‹ Luiz de Souza (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · l\i. LUI/. DF SOTJZA · texte numérisé non relu

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de nous refuserait l'argent de sa bourse ou le sang qui coule en ses veines?

— Jeune homme, reprit un autre, si j'ai bien entendu, vous venez de dire la journée où périt le roi. On voit bien que vous revenez des Tndes; sans cela, vous seriez mieux instruit. Nous qui ne venons que de Traz-os-Montes , nous savons mieux ce qui en est; nous n'hésiterions pas à vendre notre moisson , quand nous ne devrions être payés qu'au retour de Sébastien.

— Et nous, qui venons de Venise, ajouta un troisième, nous savons ce qui donne des nuits si tristes au roi Philippe IL

Luiz de Souza, qui n'avait d'abord prêté qu'une faible attention à la conversation de ces bonnes gens, s'était insensiblement rapproché du groupe, tandis que Magdalena priait.

— Ne parlez pas des nuits de l'Espagnol, jeune homme , dit le vieux pèlerin qui avait pris déjà la parole : il a bien d'autres souvenirs ! quant à notre pauvre jeune roi, un pèlerin comme moi m'a raconté, à Jaffa, qu'il l'avait vu couvert de sang, percé de trois blessures dont la moindre

pouvait donner le trépas. Hélas! il est bien mort, et en soldat de bon lignage , je vous le puis assurer; mais il y a en Orient des barons et des comles, des seigneurs et des chevaliers , et on les a conduits au fond du pays des infidèles sans qu'ils puissent souvent donner aucune nouvelle de leur captivité. La race maudite des juifs se venge maintenant, et elle préfère le désespoir des chrétiens à leur or. Ah ! c'est pitié d'en voir quelques uns de ces captifs Irès-honorables vivant à la chaîne et que leurs proches croient ensevelis sous quelque tas de sable près du fleuve Macassin. Que de soupirs et de misère nous coûte la religion , mes chers seigneurs ! je vous le dis , les pauvres comme moi échappent toujours, et ceux qu'on attend ne reviennent pas. Que Dieu leur donne force et courage pour accomplir sa volonté !

— On disait, reprit un des premiers interlocuteurs, que le roi Philippe avait envoyé au pays de Fez, de Maroc et de Syrie, et que tout ce qui avait été fait prisonnier était sorti d'esclavage.

— ^Cela se peut pour le pays de Fez et deLarache,

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que j'ai traversé il y a longues années , dit le pèlerin. J'ignore si tous ceux qui y souffraient ont été consolés : Dieu le veuille! Mais qu'on envoie encore aux pays d'où je viens, dans la Syrie et dans les terres de Jérusalem, qu'on écoute aux portes des juifs, et l'on entendra les gémisscmens des chrétiens. Savez-vous, messeigneurs, que c'est une bien horrible captivité que celle où l'on voit insulter chaque jour à son honneur età sa religion , et où l'on vous dit chaque soir : On t'a attendu autrefois , mais tu ne reviendras jamais.

— Bien horrible, en effet, dit à son tour Luiz de Souza chez lequel ce récit réveillait des souvenirs déjà oubliés.

— La journée des trois rois a fait plus d'une de ces victimes, continua le pèlerin, et, quoique Jérusalem soit éloignée de Fez , si l'on voulait entendre un récit terrible de la bataille d'Alcaçar Kebir, ce serait là qu'il faudrait aller. Les capitaines portugais ont déjà tout oublié dans les délices de la cour, ajouta-t-il d'un ton plein d'amertume ; mais les captifs , eux , ils n'ont rien oublié, si tout le monde les oublie.

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— Pèlerin , dit Luiz de Souza dont une secrète inquiétude altérait la voix et le regard , il n'y a nul seigneur ici qui ne donnât une partie de son sang pour racheter les captifs de la mauvaise journée, à plus forte raison sa fortune; mais encore faudrait-il savoir leur nom et leur pays : ce que vous venez de dire n'avait jamais été entendu , tant on fuit les terres d'Afrique et ces pays recules. Comment se nommaient ceux que vous avez connus?

— Ils étaient portugais et chrétiens, voilà tout ce que je puis en dire. Un pauvre homme comme moi ne s'informe pas du nom des autres hommes; il dit frère à tous ceux qui souffrent, et partage en passant ce qu'on a bien voulu lui donner.

— Mais encore , avez-vous quelques détails sur ces captifs? Êtes-vous bien assuré qu'ils avaient assisté à la journée d'Alcaçar?

— Oh! pour cela, je n'en saurais douter. Trois d'entre eux avaient été achetés sur le champ de bataille , les sept autres , que j'ai moins connus, avaient été faits prisonniers sur les galères espagnoles. Je ne saurais oublier le plus^

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âgé de tous ce> captifs, celui auquel on voulait faire renier sa foi et qui refusait toujours, moins encore par cœur de chrétien que par honneur de soldat. Je le rencontrais souvent travaillant avec les autres esclaves, et, quand on lui en laissait le loisir, il aimait à raconter la journée malheureuse, comme il l'appelait. On voyait qu'il avait dû occuper un rang distingué dans l'armée, et je pense que c'était un seigneur qui approchait souvent don Sébastien , car il savait sur le jeune roi des choses qui prouvaient le rang dont celui-ci l'avait revêtu. Les autres captifsl'appelaient le Fida/go et îe traitaient avec courtoisie. Il était de haute stature et devait s'être battu avec franche résolution.

Après une pause il continua encore :

— C'est de lui que j'ai appris que le jeune monarque avait apporté la forte épée du bon roi Henriquez, pour s'en servir au jour de la mêlée, et que son écuyer, ayant oublié de la lui remettre , il l'avait bien regrettée au commencement de la bataille, disant qu'elle était trempée de courage, qu'elle faisait et défaisait les rois. C'est

lui encore qui me raconta ce beau mot d'un gentilhomme qui, s'élançant dans les rangs ennemis, s'écria : Fuir, fuir: mon cheval ne saurait reculer. Plut à Dieu, ajouta-t-il, que tout le monde eût fait comme le brave ïavora : c'est l'épitaphe de tous nos bons soldats.

— Tavora... il marchait près du comte, dit à voix basse Luiz de Souza , comme s'il délibérait avec lui-même.

Il eut alors l'idée d'entrer dans l'église et de renoncer à interroger ce pèlerin , qui en savait ou trop pour son repos , ou trop peu pour lui donner une franche et certaine explication.

Une violente inquiétude le poussait et le retenait à la fois , il éprouvait cet horrible malaise du doute qui augmente l'angoisse par la réflexion ; il ne se sentit pas le courage d'aller prier près de Magdalena. Il n'avait pas non plus la force de faire taire la voix fatale qui lui parlait intérieurement.

Les autres questions qu'il adressa encore au pèlerin ne purent calmer cette situation d'âme ni lui donner plus de tranquillité, sans augmenter beaucoup cependant les inquiétudes qu'il aurait

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