‹ Luiz de Souza (volume 2)Chapitre 6 sur 10 · i.rnz df: souzà · texte numérisé non relu

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pu concevoir. La mort du comte avait acquis urr tel degré de certitude dans l'opinion générale ^ qu'il lui paraissait absurde, en quelques instans, de s'arrêter trop long-temps au récit de ce vieillard ; de plus, on savait positivement les noms de tous les seigneurs qui avaient été rachetés, et, à l'exception de deux ou trois gentilshommes restés , disait-on , captifs , mais auxquels ne pouvait pas s'appliquer ce que venait de raconter le pèlerin, on connaissait parfaitement le sort de tous ceux qui avaient marqué à la bataille d'Mcaçar. Le vieux voyageur paraissait sincère et vénérable; mais tant de lieux et tant d'événemens venaient se confondre dans sa pensée, il avait uni tant de douleurs à ses propres souffrances , qu'il était presqu'impossible d'en tirer aucun renseignement bien certain.

Ces doutes nombreux, qui succédaient à de positives assertions, ce vague intérêt d'un homme affaibli par les années qui n'avait vu, après tout, qu'en passant celui dont il racontait les aventures ; tout cela permit à Luiz de Souza de refouler intérieurement les mille inquiétudes dont il se sentait agité; mais la pâleur de son visage, l'abat-

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temeni; de ses yeux, trahissaient la grande douleur qu'une seule parole sans fondement peutêtre venait de jeter en son âme. Il conserva toutefois assez de calme apparent pour interroger le vieillard; car une idée subite s'était présentée et lui montrait la possibilité de calmer les doutes effrayans qui se renouvelaient malgré lui.

— Digne pèlerin, continua-t-il, faites-vous quelque séjour à Lisbonne, ou continuez-vous vos voyages vers les saintes maisons, comme font souvent ceux qui ont vu Jérusalem et qui portent partout des nouvelles de ce qui s'y passe?

— Hélas ! mon très-digne Seigneur, je suis de ceux de Galice qui vivent pauvrement au milieu de leurs montagnes; dans trois jours je retournerai mourir où je suis né!...

— Vous n'avez peut-être point d'asile pour cette nuit?

— Je n'ai que l'asile que Dieu ne m'a jamais refusé : en Afrique et dans l'Inde, dans les sables brûlés et dans les vertes campagnes, la terre pour dormir, et le ciel pour espérer !...

iDO LTirz DE SOUZA.

— Vos pareils étaient nombieux autrefois et ils diminuentchaque jour; je les honore, car ils souffrent pour eux et pour les autres. Venez ce soir à ce château qui parait entre les grands arbres dont le Tage est bordé vers l'extrémité de la colline, vous trouverez asile et repos, vous ferez même œuvre de chrétien , car j'ai mille questions à vous faire encore sur les saints lieux que vous avez visités et sur les captifs que vous avez connus.

Le vieillard salua Luiz de Souza avec cette dignité simple qu'on trouvait parmi les Portugais jusque chez les hommes des classes inférieures : à cette époque, elle avait surtout son motif dans l'antique renommée qui grandissait même un paysan à ses propies yeux : les derniers malheurs n'avaient pas encore pu éteindie ce glorieux sentiment.

- J'accepte, mon digne Seigneur. Si une parole de chrétien, dite sincèrement, pouvait après tant d'années changer quelque chose au sort de ces misérables captifs, mes vieilles jambes n'auraient pas cheminé inutilement... et quand les

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montagnes devraient me revoir quelques jours plus tard, je n'hésiterais pas à prolonger le voyage.

— Je n'en doute pas, digne vieillaid, mais le voyage ne sera point long.

— Une parole sincère, une seule et brève parole, dite dans ce château, peut changer le sort de ces pau\res captifs chrétiens qui travaillent maintenant dans les arides campagnes de Jérusalem ; une seule parole peut aussi... Luiz de Souza n'acheva pas ; car Magdalena sortait de l'église et venait le prier de songer au retour , la nuit étant déjà venue.

Il donna des ordres pour que le pèlerin fût conduit au château, et, remontant à cheval avec Magdalena que suivait toujours Leila Mariam, il reprit lui-même le chemin de son habitation.

La campagne présentait un aspect bien différent de celui que leur avait offert le jour à son déclin : c'était le même repos, mais la brise, venant de l'Océan , épanchait dans son lointain murmure cette fraîcheur des eaux qui fait rêver l'infini; la lune brillait au ciel, et sa lumière

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créait au bord des vagues ces horizons qui font soupirer d'espérance : on eût dit qu'elle rayonnait ainsi pour apaiser tous les souvenirs. Le cœur passionné de l'homme qui sait changer à son gré tous ces langages du ciel et de l'Océan, peut aussi éteindre tout à coup leur influence, briser les liens qui l'unissent si doucement au monde , et marcher seul dans son anxiété solitaire: c'est une de ses puissances!

Luiz de Souza dont l'enthousiasme, quelques heures auparavant, était comme un religieux symbole de toutes les espérances, était maintenant saisi d'une tristesse qui l'isolait de tout ce qui l'environnait. Assez fort pour garder le silence sur ce qui se passait au dedans de luimême , il ne l'était pas suffisamment pour feindre un bonheur qu'un seul mot pouvait changer, et il marchait dans une muette tristesse; quelquefois il se retournait lentement sur son cheval, il regardait si ce vieillard qu'il avait engagé à venir chercher un asile dans son château suivait avec son guide le chemin qui devait y conduire. En certains momens, il aurait voulu l'éloigner comme on repousse l'idée d'une desli-

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née inexorable ; mais le vieillard avançait le long de la colline , et il avançait marchant avec cette contenance un peu abattue et de ce pas grave et lent, qui lui avait fait atleindre cependant les lieux les plus reculés de la terre.

— Vous avez eu raison, dit Magdalena, mon cher Seigneur, d'engager ce vieillard à venir prendre quelque repos près de nous. Il a l'air bien fatigué par la marche ; sa figure est austère , mais elle est franche et bonne. De quelle contrée vient-il?

— De Jérusalem , répondit d'une voix un peu abattue Luiz de Souza; il va aux montagnes de Gaiice>

— Cet homme, dont la pâle lumière de la lune éclaire en ce moment la figure, vient-il de Beït al Mokdes ? dit en s'approchant Leïla Maria m qui n'avait point jusqu'alors prêté une attention particulière au vieillard, accoutumée comme elle l'était à voir exercer continuellement l'hospitalité par Luiz de Souza, surtout à l'égard des nombreux voyageurs que la fatigue arrêtait aux portes de Lisbonne et qui avaient accompli

quelque vœu an couvent du voisinage. Cid Aral a été aussi à la maison sainte et dans le pays d'Hébron, pourquoi donner l'hospitalité à un

homme qui est peut-être l'ami de Cid Aral?

Il faut éloigner de votre maison tout ce qui a pu approcher Cid Aral ou le connaître, il faut regarder à l'Orient et à l'Occident, et craindre tout ce qui vient de lui... Il y avait dans le ton dont elle prononça ces dernières paroles quelque chose de si inquiet, un sentiment si douloureux et si pénible à la fois, que Luiz de Souza sortit de sa rêverie pour l'écouter attentivement et il fut aussi frappé alors de l'air mystérieux de la jeune fdle que de l'exaltation qu'elle mettait à exprimer ses craintes. Involontairement il unit ses propres terreurs à celles qu'elle venait d'exprimer et il se retourna de nouveau pour voir si le vieillard les suivait.

— Donnez-lui de l'or, Sidi ; mais ne l'engagez pas à venir reposer sous votre toit.

— Vous êtes folle , je crois , Leïla Maria m , reprit en souriant Magdalena; vous pensez toujours à cet homme qui eire maintenant par le

monde comme il l'a toujours fait, en Afrique, dans l'Inde, que sais-je ? et qui est bien loin de songer à Lisbonne et à ses habitans !

— Folle ! folle! répéta en secouant la tête l'Arabe à laquelle sa susceptibilité un peu hautaine donnait une expression sauvage de tristesse et de dédain toutes les fois qu'on paraissait mettre de coté ses avis,Cid Aral n'oublie jamais ce qu'il a résolu, Cid Aral se souvient de tout ce qui s'est passé.

— Et qu'importe en effet le sort oula volonté de cet homme? reprit avec impatience Luiz de Souza qui craignait que cette altercation n'attirât trop vivement l'attention de Magdalena, occupée à contempler en ce moment le magnifique tableau se déroulant devant elle. L'hospitalité offerte sera accordée, ajouta-t-il d'une voix lente : caria vague inquiétude de la jeune Arabe venait de l'affermir encore dans la forte résolution qu'il avait prise et il en pesait toutes les chances. Il tourna les yeux vers Magdalena et il vit tant de bonheur dans ses regards , il y devina une sérénité si confiante , qu'il

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se rapprocha involonlairement d'elle comme s'il eût voulu la garantir de ces riaiis fantômes et de cet enivrement qu'il lisait dans ses yeux.

— Âh, mon très-cher Seigneur, lui dit-elle, en venant ici, tout brillait, tout se jouait sous le ciel; maintenant tout repose et tout dort. La joie sommcilie... écoutez ses soupirs, elleneclort pas tout-à-iait. Eh bien lleruy :^enorqui chante, et le ruisseau qui descend de la colline, tous ces bruits qui me rendaient plus triste quand vous étiez loin d'ici , me chantent à moi-même mon bonheur. Tout à l'heure, j'ai prié dans la chapelle, et je sens aux élans de mon cœur que ma prière n'est pas finie; c'est elle peut-être qui nous a amené un hôte? Que vous avez bien fait de (lire à ce vieillard devenir ! Hélas ! mon cher Luiz, quand il aurait connu cet insensé dont Leïla redoute jusqu'au souvenir, qu'en pourraitil advenir? Dites-moi, quel mal peuvent craindre deux cœ 'rs unis comme les nôtres et quelle puissance est plus forte que celle du Dieu qui nous a doiuîéce bonheur?

— Vous avez raison, Magdaiena, c'est Dieu

LUIZ DE SOUZA. îlS^

iui-même qui a conduit notre marche , c'est lui qui a enchaîné notre destinée quand tout semblait contraire à notre union. Comment croire en effet qu'une autre puissance puisse changer ce qui a été fait par lui? Ah ! c'est une horrible pensée, ajouta-t-il plus bas en regardant cette figure si calme où toutes les passions dormaient dans le bonheur.

— Aussi n'ai-je point eu une idée semblable, mon cher Seigneur, dit à son tour Magdalena en la regardant avec inquiétude; mais qu'avezvous ? Est-ce un souvenir insensé de Leïla qui a pu vous donner tout à coup cette tristesse ? Ce vieillard vous a-t-il rappelé ces temps malheureux que nous voudrions oublier; cette époque de ma vie que je voudrais retrancher de mes souvenirs? Ah! sans doute, il y a toujours quelque amertume cachée dans le bonheur. Il y a des jours qu'on voudrait effacer, et les espérances seraient plus douces si l'on n'entendait jamais les soupirs du passé; mais, près de vous, Luiz, je mets en oubli tous les jours écoulés. Voyez, mon cher Seigneur, la lime a adouci les feux trop ardens du jour, et nous attendons

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J'aurore , iauiore d'un jour béni 1 Ah ! la \ie estelle si longue qu'on doive toujours redouter quelque angoisse nouvelle? INos journées ondoyantes, nos fraîches années, doivent-elles «passer en larmes et en pleurs, parce que nous avons souvent gémi.

— Vous avez raison, ma Dame bien-aimée, reprit Luiz de Souza sur lequel ces douces paroles avaient (ait l'impression d'une de ces musiques ntystérieuses durant lesquelles la joie se mêle à la tristesse et (|ui confond les larmes et les sourires; vous avez raison, les rêves viennent la nuit, mais ils no devraient pas tourmenter. Quand on est ainsi près de vous, ce n'est qu'une tristesse passagère; elle ne saurait durer. Et un regaixl deMagdalena, un long regard de sincère amour dissipa tellement ses tristes soupçons, qu'il lui sembla comme une chose impossible que ses terreurs pussent avoir quelque fondement. Cet homme , qui , quelques momens auparavant, faisait des eÇforls inouïs poiu- surmonter un trouble dont il se sentait presque incapable de maîtriser la violence, cette âme inquiète cherchait en ce moment dans la

nature tout ce qui répondait à une frêle pensée de repos. 11 fut le premier à faire remarquer à Magdalena ce lac d'argent que les rayons de la lune créaient au milieu de l'Océan , et qu'ils environnaient d'étoiles rayonnantes se jouant sur les flots d'alentour comme des âmes qui passeraient dans les ténèbres pour chercher la demeure lumineuse. Il lui fit contempler tour à tour les ondoiemens paisibles du fleuve et cette vague lumière qui se perdait au dessus de la ville parmi les feux solitaires qu'on commençait à allumer. Quand ils arrivèrent au château, ii avait retrouvé assez de tranquillité pour envisager sévèrement sa position et pour mûrir par la réflexion le projet qu'il avait médité.

Le château qu'habitait Luîi de Souza était bâti sur le penchant d'une colline, et, de l'endroit élevé où il avait été construit, on apercevait la ville se déployant sur les sept collines. Les immenses bois de pins maritimes dont les anciens rois de Portugal avaient planté les bords du fleuve l'environnaient de leur verdure sombre; mais, quand on était parvenu devant les premières cours, on était frappé de l'air paisible et majestueux de cette habitation presque royale

aôa LUIZ DK SOUZA.

({ui s'élevait dans la solitude aux portes d'une ville qu'on regardait comme la capitale du monde. Tout avait été calculé pour que la magnificence s'alliât avec cette hospitalité que les seigneurs de Portugal pratiquaient alors si largement, et le hasard, ou plulôt les révolutions successives qu'avait suhies le pays, lui avaient impiimé un caractère qu'on ne retrouvait peutélre qu'en Portugal à cette époque.

Au fond d'une vaste cour s'élevait la façade principale qui avait été bâtie depuis un siècle seulement dans le goût de la renaissance. Mélange heureux de toutes les architectures, de larges arceaux brisés se succédaient le long des galeries extérieure^ et présentaient j dans l'alliance de leurs ornemens infinis, une variété riante^ une profusion de détails que le goût des Espagnols à trop promptement dédaignés.

Comme cela avait lieu par toute l'Europe, un grand nombre de statues romaines représentaient des héros du moyen-âge et se succédaient dans des niches de marbre ornées elles-mêmes de mille emblèmes empruntés à

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Tantiquité. La poésie, qui recherchait alors les formes virgilienncs , avait déjà retrouvé, grâce au fameux Héreira, celte majesté antique qu'on prenait toujours pour modèle , et qui , bien qu'altérée, allait mieux aux magnificences du siècle qu'une architecture plus austère. Une suite de grands vases de jaspe, sculptés dans le goût de Florence, régnaient le long d'une frise élégante, et les fleurs, qui s'épanouissaient au milieu des richesses infinies du marbre , attestaient , par la grâce de leur couleur et par la variété de leurs parfuuis , que cette habiîation avait appartenu à un de ces conquérans de l'Inde, qui n'oubliaient pas toujours dans leur patrie les pompes de la nature orientale. L'aloès étendait ses formes inunobiles à côté des fleurs de l'avali, et les pyramides de îychnis s'élevaient près de ces belles anémones qu'Ormuzja-» dis avait dû envoyer. A voir ensuite ces longues arcades chargées de trophées militaires, qui régnaient le long des cours et que les grands arbres du parc ombrageaient de leur ramée; à entendre le jaillissement continuel des jeis d'eau qui bruissaient, on devinait une pensée guer-

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rière qui s'éteignait dans le repos. Le vieillard , dès le premier abord, fut frappé de cette magnificence, mais elle ne l'étonna pas. En effet ^ de quoi un Portugais pourrait-il être surpris ? A cette époque, les splendeurs du monde entier étaient yenues parer Lisbonne comme elles avaient paré Venise, et cette gloire passagère d'un siècle n'avait pu encore être eftacce.

— Dieu soit loué, dit le vieillard en entrant dans la grande salle où on le conduisit et qui était destinée aux voyageurs que leur étoile favorable amenait cliez Luiz de Souza, si le digne seigneur qui m'accorde l'hospitalité veut être utile aux captifs de Jérusalem ! la fortune lui en a donné le pouvoir, et ses souhaits, comme ceux de tant d'autres , ne seront certes pas impuissans. Heureux sont ceux qui peuvent offrir autre phose que des paroles et dont la volonté inutile n'est pas un tourment! En achevant ces mots ^ il se prit à examiner tout ce qui l'environnait.

L'intérieur de cette salle était simple connue il convenait à sa destination : les murs étaientblanchis; seulement une large conque de marbre, scellée dans la muraille, aux pieds d'un cruci-

fix, attestait les habitudes religieuses du siècle, tandis que de grands carreaux , émaillés de bleu , formaient comme une mosaïque qui régnait à hauteur d'homme tout autour du vaste parloir. Ces carreaux, que la Flandre envoyait par milliers à l'Espagne, représentaient souvent des tableaux de grandes dimensions, où le génie de quelque artiste inconnu s'essayait sur de graves sujets. Chez Luiz de Souza,rouvrier avait tiacé d'une main hardie la chronique du Portugal. Toute cette histoire du noble peuple se déroulait comme un beau poème dont chaque règne était un chant.

Le vieillard était occupé depuis quelques instans à contempler une de ces scènes énergiques où le génie passionné des Portugais se montre dan» quelque grand dévouement, et malgré ses idées religieuses , il attachait avec intérêt ses regards sur cette Maria Telles qu'un amour infortuné a rendue si fameuse, quand il vit paraître devant lui la jeune Arabe qu'il avait remarquée près de la maîtresse du château et qu'une vive inquiétude préoccupait fortement.

- - Mon Père, lui dit-elle, le maître va venir ;^ il

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reçoit ordinairement lui-même les hôtes que Dieu lui envoie; mais aujourd'hui quelques seigneurs venus de la ville le retiennent et l'occupent; en attendant il vous engage à vous reposer; rien ne doit vous manquer ici et vous pouvez ordonner.

— Je n'ai besoin que de l'abri, répondit le vieillard; je reçois les offres avec reconnaissance, mais je ne saurais en user. 11 faut peu à celui qui a vécu dans le désert, ajouta-t-il en montrant le havresac de cuir qui contenait quelques provisions , et si ce n'eut élé la crainte de déplaiie à ce digne seigneur et l'espérance de rendre service à quelques uns des pauvres captifs , je n'aurais point accepté l'asile d'un palais : une chaumière ou une tente, voilà ce qu'il faut à celui qui a vécu dans le Sabra et qui retourne aux montagnes.

— Vous êtes tout semblable à la destinée qui entre dans les palais et dans les chaumières, mou Père, toujours elle est conduite par le souffle de Dieu ; mais , écoutez-moi bien : vous venez de l'Orient, vous avez visité la maison sainte, eh

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bien! si vous avez fenconlré Cid Aral... Et on voyait qu'un mouvement de terreur trahissait involontairement l'impression que lui causait ce nom, si vous l'avez rencontré dans le désert... ne répétez jamais ce qu'il vous aura dit; oubliez tous ceux que vous aurez pu voir près de lui.

— Je n'ai rien à dire, je n'ai rien à répéter que lés plaintes d'un pauvre captif dont j'ignore même quel était le nom; Cid Aral, je ne le connais point.

— Laissez dormir les plaintes au désert, vieillard, laissez gémir ceux qui ont gémi... Mais dès que Cid Aral ne vous est pas apparu, dès que sa voix ne s'est pas fait entendre au milieu des frémissemens du Sémoun , je suis tranquille.

— Je ne vous comprends pas , jeune fille ; quel est donc ce Cid Aral dont vous me parlez, et qu'a-t-il à faire avec une chrétienne? car je vois à la sainte croix que vous portez...

— Cid Aral, Cid Aral, dit-elle avec une exaltation toujours croissante, vous nfe l'avez point connii?.. Et vous avez parcouru l'Orient! C'est celui qui jette sa parole aux rayons enflanmiés du jour et

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qui, le soir, fail descendre, quandil le veut, les feux terribles de Simourganka. C'est celui qui ordonne, et qu'il faut écouter... Dans le désert il parle aux \ents et les vents lui obéissent. Quand la pâle crinière de son cheval flotte aux extrémités de l'horizon, on dit qu'il va s'entretenir tout seul avec les anges de la mort. Gbébraïl, le messager des rigueurs, est son compagnon ; il lui ordonne de sonner la trompette terrible qu'ilportera au jour du jugement, et les sépulcres s'ouvrent. Il voit face à face ce que fait le sombre génie... Cependant je l'ai trompé parce que sa volonté était mauvaise; mais il veutme punir sur celle que j'aime, ajouta-t-elle avec des yeux presqu'égarés Elle se préparait à en dire davantage, et le vieillard l'écoutait avec un étonnement mêlé de compassion, quand Luiz de Souza entra tenant un flambeau à la main. Sa figure était pâle, ses yeux abattus , tout trahissait dans l'expression de ses traits la lente agonie de sa résolution qui s'était ranimée sans doute après bien des combats.

— Éloignez-vous, LeilaMariam, dit-il d'une voix altérée; qu'avez-vous à faire si long-temps près de

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ce vieillard et qu'est-il nécessaire de lui parler quand il a besoin de repos?

~ Croyez-vous, Sidi, que je sois venue l'importuner sans sujet? Ne fallait-il pas l'interroger sur Cid Aral, lui demander s'il ne l'avait point connu ? Ah ! vous êtes heureux que cet hôte du désert ne lui soit pas apparu ! Jamais on ne le voit impunément sur son pâle coursier ; et, je vous le dis aujourd'hui, Cid Aral, s'il lui plaît, peut changer votre vie.

Un long frémissement parcourut tout le corps de Luiz de Souza, et, en y réfléchissant, cette sinistre prophétie ne lui semblait plus sans fondement quoiqu'il l'attribuât surtout aux récits étranges que Leïla avait pu entendre débiter à Fez sur le marquis. Son trouble augmentait, mais il le dissimula. Ne vous arrêtez pas à de semblables idées, Leïla; calmez-vous, retournez près de votre maîtresse qui va se reposer. Dites-lui que je vais revenir à l'instant, et surtout cachez cet air d'inquiétude qui paraît sur votre visage.

— • Je suis tranquille, moi! Mais votss , Sidi, d'où vient cette mortelle pâleur?

— Je n'ai rien, Leïin Mariam; je vous le répète, laissez-nous un nionienl. Depuis ce voyage où cependant vous avez naontré t^pî de courage et une fermeté qu'on n'aurait pas dû s'attendre à trouver chez une jeune fille, yptre esprit est obsédé de fantômes et de craintes inexplicables!

— Il faut laisser dormir la destinée, répondit d'une voix solennelle et triste Leïla. M'entendez-vous bien, Sidi; et comme, en s'éloignant , Luiz ne lui put cacher l'émotion violente qu'il éprouvait, elle ajouta, en fixant sur lui ses regards pénétrans : — Quand le Semoun passe dans le désert, le voyageur ne doit même pas regarder le nuage d'où part le souffle empoisonné.

Mais, quel que fût le terrible avertissement que renfermaient ces paroles, elles ne purent changer la résolution de Luiz de Souza ; seulement, il comprit que la jeune fille en savait plus sur le mystère qui enveloppait sa destinée qu'elle n'en avait voulu dire, et il la conîiaissail trop bien en même temps pour ten-

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ter d'obtenir d'elle des explications qu'elle n'avait pas voulu donner de son propre mouvement; il s'affermit plus que jamais dans sa volonté, li attendit un instant que Leïla Mariam fût éloignée; et, quand il pensa qu'elle ne pouvait plus l'entendre, il engagea le vieillard à monter à un étage supérieur.

— Veuillez me suivre, dit-il; ce que je dois faire pour les captifs va dépendre de votre inaltérable sincérité. Ne me déguisez rien , je vous en supplie; au nom du Dieu vivant, dites vrai sur ce que vous allez entendre et sur ce que vous allez voir : il s'agit du salut de deux âmes.

— Mon très-digne Seigneur, selon ce que je puis comprendre à tout ceci, et selon ce que vous me dites vous-même, il y a un mystère que Dieu veut éclaircir par mon entremise. Je le jure» par ce saint crucifix, je dirai la vérité devant lui et devant les hommes.

— Venez donc. En disant ces mots, Luiz prit le flambeau qu'il avait posé , et il marcha devant le vieillard qui le suivait silencieusement dans l'attente des choses qui allaiesitlui être ré-

I']'! UTIZ DK SOU/A.

vélées et pour l'éclaircissement desquelles son témoignage paraissait êtie devenu si nécessaire. Ils traversèrent plusieurs vastes appartemens, où le luxe de l'Orient se mêlait au faste de cette grandeur chevaleresque dont on voit encore les restes dans quelques vieux châteaux des provinces reculées; et, comme ils se disposaient à monter un large escalier qui conduisait à l'étage supérieur, ils virent Magdidena qui s'avançait vers eux : sa figure exprimait une situation d'âme bien différente de celle qu'elle montrait quelques heures auparavant : une vague inquiétude paraissait sous la pâleur de ses traits, et elle regardait avec anxiété Luiz de Souza que sa vue inattendue fit frissonner.

— Qu'allez-vous faire à cette heure, mon cher Seigneur? durant toute cette soirée vous avez voulu cacher un tourment qui vorus oppresse; ne vous voyant pas revenir, j'allais moimême vous chercher.

Luiz de Souzi la regarda quelques momens en silence; mais il y avait un sentiment de compassion si profonde dans ses yeux, la puis-

sance de son amour imprimait à sa physionomie quelque chose de si douloureux et de si solennel, que ce muet aveu d'une grande inquiétude fît tressaillir Magdalena comme un cri de danger.

— Je veux vous suivre, Luiz, dit-elle d'une voix ferme.

— Rentrez plutôt chez vous, Magdalena, rentrez, ma chère àme; une simple curiosité que je veux satisfaire ce soir me rend nécessaire la compagnie de ce bon vieillard.

— Je veux vous suivre, Luiz, répéta Magdalena d'une voix plus ferme encore ; regardez-moi bien, car, en aucun temps, votre regard ne m'a trompée. C'est là que j'ai deviné votre âme quand elle se cachait aux au très; notre amour est de ceux qui ne sauraient mentir.

Luiz de Souza attacha quelques momens ses yeux sur elle en sondant ce qu'il pouvait y avoir de certitude dans son anxiété; il cherchait à prendre une grande et forte résolution. Il appelait à son aide tout son courage. Dans ce court instant qui le séparait de la plus terrible

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révélation , il envisageait aussi iioidement qu'il le pouvait faire, les chances de douleur qu'il avait à braver. Si ce qu'il redoutait venait à se réaliser, l'angoisse d'une lente explication lui paraissait encore plus horrible que la révélation subite qui pouvait se faire en même temps pour tous deux. Le terrible passage devant être franchi il devait l'être d'un seul élan : il hésitait cependant ; un regard de Magdalena le décida tout à coup. Cette pâle figure, empreinte des douleurs qu'elle devinait plutôt qu'elle ne les ressentait encore, lui sembla, dans sa sérieuse beauté, exprimer une résignation religieuse qu'il ne pouvait fléchir. Il la voyait en quelque sorte préparée à ces hautes douleurs dont le Ciel absout quelquefois par un courage inattendu. Il accepta pour elle le sacrifice.

— Eh bien, Magdalena, montez, puisque vous l'exigez; appuyez-vous sur moi , ma chère âme. Il se peut que les jours que nous avons passés ensemble, nous servant l'un à l'autre de soutien, soient les jours heureux que Dieu destinait à notre vie... Quand il envoie les jours amers, nul n'a le droit de lui demander compte.

Magdaleiia garda le silence, mais elle serra ^avec force le bras de son mari, comme si elle eut senti qu'une puissance inexorable et qu'elle ne pouvait deviner cherchait à les séparer. Ils montèrent ainsi les degrés , gardant tous trois le silence. Enfin ils arrivèrent devant la porte d'une longue galerie; Luizde Souza l'ouvrit lentement et ils pénétrèrent dans ce lieu dont les flambeaux dissipèrent vaguement les ténèbres, laissant voir une suite de portraits qu'à la richesse de leurs encadremens et aux armoiries qu'on voyait brillerau dessus de leurs bordures, on reconnaissait pour avoir appartenu à une de ces grandes fauiilles de Portugal, qui comptait autant de héros que de capitaines.

— Passons, dit Luiz d'une voix lente, trois siècles nous séparent de ceux-ci ; passons !. . Des rides d'angoisses s'accentuaient sur son front, passons encore... ceux ci sont les compagnons de Gama... ceux-ci de Cabrai; voilà ceux de Castro... Mon père, avez-vous connu dans l'Inde ce vieux soldat dont l'armure noire s'est ternie sur l'Océan, et qui voulut être peint avec son épée sanglante.

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— C'est bras-Coriea, mon très-digne seigneur ; je l'ai vuen mes jeunes années; les rajas disaient de lui qu'il n'y avait pas plus de clémence que d'injustice à en attendre.

— Et ce jeune capifaine, à l'armure richement dorée, qui combattit si long-temps en Afrique, puis qui passa à Ormus? dit encore Luiz en approchant le flambeau qui vacillait dans sa main tremblante au dessus d'un magnifique portrait peint par le fameux Herreira.

— Qui n'a point admiré mille fois le jeune Menezes mort si tristement.

— Vous les avez bien reconnus, dit Luiz de Souza d'une voix étouffée ; et il se disposait à montrer un troisième portrait qui se trouvait placé entre deux colonnes surmontées des bustes de Magellan et deQueiros ; des gouttes de sueur tombaient de son front, sa voix altérée devenait balbutiante. Quand Magdalena, qui jusqu'alors avait gardé un silence inquiet, s'écria: Ah! je comprends maintt nant, je comprends, Luiz. Ce n'est pas celui-ci qu'il faut regarder... venez, mon Père... Et la douleur lui prêtant une force

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qu'elle n'aurait pas eue en toute autre occasion, elle entraîna le vieillard, courut à l'extrémité de la galerie , écarta le rideau qui cachait un portrait, et, l'éclairant du flambeau qu'elle tenait à la main, elle s'écria : Tenez, voyez bien , le reconnaissez-vous?... Luiz de Souza s'était élancé vers elle; il attachait ses yeux sur les yeux du vieux Galicien, il suivait leur mouvement, il promenait avec égarement ses regards du portrait à Magdalena; ses dents se heurtaient; et, dans son égarement,ilrépétai^aussi d'une voix convulsive: Le reconnaissez-vous? Mais, quand le vieillard, après avoir contemplé avec une sérieuse attention les traits sévères du portrait, les regarda ensuite tous deux, quand il parut avoir deviné qu'il était en ce moment l'arbitre de trois destinées, il se sentit comme effrayé delà tâche qui lui était imposée, il baissa les yeux et garda le silence ; on eût dit qu'il pesait les douleurs dont il avait et témoin et les angoisses mortelles qu'il allait jeter àdeuxâmes, Dieu le faisantjuge. Magdalena crut un moment que son silence était celui du doute, qu'il n'avait rien reconnu. Le feu de ses yeux trembla de joie, elle se rap-

WjS LdlZ DE S'KJZA.

procba de Luiz el ses traits altérés rayonnèrent subitement d'espoir.

— Mon Père, dit Luiz de Souza... vous avez juré sur le Clirist!

Le vieillard regarda encore un moment le portrait, puis il attacha ses yeux sur ces deux figures qui exprimaient dans leur mortelle douleur tout ce que l'attente a d'horrible... Le juge de Dieu parla...

— Que notre Seigneur vous soit en aide! j'ai juré en effet sur son crucifix. Ce\ homme est l'esclave qui a partagé mon pain ; j'atteste qu'il ■vivait, il y a trois mois, à Jérusalem. Faites de mes paroles ce qu'ordonne votre conscience.

Magdalena jeta un grand cri : c'était l'agonie d'une âme qui avait rêvé toute sa vie la vertu et qui la remettait aux anges ; car elle était coupable sans jamais avoir failli.

Luiz de Souza la soutint; elle s'était évanouie dans ses bras. — Elle va mourir... elle se meurt, s'écriait-il d'une voix convulsive... Âh! mieux lui vaudrait la mort que votre présence, don Joam de Portugal... Mon Dieu, mon Dieu, répé-

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tait-il d'une voix sanglotante , vous voilà comme morte, ma très-chère âme et je ne suis pas encore prêtre pour vous bénir... je n'ai que mes remords poignans pour vous absoudre... Prenez mes remords, seigneur don Joam de Portugal; voyez-la et pardonnez-lui.

Le vieillard éperdu voulait appeler; Luiz de Souza le retint ; il y avait de l'égarement dans ses yeux.

— Paix! dit-il, ceci est entre Dieu et nous, les hommes n'y sauraient rien faire... Priez plutôt, vieillard... Nous sommes comme les morts, nous n'avons plus besoin que de prières.

En i583, c'était vraiment le beau temps du tribunal de la foi, le cardinal-roi avait traîné sa robe rouge dans les salles du Saint-Office, et sa mansuétude était allée jusqu'à remplir autrefois les fonctions d'inquisiteur -général. Il était mort; mais Philippe II lui avait succédé, et les moines de Saint-Dominique accomplissaient toujours à l'ombre du pouvoir suprême leur terrible mission.

Or , un jour de juillet , trois moines de cet

ordre, assistés du qualificateur et de leurs familiers , étaient réunis dans une salle haute de la Casada Inquisîçan : c'était la chambre connue sous le nom de Mesa dn Santo-Ojficio.

Rien n'annonçait au premier abord, dans ce lieu , l'usage auquel il était consacré. Une tenture de soierie éclatante, rayée de bleu céleste et de longues bandes jaune-citron, était là sans doute comme un symbole permanent de la sérénité du Saint-Office; car rien ne saurait expliquer autrement le choix de ces deux couleurs. A l'extrémité de la salle, un grand crucifix montait jusqu'au plafond et dominait une longue table dressée sur une estrade; deux larges fauteuils se trouvaient aux deux extrémités, mais ils étaient \ides. Quelques religieux étaient assis, les autres se tenaient debout; on causait, on ne jugeait pas : les choses se passaient en famille.

— Frey révérendissime( vint dire à un moine qui parlait fort peu et n'avait cessé de parcourir un dossier étalé devant lui, un religieux de mine fort grave et qui s'était tenu jusqu'alors à l'écart : c'était un député du Saint-Office qui s'adressait

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au qualificateur et qui appartenait nécessairement à un ordre religieux différent), sauf l'avis du promoteur qui peut vous en parler, il n'y a pas même d'admonition à faire à ces deux malheureux. Ils vivaient bien en péché mortel, mais ils se croyaient en voie de salut... ils se sont fait à eux-mêmes justice prompte et sévère; les portes d'un couvent se sont fermées sur eux. Le moine s'inclina de façon assez indifférenle, et il allait continuer sa lecture, lorsque le promoteur, qui les écoutait, s'avança :

— Je connais cette affaire... Elle a pris le nom de sor Magdalena das Chagas... Lui il quitte le siècle et il entre dans l'Ordre : c'est un événement qui peut occuper les oisifs , mais qui ne regarde plus le saint tribunal.

Le promoteur et le qualificateur , une fois en rapport, commencèrent une assez longue conversation à laquelle prirent part quelques dépiitados et quelques familiers ; ils avaient ouvert une discussion sérieuse et animée sur les Zahorries dont l'Espagne , disait-on, était alors infestée , et qui avaient des prétentions analo-

gues à celles des Voyans écossais , lorsqu'un jeune Dominicain s'approcha du qualificateur en se mêlant à la conversation. Il avait l'air studieux et tranquille, et sa figure paisible contrastait avec la physionomie inflexible du moine auquel il s'adressait.

— Je ne sais si cet étranger qu'on a arrêté il y a deux jours doit être qualifié parmi ces malfaiteurs; mais, autant que j'ai pu juger par une prompte lecture, votre révérence aura longue besogne à établir le fait de cet apostat... La magie stéganographique de l'abbé Trithème se tait à cet égard, et le malleus malleficarum n'en dit mot. Vraiment cette fois il ne s'agit ni d'art notoire, ni de grand-œuvre, autant que les faibles connaissances que je possède peuvent illuminer ma raison. C'est une doctrine qui creuse beaucoup plus avant dans l'enfer. On peut dire à cet homme : Le sang du Christ est entre toi et moi.

— Frère Paul, vous me faites penser à cet hérétique; il est de ceux cependant qu'on ne saurait oublier. A quoi m'amusai-je en examinant

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sérieusement les pratiques impertinentes de leur main de gloire. Si je ne me trompe , M. le Comte , c'est vous qui étiez chargé d'arrêter cet homme ; et il se retournait \ers un de ces familiers titrés dont le fanatisme servait tous les sanglans caprices du tribunal. JN'avez-vous pas dit au frère promoteur qu'il paraissait fort exténué et débile par suite de ses veilles; qu'il s'était rendu sans résistance, mais dédaigneusement et sans répondre aux paroles de mansuétude des officiers de la maison sainte? Quoique parent de la majesté impériale, il faudra bien qu'il sorte de cet orgueilleux silence. Sans doute l'Inquisition ne doit pas s'attaquer tous les jours à de tels hommes; mais , quand elle les tient, elle doit les briser. Moi, sans l'avoir entendu, je le vêtirais de la samarra,

— Je viens à mon tour d'examiner ses papiers, dit un moine de Saint-Benoît qu'à sa robe noire, mêlée de soie, on pouvait reconnaître pour quelque confesseur de cour; — dans son espèce, cet homme avait des idées assez facétieuses. Faire l'àme d'un homme, trouver l'Archée et le Proarchée!... Je les reconnais bien là ces

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grands seigneurs! Quel amusement'... C'était trancher du demi-dieu.

Le simple auditeur, aux manières faciles, qui venait de se permettre cettejovialité, ne tarda pas à s'en repentir; un geste du qualificateur lui rappela qu'un officier du Saint-Office pouvait se permettre quelques plaisanteries, mais qu'il devait être plus sévèresurle choix des expressions. — Frey Delgado , quels sont donc les professeurs qui font le cours de discipline sacrée en votre ordre pour ne point enseigner aux jeunes religieux qu'on ne se rie pas en rappelant ces souvenirs de païens? Depuis la dernière notification , ces hommes futiles qui se mêlent de poésie profane n'oseraient se risquer à nommer un faux dieu, sans rappeler au commencement du livre leur vraie croyance à ce sujet.

Le moine rougit d'abord ; mais il devint pâle comme la robe blanche du dominicain, tant ces brèves paroles étaient significatives. Le grand moine continua

— En de telles causes, i! faut être prompt; dès ce soir la qualification sera établie , et de-

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main , s'il plaît à son éminence , le tribunal s'assemblera.

Il prit un papier qu'on lui présenta et il y jeta seulement les yeux.

— Vous dites donc, Monsieur, que vous et les deux officiers exécutans, vous étant assurés que le dénommé marquis de Kleist, qu'on vous avait désigné, était dans son palais, vous vous y êtes transporté vers le soir, et que son domestique Bohème, qui, pour ce fait, aura sa grâce, vous ayant introduit dans un cabinet fort retiré d'où vous pouviez l'observer , vous l'avez surpris en ses opérations occultes? Comme plus accoutumé que le seigneur comte à ces sortes d'examen , répondez, Maître, que faisait-il?

— Il défaisait, Père révérendissime, et, pour dire la vérité en présence de vos personnes trèsredoulées , il semblait être le premier à maudire ses pratiques de réprouvé. Grâce aux intelligences que nous nous étions ménagées, nous pouvions l'observer à loisir par une ouverture secrète: on eût dit , en voyant cette galerie obscure , de quelque chapelle d'idolâtres abandonnée ou de

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quelque repaire de judaïsaos. Les chandeliers étaient brisés, le vent faisait voler les draperies en élevant des nuées de poussière , le faux tabernacle était entr'ouvert , de larges rideaux de soie semblaient avoir été arrachés. Par moment, ce disciple du Maudit se tenait immobile devant une tête de mort hideuse à voir , puis son œil devenait plus sauvage , et il repoussait avec dédain quelque idole que son pied achevait de briser. Il finit par déchirer avec colère plusieurs livres de sa doctrine... Son domestique le plus affidé nous a dit qu'il avait passé la nuit à écrire , et qu'un message, fort terrifiant sans doute, mais dont il ignorait l'objet, avait tout à coup frappé son maître, qu'il en semblait abattu comme si la foudre l'eût touché.

— Et comment était-il, quand vous vous êtes montré? reprit le qualificateur. Le dominicain paraissait s'attacher plus ardemment à cette affaire à mesure qu'on lui répondait, son âpre curiosité sondait l'effrayante théorie.

— Sauf le respect qu'on doit à la haute doctrine de votre révérence, frère Théodose, dit un

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vieil inquisiteur à mine fort paterne qui n'avait point pris part au commencement de la discussion, vous vous donnez beaucoup trop de peine, et si votre foi n'était établie comme celle de saint Ambroise ou du grand saint Dominique luimême, on croirait que vous prenez plaisirau fait de ces mécréans. Vous demandez quelle contenance il gardait? on vous l'a déjà dit , je crois : il était comme tous^ces hérétiques enragés et relaps, qui rugissent comme des bétes fauves quand le Malin leur manque de parole. Voici le cent cinquante-deuxième procès que j'enregistre contre les sorciers et saludadores qui infestent la ville, et c'est toujours la même chose: pleurs de rage et cris de désespérés à la fui de leur beau mystère. Par le patron de la sainte maison, on dirait qu'ils se sont adressés à quelque protonotaire apostolique, et que, quand le grand diable les trompe aux traités qu'il fait avec eux, ils ont droit de plainte et de réclamation. En Allemagne, comme l'affirme le digne Bodin, ils ont la coutume détestable de ne point brûler leurs sorciers. Brûlez, mes pères; la ville y compte.

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