ÉPILOGUE
Quinze ans s'étaient écoulés depuis les désastres du Portugal, la renommée de cette nation était déjà le songe du siècle, et Philippe II achevait d'éteindre ce qu'il avait feint de glorifier. Le peuple, ne pouvant plus se réfugier dans sa gloire, pleurait et priait; les grands levaient la tète, mais ils brisaient leur épée; les poètes, comme Sa de Menezes et Corte Real , avaient tous un cri de deuil et pas un chant d'espérance; les meilleurs s'exilaient pour aller gagner des âmes
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au Christ , et la vie de ces hommes s'en allait en expiation pour la faute d'un seul. Eux, qui avaient donné tant de jours aux fêtes , on ne les voyait plus que dans les églises et dans les cloîtres.
La semaine sainte était de toutes les solennités celle qu'ils céléJDraienl avec le plus de ferveur, et, dans la venue du Fils de l'homme, l'époque lamentable de sa mort était celle qui allait le mieux à de si douloureux souvenirs. En ce temps donc, un usage , qui s'est conservé dans l'intérieur du Portugal , avait lieu dans toutes les églises; le mystère de la passion était offert aux fidèles , le drame du supplice se célébrait au pied de l'autel. Le prêtre, pour ramener la repentance dans le cœur des fidèles, n'avait qu'à dire, en baissant la tête : Voyez !...
Mais c'était surtout dans, les terres nouvellement peuplées de l'Amérique, chez ces peuples •qui assistaient comme à une seconde jeunesse du monde et qui \ivaient dans une religieuse solitude, que cette cérémonie avait tout son caractère d'austérité et de grandeur. Ce jour-là,
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les lumières du temple étaient éteintes , c'était à peine , si le jour du ciel , qu'on voilait à dessein , envoyait ses tristes rayons. Le peuple se pressait en silence, mais il ne priait pas; on voyait, à sa morne contenance, qu'il se rappelait l'instant formidable où la prière dut er« rer vainement sur la terre et s'éteindre dans les ténèbres qui environnaient le Golgotha.
Or, un vendredi saint, la grande cathédrale de San-Salvador avait été disposée pour ce pieux mystère. Trente ans s'étaient à peine écoulés depuis que Mem de Sa l'avait bâtie au sommet de la ville haute , et l'humidité de la mer avait déjà noirci ses grandes murailles, comme si elle avait compté plusieurs siècles. Aux poutres immenses qui la traversaient et qui remplaçaient la voûte, à ses fenêtres étroites et peu élevées, on eût dit d'une vieille nef échouée sur un rocher. Le vent, qu'on entendait gémir dans le Praya et la pluie qui tombait sur ce toit gigan tesque donnaient à la basilique quelque chose de désolé qu'on trouve rarement dans nos églises.
Dès la veille , tous les ornemens avaient été n. 2 1
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enlevés et il ne restait plus rien de ses bizarres magnificences. Plus de larges festons de satin balançant leur couleur d'arc-en-ciel au grand cintre du chœ;ir; plus de têtes d'anges couronnées de feuillage, qu'on eût pu prendre pour de joyeux enfans s'appelant au faite des colonnes avec des harpes d'or; plus d'apôtres magnifiques vêtus selon le siècle, comme quelque prince de la chrétienté; plus de madones aux pierreries scintillantes; plus de ces grands reliquaires de vermeil environnés de fleurs d'azur, que l'ara fournit de ses ailes et que le soleil a dorés. L'orgue était muet, le fond du chœur était voilé, et une large draperie noire tombait sur la chaire, comme si le prédicateur eût reposé dans le cercueil.
Cette chaire paraissait vide , mais une petite lumière y brûlait près d'un livre entr'ouvert, et le peuple était dans un tel recueillement, qu'on pouvait entendre par intervalles des mots graves et tristes qui montaient vers la voûte, comme la prière que l'on dit aux agonisans.
Vers trois heures , ce repos fut un peu inter-
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rompu : les diverses confréries de pénitens commencèrent à défiler dans la nef. En un instant, les dalles du parvis qui leur étaient réservées se couvrirent d'hommes que la couleur de leur vêtement confondait; leurs bannières étaient inclinées , et les lemmes , enveloppées de leurs mantes noires, se prosternaient aux pieds de ces images. Tous semblaient être dans une grande attente.
Le prêtre se leva du fond de la chaire, il regarda tristement cette foule immobile venue pour l'écouter, ensuite il prit un crucifix de bois noir posé près de lui, et il le baisa.
Ses yeux, tournés vers le ciel, demandaient la force.
Il baisa de nouveau le crucifix , puis il se réfugia au fond de la chaire. — Il se releva plus austère et plus grave ; sa main fit un geste... Il y eut alors enîre lui et le monde la religieuse solitude qu'il cherchait.
Et comme tous ces hommes assemblés se préparaient à écouter le sermon qui allait dérouler tous les actes du grand sacrifice, le voile
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attaché à la voûte tomba. Un christ nu, sanglant, couronné d'épines, et cloué à la croix, apparut sur le mont du supplice. A ses pieds, le soldat romain, armé de sa lance, passait et repassait avec l'indifférence d'un idolâtre; les hommes de la foi naissante, les apôtres, contemplaient le fils de l'homme , et , les yeux tournés vers le ciel, cherchaient à y lire le mystère de sa mort. La Vierge, tout près de défaillir, honorait son fils d'un divin courage; car elle avait tout vivant en elle le symbole de la résurrection ; la Magdeleine, la femme aux amours repenties, gémissait sourdement aux pieds de son Créateur, appelant l'éternel pardon sur les mondaines amours qu'elle avait crues durables et dont elle sentait le néant.
Dans cette cérémonie, confession religieuse léguée par le moyen-âge , tout était sincère : le prêtre, c'était le chœur sacré des drames antiques, et cette femme, arrachée aux joies désordonnées du monde, disait réellement au peuple, par ses sanglots , qu'elle se repentait , et qu'au sortir de l'église, elle irait chercher dans les austérités du cloître le pardon qu'elle attendait.
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Le moine baissa la tète comme on s'incline devant l'hostie... un murmure plein d'anxiété sortit de la multitude et grandit dans l'édifice. Le prêtre parla au milieu d'un silence formidable :
— Arréte-toi, Soldat romain. Le soldat s'arrêta.
— Le sacrifice est consommé, les anges voilent leurs faces dans le ciel, en délournant les yeux de ce divin supplice... Éloigne-toi, Soldat. Voilà que la terre est cViangée ; tu passerais et tu repasserais vainement le long du chemin de cette croix, que tu ne saurais empêcher le divin mystère de s'accomplir. Christ n'est plus le roi de Nazareth , c'est le roi du monde; son royaume a été triste à conquérir et bien triste à garder : il en a coûté à Dieu toutes les misères des hommes.
O Christ, divin rémunérateur, continua le moine d'une voix abattue , oui , il t'en a coûté toutes les misères de la terre et toutes ses hontes.
... Détachez cette couronne d'épines, ôtez ce
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(lia^dèmc sanglant que lui ont mis les Juifs... Et un des disciples, vêtus d'une blanche dalmali- (jue, obéissant à la voix du prêtre, détacha la couronne d'ignominie, et la face du crucifié parut alors toute sillonnée par les traces du sang et montrant à peine sa mortelle pâleur dans l'obscurité du sanctuaire.
Un sanglot de la Magdeleine interrompit le moine.
— Tu pleures, Femme, s'écria-t-il d'une voix tremblante; tu pleures et lu as sans doute raison de gémir ;iinsi. Les angoisses de ceux qui ont obéi aux amours de la terre sont grandes et le repentir qui les' efface laisse son amertume... Et cependant il y a des mystères de souffrance qu'on ne peut déposer qu'au pied de la croix.
Tristes amours de l'homme, voilà ce que vous êtes ! Si beau que vous vous soyez fait vo- Ire rêve, le trouble des jeunes années ne peut toujours s'endormir... Qu'il y a de larmes au réveil ! Quel est celui d'entre vous qui a passé par la voie douloureuse et qui pourrait mon-
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tier son creur cicatrisé?... Les insoucians du monde lient-ils donc toujours de leur jeunesse, et leur faut-il faire un bien long retour pour avoir à pleurer ?
Un lent soupir de la multitude monla vers le prêtre, comme ces bruits qui passent entre l'orage et l'ondoiement des plaines.
— Demandez à ceux qui souriaient hier aux encbantemens du monde et qui se frappent maintenant la poitrine aux sanglots de Magdeleine... Cette femme pleure, voyez-vous, car elle a été vaincue par les joies de la terre ; elle dit peut-être en elle-même : Christ ne saurait plus me pardonner, et sa bonté s'épuiserait sui- mes souffrances... Comprenezvous bien?... Elle a tant souffert, qu'elle doute en priant; elle a tant gémi, qu'elle appelle vainement la foi à son aide. Hélas ! comprenez la durée du tourment : elle porte encore au fond d'elle-même ce monde qui l'avait enchantée de ses mensonges ; elle essaie de se guérir par la prière, et la prière est peut-être moins forte que le trouble de son cœur... \h ! femme, vous êtes l'image funeste de ceux qui ont trop
compté sur le temps et sur le repentir; mais le Christ "vous pardonne, car il sait ce que vous avez souffert... Femme repentie, quittez ces pieds sanglans, et toutefois demeurez comme un exemple.
La pécheresse réconciliée demeura au pied de la croix :
Selon les ordies du prêtre , chacun des liens était détaché, et les lèvres de cette femme y imprimaient de pieux baisers avant de les remettre aux a})ôtres ; et , comme le marteau du disciple frappait toujours la croix , il détacha les clous sanglans qui retenaient les pieds du Sauveur. Au milieu des gémissemens , au bruit des coups de disciplines, le nom de Magdeleine fut encore répété...
— Enlevez ces instrumens de supplice , ordonna le prêtre , descendez le corps divin , préparez le saint tombeau.
Chaque parole était l'objet d'un nouveau symbole représenté près de l'autel.
L'apôtre Jean, qui a souri à l'enfance du monde racheté, pleure. Courbez- vous dans la
poussière... Que feront les hommes, si celui qui a frappé aux portes de l'avenir demeure ainsi altéré de ce que le salut des hommes a coûté au Rédempteur!
Un grand bruit de prosternation monta vers lui , et des milliers de voix répétèrent : Mcd culpd, med culpd. Il y avait des cris ; on demandait miséricorde ; et des femmes , pleines de douleur , élevaient leurs enfans vers la croix dépouillée, en appelant à haute voix les saints.
— Et maintenant que cette image sanglante est près de descendre de la croix, maintenant que vous voyez les stigmates de la couronne et l'ironie de cette royauté; maintenant que la croix vous apparaît dans toute la nudité du gibet, écoutez-moi encore... Avez-vous bien médité ? L'expiation est-elle au fond de vousmêmes? Comprenez-vous par le sacrifice de Dieu ce qui est demandé à l'homme? Ah! si c'était encore dans un moment tel que celui-ci que la mort vînt vous endormir de son souffle glacé ,î laissant à la foi le soin de vous éveiller aux rayons naissans de l'éterneile aurore! Mais
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ceux que le monde enchante, ceux qu'il trompe de son sourire menteur, ne le (juittent qu'en pleurant; il y a mille souvenirs et mille regrets quand il devrait y avoir joie et dédain... Ah ! femme échevelée qui pleures encore au pied de cette croix, tu es bien l'image du monde.
Et le moine continuait ainsi, contemplant la croix, appelant les hommes aux expiations, et, comme si la multitude eût compris qu'il y avait un gra:Kl et douloureux mystère dans la vie du religieux, elle élevait vers lui ses lents soupirs.
Ce fut ainsi que le pieux mystère s'acheva près de l'autel; la imii allait venir, la foule s'écoula dans un silence respectueux, le prêtre resta en prières , car l'usage le voulait ainsi. Et , comme il se croyait seul , il continua à voix haute ses ferventes oraisons, demandant pour lui la force après avoir demandé la miséricorde; il allait descendre pour se rendre au pied du maître-autel, lorsqu'une voix se fit entendre :
— Confession, confession au pécheur!
Le prêtre sortit de son recueillement sévère et tressaillit , comme si un dard l'eût blessé de
quelque acre venin ; il y eut un soupir : on eût dit qu'un dernier sanglot du Christ passait dans les ténèbres et disait toutes les misères que peut souffrir un homme.
— Confession, confession... frère Luiz de Souza. Si Dieu veut que je vive, le prêtre ne saurait-il m'écouter? Ne me reconnaît-il pas? Est-ce dans le temple qu'il est sans miséricorde?
— Ah! je vous ai bien reconnu!.... comme
homme je vous pardonne... Comme prêtre
demandez à Dieu.