‹ Luiz de Souza (volume 2)Chapitre 3 sur 10 · II. Il · texte numérisé non relu

II. Il

Le soleil se levait gaîment, le jour commençail à paraître: il y avait au ciel une de ces têtes de Tair qui réjouissent toutes les créatures. Une bande joyeuse de mouettes filait à l'horizon pour se jouer au dessus de la mer, et jusqu'aux petits oiseaux des champs montaient aux nuées légères pour avoir leur part de ce bonheur. Ce n'était point une belle campagne, ce n'était point un riant paysage; c'étaient des blés jaunissans, des flancs de rochers arides, un olivier croissant à

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peine, un palmier brisé par le vent, puis une ville aux murailles blanches el la mer qui baignait ses murs.

— Vousavez beaucoup souffert, Sidi! eh bien! reposez-vous maintenant. Kous avons traversé, mieux que je ne l'espérais, le dernier camp des Albedaouis : les portes de la ville vont s'ouvrir. Voyez là-bas, derrière ces deux oliviers, un navire de votie pays qui attend les prisonniers; voyez comme son pavillon flotte gaîment. Oh! que tout semble heureux!

— Oui , grâce à vous, bonne Leiia , comme toutes ces créatures, je me sens épanouir d'espérance. Que de fatigues pour vous! Nos tourmens à tons deux vont finir; sous les murailles de Tanger nous n'avons j»liis rien à craindre. Dans quelques heures , ce navire nous au ra reçus tous deux.

La jeune fille secoua la tête et déclara à Luiz qu'elle ne pourrait l'accompagner ; qu'il lui restait un devoir sacré à remplir et qu'elle avait toujours gardé au fond de son cœur la résolution de visiter la tombe de son père qui devait être encore où la tribu de Zeglib dressait jadis ses

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lentes ; qu'après avoir accompli ce saint devoir, elle saurait aisément revenir à Tanger où mille occasions s'offraient de regagner Lisboiuie. Cette résolution de sa libératrice surprit Luiz de Souza autant qu'elle l'affligea; il lui représenta avec véhémence les risques qu'elle pouvait courir en accomplissant son désir, la douleur qu'il éprouverait lui-même à la supposer environnée de dangers, et, plus que tout cela, les cruelles inquiétudes de Magdalena, quand elle allait le voir revenir seul; mais à toutes ces objections elle secouait tristement la tête et elle lui répétait : — Vous lui direz, Sidi , que Leïla Mariam l'aime toujours mieux que sa vie ; qu'un jour elle l'ira retrouver, et que ce sera plus lot encore qu'elle ne voulait le supposer. Et puis elle se prenait doucement à sourire, ajoutant qu'une saison des fleurs ne se passerait pas sans qu'on la revît; qu'elle souhaitait que sa noble dame l'oubliât à force de bonheur ; qu'elle était peutêtre une véritable medjnouné, mais qu'il ne fallait point qu'on la traitât comme les autres jeunes filles, et que, durant quelques journées encore, il lui fallait la liberté et les souvenirs du désert. Et

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puis comme Luiz de Souza, le cœur oppressé par la reconnaissance, lui faisait mille questions que, durant les périls infinis de la route, il n'avait pas eu le loisir de lui adresser, elle lui racontaitavec ses expressions animées le trouble dans lequel la nouvelle du grand désastre avait jeté Lisbonne , le tumulte qui y régnait : elle trouvait les expressions les plus énergiques et les plus toucbantes pour lui peindre la douleur de Magdalena; la solitude austère à laquelle elle s'était vouée depuis la nioit du comte, les angoisses déchirantes qu'elle éprouvait toutes les fois qu'un navire apportait le récit des misères des piisonniers et qu'un nom ne s'y trouvait point; et puis elle reprenait la suite de sa propre histoire, disant comment on avait appris enfin que Sidi Luiz existait, mais sans savoir en quelle partie du royaume de Fez. Elle ajoutait alors rapidement comment, pour une raison dont elle n'avait jamais pu perdre la mémoire et qu'un jour elle lui raconterait, elle avait pris la résolution de s'embarquer, ainsi que l'avait fait une jeune portugaise sur le navire la Santa Maria , qui partait pour le port de Tanger.

Mais ce qu'elle ne disait qu'à demi, c'est que son dévoûment lui avait suggéré l'idée de tromper sa maîtresse , qu'elle avait feint de languir pour son pays, de ne pouvoir plus vivre loin du désert et que ce n'était qu'au dernier jour, quand un capitaine s'était chargé de l'emmener, qu'elle avait dévoilé son projet et cela par un message qui n'avait dû parvenir qu'après son départ. Et alors , quand Luiz de Souza la suppliait de lui dévoiler un des motifs qu'elle ne voulait pas dire, elle tournait la tête autour de l'horizon , comme s'il y eût eu pour elle quelque vision sinistre dans les airs; puis, après avoir réfléchi dans une attitude sérieuse, elle répondait qu'il n'était pas encore temps; qu'il existait des êtres bien puissans dont on pouvait redouter la vengeance; qu'on ne devait lui avoir aucune obligation de ce qu'elle avait fait, et que ce qui était accompli devait l'être nécessairement par elle.

Luiz deSouza, nepouvant en obtenirdavantage, cessait de l'interroger à ce sujet. Par moment toutefois, en lui voyant confondre, comme toujours elle l'avait fait, les idées religieuses les plus opposées, et les superstitions les plus bizarres,

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il était tenté de croire que quelque accident déplorable avait en efïet altéré sa raison ; mais elle reprenait avec une telle suite d'idées l'enchaînement des événemens, elle racontait avec une si grande précision les résultats prévus de sa résolution , qu'il lui était impossible de ne point se sentir pour elle un profond sentiment de reconnaissanceet d'admiration. Déjàelle avaitreprisle récit d'une partie de son voyage des bords de la mer jusqu'à Fez; elle avait expliqué comment un juif de Tetuan, employé dans la maison du schérif, lui avait donné les renseignemens qui lui étaient indispensables; elle se préparait à dire son séjour dans le voisinage de l'aduar lorsqu'un coup de canon, parii des remparts, avertit que les portes allaient s'ouvrir. En raison du voisinage des Arabes, cet usage s'était introduit depuis long-temps; maison l'avait abandonné et il s'était renoîjvelé seulement depuis la bataille d'Alcaçar. On avertissait ainsi ceux des prisonniers qui seraient parvenus à gagner la côte que la ville portugaise était prête à les recevoir. En ce moment, le pavillon s'élevait sur les murailles et les navires répondaient au salut.

Luiz de Souzane put s'empêcher detressaillir àla vue de cette bannière chrétienne, qu'il retrouvait après tant de mois de souffrances; c'était bien encore la bannière portugaise : Philippe ne l'avait point encore humiliée de son écusson. Luiz joignit les mains et il la contempla quelque temps dans un respect religieux.

— Il vous faut entrer dans la ville, Sidi ; quelquefois les A.lbedaouis parcourent ces campagnes, l'heure est venue de nous quitter. En disant ces mots, la jeune fille se leva et elle fit remarquer à Luiz que le navire qu'on apercevait dans l'éloignement voudrait peut-être profiter du vent frais qui s'était élevé, et que le moindre retard pourrait l'obligera rester sur la côte peutêtre encore assez long-temps.

Alors Luiz de Souza fit de nouveaux efforts pour l'engager à changer de dessein ; il la conjura, dans les termes les plus expressifs, de revenir parmi ceux qui la regarderaient désormais comme une sœur; mais elle lui répéta ce qu'elle lui avait déjà dit, en ajoutant à toutes ces raisons qu'elle trouverait peut-être occasion d'être

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Utile aux prisonniers en détresse, que le rôle qu'elle avait adopté la mettait à l'abri de tout péril; qu'en un mot, il lui fallait sa liberté pendant quelques mois encore. Voyant donc que cbez cet être extraordinaire cbaque résolution avait la force d'un acte religieux, Luiz de Souza ne fit plus d'instances, quoique ce fût avec un chagrin réel.

— Mais, bonne Leïla, lui dit-il en se préparant à la quitter, qui nous rassurera sur votre compte? Qui nous apprendra quand nous devrons revoir celle dont le sort va m'occuper désormais comme celui d'une sœur qui résiste aux supplications pressantes de ceux dont elle est chérie?

Alors la jeune fille se prit à sourire, et, lui montrant Péri qu'elle avait attachée à un tamarys et qui becquetait en ce moment quelques graines de cuara — : Vous oubliezla messagère, Sidi. Quand je devrai revenir, ou si quelque accident imprévu retarde mon voyage , Péri la colombe peut franchir en quelques heures la mer de Vandaîoucie, comme elle franchissait autrefois l'espace qui sépare Alep de Da-

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mas. Si vous «e deviez partir bientôt , ajouta-telle,ses blanches ailes se seraient déjà déployées ; mais à quoi bon l'exposer à la vue de ces flots , quand, dans peu de jours, l'Alsit al Kermé doit vous revoir ? En achevant ces mots, et au souvenir de sa maîtresse, Leila parut un moment attendrie; mais cette émotion de souvenir ne changea rien à sa résolution. Après avoir répété mille choses touchantes qui toujours depuis furent présentes au cœur de Luiz, et après s'être assurée que les secondes portes de la ville, non seulement lui avaient été ouvertes avec empressement (elle en put juger par le tumulte inaccoutumé qui régna un instant sur les remparts), mais que probablement le navire en partance n'avait pas tardé à le recevoir, puisqu'il s'était pavoisé tout à coup en signe de réjouissance, elle resta encore quelques instans en prières sur la côte, puis elle disposa tout pour son pèlerinage.

Aussitôt donc qu'elle eut cueilli des dattes aux palmiers d'une fontaine voisine et après avoir arraché quelques épis dorés destinés sans doute à Péri, elle commença à longer le rivage, puis

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elle entra dans un bois d'oliviers qui la devait conduire à un village où elle était certaine de trouver un asile.

Son intention était de se rendre d'abord dans le sud, et, après avoir traversé les montagnes, de se diriger verslé pays de Sidi-Mocktar où elle était assurée de pénétrer, grâce au déguisement qu'elle avait adopté. Au lieu néanmoins de s'avancer immédiatement vers l'intérieur, elle résolut de longer les bords de l'Océan pour dérouter toutes les recherches que pourrait avoir excitées le départdu prisonnier; elle savait d'ailleurs que cette portion de la côte était alors infiniment plus solitaire que celle qui conduit vers Ceuta.

A mesure qu'elle avançait dans le pays aride où elle se sentait libre comme au temps de son enfance, mille souvenirs presque effacés revenaient à son esprit. Sa mobile imagination la transportait de nouveau dans ce monde merveilleux de la féerie orientale qu'on crée si librement dans le désert. Sa fantaisie se jouait capricieusement dans tous les détours du passé, et, bien qu'en poursuivant son voyage, elle eût un

but des plus sérieux , ce qui avait eu lieu entre elle et le redoutable Cid A.ral revenait sans cesse à. sa pensée. Chaque frémissement des palmiers lui semblait le soupir de quelque génie, chaque gémissement des eaux était comme un langage dont elle expliquait les récits. L'usage que Cid Aral avait fait de son secret le lui avait bien fait prendre en hame ; cette action odieuse toutefois n'avait pu rien diminuer de l'admiration craintive que toujours il lui inspirait. Il y a mieux , si , en donnant à Magdalena la preuve d'un dévoûment sans bornes dont on connaît le résultat inattendu , elle avait obéi au regret profond davoir confié imprudemment un secret qui n'était pas le sien , autant qu'à son amour pour sa maîtresse, elle avait toujours respecté le serment fait à Cid Aral, de ne jamais rien raconter de ce qui s'était passé dans son palais; elle ne pouvait même entièrement repousser l'espoir que les grands mystères qu'elle avait entrevus lui seraient un jour révélés, et cette croyance absolue aux traditions merveilleuses était si bien pour elle comme une seconde religion , que, si le marquis de Kleist se fût pré-

sente tout à coup dans son voyage solitaire , il n'est pas probable qu'il eût eu besoin de grands efforts pour la soumettre à ses desseins. Les prières ferventes qu'elle avait faites pour la réussite desonenlrepriseetle succès qui les avait suivies, bien loin d'affaiblir cette disposition d'esprit, n'avaient pu que la fortifier ; car elle avait adressé ses supplications, bien plus aux génies invoqués par Cid A.ral lui-même qu'aux êtres dont elle mêlait si bizarrement les plus divins symboles.

Elle était ballottée entre tous ces sentimens, incertaine quelquefois si elle ne se dirigerait pas vers Alcaçar au lieu de prendre la route qu'elle suivait, et souvent elle se sentait prête à abandonner momentanément tous ses projets pour tenter de se procurer quelques détails sur Cid Aral, Vingt fois déjà elle avait agité ce dernier dessein en elle-même, et décidément elle y avait renoncé, lorsqu'un ruisseau, grossi par la marée, l'arrêta sur sa route ; elle résolut alors de s'avancer dans l'intérieur et de demander l'hospitalité sous les premières tentes qui se présenteraient à elle.

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Après avoir fait environ deux lieues, et comme elle commençait à être fatiguée, elle rencontra un aduar : là elle se donna pour une jeune femme des tribus voisines, qui allait en pèlerinage au tombeau d'un fakih très-vénëré; mais si sa conduite n'excita aucune surprise dans un pays où de tels voyages sont entrepris sous le prétexte le plus léger, son étonnement n'eut pas de bornes, quand elle apprit qu'à six lieues de là, dans un village qu'on lui nomma , un seigneur qui venait d'A.lcaçar, et dont on lui peignit la magnificence dans les termes les plus pompeux, voyageait avec une suite nombreuse d'esclaves et se préparait, après qu'il aurait visité Maroc , à prendre la direction opposée qui devait le conduire en Egypte et de là à Jérusalem. On ajoutait même qu'il ne suivait cette direction que pour se soustraire aux nombreuses vexations que lui suscitait le nouveau schérif.

Après plusieurs autres questions, Leïla Mariam n'eut pas de peine à reconnaître dans l'étranger celui qui occupait une place si grande dans ses souvenirs, et, quel que pût être le résultat de cette dernière démarche, ce hasard

fit cesser toutes ses irrésolutions; elle prit définitivementle parti de s'introduire dans le village qui lui avait été désigné et de recueillir sur les voyageurs mille renseignemens qu'elle était impatiente de se procurer, et qui, dans sa pensée, pouvaient a voir de Finfluence sur tout son avenir et sur celui de Magdalena.

Préoccupée de cette idée, elle se procura dès le lendemain un nouvel hhaik qui pouvait remplacer celui qu'elle avait laissé sur le bord de la masmara; et, enveloppée selon l'usage du pays, de manière à n'être reconnue par qui que ce fût au monde, elle se dirigea vers le nouvel aduar. Elle y arriva dans la matinée, et, après avoir traversé un espace assez aride où erraient quelques chameaux, elle sut en effet, par les premiers enfans qu'elle rencontra, qu'un riche seigneur, qui s'en allait en pèlerinage à Jérusalem, occupait la presque totalité du village. Plus loin, elle vit une femme qui puisait de l'eau au bord d'une citerne; elle alla s'asseoir auprès d'elle et celle-ci satisfit amplement sa curiosité. Elle nomma Cid Aral et lui montra même les lentes de Tétranger, en lui annonçant que de-

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puis trois jours il s'était rendu sur le bord de la mer, suivi seulement de quelques esclaves, pour prendre le plaisir de la chasse : elle ajouta c[ue sa suite était nombreuse et qu'il avait acheté une foule d'esclaves à Alcaçar.

Cette nouvelle contraria vivement Leïla Mariam; elle eût voubi entrevoir Cid Aral , ne fûtce qu'un instant, certaine de ne point être reconnue, à l'aide de son long manteau. Elle était néanmoins indécise si ce serait en restant dans le voisinage, ou en demeurant dans l'aduar, qu'elle attendrait son retoiu-, lorsqu'un nouveau désir réveilla sa curiosité. La tente de Cid Aral, environnée de celles de sa suite, était dressée à l'extrémité du village, à l'ombre de quelques platanes ; elle résolut de profiler de l'absence du maître pour interroger adroitement quelques uns des individus qui composaient sa petite caravane. En conséquence, elle se dirigea A'ers le lieu du campement; mais comme personne ne paraissait, parce que c'était l'heure du repos, elle s'enveloppa des plis épais de son hhaik et elle écarta doucement les toiles de la tente, ne voulant pas déranger les hôtes, niais espérant qu'elle pour- II. I a

iîiit adresser la parole à ceux que la chaleur n'aurait pas endormis. Toutefois elle n'eut pas plutôt regardé dans l'intérieur, qu'elle recula avec effroi et qu'un cri sourd s'échappa de sa poitrine. Jamais l'aspect du Téraphim n'avait fait éprouver au digne Manassé lui-même uue émotion aussi vive. Pendant quelques instans, elle resta frappée d'immobilité; mais cependant elle ouvritde nouveau la tente et elle se rassasia de la vision. Alors le cours de ses idées parut changé; elle se mit à fuir, et le trouble de son esprit ne s'apaisa que quand elle fut parvenue à un grand village bâti sur la route dcMansouria, à peu de distance de la rivière de Sarrat. Mors seulement elle détacha Péri qui était restée perchée sur son épaule, et elle lui adressa fort gravement la parole :

— Vous n'êtes point une Yauiam ou la fîlle d'un pigeon sauvage, Péri. Au temps du khalife Abbassi Ahmet Naserlidin-x\liah , on vous eût payée mille pièces d'or; le fils du roi Mostanser vous aurait confié ses secrets les plus iniportans, et moi je n'hésiterai pas à vous donner un grand message. Il vous va falloir retourner à

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Lisbonne, dans le palais de l'Alsit alKermé; et, comme si l'oiseau eût été ainsi suffisamment prévenu du voyage qu'il avait à faire, Leïla entra dans la bourgade avec l'intention de se procurer ce qui lui était nécessaire pour écrire; mais là, de nouvelles difficultés se présentèrent: la plupart des habitations où elle osait entrer étaient si pauvres qu'on n'y avait jamais vu les objetsqu'elle demandait, et queles autres femmes la traitaient réellement de folle en la renvoyant au fakih.

Ne voulant se confier à aucun homme de la tribu , déjà elle se préparait à retourner dans les champs, espérant qu'elle pourrait trouver quelque baie sauvage qui lui donnerait sa teinture bleue et qu'un fétu de paille pourrait remplacer le calem, lorsqu'elle aperçut le fils du caïde (|ui revenait de l'école de l'aduar. Elle n'hésita pas à s'adresser à l'enfant, et, sous le prétexte de combiner les signes d'une amulette, comme cela arrive souvenlaux femmes de la côte qui en font Tobjet de mille pratiques superstitieuses, elle lui emprunta sa plume de roseau et put tracer à la hâte quekpies mots sur un papier léger de

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soie qu'elle ploya ensuite selon lafaçon consacrée. Elle n'ignorait pas, et plus d'une fois elle-même elle en avait fait l'expérience, que ces sortes de messages pouvaient être accomplis cri quelques heures j mais que Icui- succès dépendait de mille soins minutieux (ju'on observe toujours dans l'Orient.

Quand le message fut prêt, Leïla Mariam monta sur une colline qui s'élevait à quelque distance de l'aduar ; elle voulait contempler long-temps Péri, aussi long-temps que ses regards pourraient la suivre, aussi long-temps qu'elle raserait la terre avant de s'élancer vers la nue; et, la couvrant de mille baisers, elle se prit à pleurer en lui parlant: — Adieu, Péri la colombe, lui dit-elle, que les génies de l'air vous conduisent et que l'ange Azrael vous soit favorable. Vous avez des ailes, et dans un j ;ur vous reverrez votre nid ; et moi, oh! moi, les saints du ciel savent peut-être quand je reverrai Siti jMagdalena, mais je ne le sais pas. Vous allez lui porter ma parole et vous serez très-diligente, car vous êtes très-belle. Puis , comme si elle eût pensé qu'elle assurait son message en flattant la

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vanité de l'oiseau , elle répétait : En vérité, vous êtes très-belle , et le prophète vous entoura, en si^ne de fidélité, d'un beau collier que la rosée nepeut ternir. Les ailes des jeunes archanges ne sont pas plus belles que vos ailes, et vos yeux sont deux rubis enflanimés. Voyez-vous, Péri, il faut être fort diligente, et vous reverrez celle que vous aimez tant !... Ne vous arrêtez pas sur les beaux palmiers du rivage, n'écoutez pas les roucoulemens qui partiront des forêts. Adieu, Péri la colombe, le temps se couvre; partez.

En achevant ces mots, elle coucha la lettre sous l'aile pour qu'elle fût à l'abri de l'humidité, et elle l'attacha en long à une des plumes, avec une épingle menue dont la pointe s'éloignait du corps, pour que l'oiseau, dans ses mouvemens rapides, n'en fût pas un instant blessé. Un fil très-fin, mais solide, fit deux tours aux deux bouts de l'épingle, puis un nœud serré l'attacha.

Alors, Leïla Mariam se tourna au nord, et,lançant l'oiseau dans l'espace, elle le suivit long-temps des yeux. Péri monta, monta lou-

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jours, quoi(jue l'on entendît gronder l'orage dans les hautes régions. Soit qu'elle conçût des craintes, soit qu'elle voulût lecevoir une dernière caresse de la jeune Arabe , elle descendit tout à coup vers la colline , fit un triangle dans les airs, puis, se balançant un moment au dessus de la tête de Leila Mariam, elle fit entendre comme un murmure de regret.

— Hélas ! reviens. Péri, dit la jeune fille ; oh! reviens, je t'en supplie. Edris va souffler la tempête et tes yeux d'or peut-être seront aveuglés par le feu du ciel. Comme clleparlait ainsi le vent faisait courber les palmiers de la fontaine , et il soulevait des torrens de sable qu'il promenait dans l'immensité. Mais Péri la colombe, se jouant des tempêtes de la terre, agita en tourbillonnant ses ailes blanches, comme si elle eût dit un dernier adieu à celle qui l'avait nourrie, puis, s'élançant à tire-d'ailes vers l'Océan, elle s'éleva en quelques secondes au dessus de la brume, et, traversant la sombre nuée en trois élans de ses ailes blanches, elle nagea bientôt dans ces flots d'azur que nos regards cherchent à deviner.

— Que Dieu te préserve des vautours! dit Leila ;

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pauvre oiseau de la terre qui t'en vas vers les cieux. Et ses yeux ne voyant plus rien dans les airs que la tempête qui grossissait, elle descendit de la colline et regagna les palmiers, suivant tristement la route qui la conduisait au désert. Et vous allez me demander ce que devint Péri qui avait à traverser l'étroite mer de Vandaloucie? Péri savait déjà où était son nid, son grain, ses petits, elle le savait en son cœur; les anges de l'air le lui disaient. En quelques minutes elle eut dépassé les orages, elle traversa le désert qui s'étend au sud-ouest d'Alcacar ; il y avait de beaux palmiers , et sur ces palmiers de belles dattes que dorait le soleil : Péri avait un message à remplir et elle ne regarda plus la terre.

Oh ! si votre pensée pouvait aller aussi vite oue Péri , vous verriez sur le revers du fleuve des tentes noires , des chameaux , des Bédouins enveloppés de leurs manteaux blancs, des Arabes voyageurs, traversant les déserts sur des coursiers rapides comme des météores. Péri vit tout cela. Péri vit aussi de beaux pigeons africains qui s'ébattaient sur le sable doré, et des petits qui allaient voletant à l'ombre des

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tamai'Ts; fVri descendit un peu vers la terre, si près qu'un bon chasseur l'eût abattue : l'idée de ses petits lui était \enue au cœur; elle se rappela qu'ils étaient plus loin et vola toujours vers la mer.

Mais comment vous dire tout ce que voyait Péri et tout ce qui la tentait? Hélas ! le soleil était brûlant, une belle eau limpide lui apparaissait comme un miroir d'or au milieu des sables, et Péri la belle, Péri, qui alors se mirait si bien quand elle était dans ses jardins de Lisbonne, ne songeait pas même à se désaltérer. Péri la messagère voyait des champs de maïs, elle avait faim d'un de ces beaux grains dorés, mais la voix de sa maîtresse sonnait encore à ses oreilles, elle passait comme un éclair par dessus ces grands champs' de blé. Péri aimait les hauts édifices, et quand, au milieu des arbres duTage, un beau palais se présentait, elle allait toujours se percher sur une colonne de marbre, et, curieuse, elle regardait. Péri vit Larache la blanche et cependant elle passa comme un trait; à Almodexar, un cruel chasseur la visa :un mouvement rapide de l'aile l'empêcha (le trouver la mort. A. Hindalia

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elle songea à se reposer, car l'immense Océan grondait devant elle. Hélas! Péri la colombe avait les grandes eaux à traverser; elle s'abattit sur le rivage, et, becquetant quelques grains amers, elle regarda fort tristement les eaux.

Et maintenant ce qui advint à la messagère, c'est plus tard qu'on l'apprendra.

Rome, 20 avril ij8o.

A dona Magdalena de Filhena.

« Le monde est-il, comme moi, plein de félicité, que tout me semble ravi en beauté sereine ? Unjour enchanté s'est-il levé sur lui, que je me sens ainsi enivré d'espérance ? Ah ! ma dame trèsaimée, tout dans ma destinée est vraiment conduit par le doigt de Dieu; mais que ne pouvezvous voir tout ce que je vois, que ne pouvez-vous entendre les divines harmonies qui me bercent

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de toutes les joies d'avenir et (jiii sont chaque jour connue une nouvelle promesse que le Ciel veut bien m'envoyer ! C'est dans l'Italie qu'il faut venir rêver ainsi au bonheur. Ahî que cette maîtresse sévère du monde a changé et comme elle charme ceux qui lui viennent payer un tribut! Elle frappait du glaive autrefois, elle jetait ses chaînes de fer a ses victimes pour les retenir; maintenant elle sourit, elle chante, elle se pare de fleurs, et l'univers lui appartient encore. Serait-ce parce que tout va à mon gré, que je vous écris ainsi? Serait-ce parce que tout sourit à mes espérances ? cela se peut. Tout ce que je vois, tout ce que j'admire, vient de vous, et cela est si bien que, quand j'entre en mes rêves, il me semble que vous devez en connaître les secrets enchantemens mieux que moi-même, vous qui me les envoyez; mais écoutez et voyez comme les merveilles de ce pays servent mes vœux et mes espérances.

«J'étais ici seulement depuis deux jours, et j'attendais qu'une audience que j'avais sollicitée me fût accordée par le camerlingue auquel, vous le savez, le patriarche -cardinal m'a recom-

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mandé , lorsque j'entrai par pur hasard dans la cliapelle d'un petit couvent qu'on rencontre près de Monte-Cavallo. Bien, je l'avoue, que j'eusse pénétré dans ce lieu saint, tout environné de mes distractions et de mes souvenirs, je ne tardai pas à me sentir saisi par l'art qui rayonnait en reflets sacrés, comme si Dieu avait permis que Tâme de Raphaël ne montât pas tout entière au ciel, et que la terre gardât quelque chose de sa noble et religieuse empreinte ; et , tandis que j'étais ainsi dans celte extase , voilà que j'entendis une musique si douce et si simple aussi, qu'il me sembla que les divins murmures du parvis céleste avaient de cette harmonie. Je me laissai si bien aller aux sons qui me parvenaient, que j'en vins à croire un moment que ces jeunes voix m'interrogeaient, comme il est permis aux anges de noiu» demander nos pensées. Oh! vous devinez, Magdalena , celle dont je leur parlais!... Tout à coup, moi, étant à deux genoux, isolé par mes émotions secrètes, j'entendis, comme j'aurais entendu dans un rêve, une voix! Je dis bien dans un ré\e, car elle ne venait pour moi ni de la terre ni du ciel...

jgO LIJIZ J3E SOTJZA.

elle m'arrivait d'un souvenir céleste. Cependant, et telle était la ressemblance, que je crus que c'était vous qui me répondiez. Tandis que cette voix chantait avec une merveilleuse douceur , toutes les autres voix semblaient faire silence pour écouter ses saintes joies. Tout à coup, elle devint frémissante ; on eût dit les derniers sons d'une harpe qui va se taire ; elle me rappela votre enthousiasme aux jours de la patrie heureuse... je sentis qu'il était temps que le choeur voilât de sa sévère harmonie cette voix, pleine d'ineffables mystères, qui me faisait ainsi pleurer... Un vieillard qui était près de moi remarqua mon trouble.

— « Cette voix vous émeut, seigneur étranger, me dit-il; elle produit cet effet à tous ceux qui l'entendent.

— « C'est un rayon des joies divines qui s'en va retournant aux cieux, lui répondis-je; et quand je lui eus avoué qu'un bien cher souvenir m'arrachait les pleurs sans amertume qu'il me voyait répandre, et que moi, d'ordinaire si réservé, jelui eus confié le secret qui m'attirait à Rome, je le vis sourire avec bonté. Oh! c'est qu'il

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a été en Portugal , c'est qu'il a connu nos deux familles.

— « N'y a-t-il que ce vœu prononcé en un temps de trouble, seigneur Luiz, qui vous arrête? me dit-il; n'avez-vous pas d'autres tourmens? Eh bien, dans quelques jours vous retournerez à Lisbonne et vos désirs seront comblés.

ce Pardonnez-le-moi, Magdalena, mais en cet instant j'eus un moment de terreur involontaire je .pensai à la lutte terrible en laquelle je faillis être vaincu. Comme nous étions sortis et que nous cheminions ensemble, je lui avouai les paroles douloureuses co m batlan toujours mes raisons, je lui peignis tout ce qui en a coûté à votre cœur pour délier enfin sur la terre ce que la mort a vraiment délié ; vos doutes et vos angoisses, je les lui peignis avec force; car, voyezvous, il avait la gravité d'un père et je lui parlais comme un fils. - — Ce que le pape aura fait, me répondit-il , personne n'aura le droit de le juger, fût-ce au fond de sa propre conscience. Une âme chrétienne n'a que ce juge, et nul ne saurait le contester. Demain, ma dame très-aimée, de-

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main, j'irai le voir-, et tous les obstacles seront enfin brisés. Je dirai : J'ai enfin les droits du bonheur! n

Le reste de la lettre contenait les ardentes expressions d'un amour qui s'était imposé trop de rigoureuses contraintes, qui avait lutté avec trop d'amertume, pour ne point trouver en ce moment de touchantes et nobles expressions. Le lendemain, Luiz de Souza ajouta à la hâte quelques lignes à la lettre qu'il venait d'écrire.

« 4h, Magdalena! que n'avez-vous vu Grégoire XIII! que ne Tavcz-vous vu entouré de toute cette pompe qui serait presqi/une impiété si ce n'était un divin symbole ! Vous le sentiriez comme moi : ce que ce vieillard délie sur la terre est justement délié, ce qu'il a scellé de l'anneau du pécheur ne saurait être profané, et le regard qui s'en détourne doit accepter le jugement de Dieu.

Mais tout cela est encore une énigme. Écoutez-moi et vous jugerez. Hier, selon l'invitation qui m'avait été faite,' j'allai voir le seigneur Fran-

cisco Doni. — Le pape tient chapelle à Saint- Pierre, me dit-il, c'est là que nous nous rendrons; et moi je l'écoutais en silence, ne comprenant point sa pensée. Je le suivis cependant, et j'étais déjà dans letemple, que j'ignorais ce qu'il voulait de moi. La messe vient d'être dite, remarqua-t-il ; le saint Père va bien tôt descendre; et, en effet, comme il achevait ces mots, je vis que les deux prélats qui servaient de diacres se préparaient aux dernières cérémonies; les cardinaux assis sur leurs bancelles se levèrent en s'écarlant. J'aperçus alors le gocial d'or et le coussin servant à sa sainteté; et le pape lui-même, la tête couverte de son règne aux trois couronnes , m'apparut dans sa splendide austérité.

Je l'avouerai, quand le double rang des prélats se fut ouvert, que ces mitres commencèrent à s'incliner, que le feu mobile des cierges y jeta des flammes d'or; quand, au triple son des trompettes , le pape descendit de son siège et que, remonté sur son trône, je le vis porté en l'église et s'acheminant jusqu'à nous, ce fut en vain que je rappelai ma fermeté ; une sueur

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