II
ago LUiz DE sou/.A.
— Mais encore, Père procureur, faut-il que les faits soient éclaircis.
— Ah! frey Théodose, frey Théodose , démon temps la (jualification marchait plus vite et les autos étaient plus riches en carruchas à belles flammes renversées.
— Cethomme est peut-être un fou , dit d'une voix assez indifférente le promoteur las sans doute de toujours conclure à la mortj et, dans son affaire, il est bon de marcher avec circonspection : il a du sang de roi dans les veines.
— L'inquisition a bien brûlé celui de Philippe pour un soupir, répondit le qualificateur.
— Il faut réfléchir, murmura-t-il deux fois à voix basse, comme s'il répondait seulement aux paroles de celui qui devait accuser; il faut réfléchir, mais c'est au châtiment; car ce Bohème est allé plus loin que l'homme d'Ensidt. Ah! cette terre d'Allemagne estfertile plus que toute autre en orgueilleuses rebellions... Vous avez raison, mes pères, il la faut purger de son sang impie.
Et puis cependant, comme si la pensée du Kabbalisteeût trouvé dans cette âme sombre un
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écho qui lui répondît, il ajouta, en s'adressant au promoteur: — C'est dommage, en effet; il y avait une vie d'homme puissamment employée; car, pour un fou, mille imbéciles. JNous verrons ce qu'en dira son éminence; mais, moi, je suis pour le feu. Quelles causes aurons-nous à apprécier demain ?
— Rien de bien important, Révérence; il y a la cause de ce Français qui nie l'efficacité du Imptême Jlaminis.
— Trois ans de prison selon toutes probabilités.
— Vient ensuite le fait du Galicien qui a nié publiquement que la tête de Santiago ait été rapportée par Pedro Affonso.
— Le fouet , ireprit la parole brève du moine,
— C'est bien peu, dit un auditeur.
— Qu'avez-vous encore ?
— Il y a à prononcer la condamnation de ce juif sacrilège du quartier de la Mouraria, qui a baptisé un crapaud et qui l'a tout habillé de rouge avant de le faire conuiuniier.
ac)'2 (.iiiz !)[•: soirzA.
— Lebûcheret le grand san Benito.
— 11 y a encore cette pratique détestable... l'anneau qui rend invisible celui qui le porte quand on y a enchâssé une pierre blanche qui se trouve presque toujours dans le gosier d'une huppe ou d'un jeune corbeau.
— Et qu'on y a écrit, n'est-ce pas , Beelzebuûi Incanah-Losta... La saignée, le pain et l'eau?
— Votre révérence est tellement assurée de voir suivre ses décisions, qu'elle peut d'avance les exprimer; mais elle me semble quelquefois d'une singulière indulgence, reprit d'une voix aigre un vieux bénédictin, simple député. Martin de Harlès , qui vient de publier son beau livre, témoigne une profonde douleur de ce qui se passe maintenant dans les Espagnes: Pjlhonibus et malejiciis ,prohdolorl hdc nostrâ tempes tate y hoc regnum plénum est. Oui, l'esprit de Python rugit et on entend maintenant sa voix jusque dans le saint royaume de Portugal. Il est temps que ce scandale cesse. Savez-vous que, depuis six ans , cet homme du pays de Bohème se joue du Saint-Office et de Dieu ? Je ne voudrais, moi.
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pour le condamner dans les siècles, que ces écrits sans suite où le superbe a déchargé son âme.
— On eût dit des oracles de la Sybille cumane , dit le familier. Quand nous entrâmes dans la galerie, le vent se ruait sur ces feuilles volantes et il les emportait vers la mer : beaucoup d'entre elles ont été perdues.
— Lisez ce qui reste , dit le promoteur. Le dominicain , lecteur ordinaire du tribunal , commença à lire à haute voix les feuillets qu'on venait de lui présenter; les plus indifférens firent silence autour de lui, et cet homme, si bien accoutumé à voir passer sous ses yeux toutes les causes de sorcellerie jugées depuis un demi-siècle, se sentit terrifié d'une telle chute et d'un tel déchirement; plus d'une fois il fut obligé de s'interrompre; sa vieillesse caduque frémissait à chaque parole nouvelle , et les mots insignifians eux-mêmes de la doctrine portaient avec eux leur effroi.
L'Etre infini a écrit la loi en caractères noii's sur une flamme blanche.
ag/| LUIZ DK SOIIZA.
Pourquoi Isaïe a-t-il dit :« 11 y aura une nou- « velle terre et de nouveaux cielix, et ils roule- « ront ensemble; la lumière de la lune deviendra « biillante comme celle du soleil, et la lumière « du soleil deviendra sept fois plus grande que a celle des sept premiers jours de la création? »
O Désespoir inconnu aux autres hommes! arriver si près du but et être monté si haut! avoir vu la lumière après les ténèbres et tomber de la roche dans le sombre abîme où le ciel n'apparaît plus !
M'ruabah, Nephesch, N'schammah...
Honteaux vaincus! J'allais atteindre.... Je suis comme les Titans; la foudre a noirci mon front. Je suis vagissant dans les ténèbres...
Le reste prenait un caractère de plus en plus bizarre et souvent inintelligible ; mais toujours la réflexion poignante venait s'unir à de con-
fuses citations. Il y avait jusqu'à des notes de biographie : l'étude secrète des hommes servait à franchir une idée.
Le Schiur Komah est la forme dans laquelle se meut la Divinité pour créer l'infini.
Ah! si je pouvais mourir de mort suprême! mais mon âme sera humiliée et je serai chétif devant le Seigneur... Michel l'archange me repoussera, comme on repousse un ver de la terre, et il me dira dans son orgueil : Tu n'es qu'une frêle créature.
On dit que Moïse est le seul qui ait vu comment le grand glorificateur plaçait les couronnes sur les lettres.
Ah! vents qui venez de la mer... vents qui avez roulé dans l'immensité éternelle , si du moins vous pouviez disperser mes cendres dans cet espace qui est l'univers!... Si mes cendres
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couvraient le parvis céleste! mais elles ne sont que terre et elles retourneront à la terre. Ah ! misère , misère ! Etre éternellement attaché à cette fange !
Un jour, il m'a semblé qu'ils riaient de moi dans un éclat de tonnerre, et que ce rire sinistre des Kobolds disait ma honte à la terre.
Pomponace, né à Mantoue en 1462, meurt en iSaS. Paracelse, né à Ensidt, canton de Zurich, meurt en i54i- Hillel avait été plus loin qu'eux, et j'ai été plus loin qu 'Hillel.
Toute créature soupire après la délivrance.
Isaac Luriaï est un grand maître; mais il y a un passage de la Thorah qu'il n'a jamais pu deviner. J'y ai pâli trois jours.
Il faut que l'homme de la doctrine d'Ophi^
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n'ait pas deux amours... Meurs donc, toi qui n'as pas su dégager la flanune.
Plaisante question, ce que je cherchais ? La lumière dans la nuit... j'essayais de faire sourire l'âme à la mort.
Lire attentivement Condrochus, le docte Ranzovinus et Lévius Lemnius qui ont écrit sur les années climatériques.
Oh! pauvres créatures qui vous contentez de vos joies chétives!... Ah ! tristes enfans qui baissez la tête devant le moindre mystère!... Mais moi, que suis-je donc?.. .Hélas! tandis que je parle, j'entends la grande voix qui roule sur l'Océan : j'appelle les vents pour me secourir; il sort un sourd gémissement des vagues de la mer qui me dit que je ne suis qu'un être chétif qu'un seul de ces flots étoufferait, et cependant autrefois je grandissais de toutes les volontés de mon âme... Criez joyeusement au dessus de ma tète, oiseaux du ciel, car vous avez la liberté
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' d'aller au dessus des nuages; moi je reste ici attaché. Voguez, monstres des eaux, roulez-vous joyeusement dans l'abîme ; d'un bond vous pouvez visiter les entrailles de la terre : l'univers n'est petit et misérable que pour l'homme.
Quand je suis enveloppé des tristesses de la nuit, les tristesses qui m'attendent à l'aurore me paraissent plus formidables; le jour me montre que j'ai été le jouet de mon âme, des hommes et de Dieu.
Le véritable Baalschem est celui qui opère par la vertu des noms; les points invisibles sont le véritable parfum de la sagesse ; les dix splendeurs...
Ici les feuilles manquaient.
— Cet homme est un enchanteur: intàs in corde cantator; il procédait yyer carmina.
— Il n'y a que le feu qui puisse guérir une telle âme, dit de sa voix dure et au milieu du
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silence l'inquisiteur qui avait ordonné la lecture : le laisser vivre ce serait manquer de pitié.
L'homme à volonté sanglante, c'était le seul qui comprît le marquis.
Neuf jours après, l'inquisition tenait une de ses séances solennelles. Plus de deux cents familiers, appartenant aux plus riches maisons de Portugal, gardaient la Casa santa. Aux torches nombreuses qui passaient devant les fenêtres du sombre édifice, on pouvait juger, de la place du Rocio , que la séance s'était prolongée fort avant dans la nuit. Au point du jour, elle n'était point encore terminée. Quand les portes du tribunal s'ouvrirent et que les inquisiteurs passèrent pour se rendre à la messe, un des farî)iliers ne put s'empêcher de remarquer que ces figures , d'ordinaire si impassibles , gardaient l'empreinte d'une sombre colère. Poussé par un désir invincible, le familier, qui avait arrêté le marquis, s'avança près du qualificateur et osa lui demander d'une voix à la fois timide et curieuse à quoi était condamné un semblable pénitent.
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— A revêtir la saiiiarra , dit le moine... Il ne s'agit plus que de savoir si les flammes seront hautes ou si elles seront renversées '.
■ La samarra était, comme on sait , une espèce de scapulaire à fond gris, et sur lequel on peignait des flammes qui s'élevaient ou s'abaissaient selon le degré de culpabilité du patient. ï^e/oge révolta , le feu renversé, était le signe le moins funeste.
Du couvent île Bemfica,
A sœur Magdalena das Chagas , dans le siècle dona Magdalena de Vilhena.
« Vocs avez donc reçu ma lettre, Magdalena; ils ont donc consenti à vous la remettre; vous savez donc maintenant tout ce que je souffre. Vous , qui êtes pure de blâme et dont les angoisses m'arrachent des pleurs de sang, vous avez le droit de miséricorde et vous mêlez la pitié à
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votre amour; moi , je n'ai que des sanglots de repentir.
« Penchez vers moi votre tête d'ange et priez encore, car je suis tout semblable à celui dont on entend les dernières paroles sur la terre. Humectez de vos larmes bénites les lèvres du mourant, car c'est dans trois jours que je meurà au monde. A.h! plût à Dieu que j'eusse cette douceur de mourir de vrai trépas, et (|ue mon amour s'éteignît dans mon agonie! mais voilà que la triste solitude du cloître me rappelle plus amèrement ce qui est arrivé , et tout ce que vous me dites d'ardente compassion, de tendresse consolante et divine , me fait mieux sentir tout ce que j'ai perdu.
a Ah! quelle triste journée et quel triste avenir! Qu'il y aura loin maintenant à marcher seul pour parvenir au jour de notre réunion. J'arriverai tout chargé du poids de vos souffrances ; me reconnaîtrez-vous , ma très-sincère amie ? Non, je ne puis vous donner encore le nom de sœur N'y aura-t-il pas quelque chose de coupable dans mes yeux , qui vous effraiera , vous
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qui y avez vu tant d'amour, tant d'espérances passionnées, tant de joies ardentes?... J'avais épuisé toutes les craintes de la vie, il ne me restait plus que le bonheur et je le montrais au monde, et le monde me l'enviait : on disait comme on dit toujours : Il est trop heureux!...
« J'étais trop heureux en effet , Magdalena , puisque j'étais comme un homme qui dédaigne toutes les joies de la terre, parce qu'il en a de plus hautes; j'étais trop heureux, puisque ma vie n'était plus à moi, mais à vous; j'étais trop heureux, puisque vous aviez mis vos divines espérances à la place de mes souvenirs. Cela ne pouvait demeurer ainsi, Dieu ne fait pas de telles existences durables; il ne fait pas un paradis de la terre pour nous forcer à la quitter ; il a mis le bien éternel autre part.
« O misère ! me voilà faible comme le premier jour. En l'avril de ses années, on pleure quelquefois sur des amours trompés, et l'on sourit après ; moi j'ai fait lentement votre destinée ; je dois crier d'une voix de désespéré, mais je n'ai point le droit de me plaindre.
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« Vous me priez, ma très-chère âme, de vous parler longuement de moi, de vous dire ce que je fais. INe l'avez-vous point deviné ? Tous mes ardens soupirs vont trouver votre image ; bien que je n'aie plus le droit de vous parler peutêtre, vous êtes vivante en ma pensée, telle que je vous voyais les derniers jours , c'est la seule illusion que j'aime, et non telle que vous êtes, pauvre infortunée qui vous croyez coupable et qui ne l'êtes point. Je ne trouve de douceur qu'à vous entourer de votre innocence et qu'à vous voir ce que vous êtes pour moi , vous que rien ne doit flétrir, pas même la pitié de celui qui vous a perdue.
«Puisque vous le voulez, voilà comme se passe ma vie : Le matin, quand l'aurore parait, que les eaux sont tremblantes des premiers feux du jour, je vous vois prier, car je ne puis encore prier moi-même, et quelquefois il me semble que tout va être pardonné à celui que vous nommez à Dieu. Aussi, quand le soleil chemine à ses heures, qu'il fait un beau jour pour tous, je n'ose lever les yeux, je ne veux point perdre cette image; je veille auprès
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d'elle... je me défends delà clarté; puis voilà alors que quelque ouvrier du couvent chante, qu'il y a des plaintes ou quelque grand bruit de ce qui agile la ville; souvent aussi on vient près de moi, on veut me voir sourire , on m'importune; mais, quelque empressée que soit leur fatigante sollicitude, je sens une douleur qu'ils ne sauront jamais découvrir, chaste du regard des hommes et que je ne leur dirai point.
« Ils apprendront assez tôt tous les détails de ce qui a frappé le monde et de ce qui l'appitoie. Je leur laisse le droit de me plaindre pour tout cela; ils ne sauront pas, Magdalena, ce que je ne peux. cacher à la sagesse divine et ce que je n'ai pas besoin de vous dire , à vous qui savez mieux c^ue moi-même l'ardent supplice de mon malheur. Oh ! je le répète , la clarté du jour est ce qu'il y a de plus pénible pour moi; c'est le temps où les hommes vivent de leur tracas ennuyeux , où ils croient devoir de la pitié comme on paie une monnaie de passage au mendiant qui gémit. Je ne leur demande rien cependant ils le devraient savoir.
«Quand ils m'ont long-temps fatigué,je prends II. ao
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le parti de ne point leur répondre et alors ils s'en vont. Parmi ces religiejjx , il y en a un fort tranquille d'ordinaire, gai même, je crois, et qui n'est jamais sorti du couvent. Celui-là se tient près de moi comme on se tient près d'un malade; c'est le seul que j'aime. Souvent de luimême il éloigne les autres; il dit longuement son rosaire: cette voix tranquille, qui parle toujours à Dieu comme le murmure d'un champ, me calme. Il ne fait cependant rien pour cela; il me regarde, je crois, comme un homme qui doit guérir d'une longue maladie et qu'il est bon d'endormir. Oh ! je veille... je veille... Magdalena , je le trompe, et si quelquefois le repos \ient, il est de bien courte durée.
«Quelquefois, quand je l'écoute, il a des naïvetés qui feraient sourire le monde et qui me touchent à en pleurer. Hier il me dit :
« — Aux Pâques dernières, j'ai prié quinze jours pour avoir de la pluie, et Dieu a fait pleuvoir. Je veux prier deux neuvaines pouryous, et vous deviendrez calme d'esprit comme si vous n'étiez jamais sorti de cette maison.
LUÎZ DE SOUZA.. So^
« — Mon frère , lui ai-je dit, puisque vous voulez prier, priez pour sor Magdalena das Chagas, du couvent de la Miséricorde.
« — Je le ferai , lua-t-il dit sans ni'interroger davantage. Il faut un nom à ce bon frère à mettre dans ses prières, sa foi tranquille n'en demande pas plus. Mais, pour moi , non , la religion ne fera jamais un tel miracle; et cependant, disent-ils, voilà ce que fait le cloître au bout de quelques années. Cet homme voit le jour et sourit, il prie au matin, il prie quand le soleil se couche, et, dans le milieu de la nuit, il se réveille, doucement avec des pensées heureuses. Un homme qui souffre lui est sans doute un spectacle nouveau; il a fait porter son lit de paille dans la cellule voisine de la mienne, et quelquefois, quand il devine que je ne repose point , il me crie : — Frey Luiz, êtes-vous mieux? Frey Luiz, je viens de prier, comme vous le vouliez, pour sœur Magdalena das Chagas...
« Ah ! si vous saviez comme ce nom, prononcé au milieu de la nuit par un autre.quejpar moi , me fait de mal!... Je lui dis alors; Priez tout bas,
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mon frère... et puis je l'entends qui murmure des oraisons où votre nom se mêle... Ah! qu'il y a loin de moi à ce bon religieux, et quand le repos du cloître m'imprimera-t-il sa muette résignation ? Il le faut cependant, ma sœur... Le supérieur m'a déjà retiré mon anneau d'or, disant que c'était un souvenir de ce qui n'aurait jamais dû être. Comprenez-vous ce que plus tard il va me demander? Prévoyez-vous le sacrifice! .
Du couvent de Bemfica.
A la même.
« Il y a trois jours que je ne vous ai écrit, ma très-sincère amie , et, durant ces trois jours, il a plu à la sapience divine de sonder de nouveau mon cœur et de le livrer à l'épreuve... Mais, écoutez-moi, car il faut que vous sachiez tout , et nous avons maintenant peu de paroles ànousdire: on
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nous les î;oiiipte,on nous les pesé comme si Dieu ne les entendait point.
« Hier au soir, Leïla Mariam vint en ce couvent, pour vous et pour moi peut-être; on fit taire quelques instans la règle, et je pus lui parler en secret. Oli ! comme je m'enquis avec ardente sollicitude de tout ce que vous faites, maintenant que les journées et les nuits doivent s'écouler sans nous voir! Que ses paroles m'ont ému et que ma douleur a été reconnaissante!... Ma sœur, ce n'est pas bien, il ne faut point de ces austérités, dussent-elles me donner un repos que je n'espère pas encore... Les prières qui sortent de votre cœur, je les reçois, c'est le premier secours de Dieu; elles ont fail couler mes larmes : Leïla m'a tout dit. Ah! que cette tendresse pour vous est naïve, et que cette pauvre fille à demi-idolâtre, et que la Providence ne saurait condamner, mérite bien que vous l'aimiez; et cependant j'ai su d'elle un secret qu'il faut que nous sachions tous deux.
« Après lui avoir parlé de vous, Magdalena, malgré moi je revins sur les temps écoulés; sa
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présence avait rouvert la plaie , je n'étais plus maître de mes paroles. Ah! pauvre enfant de Marie, m'écriai-je, que ne me laissiez-vous mourir dans cette triste masmara; celle que vous aimez serait plus heureuse! Et à son tour la pauvre fille s'est mise à sangloter, disant que son cœur était très-innocent, mais c[u'elle avait été peut-être la cause de bien grands maux. Je l'ai pressée; dites-lui à votre tour qu'elle vous fasse ses aveux
«Vous le comprendrez, Magdalena , nulle prudence humaine ne pouvait aller contre une si odieuse combinaison ; cet homme s'était mis à la place du souverain dispensateur, mais il n'a réussi que dans le crime et son espoir a été trompé. L'innocence deLeïla s'est mise entre lui et nous, etc'est le dévoùment de la pauvre fille ignorante dont Dieu s'est servi pour le confondre.
« Je laissais à la passion quelque excuse, et, tout en comprenant la haine particulière de cet
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homme pour moi , toujours quelque fil de la trame m'échappait. Hier je croyais encore à quelque hasard funeste. Un religieux de notre ordre est revenu desterres dePalestine; il a visité les campagnes de la ville sainte. Celui qui n'a de nom ni pour vous ni pour moi , sœur Magdalena das Chagas, y gémit encore, attaché aux plus rudes travaux; mais il a été plus confiant qu'avec le pèlerin du pays de Galice. Demain , un message part vers lui.
«Sachez donc une chose, car je devine tout maintenant: c'est qu'à partir de la journée malheureuse où tout finit pour le Portugal, la trame de notre vie a été ourdie d'une main si audacieuse, qu'il a fallu la volonté de Dieu pour défaire ce qui a été fait.
« Quand don Joam fut blessé (nommez toujours ainsi dans vos prières celui qui ne peut plus être votre époux en ce monde et qui doit m'en^ laisser le nom au ciel), quand toute l'armée crut qu'il était mort, ce fut cet homme qui le fit enlever du champ de bataille. Sous voile
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de mensonge, il lui déguisa son apostasie , lui persuadant qu'il lui ferait éviter la rude captivité qui menaçait les autres gentilshommes. O fut avec de semblables paroles qu'il l'emmena dans ses longs voyages, et que plus tard il le confina enun pauvre village des terres de Jérusalem, luiôtant dans l'esclavage jusqu'au désir de revoir son pays. Un grand crime a sans doute été médité , et cette âme tortueuse a du hésiter souvent ; était-ce moi qui devais mourir! il y
a des hommes qui n'ont de force que pour un crime. Il y eut un jour , une heure , où celle que vous nommez l'enfant de Marie devina dans son innocence tous les maux qui allaient venir ; elle crut nous les faire éviter. Hélas ! pourquoi la colombe ne put-elle apporter le rameau béni qui eût détourné l'orage.
« O vous dont le nom rappelle maintenant la Magdeleine aux plaies saignantes, ne vous accusez donc plus ; c'est de Dieu d'où nous vient l'épreuve, c'est de lui d'où viendra le repos !
« Connaissez toutes ses voies , ma sœur : déjà
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le châtiment a été tel, que j'ai détourné moimême la tête de la honte de cet homme. Est-ce la haine ou la passion qui l'a ramené en Portugal? Quel qu'ail été son dessein, Dieu s'est fait juge! Hier, vous le savez peut-être, c'était le jour de l'acte de foi , expiation sévère que la pitié devrait éteindre, puisque de saints évéques la condamnent. J'avais ouï dire qu'il y aurait un de ces pénitens auxquels la vie demeure, mais avec l'éternel repentir. L'ordre avait été convoqué , et , si ce n'était ma volonté, le vœu d'obédience m'avait conduit avec les religieux. Ah ! devant de telles misères , je retrouvai le besoin des oraisons ferventes
« Mais, ma sœur, quand j'eus aperçu parmi les pénitens l'homme d'où viennent tous vos maux , quand j'eus reconnu sur son front le signe maudit, je l'avouerai, je ne priai plus;
mes larmes se séchèrent La ville entière a pu
le voir; la samarra dont il était vêtu le confondait parmi les plus coupables, et cependant" tous, dans cette multitude, le désignaient : on répétait son nom.
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« Voub le savez, Magdalena , en ces terribles solennités, la face du Christ tournée vers le pénitent est une preuve que la vie lui est accordée. Je compris qu'il était condamné à ce douloureux supplice... Rien qu'à ses yeux, je l'aurais deviné; la mort n'eût pas fait de tels ravages, et le superbe eût encore mis de l'orgueil à mourir. Hors la mort, il a subi toutes les rigueurs, il a été frappé de verges, et c'est au nom du Christ qu'il a reçu le droit de vivre.
« Marche donc maintenant, finis ta journée, accomplis ta pénitence ; en te laissant la clarté du soleil, tes juges ont deviné le plus rude châtiment
« Ah! ma dame, ma dame, ma sœur chérie, mon épouse très-aimée, cet homme cependant souffre bien moins que moi
« Sœur Magdalena das Chagas, j'allais pour-
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suivre cette lettre... le prieur vient d'entrer dans ma cellule; j'ai une mission... et c'est moi-même qui viens de m'imposer la pénitence. N'envoyez plus Leïla Mariam... n'attendez plus de mes nouvelles : tout est mort entre nous deux !