-S®.

Mais revenons à Albuguerque. Après avoir conquis par sa modération et sa justice Tamour des habitants de Malakka, il revient à la côte du Malabar et songe à Hormuz, qu'il n*a jamais oubliée. La renommée de ses nouvelles victoires ne lui fut pas inutile. Goge-Atar s'empressa de lui faire savoir qu'il était prêt à payer le tribut convenu autrefois, mais il ne parlait pas de restituer la forteresse bâtie par les Portugais. Albuquerque, après avoir réglé les affaires de Flnde, se montra tout à coup devant Hormuz. Des usurpations violentes Venaient de l'ensanglanter, et le dernier usurpateur, Rais Hamed (Bas-Ahmed), en sa qualité de Persan, faisait craindre que le royaume d'Hormuz ne tombât au pouvoir de la Perse.

Albuquerque s'empressa de conjurer le danger, et la conduite imprudente de Rais Hamed, dans une entrevue qu'ils eurent ensemble en présence des chefs des deux camps, le délivra de son adversaire. La ville se soumit malgré les menaces et les murmures des partisans de Hamed, qui furent contraints d'abandonner l'île. Albuquerque rétablit le souverain légitime sous les conditions du premier traité signé autrefois par Goge-Atar.

Hormuz une fois fermée à la puissance musulmane, il ne restait à Albuquerque, pour

compléter son œuvre, que de réussir contre Aden, la clef de la mer Rouge. Mais cette œuvre, il ne la compléta pas : les derniers jours de ce grand homme étaient arrivés.

Il tomba malade étant encore à Hormuz, et, malgré ses souffrances, il reprit la route de rinde. Avant d'arriver à Goa il apprit les changements que le roi venait d'apporter dans le gouvernement des Indes, et ce coup lui coûta la vie. Pour prix de ses services et de son dévouement, Emmanuel avait prêté Foreille aux calomnies de ses envieux. Deux individus qu'il avait renvoyés en Portugal comme criminels revenaient avec les titres, Tun de vice-roi, l'autre de secrétaire. A cette nouvelle, il murmura : « Je suis mal avec le roi pour l'amour des hommes et mal avec les hommes pour l'amour du roi. » « Allons, vieillard, s'écriat-il, tourne tes regards vers l'Eglise et achève

de mourir car il importe à ton honneur

que tu meures, et jamais tu n'as négligé de faire ce qu'il importait à ton honneur. » Il appela son secrétaire et lui dicta pourrie roi une lettre qui peint la fière simplicité de son âme. (( Sire, disait-il, je n'écris pas à Votre Altesse de ma propre main, parce que, lorsque je le veux faire, je sens un grand tremblement, signe de ma mort prochaine. Sire,

je laisse là-bas dans le royaume un ûls qui transmettra ma mémoire, auquel je lègue mon bien,, ce qui est assez peu de chose, mais je lui laisse l'obligation qu'imposent mes services et qui est bien grande... Toutes mes espérances, je les ai mises entre vos mains et celles de la reine. Je me recommande à tous les deux, pour qu'ils fassent grand ce qui vient de moi, puisque je finis en des choses qui concernent votre service, et qu'elles me doivent mériter cela de vous ; et qu'il en soit de même à l'égard de mes pensions, que j'ai acquises pour la plus grande partie, comme le sait Votre Altesse. Je baise vos mains ; posezles sur mon fils. — Ecrit en mer, le sixième jour de décembre 1515. »

« En ce temps, écrit ce fils qu'il vient de recommander à la gratitude royale (1), il était déjà si faible qu'il ne pouvait plus se tenir debout, et il demandait toujours à Notre- Seigneur qu'il le conduisît jusques à Goa, et qu'ensuite il fît de lui selon sa volonté. Or, se trouvant à trois ou quatre lieues de la barre,

(1) CommentarioSf P. IV, p. 233. — Pour ces divers morceaux je me sers de la traduction qui en a été donnée par M. Ferdinand Denis, tout en faisant quelques petits changements pour rendre plus clair le sens de certains passages de J 'original.

il ordonna qu'on allât lui chercher Frey Domingos, vicaire général, et maître Alfonso, le médecin [physico) : et comme de faiblesse extrême il ne mangeait rien, il voulut qu'on lui apportât un peu de vin rouge, de celui qui était venu cette année de Portugal... Le navire alla surgir au-delà de la barre, la nuit, un samedi, le 15 du mois de décembre; et lorsqu'on dit à Alphonse d'Albuquerque où il était, il éleva les mains et rendit des grâces infinies à Notre-Seigneur, de lui avoir fait cette faveur qu'il avait tant souhaitée; et il fut là toute cette nuit (avec le vicaire général, qui était venu de terre, et Pero d'Alpoem, secrétaire des Indes qu'il laissa pour son exécuteur testamentaire), tenant le crucifix embrassé et comme il pouvait encore parler, il dit au vicaire général qui était son confesseur, de lui réciter la passion de Notre-Seigneur écrite par saint Jean, qu'il avait toujours eu en grande dévotion, car dans ce passage et dans cette croix qui était l'image de celle sur laquelle Notre-Seigneur avait souffert, et encore dans les saintes plaies, il plaçait tout son espoir de salut. Il voulut qu'on lui mît l'habit de Santiago (dont il était commandeur) pour mourir, et le dimanche, une heure avant le jour, il rendit l'âme à Dieu, et ainsi finirent

tous ses travaux, sans qu'ils lui eussent apporté jamais aucune satisfaction. »

Ses funérailles se firent avec une grande pompe et les indigènes, en voyant passer son corps pour être conduit à Téglise, ne pouvaient pas croire à sa mort, et disaient dans leur crédulité naïve que Dieu l'avait appelé pour prendre le commandement des armées du ciel (1)-

On raconte que plus d'une fois, après sa mort, les Mahométans et les Indiens portèrent des offrandes sur son tombeau et demandèrent justice à son ombre des vexations et de la tyrannie de ses successeurs (2).

Telles furent la vie et la mort de celui que la postérité a appelé le grand Albuquerque.

Ce nom suffirait à lui seul pour l'éternelle gloire du Portugal, car on trouve réunies chez cet homme extraordinaire des qualités qui vont rarement ensemble : il fut tout à la fois un grand capitaine, un profond politique et un savant. Il avait la magnanimité des hommes de Plutarque : aussi vaillant que généreux, aussi simple que grand. Qu'on me permette de citer un trait de l'élévation de son âme.

(1) CommentarioSf P. IV, p. 233.

(2) Commeniariosy P. IV, p. 235 et 236.

Peu de temps après avoir été réintégré dans son poste de vice-roi, tant disputé parAlmeida, le chef des complots dirigés contre lui, Joam de Nova vint à mourir dans l'isolement. Albuquerque oubliant tout ressentiment lui fît faire des funérailles pompeuses qu'il présida luimême vêtu de deuil. Il apportait dans ses actes et ses paroles une simplicité majestueuse. Lors de sa dernière expédition contre Hormuz, après avoir imposé ses conditions à la ville, il reçut la visite des émissaires des princes persans, qui prétendaient recevoir des Portugais le tribut qu'ils recevaient du souverain d'Hormuz. Albuquerque fît apporter un grand nombre de boulets, de bombardes, etc., et, s'adressant aux ambassadeurs, « Allez, leur dit- il, portez ceci à votre maître et dites -lui que c'est là la monnaie avec laquelle le roi de Portugal a l'habitude de payer des tributs à ses ennemis. »

Plein de tolérance avec les vaincus, on n'a à lui reprocher qu'un seul acte de cruauté, et encore cet acte fut-il peut-être commandé par les circonstances (1). Aussi il fut aimé et ad-

(i) Il condamna à mort un soldat dont il surprit les visites nocturnes chez une des esclaves qu'il destinait à la reine de Portugal. Camoëns, qui avait ses

miré non seulement de ses soldats, mais des peuples soumis à son gouvernement. Tous eurent pour lui une espèce d'adoration superstitieuse.

Son œuvre présente deux aspects différents qu'il s'agit de bien distinguer. Il poursuivit deux buts connexes : affermir pour toujours la domination portugaise en Orient et ébranler la puissance musulmane en Asie.

Avec Albuquerque, en effet, commencèrent à se faire sentir en Occident les conséquences politiques de la découverte de Gama, en ce qu'elles avaient de grave pour les Musulmans.

Quelques années après ce mémorable voyage (1), le pouvoir des Mameluks ayant été détruit par les armes turques, TEgypte et la Syrie étaient devenues des dépendances de l'empire ottoman, et les sultans avaient compris aussitôt la nécessité de chasser les Portugais de l'Orient, s'ils voulaient rendre aux deux provinces nouvellement conquises le monopole du commerce oriental. Aussi avaientils à plusieurs reprises dirigé, de concert avec

misons pour être indulgent en délits d'amour, lui a reprociié cet acte d'excessive rigueur.

(1) La plupart des considérations suivantes ont été développées par Robertson, dans son ouvrage déjà cité sur Vlnde ancienne.

— iOi —

les Vénitiens, tout Teffort de leur puissance militaire contre cette poignée d'hommes ; mais toujours en vain.

Les Portugais, en s*emparant successivement de toutes les issues^ tinrent en échec ce formidable ennemi, et délivrèrent l'Europe des menaces d'une puissance qui, toujours grandissante, serait devenue invincible, si elle avait pu s'enrichir encore de tout ce que lui eût donné un pareil monopole commercial. Lépante ne devait être que le coup de grâce porté en Europe à un édifice déjà ébranlé par les Portugais dans ses assises asiatiques. C'est par là que celui qui sut concevoir et réaliser ce plan est plus qu'un héros portugais. Albuquerque est un héros occidental, dont les services envers l'Humanité se trouvent marqués par la place que lui a donnée Auguste Comte dans son calendrier historique. Il y figure dans le mois consacré à la civilisation féodale et se trouve dignement placé entre Jeanne d'Arc et Bayard.

Ce côté de l'œuvre d'Albuquerque fut le seul durable, car l'empire portugais qu'il avcdt fondé devait être bientôt enseveli pour toujours. Ses successeurs ne furent occupés qu'à conserver ses conquêtes, constamiment menacées, et cependant la décadence se précipita,

rapide et inévitable. Noos n>n parlerons pas, car Fétude de ses causes ne rentre pas dans le cadre du présent Iravail. Ajoutons toute* fois que Tlnde portugaise Terra encore de beaux jours, que les Jean de Castro, les Nuno da Cunha et les Ataïde feront même ressouvenir des vertus et du génie d^Albuquerque.

Mais le gouvernement d' Ataïde sera comme le dernier cbant de cette épopée unique, commencée par le voyage de Gama.

Je ne puis mieux faire pour résumer Fensemble de ces antécédents historiques de Fœuvre de Gamoëns, que de transcrire ici la page suivante d'un savant français : « L'expédition de Yasco da Gama, chantée par le Gamoëns dans un poëme qui est resté Fépopée nationale des Portugais, en a gardé pour nous un caractère héroïque qui s'est empreint dans Thistoire et domine nos impressions. Gama, Albuquerque, tous les personnages qui figurent dans cette première phase de la puissance portugaise, nous apparaissent, à travers les trois siècles écoulés, sous des proportions qui appartiennent à la poésie encore plus qu'à Fhistoire. C'est qu'en effet au milieu même des excès il y a dans la succession rapide des événements, dans la bravoure indomptable des hommes, dans le mélange violent des ar-

denrs physiques, de la soif de Tor et du prosélytisme religieux, enfin dans Texpansion impétueuse à travers les contrées immenses du sud de l'Asie et des grands archipels océaniens, d'un peuple qui tient une si petite place sur la carte d'Europe, il y a, disonsnous, dans cet étonnant spectacle de la fondation de l'empire portugais en Orient, quelque chose d'éblouissant et en même temps de chevaleresque, unique dans l'histoire » (1).

Mais il est temps de faire apparsutre le chantre de toute cette évolution et de raconter sa vie errante et malheureuse sur le théâtre même des exploits qu'il devait immortaliser.

(1) Vivien de Saint-Martin, Hist, de la Géographie, p. 311.

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