L^llZ I)K SOIJZA
Iroide ruisselait de mon front. Était-ce mon destin qui s'avançait ainsi vers moi?... Mais comprenez-moi bien , Magdalena, tandis qu'au milieu de la pompe formidable je rêvais quelque arrêt terrible de celui qui devait pins tard me juger, le regard du saint vieillard s'est abaissé, dans sa gravité tranquille , sur mon compagnon et sur moi ; et, au moment où je courbais mon front devant la triple majesté, j'ai entendu descendre les paroles qui changeront à jamais mon sort. Fiat ut petitur, qu'il soit fait ainsi (ju'il a été demandé , a dit le vieillard en me bénissant ; et ce n'est que quand le cortège pontifical s'est trouvé hors du temple, que j'ai su que ces mots s'adressaient solennellement à moi. Le seigneur qui m'accompagnait, c'était le frère du grand pénitencier; les paroles deGrégoire XIII , c'étaient la réponse à la demande qu'il avait exigée le soir du jour où je le quittai. »
Le reste de la lettre contenait encore les expressions les plus vives et les plus senties d'un amour qui s'épanchait enfin librement et qui mêlait son enthousiasme religieux au sentiment
LLIZ DE SOTJZA. IqS
le plus passionné, Luiz de Souza terminait en annonçant son prochain départ de Rome, et la certitude qu'il avait acquise auprès du grand pénitencier lui-même que rien bientôt ne pourrait le retenir.
Un post-scriptum assez étendu avait été ajouté. Il y était dit qu'un navire de Livourne, qui revenait des côtes de Barbarie, avait ramené en Italie quelques gentilshommes de la suite du duc de Barcellos ; que le fils du duc de Bragance lui-même avait été enfin racheté , grâce au roi d'Espagne, son oncle, et qu'au départ des ambassadeurs de Philippe II , Leïla Mariam avait été vue à Ceuta : ceux qui l'avaient reconnue affirmaient qu'elle faisait tous ses efforts pour retourner en Portugal , mais que jusqu'alors l'absence d'un navire, se rendant directement à Lisbonne, l'avait toujours retenue.
Tandis que la letn-e qu'on vient de lire partait de Rome, un gentilhomme de Florence en recevait une d'un tout autre genre, mais dont quelques lignes néanmoins avalent un rapport assez immédiat avec celle que nous avons donnée, pour que nous larapportions ici.
Medinet Abou, 3 février i58o.
« Il y a , mon seigneur et ami , je ne sais quel proverbe castillan qui dit : Al biien varon tierras agenas supatria le son, à l'homme de bon
198 , M/IZ DE SODZA.
courage les terres étrangères sont sa patiie ; puis un autre qui répète gairaent : « Quelque jour ce sera la ïête de notre village. » Ces deux dictons renferment toute mon histoire; car, Ludovic Sforce, je n'ai renoncé à aucutîde mes projets; et pourquoi y renoncerais-je en effet? Qui pourrait faire faiblir ma volonté ? Seulement je me défie quelque peu d'un roi qui a été grand - inquisiteur ^ , et je retarde prudemment mon retour en ses états. Mes deux lettres datées d'Alcaçar ont dû beaucoup vous étonner et vous avez du être surpris du merveilleux enchaînement qui lie ;iinsi tous mes desseins : c'est que la destinée se laisse enfin conduire, mon seigneur; c'est que rien n'est arrivé qui ne soit le (ruit d'une assez adroite combinaison, je ne crains point de le dire, à vous qui êtes déjà dépositaire de mes plus importans secrets. Les choses se sont succédées mieux encore que je ne l'espérais. Le jeune fou qui barrait ma route a été brisé par le sort : le seigneur
' Le cardinal don Henrique. qni succéda ,t Sébastien et qui régnait alors.
Liiiz, j'en ai acquis la certitude, conapte maintenant parmi les martyres , et dans peu sa dame m'appartiendra. Mais à cpioi cependant tient la destinée des plus forts ! Il y a six mois qu'une blanche colombe d'Alep pouvait renverser mes projets, et cela tient à un mystère queje n'ai pu e?ûcore expliquer. Quelque jour je vous apprendrai plus longuement comment, étant à la chasse et longeant le bord des grandes eaux, j'ai surpris ce singulier message qui changeait le cours de ma vie. Bien m'en a pris alors de savoir les cris plaintifs de l'oiseleur; bien m'en a pris d'avoir étudié à Bagdad l'art de dresser les messagers de l'air; mais la belle colombe s'est bien méprise en se laissant prendre à ma voix , il lui en a coûté la vie et elle est allée rejoindre le beau pigeon du saint Noé. Ici je suis contraint de me l'avouer à moi-même, les Séphirots m'ont servi ou le hasard est devenu mon dieu. Dans bien peu, tout ceci, qui n'est encore pour moi que ténèbres, cessera d'être si obscur, et, s'il y a là matière de sapience, tout un jour vous sera dit. Mais laissons là de telles misères et écoutez la fin de mon récit.
aoo i.iiz nE soizA.
« Depuis deux mois j'ai traveisé bien des déserts, Ludovic, et, tandis que mes esclaves sont conduits en caravane vers la Syrie qui les reçoit, j'erre, moi, dans les vieilles terres d'É- §yp'6 ? J6 cherche la doctrine où Moïse la demanda.
« Vous m'avez dit quelquefois, mon seigneur et ami, que, quand un grand monument de l'antique Sicile sortait tout à coup de la terre oii il était enseveli, il vous semblait que c'était comme la parole vivante d'un siècle essayant de revivre. Jugez par vous-même de ce que nie font éprouver les monn.mens de ce pays! Les ruines d'Italie jonchent 'la terre, le soleil fait croître des fleurs sur leurs frontons renversés; mais, fors la poésie, elle n'ont point de mystère et le soleil leur sourit. Ici les tei;nples sont debout, le granit défie les hommes, le prêtre a creusé la terre pour y cacher son secret, il se lèverait de la tombe, qu'il pourrait appeler ses dieux; le mystère y vayônne encore : c'est de là qu il faut l'arracher ; j'y travaille, et peut-être un jour lentendrez-vous résonner.
« Hier, je pensais à vous; j'avais cherché
derrière des ruines les seize tombes de Diodore : quatorze d'entre elles m'étaient apparues, mes Arabes étaier.'t las de se promener ainsi parmi les pierres, et j'allais abandonner ces sépulcres ouverts qui ne disent plus rien aux regards, quand un vieux fellah me dit : Cid Aral (c'est le nom que je porte ici), le Seigneur soit exalté! n'apercevez-vous pas cette tète de vautour en pierre, que le sable ne couvre point entièrement? c'est la porte d'un de ces vieux temples d idolâtres; le prophète nous a conduits.
«D'autres Arabes dirent alors : Ce n'est rien qu'une pierre isolée, toutes ces ruines ont été brisées par nos pères qui y ont trouvé des trésors. Mais deux tombes r.iannuaient toujours au comple et je résolus de les trouver : cela valait bien quelques jours de fatigue î Livrer awx rayons du soleil toute cette vieille obscurité, c'était quelque chose de formidable, je l'avouerai, je n'y pus résister :
« J'essayai d'abord de dégager avec le 1er de mon large yataghan celte pierre sculptée du portique, que le fellah m'avait indiquée, puis
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les Arabes, que mon exemple encourageait, commencèrent à dégager les sables, quoique le goleil les brûlât. Ils continuèrent leur travail ainsi jusqu'au milieu du jour ; alors une pierre arrêta leur pic, mais bientôt un retentissement sonore nous apprit que la tombe parlait aux hommes... Trois mille ans s'étaient écoulés depuis quelle avait retenti !
« Ali ! Ludovic Sforce, comment vous dire maintenant le frémissement intérieur que j'éprouvai quand l'écho commença à répéter, en se prolongeant, ce bruit du fer qui l'éveillait! Mes Arabes émerveillés s'écrièrent : Gloire au Prophète, la tombe aux trésors va s'ouvrir!... Et moi, vous l'avoueraije? je voulus rendre grâce comme eux à la divinité , et je sentis à leur joie enthousiaste qu'il est bon d'avoir à gratifier un dieu. Hélas ! mon âme dévorante resta muette : c'est ainsi que je suis fait!... Mais à quoi bon vous faire languir comme je languis quelques instans... La pierre qui fermait le monument tomba enfin sous nos coups redoublés , mais , excepté un seul Arabe, personne n'osa me suivre, tant les ténèbres étaient épaisses Je
LLllZ DF SOUZA. 2o3
si^^is mje t<M"<jh)ee;t j 'entrai dans «LU coiTidorqui allait en descendant; il était d'une longueur imnaense. Je inarehais... je marchais toujours; mieux me valait mourir que d'ignorer plus longtemps.
« Jusqu'alors j'étais /(^omme dans un long sépulcre dont je ne pouvais deviner la fin; nulle trace <l'homme ne paraissait; seulement, quelques marches se présentaient de temps à autre pour faire un pas de plus vers la lumière qui ne se montrait pas encore. Enfin j'arrivai... 3fais prenez garde, Ludovic Sforce! voti-e curiosité va se briser comme je sentis se refouler la mienne. Jugez de mon désespoir! je m'étais trompé en voyant les ténèbres s'agrandir; ces pierres n'aboutissaient qu'à des pierres, il n'y avait point d'issue. Ce long corridor n'avait pas d'autre fin qu'une petite chambre nue avec un puits dans le milieu.
« J'allais revenir sur mes pas, lorsque mon Arabe me regarda avec des yeux étincelans ; on eût dit du vieux dragon auquel ayait été confié la garde du trésor et qui voulait le livier à celiii (|ui l'osait cherclier.
204 LUIZ DE SOLZÀ,
— « Par Omar , le calife très-vénéré , ce n'est pas ainsi qu'on se retire dans ces vieux temples à demi détruits; nous serions la risée de ceux qui sont restés si prudemment. — Et qu'y faire? lui dis-je en considérant tristement k pierre que l'on voyait au fond du puits. Et alors sans me répondre, mais d'un bras auquel l'amour de l'or donnait une vigueur que je ne lui soupçonnais point, il frappa du pic qu'il avait conservé les parois de l'excavation. Alors un mugissement prolongé répondit comme un grondement d'orage, puis les voix sonores et tristes se multiplièment. On eût dit que les gardiens de la terre nous criaient de nous arrêter.
« Je remarquai un grand effroi-sur le visage de mon compagnon , et à moi-même il me sembla entendre comme un frôlement d'ailes gigantesques se déployant sourdement dans la nuit. Cependant un second coup du pic avait détaché la pierre qui n'avait fait que s'entrouvrir. Une nouvelle entrée nous était ouverte , mais Le vagissement des ténèbres croissait épouvantablement .
— « Je suis brave quand le soleil me regarde,
LUIZ DE SOUZA. -JOb
me dit l'Arabe avec tous les signes de la terreur^ mais certainement c'est ici qu'Asraïl, sur qui soit la paix , amène les âmes lamentables quand elles se sont échappées dans un dernier soupir. Tous ces murmures, ce sont des cris d'agonisans. Plaise à Dieu que nous n'entendions pas pour nous-mêmes la trompette terrible d'irasfil, quand il appelle les mourans ! nous aurions hâté notre ruine et celle du genre humain en déchaînant les mauvais génies.
— «Qu'importe, lui dis-je, la mort; c'est le retard. Mais ce fut en vain que j'essayai alors de le retenir , il s'éloigna en murmurant. Moi je fixai ma torche contre une des parois, et, d'un bras qu'animait alors mes plus ardens souvenirs , j'élargis l'ouverture; les pierres tombaient comme dans un abîme; mais le roulement sonore ne me causait plus aucune émotion. Oh! s'ils voulaient enfin me répondre! me disais-je; oui je me sens la force d'interroger ces dieux.
« Je saisis de nouveau la torche , je descendis et je pénétrai, non sans peine, dans une salle immense ; mais ce qui produisait tous ces gé-
2o6 LUIZ Di: SOTJZA.
misseMeils , c'étaient des nii'Hiers été éhàùvéîîsô'uris Uiurbilloiimint dans les< ténélw^ës eorrttne quelque Typhon des eaux. Mon yatàghàn l'es écarta, et je montai d'immenses degrés se pressentant encore à moi.
«Ah! Ludovic, vous qui n'avez vu que' dès temples- romains, où l'homme à fait des idôl'éJi comme les houiities ; non , vouS ne pouvez vous' figurei- mon admiration quand j'ent^^U soiii^ tfri' sanctuaire sans fin où vingt dieux gigantesques se dressaient dans celte immensité. Gardes séculaires d'un autre dieu, quatre mille ans avaient passé sur leur tête, et ils disaient encore l'éternité. Leur fantasque majesté oscillait sous les lueurs de la torche , et par moment je pouvais croire qu'ils s'inclinaient devant moi ou que leurs têtes- colossales allaient me dire d'arrêter. Je passai cependant , et plus je m'avançais , plus j'entrevoyais de magnificences nouvelles décorant ce temple bizarre. J'apercevais le pérystile et je pouvais mesurer du regard la hauteur de ces grands pillet*s, que des têtes d'éperviers cbui*6nrîelit avec leurs ailes déçiloyées; mon oeil' cherchaif Phôte magnifique à qili ces â\eùt obéis-
Soient, lorsque j'aperçus une créature vivante au milieu de ces idoles des morts.
« Mais voilà le jour qui me manque , mon seigneur, les ténèbres vont envahir le désert ; l'autour fait résonner sa voix. Est-ce donc parce que tout change à cette heure dans la solitude, que mon âme est ainsi flottante et que j'ignore si j'achèverai mon récit !... non , vous le saurez, car vous n'êtes point un de ses hommes qui blêmissent devant une idée : vous me l'avez dit vous-même en répondant à mes aveux. Dans la voiequej'ai entreprise il n'y a que trop d'instans où le disciple de la science doit pâlir devant son propre ouvrage. Mais il n'est point permis de reculer; j'ai avancé j'ai grandi, hélas! Ludovic, et tous les docteurs sur lesquels je m'appuyais ne sont plus rien désormais pour moi. Ombragez-moi de quelque justice, fût-elle sévère ; car je m'en vais plus loin qu'eux. »
«Eh bien, Ludovic Sforce, qui pensez-vous que je rencontrai au milieu de ce peuple d'idoles? Qui croyez-vous que j'entrevis derrière un de ces piliers géans qui, à lui seul, pourrait servir de temple à un dieu nain du capitole? Quel est l'être vivant qui y était entré avant moi et par une porte sans doute plus Facile, puisque je l'aperçus à l'extrémité d'une longue traînée
de lumière? Quelque lion au regard étince-
:ilO II]]/ DE SOT/A,
l^nt (Je douleui-, allez-vous dire, quelque béte fauve appelant ses fils, et vous pensez à l'esclave de l'arène, puisque je suis encore vivant; vous vous imaginez peut-être qu'un crocodile, remonté du Nil, rugissait au milieu des échos... Point, Ludovic; c'était la plus paisible des créatures, venue comme moi pour étudier. Je ne dirai point un docte arabe, échappé des écoles de Fez, ou un chrétien des universités d'Allemagne, venu si loin pour commenter... Moins que cela : un pauvre juif dont bien souvent je vous ai parle comme d'un homme de science paisible, creusant toujours sans s'arrêter, ainsi qu'un misérable laboureur qui travaille un champ, qui laboure souvent au hasard et sans savoir où s'arrêter.
« Quand il m'eut entrevu vaguement au milieu des idoles (et il faut vous dire que la lumière de ma torche, à demi consumée, devait paraître d'abord comme la lueur d'un fanal dans les brouillards de la nuit, et qu'en l'avivant je m'étais inondé de lumière), non, je ne puis diie maintenant que ma vue subite lui fit une bien= favorable impression ; il avait des souvenirs un
LllZ DE SOUZA. 9,1 I
peu rudes (jue je lus tout d'abord en ses yeux... Mais , merveilleuse puissance d'un esprit sachant où il va! aussitôt que j'eus dit quelques paroles , je le vis , ainsi que je l'ai toujours vu devant moi, comme un pauvre oiseau qui ploie l'aile, bien qu'entendant l'épervier.
« Je m'aperçus du premier coup d'œil qu'il avait son écritoire à calem et qu'il était occupé à copier les hiéroglyphes de l'entrée de ce vieux temple. Malgré ce qui s'était passé entre nous, en me reconnaissant il avait quitté son occupation et il m'avait salué de loin avec les formes révérencieuses qui appartiennent à sa nation.
— « Il y a bien long-temps que nous ne nous sommes vus, docte Manassé, lui dis-je en lui rendant son salut de façon assez courtoise, quoique ce ne fût qu'un juif; il est assez bizarre, ajoutai-je que le hasard nous réunisse encore, et que ce soit en un tel lieu... Vous faites encore de l'hermétique, et vous vous occupez probablement de votre commentaire. Couunent va le traité d'Artephius ?
— «Oui, mon Seigneur, me répondit-il en
a 12 LTJIZ DE SOUZA.
rougissant de rougeur subite, maigre son âge.,. il sait le cas que je fais de son art libéral et de sow suc de lunaire. — Si le Zandarith , qui n'est autre chose que la moyenne substance, peut être découvert , et si le fixe peut être volatilisé par le mercure des sages, c'est ici qu'il faut venir étudier définitivement ce secret , ajoula-t-il avec sa gravité croyante... Mais vous, mon Seigneur, vous prenez toujours, à ce que je vois, le chemin de haute lutte, car l'entrée de ce lieu est au beau soleil, et sans doute il vous a fallu bien travailler pour arriver de ce côté. C'est donc pour cela que j'entendais comme un bruit de tonnerre que je ne savais trop m'expliquer.
« Et je lui dis à mon tour où j'en étais de mes recherches , où m'avaient conduit mes travaux; puis nous parlâmes de choses indifférentes, nous nous entretînmes des vains projets du monde, quoique d'abord il mît quelques réticences craintives en ses aveux. J'appris de lui qu'il était marié depuis peu , en la ville de Fez , avec la fille d'un homme de sa tribu , qui est parti pour Jérusalem; que le mariage était chose de peu d'attraits pour un homme de sa robe.
LUIZ DE bOUZA, 21 3
qu'il y avait là mille embarras pour un disciple d'Hillel , vivant de plus haute nourriture et visant à de plus hauts intérêts ; qu'en un mot, sa femme et son beau-père le boudaient presque toujours, parce qu'il ignorait les tracasseries du monde, et que, lui , il les quittait souvent. Il avait entrepris, pour se désennuyer, le pèlerinage de la cité d'Onias, et, chemin faisant, le détour lui avait plu ; il avait songé que les vieux temples de Médinet pourraient lui dire quelques mots ignorés de doctrine.
« A vous dire vrai, cher Ludovic, je ne songeais à rien d'abord , j'abondai en son sens, je parlai avec lui des délices de l'étude , de ses joies infinies; je lui avouai qu'à l'instant où je l'avais surpris , c'était la pensée que j'entrais en un tombeau caché qui m'avait fait ouvrir l'entrée du vieux sanctuaire, servant sans doute jadis de sortie aux vieux prêtres, et que ce labeur difficile était assez l'emblème de ma vie.
« Peu à peu il se mit entre nous deux comme une tendresse de savans, courant d'un souvenir à l'autre, errant par les détours du passé. En vé-
2l4 l'UIZ DE SOrZA.
i»ité, mon illustre seigneur, ce n'était qu'un juif; mais il semblait, à nous entendre, que, dans celte solitude, si voisine des lieux où fut créé le père des hommes, les distances n'existassent plus. Nous causions de vive abondance.
«La conversation étant tombée sur Lisbonne: — Vous rappelez-vous, docteur Gervas, lui dis-je, et je le vis sourire à ce nom , vous rappelez-vons qu'il y a un an, à peu près, vers la même saison, nous étions dans un autre temple ? C'était là réellement qu'était enclos un vrai secret; mais je retournerai en Portugal, ne fût-ce que pour ce seul objet, quand le roi-cardinal sera mort et que le prieur du Crato, mon ami, régnera '. Je ne lui disais pas, au digne homme, l'autre secret que vous savez; il mène mon existence et je le conduis lentement à bien.
— « Ah ! il y a ici, je vous jure, d'autres mystères beaux et riches, et personne ne vous y vient troubler, me dit-il en me montrant ces grandes
' Don, Antonio, qui revendiqua plus tard la couronne et qui vint mourir à Pari*.
Luiz DE sonzA. 1 l 5
figures (|iii, depuis trois mille ans, gardent chacune un secret; mais, mon Seigneur, maintenant que nous sommes seuls , et il avait pris le ton confiant d'un homme qui se sent à l'aise et qui se voit presque chez lui, soyez assez bon pour me dire i'intérét réel que vous preniez à ce livre de la tombe de Batalha. J'avouerai qu'un de mes plus chers désirs est de l'apprendre aujourd'hui de vous : c'est une faveur que jamais je ne saurais oublier.
a Oui, Ludovic Sforce, en toute vérité, comme si le destin le conduisait, ce fut lui qui réveilla une pensée assoupie, mais une pensée toujours dévorante...
--«Vous le saurez, Manassé, vous le saurez dans ce temple et près de ces vieux dieux qui nous entendent et qui le savent peut-être mieux que nous !... Soit ma voix, soit mon regard , en ce moment il recula ; il se rappela sans doute quelque rite dont il avait été question à Lisbonne, que peut-être il avait oublié... C'était un traité de l'Àrchée, lui répondis-je, et le plus complet qui existe.
ai(v I.UIZ DE SOL'ZA.
— « Je VOUS ai ouï dire deux mois de celte doctrine, continua-t-il d'un air assez rassuré; c'est peut-être un mystère bien subtil, mais je ne nie pas qu'il ne soit curieux à étudier.
« Vous savez, vous, Ludovic, ce que je vous en ai dit dans mes deux lettres précédentes, et vous devinez ce que je répondis.
— «Le mystère de l'Archée, ajoutai-je, est curieux comme celui de la vie et de la création. Qu'est-ce que l'hermétique près décela, et même la connaissance toujours incomplète de la tradition? Car, Manassé, j'ai scruté un à un tous, les mots de la Tborali et du Zoliar.
— « Je vous crois, mon Seigneur, et vous allumez mon désir; c'est un de vos docteurs qui a écrit dernièrement qu'il ne convenait pas à celui qui commençait à lire dans le grand livre de la nature d'en avoir toujours le même feuillet ouvert sous les yeux ; mon œil a encore bien peu mesuré l'étendue de la science; mais j'étudierais bien volontiers l'Archée. Quelle est votre dernière pensée à ce sujet?
« Alors je lui déclarai, mon seigneur et ami,
LlilZ DE SOliZA. 217
tout ce que je vous ai déjà écrit, pour que ma doctrine, confiée à un homme sage, ne fût pas à jamais perdue en ce monde sublunaire , si par aventure je venais à me briser moi-même avant le temps contre quelque écueil de la mer toujours houleuse.
— « La connaissance réelle de l'Archée, lui dis-je, ce serait la science universelle ; V Archeus faber, l'esprit génératif, c'est l'alpha et l'oméga, l'Akaest des prétendus philosophes... En un mot, Manassé, c'est l'àme de l'univers, comme la lueur est la vie de la flamme; mais cette puissance souveraine se divise elle-même, et c'est ce qu'ignorait l'aigle d'Ensidt. Il y a l'Archée angélique, l'Archée céleste, l'Archée élémentaire ; la partie impure de l'Archée , qui est les élémens, obéit à celle du ciel. L'Archée, dans le monde élémentaire, et c'est celui dont il estprudent de nous occuper, donne la vie, la naissance et les vertus à tout ce qui existe. Cette science, vous le voyez donc, est supérieure à la Gématrie, au Notorichon et au Tkémurat , ces trois hautes branches de la kabbale; elle dépasse de bien loin^la Chrysopée ou l'art des transmutations mé-
2l8 miZ DF SO[ Z4.
talliques; et en définitive, pour ne vons rien cacher, l'Archée élémentaire peut Voir et regarder l'Archée intellectuelle dans son subtil entendement, comme l'œil se voit dans un miroir par la réflexion (!e ses propres rayons. Il ne faut jamais oublier, ajoutai-je, que Salomon appelle l'esprit de l'homme lucerna Dei, la lanterne de Dieu... et que sa parole s'explique ainsi.
V Comme je voyais que son esprit voltigeait dans l'obscurité et l'éblouissement, je finis en lui disant : — Je suis convaincu d'une chose, c'est qu'il f:.ut que le monde périsse ou quel'Archée se range à son devoir. Ce génie élémentaire, voyez-vous, est comme 1 Akaest des adeptes. En terme d'hermétique , c est la viande des morts , et il les fait ressusciter.
« Quoiqu'il ne lût pas de force à aborder du premier coup l'excellence de ce mystère, il me demanda si jamais j'avais entrevu l'Archée élémentaire, car, pour les deux autres, il les comprenait déjà : c'était l'entendement seul qui les devinait.
— « J'ai été quelqueibis sur le point de l'en-
LUIZ DE SOUZA. 2ig
trevoir, niais je n'ai pu jamais le saisir, lui répondis-je : ce serait là que reluirait le grand art. < et esprit est un vagabond sans repos , il se glisse, se dispersée! s'étend partout où la vie va briller. Et avec tout cela je me gardai bien de lui dire ce que je vous ai déclaré à vous, mon seigneur et ami, qu'il y a deux âmes, l'âme immortelle, qui n'a rien à faire avec le corps et qui s'en va luire au ciel, et l'âme sensitive, qui détermine nos passions et dont l'Arcliée est l'organe immédiat. Mais cependant , pour lui mieux faire comprendre ce que je voulais ])ien lui avouer, je procédai comme on procède dans les écoles.
— « Il s'agit de prouver, continuai-je, que l'Arcliée donne le mouvement aux élémens et que c'est de cet esprit que vient la vie, la naissance et les vertus aux choses corporelles. Suivez un peu mes preuves et le fait vous paraîtra évident. Alors je lui citai ces paroles mémorables d'un kabbaliste français qui a écrit dans ce siècle :
« La majeure ne se peut nier, car, s'il n'y a
2UO LUI/ J)!. SOIJZA.
« point de mouvement aux élémens, ii n'y a « point de corruption ; s'il n'y a point de corrup- « tion, il n'y a point de génération, ce qui est « faux : et partant la majeure est véritable.
« La mineure est infaillible, car, si l'Archée « ne donne point le mouvement aux élémens, « ils sont les auteurs de leur mouvement; s'ils « l'ont d'eux-mêmes, ils sont éternels; s'ils sont a éternels , il n'y a point de dieu , ce qui est faux : « partant, la mineure est véritable. »
— ce Ce que vous me dites là me paraît parfaitement juste et conforme aux règles du raisonnement ; mais comment s'emparer de l'Archée et de son triple mystère? ajouta-t-il en me regardant fixement.
« Je m'aperçus alors que mon juif, qui n'a jamais une idée à lui seul, laissait laborieusement creuser son âme par celle que je lui avais jetée : c'était la goutte ^ eau politique qui dévore sans s'arrêter.
— « L'homme n'est point le créateur de la mort, lui dis-je;mais il peut la forcer de lui obéir; et je n'eus pas plus tôt répondu ces paroles, que ce me fut comme une révélation qui s'en
LUIZ DE SOliZA. l'H
allait grondant sous le temple. Comme par instinct je levai ma torche , et sa lueur tremblante s'en alla briller sur ces vastes murailles que mon œil n'osait mesurer. Mon regard s'arrêta par hasard sur une immense peinture. — Tenez , lui dis-je , vous veniez chercher ici les preuves certaines de l'hermétique; moi j'y vois un autre secret : c'est que l'Archée élémentaire n'a pas été inconnue aux Égyptiens. Oh ! je le vois bien, m'écriai-je avec un soupir que le génie du temple répéta, Petosoris et Necepso, les fondateurs de la science du ciel , n'ont rien dii ignorer... Et alors je lui fis voir un homme gigantesque, à l'attitude bizarre, que deux prêtres allaient sacrifier; les vagues oscillations de la lumière donnaient une sorte de mouvement au tableau , l'œil du pontife semblait étinceler, comme s'il allait découvrir l'éternel secret de nature, et il me semblait que j'entendais cette voix qui répétait toujours, comme au temps de la belle Athènes : « O Platon ! vous autres Grecs, « vous n'êtes que des enfans nés d'hier; c'est ici «qu'il faut tout apprendre. »
« Que vous dirai-je, Ludovic? je commence à
•iï2 L[iiz ni: souzA.
croire, avec les pliilosophes de l'Inde, que chaque créature humaine porte son destin immuable inscrit par quelque démon dans les raies dentelées du crâne; car, que venait faire ainsi cet homme sur mon passage, au milieu de la demeure des morts?.. Que venait-il me demander à moi , dans ce vieux temple , près de ces dieux terribles?...
« Cette fois j'ai osé
« Qu'il vous suffise pour aujourd'hui, Ludovic Sforce, de savoir que j'ai entrevu l'Archée; je n'ai pu toutefois la saisir. Son feu a jailli dans
ces demi- ténèbres comme un pâle éclair
et il s'est éteint ; car, voyez-vous , l'ombre de
la vie ne reluit que par réverbération Les
yeux des mourans perdent tout leur éclat et toute leur splendeur sitôt que les esprits visuels de l'Archée les abandonnent. J'irai en causer avec Goclenius. Dites-lui qu'il laisse la tous les commentaires.
Le marquis de Kleist ajoutait a cet étrauj^e
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aveu une foule de détails de pure curiosité sur la suite de son voyage , mais il était aisé de voir, malgré l'enjouement factice de ses expressions, qu'une préoccupation effroyable voilait cette àme, qui avait enté les désirs infinis de son âge sur les souffrances de Prométhée. Malgré lui, on le voyait bien, le marteau brisait sa poitrine; il se laissait clouer à son rocher; il raillait , mais on devinait la torture, l'anneau brisé de la chaîne antique retentissant sous ses efforts; et puis, pour achever de le punir, mille pitoyables illusions continuaient à l'égarer : seulement on comprenait que la plus misérable de toutes n'avait pas encore pu l'atteindre et qu'une telle âme pouvait bien avoir d'insatiables désirs sans éprouver celui d'une vaine renommée.
« Dans ces laborieuses pérégrinations que j'ai entreprises, ajoutait-il, je ne sais jamais comment finira la journée du voyageur; l'orbe du soleil peut accomplir son cours sans que j'entrevoie les lueurs d'une aurore que j'ai voulu deviner. De même, Ludovic, que je puis être la première d'entre les créatures , il y en a qui me
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croiront la plus abandonnée. Quoiqu'il arrive, ne souffrez pas (|ue l'on m'accuse d'avoir eu un seul instant pour mobile le sot désir qui semble gouverner les hommes. D'abord , nul d'entre eux ne vaut le labeur que coûte la renommée ; et puis, mon Seigneur, quelle frêle ambition !... Vouloir faire parler de soi après sa mort!.. Un cri de passion vivante est plus puissant que la plus glorieuse mémoire d'un trépassé... Ditesmoi quel est seulement le souvenir, vieux de quelques années, qui ait arrêté un plaisir?... Quel est celui parmi les hommes qui peut être compté dans la vie séculaire des empires?... Ah ! Ludovic, le royaume des morts est à part!...»
Pendant long-temps cette lettre fut le seul indice que l'on pût avoir de l'existence de M. de Kleist, et, pour revenir à lui, il nous faudra franchir deux années.
C'ÉTAIT par une de ces soirées amoureuses du Midi, où le soleil mêle si doucement ses derniers rayons aux flots parfumés de l'air : tout était calme, paisible, reposé; la brise des montagnes glissait elle-même silencieusement sur les vagues argentées du Tage; les citronniers en fleurs mêlaient leur odeur pénétrante à la fraîcheur des eaux, et l'encens des Boninas montait avec ces bruits fugitifs et doux qui font sentir l'immense repos d'une nature heureuse. II. i5
Pendant que quelques chasseurs répandus dans la plaine regagnaient les blanches habitations qu'on voyait s'élever parmi les platanes et les orangers, et que ces grands troupeaux qui suivent le cours duTage étaient rappelés au bercail par des bergers que leur aspect moitié pastoral, moitié militaire eût fait prendre plutôt pour des soldats gardant fièrement ces plaines que pour les pasteurs dont les poètes portugais ont c.élébré si souvent l'éternel repos, une dame à cheval accompagnée d'un cavalier, montait lentement une colline qui conduisait à une de ces petites églises solitaires que l'on rencontre si souvent en Portugal et en Espagne , et qui sont encore des lieux fréquens de pèlerinage. Les paysans qui passaient pour se rendre à la chapelle des Hyéronimites regardaient un moment le cavalier et le saluaient ensuite de cet air hardi et respectueux qui indique, dans l'ancienne soumission de soldat, un beau souvenir. Les femmes fixaient leurs regards avec un intérêt à la fois tendre et doux sur les traits de la dame qui l'accompagnait, et, quand elles s'étaient assurées que ses beaux yeux où l'on commençait à lire la
trace d'anciennes émotions, n'exprimaient en ce moment qu'une sympathie affectueuse et tendre pour tout ce qui l'environnait; un sourire reposé et presque religieux accompagnait le salut qu'elles lui adressaient. Derrière ce couple, et se mêlant souvent à eux , marchait une jeune fille que le lecteur n'a sans doutepoint oubliée; mais ce n'était plus la Leda Mariam des anciens temps, la Leïla Mariam à la figure naïve et souvent enjouée. Ses beaux cheveuxnoirs étaient bien ornés, comme autrefois, à la manière arabe, de sequins d'or qui retombaient sur son front, et de larges bracelets couverts d'inscriptions orientales entouraient bien encore ses bras un peu amaigris; mais une simple robe blanche avait remplacé ce vêtement morisque si gracieux, que leslois espagnoles commençaientà prohiber dans toute la Péninsule. Sa physionomie ne disait plus cet étonnement naïf de jeunesse qu'on remarquait autrefois en elle; ses yeux vifs, si prompts à deviner même ce qu'elle n'entendait pas, exprimaient d'autres sentimens, et l'on s'apercevait aisément que, si elle ne vivait plus autant dans le monde merveilleux de ses anciennes
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années , son cœur n'en était pas moins vivement occupé. Sa joie, son avenir, son espérance, tout cela était de\ant elle. Ame aidente que ses propres émotions eussentdévorée si ellesavaient eu l'amour pour mobile, elle vivait d'une vie déjà assez active, en entourant sa maîtresse de celte sollicitude qui n'a point de repo*^, qui n'a point d'espérances certaines pour soi-même, et qui songe à l'avenir d'une autre. C'était donc avec une singulière expression de joie inquiète qu'elle écoutait -Alagdalena qui s'était arrêtée sur le penchant de la colline et qui exprimait tout ce qu'elle éprouvait en ce moment à celui qui l'accompagnait et dont les regards , après avoir erré comme les siens sur l'ensemble de ce vaste paysage, se reportaient vers elle avec un indicible amour... Il quittait toutes ces joies tranquilles pour essayer de les deviner plus pures et plus belles dans des traits adorés.
— Comme le fleuve est tranquille, Luiz; comme il coule lentement vers la mer ! Que ces oiseaux volent gaîment là-bas aux bords de l'Océan , et que le soleil qui va s'éteindre leur fait une riche
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parure de pourpre de sesbeaux rayons d'or! Oh ! que ces fêtes de l'air sont joyeuses!..
— Les oiseaux du ciel, reprit doucement Leïla Mariam, vont bien tristement dans le désert! Ici ils sont très-joyeux, ils se rencontrent sous le ciel et ils chantent; le vautour ne descend pas sur eux : Péri la colombe n'a pas été si heureuse. L'Arabe étouffa un soupir et regarda le ciel, comme si elle eût accusé cette riante nature. Magdalena la considéra en souriant et lui dit :
— Leïla pense souvent à Péri la colombe ; mais Péri a oublié Leïla sous quelque palmier. Faut-il donc tant regretter une ingrate?
La jeune Arabe portases yeux sur celle qui lui parlait ainsi avec un mélange de tendresse et de mélancolie et secoua ensuite la tète. On eût dit qu'elle éprouvait une peine sérieuse à voir mettre en doute la fidélité de sa messagère.
— Leïla ma chère libératrice, cet oiseau vous occupebien souvent. Nos belles colombes n'ontelles pas de brillantes couleurs ? Ne sont-elles pas fidèles et diligentes ? N'ai-je pas apporté
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moi-même la iiou\elle que portait Péri, ajoutal-il avec tendresse en se tournant vers Magdalena.
— Vous avez raison , Sidi , reprit IWrabe ; mais Péri la colombe n'a pas été, j'en suis sûre,, une messagère infidèle, elle n'a pas oublié mes paroles, elle ne s'est reposée sur aucun minaret. Ali! les vautours sont nombreux; les oiseaux désolés sont nombreux aussi au désert! Comme vous le disiez, le ciel est riant, le jour a été très-beau ; il faut oublier les tristes jours, ajouta Leïla Mariam en contemplant de nouveau Magdalena sur laquelle les rayons mourans du soleil venaient poser leur lumière d'or : il semblait qu'un message céleste la conviait à toutes les joies.
— Et qui n'oublierait pas les tristes jours ^ Magdalena, quand rien ne manque à notre repos et à notre cœur, quand le ciel même sourit à la mer et que la terre repose dans l'espérance?
— Hàtons-nous, Luiz, la nuit va venir, hâtons-nous, je vous prie, de monter a la chapelle desHyéronimiles. Jamais mon cœur n'a senti tel
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besoin de remercier Dieu; il aurait presque besoin de se plaindre : tant de bonheur est venu après tant de tristesse! Qui l'aurait cru? Vraiment, il y a des momens où tout ce qui s'est passé me semble comme un songe fort triste venu dans les ténèbres et dissipé par un rayon du jour! Oh! le bonheur a besoin de prier; montons à la chapelle!..
. — Auparavant , ma dame très-aimée , regardez encore, je vous prie, toute cette fête du ciel; écoutez bruire la mer et le fleuve. Oh! ma trèschère âme , ne trouvez-vous pas que l'éternelle beauté de l'Océan se pare encore de ce bonheur? Le vent s'est parfumé pour caresser vos cheveux ; voilà qu'il n'y a plus de bruits , parce que je vous parle et que vous m'écoutez. A.h! ces beaux oiseaux , comme ils vont volant deux à deux! Le même flot les berce etles endort dans unber ceau d'argent. Oh ! je crois que si des ailes blanches vous venaient comme à ces oiseaux amoureux, vous monteriez au ciel et me laisseriez ici .Voyez, voyez comme ces agneaux défilent gaîment et bondissent et se jouent dans ces vertes plaines. Il V a aussi des joies sur la lerre ! Ah ! Aoyez ,
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voyez encore ces deux beaux palmiers tremblans d'amour sous la brise du ciel; ils bruissent aux vents amoureux; et le soleil qui va dormir, comme il caresse tous ces êtres heureux, leur disant, avec ses rayons d'or : Je reparaîtrai demain; il y aura encore pour vous une journée de joie et d'amour!
— Ah! mon très-cher Seigneur, ceci est bien beau en effet; mais la nuit va venir : montons à la chapelle. Ne voyez-vous pas tous ces pèlerins ?..
— Et que diront-ils à Dieu , dans leur pèlerinage, que mon âme ne dise en ce moment et que vos regards ne disent eux-mêmes encore mieux? Ce bruit des eaux, et cette fraîche odeur des arbres, et ces chants si gais des oiseaux, et ce soupir, Magdalena, qui s'échappe de votre sein , ne sont-ils pas une belle prière pour tout ce bonheur?
En parlant ainsi, ils commençaient à gravir une autre colline; la foule des pèlerins montait aussi , et l'on voyait , aux regards de ces bonnes gens les contemplant avec sérénité , qu'ils avaient
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oublié comme eux les temps mauvais, et queLuiz et Magdalena étaient à leurs yeux la réalisation complète de ce bonheur dont tout leur parlait dans les cieux.
Ils allaient ainsi, montant toujours : le soleil commença à jeter ses grands rayons épars sur la ville de Lisbonne qu'on apercevait dans le lointain , et l'on eût dit que ses rayons brisés couronnaient d'un triple diadème d'or cette cité, reine maintenant si déchue: c'était un spectacle de pompe et de majesté qui venait de succéder tout à coup aux fêtes de cette nature si riante qui leur avait fait tout oublier.
— Comme ils s'étaient arrêtés pour contempler ce nouveau spectacle, un rayon de soleil, perçant le nuage, vint s'arrêter sur une flèche d'or qui surmontait un grand édifice, et l'astre splendide la faisant osciller entre les nuages , elle parut un moment comme ces feux d'orage qui sillonnent le ciel avant de l'abandonner. Leïîa Mariam fut d'abord la seule qui remarqua ce jeu de lumière sur les nuages noirs qui allaient en s'obscurcissant.
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— La flèche de Cid Aral brille encore au ciel, dit-elle comme si elle se parlait à elle-même. N'at-il pas encore fatigué Ghebraïl, l'auge des rigueurs, de ses volontés? Ne se repose-t-il point enfin après avoir si longuement travaillé ?...
— Que dites-vous de cet homme, Leïla Mariam ? reprit Luiz de Souza. Ignorez-vous qu'après avoir renié son Dieu , il est devenu le persécuteur de ceux parmi lesquels il avait combattu? Ah! si un sentiment d'exécration pouvait trouver place dans un cœur, au milieu de ce repos qui calme toutes les blessures, ne serait-il pas du légitimement à celui dont l'orgueil ne s'est jamais tari et dont la haine , sentinelle perpétuellement éveillée, a toujours demandé une victime ? Et de quelle lueur sinistre ne s'est-il pas éclairé dans ses ténèbres? Que n'a-t-il pas demandé? que n'a-t-il pas voulu?
— Hélas! mon très-cher Seigneur, si un doux soleil comme celui qui épanche maintenant le repos avait lui dans son cœur, ce cœur orgueilleux se serait amolli ; mais il a marché solitaire. Que Dieu le calme !
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— Quand Dieu lui parlerait , comme à ses autres eiifans, ce langage ineffable qui vous a fait verser des larmes d'amour, Magdalena , non , il ne le comprendrait pas; il a dédaigné cette voix qui vient du ciel et qui enchante toujours la terre. Ah ! cette flèclie d'or qui jette maintenant des rayons éblouissans au dessus de Lisbonne et .qui menace le ciel est bien l'emblème de son audace impie.
Luiz de Souza allait continuer , et l'expression de sa voix, si tendre quelques raomens auparavant, avait pris quelque chose d'exalté et de haineux qui laissait assez comprendre ce qui se passait chez lui intérieurement, quand LeïlaMariam l'interrompit :
— Ne parlez jamais en termes semblables de Cid Aral, mon Seigneur (sa voix était basse comme la voix d'une femme qui se sent dominée par une crainte intérieure). Ne prononcez pas
surtout le nom de cet homme vers le soir
Vous ne savez pas : les mauvais anges lui soufflent àl'oreillece qu'ils ontentendudansles airs; il a des mystères qu'il leur dit à sou tour; le mal
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glisse pour lui sur les vents , et l'esprit de Cid Aral est partout. Ah .'c'est bien de lui qu'on peut dire qu'il est semblable à Semendoun, le géant aux mille mains qu'on entend frapper en même temps à toutes les portes de la terre pour qu'on lui dise le secret des hommes. Ne parlez pas de Cid Aral, vous dis-je; la prudence le défend, fùt-il par delà cette mer obscure et ténébreuse que le Simorg ne peut atteindre.
— Leïla Mariam, ma chère libératrice, vous vous faites encore une étrange idée de cet homme, reprit Luiz de Souza; son indignation passagère s'était promptement calmée, et il souriait intérieurement de l'immense pouvoir qu<3 l'âme ardente de la jeune Arabe se hâtait de reconnaître à celui qui eût ainsi dépassé tout ce que le siècle accordait de pouvoir à ceux qui se livraient aux sciences cachées.
— Écoutez ces chants de la montagne :
voici les pèlerins qui passent. Il n'y a pas un seul de ces cœurs, remplis d'humbles espérances, qui ne soit plus puissant auprès de Dieu que celui qui croit avoir dérobé un de ses rayons au pâle flambeau des sciences maudites.
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— Dieu est grand; mais Eblis le désespéré est quelquefois terrible! se contenta de répondre Lèïla; et comme le jour commençait à tomber, ils se hâtèrent davantage et parvinrent en ((uelques minutes au sommet de la colline où se rendaient les pèlerins.
Depuis l'époque où Henriquez avait chassé les Maures, un couvent d'hommes consacré à l'ordre des Hyéronimites, avait été bâti sur ce riant plateau qui dominait le Tage. L'édifice s'élevait au milieu de ces grands pins à la cime élancée qui , dans l'Europe méridionale, montent avec les tourelles, et leur aspect un peu irisle contrastait avec les riantes beautés de la plaine. Bien que le couvent fût consacré à un ordre austère, la chapelle extérieure en était ouvertp à toutes les heures du jour, et la piété des cénobites en avait fait un lieu de station célèbre surtout parmi les voyageurs et les soldats , peut-être parce qu'il rappelait dans un temps de décadence ces jours de gloire aventureuse qui allaient si bien à la nation.
Comme cela se pratique fréquemment encore
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dans les églises de la Péninsule, une foule (ïex voto étaient suspendus le long des murailles. Ici c'étaient des armes rompues, un aviron brisé, un liaubergeon aux mailles pendantes; là un chasseur des plaines de l'Inde avait déposé les défenses immenses de quelque élépliant; ou bien, si c'était un de ces hardis explorateurs qui parcouraient les déserts de l'Amérique, il avait fait suspendre sous la voiite sacrée la frêle embarcation dont il s'était servi pour descendre quelque fleuve inconnu,. On voyait jusqu'à la dépouille des serpens et des crocodiles, jusqu'au hideux squelette des monstres marins. Souvent aussi, le souvenir était à la fois plus modeste, plus pittoresque et plus touchant. Une palme séchée indiquait siniplement le retour d'un pauvre voyageur , tandis que l'arc étinceiant de quelque chef musulman rappelait le triomphe de ces vieux soldats qui défaisaient jadis les rois. Puis venaient les turbans déchirés, les aigrettes, éclatantes, les haumes rompus, et, au milieu de ces emblèmes guerriers , le regard allait chercher encore les nombreuses peintures des souffrances humaines, les tristes stigmates de mille infirmi-
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tés. En un mot, il semblait que les hommes, depuis trois cents ans, eussent rassemblé en ce lieu leurs misères et leurs souvenirs. L'Europe et le Malabar, la Chine et les îles nombreuses de l'archipel Indien , avaient fourni quelque bizarre offrande ou quelque triste emblème; puis la vierge étincelante , la vierge parée des splendeurs de tant de contrées, brillait, au milieu des lampes d'argent et des cierges , comme l'étoile du voyageur qui disperse à tous ses rayons; et quand des voix graves, sorties du sanctuaire, laissaient entendre leurs orkisons, que le soupir plaintif de quelque pèlerin passait au dessus de la multitude en prières, on eût dit qu'un gémissement des générations éteintes venait se mêler comme le vent d'un orage apaisé à la psalmodie traînante des pieux bermites.
Lorsque Magdalena parvint au sommet de la colline, l'office du soir était avancé; plusieurs groupes de pèlerins s'étaient formés sur l'esplanade qui s'étendait devant le couvent; des matelots se reconnaissaient, de vieux soldats s'embrassaient après une séparation de plusieurs anné es; des esclaves, revenus de Colombo, ra-
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contaient leurs misères passées, des marchands disaient les périls qu'ils avaient courus; tous étaient animés , comme à une fête de retour , et les récits interrompus (|u'on entendait çà et là laissaient deviner, à quelques paroles rapides d'effusion, à quelques motsénergiquesde reconnaissance, qu'il y avait dans cette multitude des joies sincères éteignant dans un eml)rassement tous les souvenirs de calamité. Magdalenn en fit faire la remarque à Luiz.
— Voyez, dit-elle, mon très-cher Seigneur, comme ces bonnes gens sont joyeux; un rayon de ce beau soleil couchant de la patrie leur fait oublier bien des maux. Tout le monde arrive au port, Luiz, et il n'y a pas vie si misérable qui n'ait son moment de repos; et, en achevant ces paroles, elle quitta le bras de son mari pour entrer dans l'église; mais la foule était encore si nombreuse, qu'elle fut contrainte, avec Leïla Mariam de s'arrêter à l'entrée , tandis que Luiz de Souza se trouva complètement séparé d'elle et resta quelques momens mêlé aux groupes du plateau; il pouvait aisément entendre toutes les voix des pèlerins.
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— Hélas! dit un vieux Galicien qui n'avait pas encore parlé et dont les souvenirs endormis semblaient s'être réveillés aux paroles de Magdalena , il n'en arrive pas toujours ainsi que le pense cette jeune dame; il y en a bien dont le pèlerinage doit finir sans joies et sans bonheur, et qui ont laissé le Portugal pour ne jamais y revenir. Les pauvres comme moi arrivent toujours , ajouta le vieillard en essuyant sa ligure vénérable qui portait tous les signes de la fatigue et de l'abandon ; mais allez au désert de Syrie et à Jérusalem , vous trouverez plus d'un grand seigneur qui travaille de ses mains comme un esclave et qui gémit comme un chrétien. On a cru sauver tout le monde et les juifs les ont emmenés.
— Pèlerin de Jérusalem, dit un jeune soldat qu'à son teint hâlé et à certain air de richesse répandu sur toute sa personne on pouvait supposer avoir servi dans les armées de l'Inde, je croyais que tous les captifs faits après la journée malheureuse où périt le roi avaient été rachetés ou échangés. Si cela n'est point, qui II. j6