I. lo
l46 LTJIZ DE SOTTZA.
— Parlez, Monsieur, parlez, je vous en supplie. L'inquiétude et la curiosité de la jeune femme étaient arrivées au plus haut degré.
— L'opposition etl'antisce, murmura de Kleist, sont toujours de fatals aspects. Cet honorable chevalier chevauche bien paisiblement !... et il tournait ses regards vers le comte don Joam ; cependant les quatre triplicités se réunissent pour annoncer un grand et terrible événement.
— Vous m'effrayez , Monsieur !
— Je vous le répète , dona Magdalena, le mystère céleste peut se confondï^e en descendant du ciel vers notre atmosphère; j'ai peut-être été trou-^ blé par une illusion mensongère des esprits de la terre opposés aux g^iies du ciel... C'est ce qui fait que la science astrologique, d'ailleurs estimable en quelques mains, m'a toujours paru trop pleine de variations pour m'y arrêter. D'ailleurs, les livres saints parlent eux-mêmes de son incertitude. Isaïe le prophète a dit : Toutes les étoiles du ciel seront comme languissantes , les cieux se plieront et se rouleront comme un livre. Oh ! je me suis arrêté à une doctrine moins fragile que
LUIZ DE SOIIZA. 147
celle qui repose sur des combinaisons si fugitives. Ici il s'arrêta comme s'il avait craint, en en disant davantage, de profaner le sanctuaire qu'il avait élevé à son culte, et cet homme adroit et exalté à la fois, qu'on venait de voir employer les termes d'une science qu'il regardait comme secondaire et dont il ne se servait que pour arriver à un but secret , ce diplomate rusé rentra en frémissant dans Tabîme de sa pensée au moment où il jugea que ses paroles dévoilaient un repli de son cœur. Toutefois cette impression fut passagère ; mais s'il retrouva bientôt son calme apparent , ce fut en vain qu'il essaya de détourner la conversation ; le mobile véritable de Magdalena était même échappé à sa curieuse observation.
— INous savons, don Mathias, dit-elle, tout ce que l'on raconte de vos mystérieuses études, et plus on est convaincu de votre science, plus vous devez trouver naturel l'effroi qu'inspirent certaines paroles quand il s'agit de ceux qu'on honore.
M. de Kleist s'était attendu à peu près à cette remarque, et il avait compté davantage sur la pénétration de son regard que sur elle pour lire,
l48 un/ DE SOÎJZA.
comme il disait quelquefois , une des pages de ce cœur. Il résolut de mettre à profit son indiscrétion et il reprit avec son dédain apparent pour toutes les sciences cachées , une conversation qu'il fallait renouer adroitement.
— Je serais réellement fâché, Madame, que quelques paroles dites à peu près au hasard et aprèsun bien rapide examen du ciel,eussentporté quelque trouble en votre âme. Quand j'aurais eu le temps de la dresser, une table généthliaque n'aurait toute sa valeur que si on trouvait le loisir d'y apporter toutes les forces de la méditation et tous les moyens de la science. J'ai cru lire dans l'assemblage des astres; en ce moment sa physionomie cachait la passion sous le mystère; J'ai cru lire, dis-je, parmi plusieurs e'vénemens prochains une grande catastrophe qui changerait peut-être ma destinée, et je n'ai pu contenir l'ardente pensée qui bouillonne toujours en moi. Oh ! si le ciel, qui m'a donné la volonté des choses difficiles, donnait à un autre cœur le désir de contempler cette âme sans repos, qui a dévoré toute sa part de la vie terrestre et qui eu veut conquérir une autre; une telle, ajouta-
LUIZ 1)B SOTJZA. i4q
t-il à voix basse, que le ciel l'envierait à notre mondede poussière, à ce monde dont les misérables passions et les pitoyables plaisirs nous font honte dès que nous y songeons sérieusement ! Je ferais vivre une telle âme d'une vie qu'elle ne peut pas soupçonner; elle saurait ce que Dieu pouvait et ce qu'il n'a pas donné. Une femme comme je la rêve , continua-l-il en jetant sur Magdalena un de ses regards prompts et sûrs, une femme qui aurait goûté cette vie nouvelle ne voudrait plus d'autre espérance que de la continuer. C'est une vie audacieuse et qui ne se repose jamais; Dieu l'accorde à celui qui la devine, etl'éternelmystère rayonne dans son sein... Mais pardonnez, Dona, pardonnez-moi de vous dire un tel songe, car c'en est un sans doute, comme les rêveries que vous m'avez contraint à vous débiter et qui n'ont peut-être pas d'autre valeur que celle qui attache une âme gênée sur la terre et peut-être encore à l'étroit en cherchant dans les cieux.
— Vous avez raison, M. de Rleist; c'est un songe , reprit Magdalena avec un sourire qui cachait mal les divers senlimens dont elle était bouleversée en ce moment. Son esprit était tel-
l5o LDIZ DE SOUZA.
lement préoccupé par le discours de cet étrange personnage, qu'elle ne savait ce qu'elle devait croire, de son exaltation sincère ou de son dédain affecté pour les recherches occultes. Elle reprit avec un nouveau sourire. Mais votre langage est bien ancien; c'est presque celui qui fut tenu par le serpent au père des hommes quand il goûta le fruit du mal et du bien. Pour nous , à qui Dieu a fait un univers que nous ne pouvons pas franchir, si cela avait quelque vérité, nous verrions avec douleur de tels orages, et nous ferions des vœux pour que les âmes qui s'y abandonnent trouvent le repos ou cherchent ailleurs un port.
Le marquis, dont la figure avait repris toute sa froide tristesse, allait répliquer quand le comte Joam s'avança vers la litière et lui désigna une croix de pierre qui s'élevait dans la campagne.
— Tenez , Madame , voici un signe qui doit dissiper vos inquiétudes pour l'avenir du Portugal. C'est ici où, du temps d'Henriquez, deux cents chevaliers portugais taillèrent en pièces
LUIZ DE SOUZA. i5l
trois mille Maures qui retournaient chargés de nos honteux tributs.
Pendant qu'il parlait ainsi et que Magdalena, penchée en dehors de la litière, regardait à la lueur des flambeaux ce lieu célèbre par la tradition , les yeux de M. de Kleist, qui affectait de parcourir encore toute la voûte du ciel , s'abaissèrent de nouveau sur le comte don Joam et se reportèrent avec une froide tranquillité sur sa femme. La comtesse fit d'inutiles efforts pour se débarrasser de ce regard continuellement tourné vers elle; elle le retrouvait toujours dirigé de son côté, et bientôt il lui sembla <]ue, pareil à ces étoiles dont la lumière descendait si tristement, il contenait tous les secrets de sa destinée. En vain essayait-elle de prendre part à ces souvenirs héroïques que les lieux rappelaient au comte, en vain changeait-elle de position pour se livrer à un moment de repos , comme la lumière errante du ciel , le feu sinistre de cette âme planait toujours sur elle. Il lui sembla bientôt qu'il pénétrait les moindres mouvemens de sa pensée, qu'il en devinait les détours^ qu'il en paralysait la volonté. Quant à la jeune
iSl LUIZ DE SOUZA.
Arabe, M. deKleist n'avait pas besoin d'exercer ainsi sa mystérieuse influence pour conserver surelle un pouvoir qui devenait nécessaire à ses projets. Pleine d'admiration et de respect pour cet homme qu'elle avait vu autrefois si vénéré dans sa tribu, on eût dit qu'elle contemplait en lui un de ces êtres auxquels les mobiles imaginations de l'Orient donnent des formes si diverses et une si capricieuse destination. A voir ses grands yeux noirs se baisser tout à coup avec respect quand le marquis s'approchait d'elle, puis se relever avec la plus vive expression de curiosité, pendant qu'il parlait et qu'elle cherchait à démêler ce que signifiaient ses paroles, on eût pu imaginer qu'elle se croyait en présence d'un de ces hôtes du BadiattalGinn , le lieu si redouté que les Arabes appellent le Désert des Génies, et où ils disent qu'on se sert encore du langage que les Bialbans , ces peuples antérieurs au premier homme , parlaient entre eux et répétaient à Dieu.
Tel était cependan t le dévouemen t absolu qu'elle avait pour Magdalena, et en même temps son ardent désir de voir se dissiper un profond chagrin
qui lui semblait devoir miner sourdement la vie de sa maîtresse, qu'elle se sentait prête à obéir aux moindres ordres de cet homme dont le genre de pouvoir ne s'expliquait pas complètement pour elle. Bien donc qu'elle ne sût pas à quoi s'en tenir sur son compte , elle s'était accoutumée dès l'enfance à le regarder comme un être privilégié dont il était difficile de deviner les attributions , mais qui participait à tous les mystères que les habitans du désert racontent souvent entre eux. Dans l'Orient comme en Europe, mille bruits étranges avaient couru sur M. de Kleist; on en avait fait tour à tour un alchimiste heureux, un savant parcourant le monde pour trouver de nouveaux secrets; mais, bien loin de diminuer son pouvoir en en faisant seulement un médecin habile ou un voyageur curieux, l'imagination naïve de la jeune A.rabe allait jusqu'à le revêtir du pouvoir qu'on accorde à quelques disciples de la doctrine cachée du grand Soleyman. Sil'on ajoute à cela les nombreux souvenirs de l'enfance, si l'on y joint le sentiment de la reconnaissance, on devinera mieux dans quelle disposition d'esprit elle se trouvait. A cette époque.
l54 LUIZ DE SOUZA.
les relations de la Péninsule avec l'Afrique étaient nombreuses et l'Espagne y cherchait même un reste éteint de science, un souvenir presque effacé. Quelques années auparavant, grâce à la variété de ses études , le marquis de Kleist, qui voyageait sous le nom de Cid Aral, avait sauvé le père de Leïla d'une maladie que tous les médecins juifs de Fez regardaient comme mortelle. Cette cure, unie au goût ardent que l'étranger montrait pour de secrètes investigations, l'avait mis en tel renom dans la tribu de Zeglib, qu'on oubliait sa qualité douteuse de renégat; car il avait jugé à propos de changer de religion, pour ne s'occuper que de sa science et de sa fastueuse générosité. En ce temps , les tribus errantes qui parcouraient le pays de Fez, surnommé le dernier Occident , étaient bien différentes de ce qu'elles son r devenues : fréquentées par les plus habiles rabbins des pays orientaux, servant fréquemment de refuge aux restes exilés des Maures, qui avaient illustré l'Andalousie, elles offraient le spectacle étrange de l'amour pour la vie nomade uni à tous les mystères d'une haute contemplation. Les sciences hermétiques
LiriZ DK SOUZA. lÔ5
V étaient cultivées, et, si l'on en croit quelques auteurs , c'était là seulement qu'on pouvait encore trouver quelques uns de ces traités inappréciables que lessavans de Grenade avaient emportés en fuyant. Au lieu donc de la sauvage ignorance qui caractérise maintenant ces tribus , le désert se peuplait pour elles de mille splendeurs inconnues : les fugitifs y avaient apporté leurs souvenirs , les vieillards y conservaient leur poésie; la langue arabe s'y était maintenue dans toute sa brillante pureté et elle y interprétait les mystères d'une science maintenant oubliée. Il n'est donc pas étonnant que chez ces tribus, où l'on possédait encore VAssoul al iahir et le Cash ajrar ^ on eût quelque vénération pour un homme qui s'enquérait surtout de leurs secrets et qui ne craignait pas de supporter les privations qu'on endure sous latente pour dérober à la tradition mourante quelques uns de ceux qu'on n'avait point écrits. Élevée par un scheik dépositaire de ces grands souvenirs à demi éteints , bercée dans son enfance par mille récits merveilleux, la jeune Leïla passait sa vie à en exalter sa pensée; son imagination créait
l56 LUIZ J)E SOIIZA.
vaguement des êtres intermédiaires entre les hommes et les génies. Combien de fois, en effet, ne l'avait-on pas vue, quand elle était encore enfant, rester de longues heures à la citerne du désert jusqu'à ce que le soleil , jetant à l'horizon ses derniers rayons l'environnât de reflets enflammés qu'elle appelait le jourdu Ginnislan.Si quelque vautour fuyait, en étalant ses grandes ailes noires, sur un nuage de feu , il lui semblait que les Gefr allaient commencer leur hideux sabbat; et, quoiqu'elle aimât sa terreur, elle se voilait de ses longs cheveux ; ou bien , si la lueur moins vive colorait doucement le désert, elle se prenait à danser devant les palmiers pour honorer les doux génies qui font des noces aux fleurs avant de regagner leur patrie. Alors, si l'étranger qu'on avait nommé Cid Aral venait à passer devant elle, accourant de quelque horizon lointain , si le beau cheval qu'il montait écumait de sueur et que sa crinière flottante fût blanchie de poussière, elle présentait au coursier sa belle cruche de terre toute remplie d'une eau limpide, et elle ne manquait pas de demander à Cid Aral ce qu'on voyait deriière cette barre
LLilZ DE SOUZA. 167
lumineuse où le soleil dorait le monde des Bialbans; et puis, lorsque l'étranger se prenait à sourire , qu'il se tournait à son tour vers le soleil couchant et que sa pâle figure se colorait des feux mourans, elle n'osait plus attendre sa réponse : enfant qu'elle était , il la voyait se cacher le visage dans ses mains. Ces souvenirs étaient déjà bien loin du marquis de Kleist, mais, à mesure qu'il considérait Leïla Mariam, ils revenaient à sa pensée. Plus d'une fois déjà , durant la route, son regard s'était adressé à elle et il avait pu s'apercevoir de toute l'influence qu'il pourrait exercer sur la jeune fille. Dès lors il l'avait réservée à l'accomplissement d'un projet difficile, au dénouement d'une résolution dont lui seul tenait le fil et dont nulle âme vivante n'aurait pu être instruit.
Quelle que fut la préoccupation active des divers personnages dont nous venons déparier, un grand silence ne tarda pas à succéder parmi eux à la conversation qui venait d'avoir lieu. A la grande satisfaction de Magdalena, don .loam rapprocha son cheval de celui du marquis, et, obéissant comme à leur insu au calme de
J 58 LUiZ DE SOUZA.
ces campagnes, ils commencèrent à chevaucher l'un à côté de l'autre sans s'adresser d'autres paroles que ces mots de simple courtoisie dont l'échange est assez insignifiant pour ne troubler aucune sérieuse réflexion. Du reste, hormis les souvenirs guerriers qui l'animaient , ia route , mieux éclairée en ce moment par la lune, n'offrait guère de distractions à leurs idées. C'était un de ces âpres paysages comme on en rencontre souvent dans les plus belles contrées du midi; inie longue suite de collines arides bornait l'horizon , et l'œil cherchait au-delà les riantes vallées que promettaient le ciel et quelquefois le bruit lointain d'un torrent. En un mot , c'était une de ces tristes Oasis qu'entoure la terre fleurie des orangers et qu'elle réserve aux vieux souvenirs. Quelquefois un gracieux palmier élevait sa tête riante au dessus de la verdure douteuse de quelques rares oliviers, puis bientôt un petit chêne vert, au tronc noueux et rabougri, lui succédait dans quelque anfractuosité de rocher tandis que le tamarys, qui l'inondait de son feuillage, se penchait tristement vers le sable sillonné par un faible
LUIZ DE SOIJZA. 169
cours d'eau. La nature fait croître partout quel- (jues uns de ces arbres qui vont aux tristesses de la terre, le bouleau dans les forêts du Nord, le saule au bord de tous les ruisseaux, et celui qui servait au deuil des Hébreux dans les terres arides que la cbaleur dessèche ou que la mer a inondées. Du reste, comme dans tous les pays qu'un ardent soleil échauffe, une foule de plantes aromatiques, froissées par les pieds des chevaux, exhalaient ces parfums inconnus au nord, pur encens que la brise ravit à la terre. Mais pendant que Leïla Mariam pouvait un moment se croire dans le pays qu'elle avait quitté et qu'elle se laissait aller vaguement aux rêves que la présence de son hôte avait de nouveau ranimés, tandis peut-être qu'oubliant ses soucis d'esclave elle se jouait dans les splendides souvenirs dont on avait bercé son enfance, une pensée terrible s'emparait de Magdalena et la contraignait malgré elle à porter ses amères prévisions sur l'avenir. Attachée à elle incessamment, brisant ses résolutions les plus saintes , elle empoisonnait jusqu'à ses généreuses espérances. Cette vague prophétie, qui était tombée
l6o LlliZ DE SOIJZA.
sur elle, ces mots, qui n'avaient point été achevés et qui voulaient cependant annoncer un triste événement, toutes ces fausses réticences d'un homme qui passait pour ne jamais regarder vainement dans l'avenir, la jetaient dans un trouble mortel , en ranimant ses craintes religieuses. Elle n'osait plus envisager de sangfroid cette passion cachée qui s'était contentée jusqu'alors dans son muet recueillement d'un avenir étranger aux espoirs du monde. Ramenée invinciblement à faire un sérieux examen de ses plus secrets sentimens, elle frémissait de toutes les émotions que les vagues paroles de cet étranger avaient soulevées dans son cœur. Le reste du voyage s'en ressentit, et, comme si M. de Kleist luimême eût voulu laisser à ses sinistres explications le loisir d'exercer toute leur puissance , il se contenta d'adresser de temps à autre la parole au comte don Joam et feignit de respecter îe repos auquel il supposait, disait-il, que Magdalena avait besoin de se livrer ; mais ce silence que d'abord en effet elle avait souhaité , allait si mal à ce qui se passait chez elle intérieurement ; il donnait une activité si pénétrante à ses ré-
L[riZ DE SOUZA. l6|-
flexions, qu'elle fut la première à désirer de le Noir cesser; ce fut dans cette disposition d'esprit <|u'elle adressa d'abord la parole à Leïla Mariam et qu'elle lui fit même sur les croyances de son pays plusieurs questions qui auraient pu exciter la curiosité du marquis. Celui-ci, plus habile que le mauvais ange auquel on l'avait comparé, dédaigna toutefois les ressources que lui offrait le subtil langage dont il s'était d'abord servi; le trait une fois lancé, il se reposa; et, s'il reprit bientôt la parole, il évita de revenir sur le sujet qui avait excité si activement les émotions qu'on n'essayait plus de cacher. Cette fois donc, ses paroles furent assez adroitement ménagées pour ne point diminuer ce qu'il avait fait. Avec toute la politesse de son langage, il varia si habilement les sujets de conversation et, quand il en fut sur le compte de la cour de don Sébastien, il mit un accent si passionné à peindre la beauté des dames portugaises , il exalta si bien aux dépens de l'Espagne les hautes qualités qu'il admirait chez elles; en un mot, il vanta dans des termes si expressifs l'accueil qu'il avait reçu à Lisbonne, qu'on ne retrouva bientôt plus chez I, 1 1
l62 LUIZ DE SOUZA.
lui que l'homme de cour avec ses mots insinuais, quand on aurait voulu écouter l'ardent disciple d'une science redoutée. Cette lutte active de l'esprit qui succédait à un silence de plusieurs heures fut d'abord favorable à M. de Kleist; mais elle le trompa; le calme momentané que la conversation fit renaître peu à peu dans l'esprit de Magdalena donnait à ses paroles une sorte de bienveillance affectueuse que son orgueil lui fit interpréter aussi favorablement qu'il le pouvait; certains motsqu'il avait entendus dans l'église de Batalha pendant la cérémonie, disparaissaient de sa pensée, et son imagination lui faisait déjà entrevoir l'issue possible d'un projet assez étrange pour qu'il n'eût pu en trer que dans un esprit audacieux et persévérant comme le sien, lorsqu'un simple regard le rejeta bientôt dans une situation d'âme qui allait aussi mal à sa passion qu'à son orgueil.
11 était environ deux heures du malin , et il leur restait encore plusieurs lieues à faire avant de rencontrer l'aidée où devaient se reposer leurs montures, lorsqu'ils entrèrent dans une gorge assez étroite, formée par une suite de
LUIZ DE SOUZA.. l53
collines arides et entrecoupées de ravins comme on en rencontre si fréquemment dans l'Estramadure portugaise. Un grand bois de mélèzes se prolongeait sur leur droite et ajoutait, par la teinte austère de son feuillage, à lapreté du paysige que la lune éclairait tristement, quand ils aperçurent, sortant du bois et encore à quelque distance, deux cavaliers se dirigeant lentement vers la petite ville d'Obidos qui s'écartait de leur route et qu'on distinguait dans l'éloignement à ses murailles blanches et à ses tourelles élevées. Magdalena n'eut point de peine à reconnaître celui qui marchait en avant, soit qu'elle fût peu maîtresse de son trouble , soit que la conversation qu'elle venait d'avoir avec le marquis renouvelât en ce moment mille impressions mal effacées. Son visage pâlit encore et toute sa figure prit une expression qu'elle ne put cacher à M. de Kleist. Plus habile que dona Magdalena à voiler ses émotions intérieures, il ne perdit rien de sa sérénité gracieuse , et si celte subite révélation le blessait dans ce qu'il avait de plus intime, plus il était ulcéré, plus il mit d'habileté à utiliser la nouvelle circon-
l64 LUIZ DE SOUZA.
stance que le hasard lui présentait pour se rendre complètement le maître d'un secret que Magdalena semblait se cacher à elle-même et qui pouvait arrêter ses plus hardis projets. Le ciel , qui brillait en ce moment de toute sa splendeur, servait merveilleusement l'idée qui s'offrait en ce moment à lui.
— Si je ne nie trompe, dit-il, ce jeune cavalier qui marche paisiblement vers la ville voisine est Luiz de Souza.
— C'est lui-même , reprit le comte don Joam. S'il se bat aussi bien qu'il est grand discoureur, il fera merveille en Afrique; mais une langue dorée est de peu de ressource au jour de bataille; c'est une forte épée qu'il faut aux rois \ivans et non de belles paroles comme on en a dites à ces rois qui n'ont plus besoin que d'un suaire.
— Et qui peut donner lieu à ce qu'on élève un doute si injurieux sur la bravoure de ce gentilhomme ? reprit avec vivacité Magdalena qui, se sentant intérieurement exempte de tout reproche , ne pouvait souffrir qu'on mît en
Luiz «i; sonzA. i65
doute la valeur d'ailleurs bien reconnue d'un lioaime qu'elle plaçait tellement au dessus des autres. N'a-t-il pas fait déjà ses preuves et n'ontelles pas été éclatantes? Sa captivité à Tanger est connue de tous, et surtout il me semble que son brillant courage à bord des flottes du roi... Mais elle s'arrêta comme si elle venait d'en trop dire, et le rouge lui monta au front.
— Vous êtes mieux, instruite que moi de ces hauts faits. Madame, reprit assez brusquement don Joam, tandis que M. de Kleist, feignant de chercher dans le ciel de nouveaux indices , paraissait inattentif aux dernières phrases de la conversation, Luiz de Souza, continua le comte, ferait bien selon moi d'aller apprendre dans l'Inde ce métier de soldat qu'on sait si mal quand on reste à la cour.
— 11 serait sage à lui de ne point aller en Afrique, cependant ; et s'il n'y était engagé d'honneur, comme tous les autres gentilshommes, reprit M. de Kleist d'un air tellement indifférent qu'on eût dit qu'il s'agissait d'un homme dont le sort ne lui importait nullement, il ferait bien surtout d'éviter la première affaire... Quel étrange
ï66 LUIZ DE SOUZA.
concours de circonstances! Il dit ces derniers mots presqu'à demi-voix et comme s'il se parlait à lui-même.
— Révez-vous par hasard 'astrologie ? dit le comte.
— Je ne puis rien dire de certain ; mais, à bien considérer tous les points dans lesquels la lune coupe son écliptique, ce jeune cavalier est voue à une destinée bien étrange ; il est de ceux dont le monde aime à raconter la vie comme un funeste exemple des jeux de la fortune. Oh! oui, bien plutôt encore, il est de ceux dont on ne saurait rien dire , parce que leur vie a été trop courte. Voyez-vous cette étoile qui a brillé au dessus de nous dans la moyenne région et qui file maintenant; la voilà éteinte dans les ténèbres , c'est un signe bien funeste si l'on s'en rapporte à la doctrine dubonTrevisan... En ce moment, il tourna les yeux vers Magdalena avec l'intention délire sur sa physionomie l'impression que venaient de produire ses dernières paroles ; mais un nuage intercepta tout à coup les rayons de la lune, tout rentra pour un instant dans l'obscurité , et
si la prédiction de M. deKleist ne resta pas sans effet sur cette âme déjà troublée, que tout disposait aux sinistres pressentimens, le hasard se joua cette fois de l'habileté du marquis. 11 avait enfoncé le trait, mais il ne vit pas la blessure, et le comte Joam , l'ayant raillé sur l'emploi qu'il faisait d'une science , disait-on , peu commune, il fut contraint de continuer avec lui une conversation des plus insignifiantes , qui , à son mortel ennui, continua jusqu'à l'aidée de Cartaxos, où ils devaient s'arrêter. Quant à Luiz de Souza , quelques ordres particuliers du roi l'avaient sans doute contraint à prendre une roule différente de celle que suivaient les voyageurs ; car , après avoir disparu avec son compagnon derrière une colline, il se dirigea vers l'Océan et ne se montra plus sur la grande route d'Estramadura. Pour eux , après avoir traversé Santarem et Alcoentre, ils s'arrêtèrent à Villa-Nova, qui n'était alors qu'une faible aidée et, après y avoir passé le reste de la nuit, ils se remirent en marche pour Lisbonne où tout retentissait , quand ils arrivèrent du pèlerinage de Batalha,
VH.
Notre siècle a la prétention déjuger les autres siècles, d'expliquer leurs passions, de sonder leur volonté et de deviner jusqu'à ces mobiles impressions, voix secrètes des âges qui s'éteignent avec eux ; mais ne sommes-nous pas souvent comme ces vieillards que la science a fatigués, qui contemplent froidement l'ardente jeunesse, qui la jugent sans pénétrer sa foi, ses croyances; souriant aux fragiles espérances, s'arrétant dédaigneusement devant les belles illusions,
regardant l'enthousiasme comme l'éternel mensonge de Dieu aux hommes dont il se joue ? Et cependant, pour bien comprendre les âges qui ont fini, pour deviner les âges qui viendront, il faut évoquer les croyances dans leur intimité passionnée , il faut s'éclairer à cette haute et invisible intelligence qui vivifia certains esprits. A. la fin de ce grand siècle , posé entre le moyen âge et les futures destinées du monde, les hommes, déjà riches du temps écoulé, enthousiastes de l'avenir, eurent quelques années d'une vie ardente, merveilleuse, pleine de sève et de force, qui ne s'est renouvelée dans aucun âge. De quelque côté qu'on portât ses regards , le spectacle était sublime; Dieu parlait dans le passé , Dieu parlait dans Taveiair, il donnait des mondes nouveaux, il découvrait la source des sciences, et les esprits impétueux, novateurs, s'abreuvaient à ces sources cachées ; l'infini se mêlait à la vérité, et, si ravis de ce qu'ils voyaient chaque jour, emportés par les désirs d'une pensée qui ne pouvait se rassasier, ils expliquaient trop souvent les merveilles de la terre en planant liop haut daiïs les cieux , vous les voyiez tout à
coup descendre de ces hauteurs; aigles sans repos, ils roulaient jusque dans l'abîme, ils allaient chercher le mystère dans les ténèbres où il reste voilé. Du reste l'ignoble sorcellerie commençait à être abandonnée au peuple, l'alchimie sincère n'occupait plus que quelques esprits laborieux, et cependant une immense illusion apparaît au fond de ce siècle sans que nul ait osé l'expliquer. Quelles que soient donc les idées qu'on s'est formées jusqu'à présent sur un personnage mystérieux de cette histoire, quelle que puisse être l'impression qu'elle a causée, il fallait, pour le faire comprendre, esquisser plus largement peut-être l'esprit qui anima son temps. Une lettre intime, une confidence demi-sincère faite à un ami, quelques jours après sa visite au monastère, parurent plus tard pouvoir le faire juger.
« Ludovic Sforce, qu'avez-vous pensé de moi, si vous avez pensé à moi, et si vous avez réfléchi que j'avais eu le temps de répondre à vos deux lettres datées de PisePAli! mon très-digne seigneur et ami, que n'êtes-vous ici pour me tenir quelque sage discours ! Cette tristesse furieuse.
l'JI LUIZ DE SOUZA.
comme vous appeliez les noires hypocondres qui minent mon âme, cette tiistesse furieuse, qui m'entraîne d'un pays à un autre pays, sans me laisser non plus de repos qu'au juif cherchant son trésor, va me conduire au pays des Maures. Mon honneur de gentilhomme y est engagé , et l'honneur est la seule croyance qui me reste.Vous avez dû souvent vous en apercevoir; je suis homme de peu de foi , de peu d'espérance et aussi de bien peu de crainte. Si je craignais quelque chose, peut-être n'irais-je pas me perdant comme je le fais en un abîme d'études sans origine et sans fm. Vous , l'ami du docte Goclenius, que tout le monde compare à Mirandole, vous serez peut-être surpris de mon audace ; mais ma pensée hautaine s'est logée encore plus haut que la leur et je viens aujourd'hui vous demander un grand service qui dépend à peu près de vous. Ecoutez-moi : pour la discrétion , vous êtes gentilhomme de Florence , ennemi du vulgaire, homme de la science, sachant qu'il faut taire certains secrets trop forts pour les hommes d'école ; de ce côté, je ne crains rien.
« Du reste, ce que je v;ns vous dire, Ludovic
LUIZ DE SOtIZA. T73
Sforce, contient en partie ce que vous nn'avez demandé si souvent, le secret de mon âpre tristesse et peut-être vous consolera de ne pas avoir encore deviné ce qu'on peut savoir de certaines doctrines. Allez, il y a un plus grand malheur que cela.
« Vous savez que je suis descendant du roi Mathias Corvin et que mon lignage est de haute renommée. Je vous dis ceci, non par sot orgueil, mais pour mieux vous expliquer de quelle façon je m'inclinai au mystère. Vous savez encore comment nous avons étudié ensemble les hautes sciences et belles-lettres à l'Université de Pise ; il y a de cela vingt ans. Vous vous êtes contenté, homme de raison et de cœur, de défricher laborieusement le champ des sciences terrestres. Ce que Dieu dit chaque jour à chaque homme vous a suffi; moi, vous le savez encore, j'ai élevé plus haut ma fantaisie, j'ai voulu savoir les choses d'autre lieu. Vous rappelez-vous que, lorsque le grand Suavius, le commentateur de Paracelse, passa par notre Université , son œil farouche , c'était presque un œil d'enfer, vous effraya, et que moi, tout jeune écolier, il m'attira au grand
chagrin de nos doctes professeurs ! J'allai voir le docteur Je causailong-temps avec lui, croyant , enfant que j'étais, qu'il allait me révéler quelque grand secret de magie. Il était fort soucieux et peu communicatif,vous ne l'ignorez pas. Quand je lui eus parlé des belles sciences occultes qui lui ont donné si haute renommée et que je m'enquis surtout des astrologues de son pays , il se prit à rire et me dit : Mon enfant, possible, ne savezvous pas qu'il y a toujours quelque chose à dire aux pronostics de ces espions du ciel? J'en sais d'autres; mais dire tels secrets à qui n'a point étudié, ce serait vrai blasphème, et dommage du génie qui les trouve en se consumant. Travaillez, et, dans quelque demi-siècle, vous saurez peut-être ce qui m'a fait blêmir avant l'âge comme un fils du temps , et ce qui m'a enlevé par labeur tout le plus beau des songes d'une vie d'homme. Travaillez, mon fils, la matière est haute et profonde et vous pourrez blanchir comme nous avant de Tavoir épuisée.
« Toute la faveur qu'il me fit ce fut de me donner les livres de Roger Bacon, du grand Raymond LuUe, du fougueux Cardan et ceux
aussi de l'immortel docteur qu'il avait commenté, réchauffant cette âme morte, ainsi qu'il le disait lui-même , de sa vie et de son sang, comme une mère s'épuise pour son enfant ou mieux comme un enfant meurt pour son père; et, après m'avoir regardé attentivement en la physionomie, il sourit de l'œil et joignit aux œuvres du divin Paracelse un billet écrit en lettres arabiques qu'il scella de son scel constellé, disant que le seing ne devait être regardé qu'au bout de douze ans accomplis, et ajoutant de sa meilleure voix. — « Possible , trouverez-vous ce que tant d'autres ont cherché.
« Vous vous rappelez , Ludovic, mon seigneur et ami, qu'en l'Université de Pise, j'avais quelque renom de savoir et que, quand il y avait en mon cœur fantaisie soutenue de travail, j'étonnais les bons maîtres eux-mêmes qui croyaient que le maudit se mêlait toujours un peu de moi à cause, me disait-on quelquefois, des prédictions qui avaient été faites au roi Corvin par ses astrologues. Au vrai, je ne sais si l'ennemi du genre humain daigna se mêler de mes affaires, lui qui en a tant et de pressées, mais les livres
irjG LUIZ DE SOUZA.
de Suavius et ceux de bien d'autres, je les lus, je les dévorai, je m'en incorporai la substance, j'en devinai les plus secrètes divisions , je dégageai le sens prétendu de l'énigme, et, au bout de cinq années de travaux amaigrissans , je pus dire absurde, absurde et faux; et malgré cela ma pensée était tout éclairée d'un autre savoir que celui qu'ils m'avaient offert à deviner. J'en trouvai l'origine par de-là les siècles chrétiens; c'était un rayon de soleil qui ranimait pour moi les temps.
a A vous , qui aimez les belles divisions méthodiques , les fines élucubrations de la digne Université , je vous dirai volontiers comment je procédai pour étudier tout ce fatras de vieille science cachée dont ils font tant de bruit et qui m'a assez coûté de labeur pour que j'aie le droit d'en parler; mais , fors le dédain , que vous en dire ? Il y a bien plus haut que tout cela.
« Je lus d'abord les livres de l'antiquité, je pâlis à loisir sur les merveilleuses histoires de la sybileCumane,delaforètretentissantedeDodone
LUIZ DE SOUZA. l'jn
je m'ébahis auxoracles du divin Apollon, ne négligeant pour cela ni les poulets des auspices, ni le bâfon des augures. Je ne riais pas alors connue le vieux Cicéron; mais ces gens toutefois ne me semblèrent jamais forts ; il fallait qu'ils fussent bien petits en leur science; ils tombaient devant un seul regard de Jésus et délaissaient les royaumes de l'avenir pour n'avoir rien su deviner. Cependant, au milieu de ces ténèbres, l'auréole de Pytbagore brillait comme un soleil, et ce n'était toutefois qu'un faible reflet d'Orient;,la science divine des nombres m'enchanta de son harmonie; je roulai magnifiquement dans les sphères! Hélas! je ne pénétrais rien, un rayon de la Karrer kalf^ suffisait pour m'éblouir. Alors je redescendis sagement vers la terre, procédant droitement par analyse et conduit par de beaux traités... Mais, dès ce temps, j'avais vu loin , j'avais gravi trop haut. La chiromancie du docte Aristote me faisait déjà sourire, et je trouvais blafard le regard du divin Platon. Cependantpa nécromancie des Hébreux m'arrêta
' La magie islandaise
178 LllIZ DE SOUZA.
et me semble encore aujourd'hui chose bien moins pitoyable que les rêveries de la Grèce, quoiqu'un pauvre lunettier de nos jours puisse évoquer Samuel avec ses verres ardens. Mais au milieu de cette antiquité poudreuse, sans doute que j'étais encore trop faible de savoir, car ma pensée se brisait toujours devant les portes hermétiques des philosophes égyptiens. J'y gagnai du moins ce bénéfice, que mon désir frémit de l'obstacle et qu'il résolut de le sonder.
cf Mais je n'en étais point là, l'arbre des sciences occultes a tant de branches qui verdoient! Que vous dirai-je de mes autres études? Quand j'arrivai, j'abordai tout; je dédaignai cependant de m'embourber dans l'ignoble cloaque de la sorcellerie; et, tout au contraire, mon âme fut bientôt emportée dans ces hautes régions de feu où fleurissent les belles espérances. Je souriais déjà aux anges que j'entendais et ils me montrèrent la vallée des Songes. C'est là que je me reposai et que je trouvai une origine au voyage que j'avais Ci.trepris.
« Je l'avouerai donc en réelle humilité, mon
LUIZ DE SOUZA. l'jg
espril , qui cherchait toujours quelque correspondance entre le ciel et la terre, crut avoir trouvé une route en s'égarant comme les premiers hommes dans les demi-lénèbres de l'oneiromancie; mais je me fatiguai promptement de celte divination de la nuit, aussi vaine que ses ténèbres. Évoquer de l'élernel sommeil les générations pour leur faire dire l'avenir à celui qui ne savaii pas même alors le passé me parut un songe plus vain encore. Je cessai d'écouter ce soupir de l'antiquité et je me mis à étudier pendant quelque temps l'art positif qui dit les vrais mystères de la mort.
« Malgré ce que m'avait dit Suavius, de trop grands maîtres, de trop hautes renommées avaient essayé de lire les secrets de Dieu dans le ciel, pour que mon regard ne se laissât pas éblouir par ces caractères de diamans attachés .: l'impérissable voûte, comme une brillante épitaphe tracée d'avance à l'entrée de la voie douloureuse que parcoure le genre humain. Pourquoi ne l'avouerais-je point maintenant? Je m'égarai pendant trois longues années dans les douze maisons du Soleil. Cette route était belle it îout
l8o LUIZ DE SOUZA.
me semblait de fauge après avoir quitté les portiques lumineux. A la fin je répétai ce que m'avait dit le vieux maître : c'est encore un frêle savoir que celui des espions du ciel; et je m'irritai de ce que mes soupirs allaient se briser ainsi aux pieds de Dieu. Cependant cette science divine m'initia à des secrets divins, je compris mieux l'Orient, j'entendis plus clairement les paroles qui avaient fait jaillir lacréation;jefussurtout moins étonné de toutes ces choses de notre monde qui font crier miracle et qu'on admire stupidement. Qu'est-ce, pour une âme qui a lutté dans le ciel , que les vapeurs fantastiques de l'aéromancie ? Toutefois j'y donnai un jour. Que pouvaient dire à mes yeux éblouis les longs sillons de fumée dont parle le divin Homère, et ces jets errans de feu qui instruisaient l'antiquité? La lékanomancie, que j'essayai par souvenir, ne m'en apprit pas plus que ces deux sciences qui sont sœurs. Quelques livres parlent aussi des secrets cachés dans les eaux; mais, quand toutes les vagues de l'Océan ne suffisaient pas à ma curiosité, quand je passais des mois entiers à sillonner le monde, qu'aurais-je
LUIZ DE SOUZA. ïSl
lait de cette coupe fragile où l'anneau d'une femme ne se balançait pas encore pour moi?
J'avais étudié tous les élémens, j'avais vraiment contemplé la terre et les cieux, j'étais en veille le jour et en veille durant la nuit, je m*étais abaissé quelquefois ; mon regard avait bien voulu pénétrer jusqu'aux vulgaires secrets des trois magies. Je me pris à étudier l'homme, l'homme microcosme , l'homme petit monde , comme disent ces blêmes philosophes qui se sentent tout joyeux de la définition ; mais les rides du front me firent détourner la tête et je fus honteux de ces basses intelligences. Vous sentez bien que si la métoposcopie ne m'avait présenté qu'un secret vulgaire, je dus être sur le point de dédaigner cette doctrine de Bohémiens que l'on abandonne aux femmes et qui sera bientôt délaissée; toutefois Cardan s'en était occupé , et je suivis encore avec admiration le vieux maître. Un an me suffit pour devenir disciple de la chiromancie, un an encore pour joindre cette science à celle des astrologues.
« Je vous fais grâce de toutes les misères qui
m'occupèrent le temps d'un sourire, et de ces blueltes de bonnes femmes, que nos épais savans n'osent pas toujours condamner, tant ils savent le merveilleux de toutes choses et le fm de tous les secrets. Autant vaut le fruit d'une feuille de figuier et celui d'une feuille de rose, qui servent encore à deviner; autant vaut la coque fragile d'un œuf, l'albumine qui les fait rêver. Vous m'avez vu à Florence pendant que je sondais Trevisan ; vous m'avez demandé en souriant ce que je faisais de /a tourbe des philosophes et du iraité crjrtephiiis;yous avez poussé avec dédain le Pymandre et la table d'émeraiide. Soyez tran- . quille, mon Seigneur et ami, je ne désespère point de voir les hommes faire de l'or, je les crois assez fous pour prolonger leur vie; mais ce n'est point le mystère que je cherche, non, ce n'est point là mon secret.
ce Si j'ai dédaigné le grand-œuvre et si je ne comprends plus maintenant comment le meilleur de mon temps s'est passé en choses d'astrologie, tous ces rêves m'ont conduit à la porte du temple, et mes yeux en sont tout éblouis!... Vous saurez, Ludovic Mais maintenant il me
LUIZ DE SOUZA. l83
faut servir. Ce sont des livres que je vous demaiîde aujourd'hui, ce sont des livres que Tlorence possède et que l'Italie entière doit admirer. Vous êtes lié avec les héritiers des princes deMirandole; ne vous embarrassez pas de ce que diront les cardinaux qui ont condamné leur père, et tâchez de me faire tirer copie de leurs manuscrits précieux. Je vois le seuil, vous dis-jel L'insaisissable peut être saisi; il faut qu'on dise : Celui-là est un homme puissant et non pas un misérable songeur.
« Adieu , croyez en moi. »
Ici cette longue lettre finissait et elle avait été scellée avec soin aussitôt qu'elle avait été écrite ; mais, le lendemain, le marquis de Kleist l'ouvrit et il y ajouta ce qu'on va lire :
« Aujourd'hui je veux vous parler d'une autre initiation, de celle que vous jugiez si difficile, de celle de mon cœur. Vous rappelez-vous, mon Seigneur et ami, qu'à Venise, à Venise, cette terre d'ardentes voluptés, où toutes les têtes
l84 lUIZ DE SOUZA.
bouillonnaient de folies amoureuses, où vous ne viviez, vous , grave censeur, que de duels et de chants passionnés, vous rappelez-vous que ma fierté, assez froide et presque toujours dédaigneuse de plaisirs, était passée en proverbe. Les honnêtes pères me citaient comme un modèle de retenue auprès des dames du Rial.to, le seigneur de Villamont, ce Français aventureux devenu célèbre, ne cessait de s'ébahir comment je pouvais ainsi résister à ces beaux cheveux blonds qui s'élevaient au devant du front en cornes gentiment tressées et longues de près d'un demi pied; et lui qui revenait d'Orient , disait ; Ce sont divines antilopes et gazelles de ce pays. Puis il faisait deux lieues pour apercevoir ces blanches épaules qu'un voile de crêpe enveloppe etqu'il ne cache jamais, ces beaux seins toujours découverts au blâme du reste de l'Italie!... On le voyait, tout en adoration, suivre ces hauts patins, couverts de cuir doré, qui contraignent vos belles donne, toutes dolentes , à s'appuyer sur un page. Moi je n'avais d'autre plaisir que de vous donner de splendides festins , puis d'étaler le luxe de ma gondole et le faste de mon palais;
L¥IZ DE SOUZA.. l85
car, à cette époque, Ludovic, j'aimais mieux être envié qu'aimé, et plus me plaisait le tourbillon qui venait me prendre, que celui qu'il fallait chercher. Vous rappelez-vous, mon Seigneur, que vous disiez en ce temps : Laissez, laissez, ce n'est point un volcan de notre chaude Italie, couvert de pampres joyeux et qui jette son feu au milieu des fleurs. Les froides montagnes du nord sont couvertes de neige souvent pendant deux saisons; malgré la glace, leur tête fume et leurs torrens de lave sont bientôt plus terribles que ceux de TS'aples ou de l'Etna. Puis vous chantiez gaîment une villanella aux beaux yeux qui devaient allumer le volcan du nord.
Eh bien! mon ami, ce que n'ont pu faire les femmes de Venise, de Milan et de Rome, une Portugaise a su le taire. Je ne sais comment vous dire cette autre passion qui va peut-être vous faire sourire , vous , dit-on , qui commencez à vous calmer. Cet amour ne fait que de naître , et il le dispute déjà à la soif dévorante de la science ou plutôt il s'y unit. Mon âme en a gagné tout à coup double puissance. Le volcan déborde , mais c'est toujours sur des
l86 LUIZ DE SOUZA.
flancs de neige, dans Ja nuit, durant les demiténèbres... H manquait quelque chose à mon énergie de volonté ; je la sens ardente maintenant. Cependant, voyez-vous,, Ludovic Sforce , elle est à un autre, et, comme je me suis donné tout entier, il fautque jel'aie tout entière aussi. De la patience, j'en aurai pour l'amour comme j'en ai eu pour sonder la triple enveloppe d'Hermès , pour ouvrir un à un les fruits trompeurs de la science qui ne laissaient bien souvent que cendres où je cherchais l'espoir. Hommes de joie et de plaisirs , vous qui vous regardez comme bien amoureux parce que vous avez rallumé votre ardeur mobile à mille regards qui s'éteindront, vous ne vous doutez pas de ce que c'est qu'un amour qui a mis quinze ans à venir; car ici j'ai réputation d'admirations flottantes et de galanteries ; mais si je n'ai pas voulu qu'on parlât de mon humeur indifférente, nul ne saurait prouver que j'aie encore aimé; et puis , voyez-vous, cet amour est salutaire; il me manquait, il me complète, il me donnera la force d'accomplir.
« Oh! vous ne savez pas aussi ce que sont
les femmes Portugaises! Vous, folâtre, qui ne comptez les plaisirs que par le nombre, et qui ne sentez près de vos enjouées Florentines que les désirs sans les tourmens î Oh ! les belles doue de Lisbonne sont riantes et orgueilleuses à la fois , comme des filles de doge ; elles promettent avec un sourire et vous laissent gémir sans qu'on puisse espérer. J'en ai vu déjeunes, de belles, de dédaigneuses, qui faisaient honte ainsi d'un amour qu'elles ne partageaient point, quoique l'ayant allumé. Mais patience , pour cueillir une de ces belles fleurs , nées entre l'Europe et l'Afrique et qui portent les parfums de ces deux pays , qu'importe le temps ! Je l'ai remarqué aussi, c'est que l'amour des Portugaises a quelque chose d'héroïque , comme chez les hommes l'amour des combats; il leur faut de hautes pensées et de grandes actions, et l'on est sûr alors de trouver en elles ce dévouement d'ardeur qui va à des conquérans de royaume et à des destructeurs de nations. J'irai donc me battre au royaume de Fez, quand même je n'y serais pas engagé. Je suivrai le digne baron de Thumberg qui commande la division allemande
l88 LUIZ DE SOUZA.
et qui ne s'attend pas peut-être à toule ma fougue de soldat. Ah ! noble Seigneur , si vous aviez vu ce que j'ai vu il y a trois jours ! Ni les magnificences de la seigneurie suivant le doge , quand il va épouser la mer, ni la pompe pontificale quand on exhume un corps de saint , ni ce que nous vîmes en la chapelle du Presepio, lorsque le pape fit un cardinal, rien ne peut vous donner une idée de ce qui s'est passé au grand couvent de Batalha. Des corps de roi dépouillés du suaire, et un jeune roi, paré de sa jeunesse, qui venait s'humilier devant cette poussière! Ce n'est que chez les Portugais qu'il se passe de semblables choses : il n'y a que chez cette nation de géans , mal à l'aise dans son bois d'orangers ; mais vous ne me comprenez point. Eh bien ! je vais vous dire en deux mots ce qu'on ne croira ni en France ni en Italie. Don Sébastien a fait tirer ses ancêtres de la tombe , il leur a parlé en présence de la cour, et tout cela pour sanctifier son épée. J'ai assisté à cette imposante cérémonie, et, pour dire la vérité, j'y étais venu avec le sourire sur les lèvres et la moquerie dans l'âme; et , malgré moi , l'enthousiasme m'a
gagné, tant c'était un spectacle digne de gens de cœur. Ali! si vous aviez vu la belle dona parée à l'Andalouse et reflétant dans sa beauté sérieuse ce qu'elle était si avide d'entendre! Je l'ai bien senti, si elle était muette en son silence religieux, c'est que l'amour du magnanime creusait son âme et qu'il se passait en elle quelque chose de sur-humain. Deux fois mes yeux se sont détournés d'elle et j'ai compris ce qui avait toujours été caché pour moi ; la révérence aux choses saintes, le respect aux lieux sacrés. .le ne sais si ce que je cherchais en d'autres momens dans ses regards était indigne d'elle , mais f|uand par hasard elle me regardait , j'éprouvais quelque chose de semblable à ce que je n'ai senti qu'une fois près de cette improvisatrice de Florence qui parla du mauvais ange comme si elle était ivre de génie! Baissez les yeux, me dites-vous en souriant... Mais il faut qu'il y ait en cette femme quelque chose de plus beau encore que la poésie... Eh bien 1 je l'ai brisée, je lui ai jeté silencieusement un trait d'angoisse qui doit changer tout son être , comme un de ces mauvais songes faits dans une nuit labo-
rieuse et qu'on n'ose jamais raconter, bien qu'ils troublent désormais votre vie.
a Là , messer Mathias , allez-vous me dire , il ne manque plus que la jalousie; vous êtes pris sérieusement. Vous vous trompez, je crois , car mon amour n'est pas comme celui des autres hommes; seulement, et je veux bien l'avouer à vous tout seul , l'envie m'a pris pour la première fois, moi qui ai toujours été envié. Je vous dirai comment.
« Il y a en cette cour un jeune chevalier de fai])le apparence, parlant peu aux dames, encore moins aux seigneurs, estimé de tous cependant quoi([ue son sourire triste s'adresse rarement à un ami. Ce jeune homme, on le nomme Luiz de Souza, et j'ai ci'u long-temps que c'était un de ces hommes pâles de cœur, pâles de courage, pâles d'esprit, qu'on tolère toujours et qu'on aime quelquefois, parce qu'ils ne font pas ombrage et que leurs bonnes manières d'hommes de cour leur font trouver entrée partout. Eh bien, ce qui arrive §i rarement, mon premier coup d'œil m'a trompé; celui-là a, je crois, un démon
caché dans son cœur et qui parle pour lui, car c'est lui qui avait été chargé de faire le panégyrique des rois, et, je le sentais bien, sa voix charma tout d'abord, comme une \oix égarée de Virgile, comme un chant inattendu de gloire et de combats. Ce jeune homme, moi je le dé teste bien plus encore que les autres ne peuvent l'admirer. Je vous raconterai un jour cela bien plus longuement, mais j'ai été forcé de mêle dire, la merveilleuse et divine poésie, qui se sert quelquefois de ces pauvres et débiles instrumens, est réellement une enchanteresse plus puissante encore que toutes nos sciences de hauts mystères, puisque ce cavalier d'apparence si simple, au milieu d'une cour luisante de toutes magnificences, attirait plus à lui seul les regards des dames que les splendides seigneurs dont le roi était entouré. Oui, j'ai envié ce don fragile de poésie! ce langage pur et harmonieux! j'aurais voulu être écouté, comme je sentais qu'on l'écoutait... Mais l'envier! cela veut dire que je le hais... Qu'il y prenne donc garde, le jeune seigneur! si ses paroles sont puissantes, j'ai une volonté encore plus dure que de vains mots. Je l'ai déjà
iga LUIZ DE SOITZA.
rencontré plus d'une fois sur ma voie; il a barré ma route et cependant il semble se douter de ce qui fait agir maintenant mon inflexible volonté... Ob! oui, qu'il y prenne garde : je le répète à vous, comme s'il pouvait l'entendre. Le temps est venu, Ludovic Sforce, où il me faudra employer peut - être en vaines futilités d'amour cette énergie qui fait ployer tout ce qu'elle ne brise pas. Alors, comme vous le disiez à Venise, tout ce que j'aurai commencé sera achevé , dûtil m'en coûter mon âme.
« Adieu donc, mon Seigneur et ami, je ne vous écrirai plus que du camp de Fez; que les dames de Florence vous favorisent et pensez quelquefois à moi ! »
Maintenant, ce que n'a point dit le marquis Matbias de Kleist dans ces deux lettres, il faut qu'on le sache, pour comprendre le reste de cette histoire ; car, au meilleur ami qu'il eût en ce monde, une lettre du marquis ne pouvait jamais tout dire. Il était du petit nombre de ces hommes qui, vers la tin du seizième siècle, avaient brisé tous les biens qui attachaient en-
core au catholicisme ou à la réforme; mais l'indifférence religieuse n'était pas née d'une science incomplète. Aussi , quand le peuple les appelait athéistes , huguenots , relaps ou bogomiles , était-il bien éloigné de ne leur supposer aucune croyance. On n'en était point venu encore à cet excès de misère. Dédaigneux en général des cérémonies du culte, l'inquisition , quand ils étaient pauvres , les brûlait ; mais d'ordinaire un habit de satin , une fraise de dentelle, une garde d'épée en or, suffisaient pour garantir des sévérités du Saint-Office, surtout si ces joyeux seigneurs, comme on les appelait quelquefois, ne heurtaient point trop visiblement les commandemens de l'Eglise. En son pays, le marquis passait assez vaguement pour être infesté de ces hérésies de l'Église primitive qui avaient allumé un foyer si ardent dans toute la Bohême; mais en Portugal les dévots les plus intolérans se contentaient de l'appeler huguenot, tandis qu'à la cour de France il devait passer pour un mondain, épilhèie dont la valeur a bien changé depuis et qui était admise volontiers pour désigner un de ces hommes
194 I-UIZ DE SOUZA.
peu soucieux de leur salut et qui croyaient à l'absolution tardive du prêtre, bien plus encore qu'à la miséricorde de Dieu. Du reste, la vie errante de don Mathias, comme l'appelaient les Portugais, avait été jusqu'alors une vie de trouble plutôt qu'une vie de volupté. Esprit actif, mais inquiet, comme il l'avait quelquefois avoué à ses amis en de rares momens d'abandon, il avait écouté les mystères de plusieurs religions , il avait frappé à la porte de tous les temples , et l'éclio qui lui avait répondu lui avait semblé plutôt un gémissement de détresse qu'un appel d'espérance. D'après son propre aveu , l'étude des sciences cachées était venue chez lui après l'étude des religions ; c'était le port où celte âme naufragée avait cru trouver le repos, mais elle s'était étrangement méprise, car jamais elle n'avait été livrée à de plus terribles orages. Sans rappeler ici comment , des croyances mystiques des Priscillanistes, des disciples de Manès, des Basilidiens et même de la secte des Caïnites,il en était venu insensiblement à aborder les mystérieuses recherches du subtil Geber et du puissant Pa. racelse; sans dévoiler d'un seul coup la suite
LUIZ DE SOUZA. igS
d'étranges conceptions derrière lesquelles se cachait l'intime conviction du marquis, nous essaierons de montrer ce qu'il livrait au monde ou plutôt ce qu'il dédaignait de cacher. Esprit audacieux et doué d'une énergie vacillante, il devait autant à la force subtile de son caractère l'indépendance dont il jouissait, qu'au rang qu'il occupait dans la société. Il brisait en son cœur la religion, mais il ne la heurtait point. Le bruit s'était bien répandu vaguement qu'il avait essayé des cultes comme des pays; on répétait bien derrière lui qu'il était comme ces mauvais anges qui, se voyant dépouillés de toute sainte espérance , passaient à regretter dans les ténèbres ce que ne pouvait leur rendre le repentir. Il rentrait haut et fier au milieu de ces propos de la ville, et sa parole dominait encore ceux qu'il voulait bien aborder. Trop habile pour ne point caresser les hommes d'église, sa familiarité hautaine ne devenait aimable qu'avec eux. Aussi ne redoutait-il nullement ceux que tout le monde craignait pour lui. Ame sans tendresse, il semblait que son enthousiasme l'eût isolé à jamais des autres hommes. Depuis son arrivée, on ne
lui connaissait pas d'amis, encore moins de ces intimités passagères qui les remplacent en pays étrangers. Aussi sa magnificence était-elle solitaire, il ne l'employait plus ni à des fêtes ni à de somptueux festins ; la richesse était toujours pour lui un levier puissant; mais il ne s'en servait que pour briser les portes du temple édifié , dans sa pensée, à de nouveaux mystères. Les gonds renversés, les splendeurs une fois connues , il eût abandonné volontiers l'instrument pour s'avancer plus librement dans le dédale, pour monter plus rapidement les degrés du sanctuaire. Aussi rien n'était-il plus étrange que la vie qu'il menait à Lisbonne. D'une simplicité rigide avec les savans, s'agissait-i! de voir les seigneurs , il était souvent leplus magnifique de la cour. Habituellement retiré dans le vaste palais qu'il avait loué sur une hauteur de la ville, ilyvivait, surtout depuis six mois, dans une complète solitude, dans un grand repos extérieur qui n'allait pas moins à ses habitudes sérieuses qu'à ses goûts de somptueuse grandeur. Comme lui, être caché, être complexe, son palais présentait deux faces; ici, des salles splendides ,
LUIZ DE SOliZA. ig-J
■des valets et du bruit ; c'était pour le monde. Al deux pas, la grande solitude, le pêle-méle des livres et des instrumens, des salles nues et retirées où les valets du palais extérieur ne devaient jamais pénétrer et où les domestiques alïidés n'entraient guère qu'en tremblant. Là, pendant des jours entiers, on voyait cette pâle figure se reposer dans l'immobilité que donnent les grandes fatigues, et, si l'un des deux valets qu'il avait amenés dn pays de Bohême passait silencieusement dans l'appartement qu'il avait choisi, il apercevait d'ordinaire son maître dans la position où il l'avait laissé bien souvent plusieurs heures auparavant. Malheur alors au maladroit qui interrompait ce sombre repos! ^ulIe parole de colère ne troublait le morne silence dans lequel tout vivait autour du marquis; mais un regard , un regard , comme celui qui l'avait observé une fois ne pouvait jamais l'oublier, jaillissait dans les demi-ténèbres et chassait bien loin de la grande salle solitaire l'imprudent qui la traversait, comme l'œil du serpent devin, flamboyant à travers un sombre feuillage, fait fuir le voyageur qui passe dans une forêt.
Maintenant que tout s'est aplani, que toutes les croyances ardentes ont été nivelées, il sera peut-être bien difficile de faire comprendre ce qu'il y avait au fond de ce regard de flamme, quel était le volcan souterrain où bouillonnait cette lave. Les gens familiers avec les anciens écrivains sacrés le comprendront bien mieux que d'autres , et nous allons essayer dès ce moment d'en donner une faible idée. Quand il s'était livré à l'étude des sciences occultes , cet homme extraordinaire avait dévoré tous les livres de l'antiquité. Les pères de l'Église surtout lui avaient dévoilé leur enthousiasme , et il s'était aperçu que les orthodoxes , que les fervens, luttaient sans cesse contre quelque hérésie dont l'audace égalait l'impétuosité et qu'ils allaient chercher dans l'obscurité des siècles pour la combattre, comme le saint archange descendit jusque dans les ténèbres afin de fouler aux pieds le malin esprit. Du reste, rien de positif, rien d'arrêté, rien même de purement dogmatique, ne pouvait le guider dans ce dédale de croyances exaltées. C'était la foi sincère et fougueuse se débattant au milieu d'une magni-
LTJIZ DE SOTTZA. I gg
fique poésie et reflétant sa splendeur éternelle. Les symboles se mêlaient aux vérités, et, dans la lutte orageuse qu'il contemplait d'un œil ardent, le marquis de Kleist n'avait pas tardé à voir qu'il y avait là plus d'une vie d'homme à consumer, plus d'une philosophie à éteindre. C'était une mer immense dans laquelle son âme se baignait avec une joie mêlée de terreur; et, quand il plongeait, quelque secret magnifique, quelque lambeau sublime de poésie sortait toujours de dessous les vagues et suffisait pour redoubler son ardeur, comme il arrive au pêcheur du vieil Océan, qui plonge sans trouver l'abîme, mais qui revient au soleil, chargé de sa moisson de perles et tout ravi des splendeurs que les rayons du jour savent créer. Alors tout lui sembla s'expliquer : au milieu du bruit de ces flots éternels, il prit le mensonge pour la vérité : bien d'autres que lui avaient été la dupe du terrible concert. Rien toutefois ne lui parut effrayant dans les mystères de l'antiquité, pas même le supplice du vieux Prométhée. Les mots furent étudiés, il analysa tous les secrets. Ce tut alors qu'il conclut par la Kabbale
ce que les autres avaient commencé par l'immuable religion des deux principes, par la lutte orageuse des anges combattant l'immense puissance qui les a créés. De quelque côté qu'il se tournât, il eut une magnifique idée de l'homme; il le vit, échappé de la divine lumière, nageant librement dans les splendeurs de la création et pouvant lutter contre le dieu secondaire né luimême d'une parole et ne faisant jamais son destin. Ce fut alors surtout qu'il rassembla dans sa muette admiration toutes les paroles incomplètes que combattaient les pères etqui,en ce temps, ne s'étaient pas encore évanouies comme ces mondes créés pour un jour et qui passent avec le couchant. Tantôt c'était la doctrine de Basilide qu'il examinait et son analyse audacieuse osait juger \Archon ovt le chef des intelligences auquel on attribuait la création du monde : il y avait reconnu le dieu jaloux des juifs. Tantôt il sondait les mystères du logos de Tatien , et il y voyait seulement l'ange premierné de la création visible. Puis , comme un serpent sans repos , il se roulait dans les mystères de l'ophitisme , qui a pris le reptile lui-même
LTJIZ DE SOUZA. 201
pour symbole ; et les Cainites , qui regardent comme les véritables amis de la sagesse éternelle ceux que le dieu apparent a persécutés, lui paraissaient d'admirables sectaires dont l'audace ■valait toutes les conceptions de l'antiquité. Ce qu'il croyait encore, le reste de l'histoire le dévoilera bientôt.
Le lendemain du jour où le marquis de Kleist avait écrit à Ludovic Sforce, le noble descendant des ducs de Milan , et où il avait eu un moment inouï de confiance, comme si sa pensée une fois épanchée, elle avait dû avoir quelque chose de plus décisif et de plus énergique , la force secrète peut-être d'un orgueil compromis, lecflmereiro mor du palais introduisait dans le vaste salon qui précédait le cabinet du roi , une jeune dame parée de toute cette gracieuse magnificence
que les femmes étalaient alors à la cour de Portugal.
— A peine le roi sort-il du conseil, dit le vieux seigneur en présentant une main dont un gant parfumé de Séville cachait mal les anciennes blessures ; mais son altesse serait courroucée qu'on fît attendre un seul moment donaMagdalena de Vilhena ; elle sait qu'elle est ici comme l'aurore des beaux jours ; le soleil est radieux dès qu'elle s'est montrée.
— Trêve de complimens, de grâce, don Marcos de Noronha, dit en souriant la jeune dame qui essayait de cacher sous une apparente sérénité la préoccupation sérieuse et triste que tout observateur né moins inhabile que le vieux camereiro eût démêlée aisément. Croyez- vous vraiment que le roi soit seul et qu'il puisse me recevoir maintenant ?
— Oui , Madame, il est seul , si l'on peut dire jamais seul un prince qui vit de loin comme de près au milieu de ses armées. Et qui écouterait-il donc, ajouta le vieux seigneur tout épanoui du sourire de Magdalena , s'il ne vous re-
cevait point, Madame? .le sais que, pour moi, dans mon gouvernement de l'Inde, je me fusse trouvé honoré de votre visite et eusse tout quitté pour vous recevoir, m'eût-on dit que l'armée d'Hidalcan était aux portes ue la citadelle. Vos regards, dona Magdalena, suffisent pour bannir tout ennui, el leurs clairs rayons de printemps... Ici le vieux soldat des Indes hésita quelques momens et demeura sur son sourire; car il cherchait dans Diogo Bernardes ou dans Aiîdrade Caminha la fin poétique de sa phrase. Mais dona 3Iagdalena le tira d'embarras en l'interrompant avec vivacité. Cette fois une sorte d'impatience douloureuse avait éteint son sourire et il y avait dans ses paroles une vivacité inquiète, expression encore bien contenue du trouble qui l'agitait,
— Oui, don Marcos, je sais tout ce qu'il y a de gracieux en vos intentions pour nous autres faibles femmes. Les vieux capitaines comme vous ont cette sorte de bienveillance, et il y en a plus au fond de leurs cœurs qu'en toutes ces phrases menteuses de poètes de cour qui convenaient aux fêtes et qui ne vont plus au deuil.
aOÔ LUIZ DE SOUZA.
Don Marcos , continua-t-elleen quittant la main gantée du vieux camereiro qui semblait toujours chercher sa phrase, et en saisissant avec respect l'autre main mutilée qu'il cachait sous son manteau de satin; don Marcos de Noronha, vous auriez tout quitté pour recevoir une femme qui serait venue vous demander une grâce, ceci allait bien au cœur loyal des vieux Portugais ; mais après, les Maures, fussent-ils sans nombre, vous les eussiez vaincus comme vous l'avez fait... Ah! de telles mains devraient être baisées avec respect, comme celles des princes, aujourd'hui que nos jeunes seigneurs ne s'arrêtent plus dans un compliment et qu'ils parlent de batailles téméraires , sans avoir fait un seul jour le dur apprentissage de soldat.
— Ils n'en feront pas moins leur devoir. Madame , dit le vieillard en rougissant malgré ses rides , comme si une idée de honte pour la nation eût soulevé tout son vieux sang.
— La mort, don Marcos, fera le sien aussi , et ces hommes enivrés de parfums, encore «mus de chants d'amours, descendront dans le cercueil tout couronnés de fleurs.
— Mais, Madame, dit le vieillard d'un ton plus grave, quelles idées sinistres sortent de vos lèvres! Quoi! quand tout le monde songe aux fêtes qui doivent suivre l'expédition, vous n'avez que des paroles de découragement et d'effroi. Songez donc que tout le monde ici est, comme notre gracieux souverain , heureux de voir la valeur portugaise se montrer comme au temps d'Emmanuel.
— Il n'y en a pas qui soient plus braves que vous, don Marcos de Noronha; mais il y en a qui sont plus francs. Mascarenhas, don Braz Enriquez, Ruy Gil Magro, Heitor de Moura, l'évéque de Sylves ont déjà fait entendre une voix respectueuse, mais sévère.
— Ils n'ont pas été écoutés. Madame, et ils sont tombés en disgrâce, vous le savez, ajouta avec un trouble visible le vieux camerier, comme s'il eût craint d'être entendu.
— Le plus brave et le plus sage a été même flétri du nom de fou ! mais il y a maintenant dans son histoire deux pages, et celle où est inscrite l'outrage on la déchirera. Eh bien, don
2o8 LUIZ DE SOUZA..
Marcos, VOUS , l'ami démon digne père, faites taire un moment le courtisan, comme vous m'avez fait oublier les jeu nés seigneurs; que pensezvous, après tous ces grands hommes ?
— Si vous me pressez ainsi , Madame , dit le vieillard dont la figure était tout à coup devenue aussi austère qu'elle était riante un moment auparavant, et comme si le nom de son vieux compagnon qu'on invoquait devant lui l'eût fait rougir de ne pas être sincère; je pense que les braves comme votre père ont tous bien fait de mourir !
— Faites-moi donc annoncer, don Marcos.
Quand des hommes tels que vous parient de la sorte , il y a tel péril pour une nation , que ce serait lâcheté même à une femme de ne point trouver quelque fermeté de langage.
Il resta une telle puissance dans le regard de Magdalena après qu'elle eut achevé ces paroles, il y avait en elle en même temps quelque chose de si animé et de si contenu, que le vieux seigneur, après l'avoir sérieusement regardée avec toutes les marques d'un profond intérêt , alla
soulever la riche portière en écarlate, brodée d'or, qui fermait une première galerie, et qu'il fit retentir lui-même le nom de dona Magdalena dans la salle où se tenait le roi.
— Simple office de camérier, dit-il quand elle passa en s'inclinant devant lui, n'a jamais été rempli par un gouverneur des Indes; mais aujourd'hui je m'en suis honoré , 3Iadame.
Le jeune monarque, avec toute sa bonne façon guerrière, vint au devant de Magdalena;, il lui prit gracieusement la main et il l'emmena dans le fond de la salle où une grande fenêtre laissait découvrir le port et d'innombrables navires pavoises de tous leurs pavillons.
— Le temps nous est bien précieux en ce moment , ma gracieuse sœur, dit Sébastien qui aimait à lui donner ce nom en souvenir des soins qu'il devait à sa mère ; mais votre présence le rend plus précieux encore. Dites-nous ce qui nous procure le bonheur de vous voir. Venez-vous nous parler de quelque merveilleux projet pour les fêtes du retour? Vous savez, ma belle compagne d'enfance, que nulle n'a I. ^4
2ÎO LIJIZ DE SOUZA.
plus le droit que vous d'être écoutée. Après la conquête du royaume de Fez nous n'aurons certainement pas de plus grand désir que de prouver aux Italiens , et surtout aux fiers Castillans qui nous sont venus aider en cette promenade guerrière, qu'il y a autant de beauté en notre cour qu'il y a de valeur en notre armée. Ce sera votre tour alors d'inspirer les poètes, et vous aurez, je crois, bien des sonnets à oublier. Que diront Madrid et Florence? Je veux que ces fêtes effacent toutes celles de don Manuel ; je veux que l'Orient s'éteigne et que Venise pâlisse d'envie !
— Vous êtes bon, Sire, de vous rappeler qu'autrefois j'aimais les fêtes, dit Magdalena d'un ton de voix ému où la tristesse se confondait avec l'affection. Dans ma rieuse enfance, je poursuivais de mes folies la majesté un peu sauvage de celui qui devait être mon roi et que je traitais comme mon fr&re; les rôles ont bien changé; c'est vous maintenant qui parlez de joie et de plaisirs... Ali! si les soins de ce royaume n'occupaient pas tout entier votre cœur, Sire , vous sauriez que je n'aime plus les fêtes!
LUIZ SOUZA. ail
— Oh! j'entends, dit Sébastien ,ce mariage.... Si vous aviez dit un mot, Magdalena... et il prit sa main avec respect, puis il la baisa ensuite affectueusement.
— - Ce n'est pas cela. Sire , reprit la jeune dame en rougissant; ces choses-là, on ne vient pas s'en plaindre aux rois tels que vous ; puis elle ajouta: D'ailleurs, quand j'ai obéi à ma mère, je savais que j'avais un frère comme nulle n'en a en ce royaume !
— Que me voulez-vous donc, Magdalena? dit le roi plus affectueusement encore. Voyez ces banderoles flottantes ; il faut que je visite tous ces vaisseaux aujourd'hui.
— Eh bien , une seule parole , Sire. Savezvons ce qu'on ne craint point de dire dans la ville? c'est que ce n'est pas à Lisbonne que se célébreront les fêtes, mais à Madrid et à Venise, les deux endroits où l'on vous porte envie.
Le roi fit un mouvement de subite impatience et il quitta même la main qu'il tenait dans la sienne; mais ce mouvement d'humeur ne fut que de courte durée, et, comme s'il se fût reproché intérieurement de s'y être aban-
•2 12 rUIZ DE SODZA.
donné, le sourire reparut sur son visage et il sembla avoir pris le parti de ne répondre que par des raisons fort vagues ou même par des plaisanteries amicales aux remontrances que sa belle conseillère venait lui donner si inopinément et qu'il était si las d'entendre répéter. 11 reprit la main qu'il avait abandonnée et il dit d'un air enjoué :
— Ceux qui parlent ainsi sont bien vieux, ma gracieuse sœur, pour s'entretenir de fêtes et de plaisirs. Eh bien , pourles punir de leurs fâcheux propos, nous ne les inviterons pas et ils seront punis, car ils ne jouiront pas de votre présence, le jour où vous serez la plus belle de cette coui-. En revanche aussi, je vous promets lejeune duc de Bragance,le noble prieurdu Crato, Antoniode Moreira Telles, Ruy Dias da Camara, que sais-je? tous les brillans gentilshommes et surtout les beaux danseurs. Puis les poètes s'en mêleront, nous aurons vingt sonnets deBernardesqui nous accompagne pour, dit-il , mettre en poésie la bataille et immortaliser nos seigneurs. Je vous promets aussi douze redondilhas en l'honneur des douze plus belles ! Vous en êtes , ma gra-
T.UIZ DE SOUZ.V. 2l3
cieusesœur; Andrade Caniinlia les compose et je vous les ferai réciter.
— Oh! commandez plutôt, Sire, qu'on ne chante pas dans les cours de votre palais cette vieille romance d'Espagne que je viens d'entendre en venant :
Ayer ereis senhor d'Espana, Oy no teneis un castillo '.
Le roi devint pâle, et le sourire qui errait encore sur ses lèvres ne se montrait plus dans ses yeux; il y eut tout à coup en lui quelque chose de hautain et de sévère que 3Iagdalena ne lui avait jamais vu.
— Vous me traitez bien durement. Madame, dit-il d'une voix brève, en me comparant au roi desGoths.
— Oh! Sire, en effet, cette vieille romance qu'on n'a jamais pu oublier en Espagne fut faite en souvenir d'un roi qui n'eutjamais vos vertus; mais, pendant plus d'un siècle, on la chantait
' Hier vous étiez seigneur d'Espagne . -.uijuurd'hui vous n'avez pas même un cliàteau. — ^ oyez le Romancero gênerai.
2l4 LUIZ DE SOUZA.
en pleurant. Le loi Rodrigue avait aussi des armées d'hommes forts et braves , des navires dans ses porls et des trésors dans ses villes , et il ne lui resta pas une chaumière pour y mourir paisiblement. On dit plus, c'est que celui qui avait de splendides palais sur les rives de l'Èbre et du Guadalquivir n'eut pas même un tombeau !
— Pas même une tombe , en effet , dit Sébastien avec un sourire triste, mais sans amertume pour celle qui venait de parler; sa jeune destinée venant peut-être de se dérouler à sa pensée... Il garda quelques momens le silence... Mais don Rodri^gue ne voulut pas... car un roi trouve toujours une tombe de terre sur un champ de bataille, et la croix d'une épée est sainte aux yeux de Dieu... Et puis, Madame, le roi des Goths avait lâchement failli, puisqu'un de ses sujets pouvait lui demander l'honneur de sa fille. Ici Sébastien rougit... D'ailleurs, ne le comprenezvous paa, Magdalena? et il s'animait d'un enthousiasme croissant , c'est Dieu qui m'appelle, c'est lui qui me commande comme un chef suprême parle à un soldat.
Puis, comme si cette conversation avait quel-
LUI/ DE SOIIZA. il
que chose d'inoppoilun avec une femme, il se calma.Tout à coup même il reprit ce froid sourire qu'il avait toujours dans ses propos de galanterie. Ne soyez pas trop irritée cependant contre moi , ma gracieuse sœur : déjà de bien graves conseillers ont fait efforts de courage pour effacer cette empreinte que votre belle bouche voulait faire disparaître d'un souffle. Vous pouvez abandonner sans rougir, comme vous le faites maintenant, un projet auquel ont renoncé Mascarenhas et révêque de Sylves.
— Oh! je vous répéterai, Sire, des choses que n'ont pas osé vous dire peut-être une seconde fois ces loyaux conseillers, je vous expliquerai ce qu'on a vu au ciel et ce qui annonçait les désastres du royaume. Us vous ont dit, vos bons généraux et vos sages évéques : Sire, n'allez pas en Afrique , car le basilic d'Espagne vous suit de son regard menteur; en encourageant votre soif de gloire, il guette traîtreusement votre couronne; il n'a pas oublié, Sire, que l'Espagne est la tête de l'Europe, mais que le Portugal en est le diadème, ils vous ont dit encore et je le sais, car les moindres d'entie le peuple le ré-
Ul6 LUIZ DE SOUZA.
pètent : Les désastres récens de l'Inde vous ferment les portes de l'Afrique. Il vous faudrait encore une armée de cent mille hommes; vous n'avez plus que dix mille Portugais!
— Assez, assez, dona Magdalena, les capitaines de ma flotte m'attendent et deux vaisseaux d'observation vont partir.
— Un ordre sorti de ce palais peut les retenir. Sire, et vous verrez si les acclamations que le peuple fera» entendre ne seront pas plus vives et plus joyeuses cent fois que celles de quelques aventuriers, quand vous paraissez devant eux, entouré de votre fier cortège, revêtu de votre cuirasse d'azur oi^i vous avez fait gi-aver la devise qui promet de nouveau ce que Dieu n'avait pas encore refusé aux rois de Portugal, la victoire !
— Et qu'il leur tiendra encore, Magdalena. Le roi, en l'interrompant, avait pris une expression de physionomie un peu moins sévère.
— Sire, Dieu ne fait pas toujours des miracles, mais il laisse toujours à un roi le loisir d'écouter son peuple , ce haut et puissant conseiller... Rap-
LUIZ DE SOIIZA. 217
pelez-vous ce que vous dit un noble poète qu'on ne voit plus maintenant à votre cour et qui n'y paraissait que pour y apporter la vérité sainte. Il est plus franc que vos conseillers, lui, il vous a dit, dans ses vers sublimes, de vous accoutumer à recevoir les vœux de votre peuple. Eh bien ! écoutez lavoixdeLuiz de Camoens, vous entendrez d'ici des acclamations de mères et d'épouses qui valent bien les cris de soldats, et si vous examiniez attentivement. Sire, vous verriez de vieux capitaines qui vont pleurer au tombeau de Jean III. Je le vois, ces plaintes vous fatiguent, vous tournez toujours les regards vers vos brillans pavillons , ce sont des couronnes de fleurs qui parent pour vous tout l'avenir; mais si vous regardiez, Sire, vers les murs du vieux palais, vos favoris ne l'ont pas fait abattre, ils n'ont pu effacer les sinistres souvenirs!... Là, le passé raconte aussi ses mystères.
— Magdalena, on m'a déjà parlé de bien des pronostics, le vôtre est-il bien long? La curiosité du jeune prince s'était tout à coup éveillée ; il était combattu par le désir de voir cesser une conversation qui le contrariait et il ne pouvait
ai 8 Luiz j)i: souzA..
résister à l'espoir d'apprendre quelque chose sur les temps qui avaient précédé sa naissance.
— Non , Sire , la prédiction n'est ni bien longue ni bien ancienne ; elle date des deux jours qui précédèrent notre naissance; et c'est ma mère, votre Ama,qui me l'a répétée.
— • Dites, ma gracieuse sœur, j'aime tout ce qui vient de votre mère et delà mienne!
— Ceci venait du ciel, Sire, et peut-être n'at-on pas voulu le rapporter à Votre Altesse avec toutes les circonstances qui en font un avertissement de Dieu. Alors elle lui raconta ce qu'on répétait encore secrètement à la cour et ce que nul en effet n'avait osé redire au roi sans en rien déguiser. Une nuit que sa mère, la belle infante d'Espagne, était couchée près du prince don Joam, comme elle contemplait la beauté souffrante de son jeune époux et qu'elle songeait à la destinée de l'enfant qu'elle portait dans son sein , une fennne en deuil , dit-elle , avait tout à coup paru au fond de l'appartement, sans qu'elle sût comment cette inconnue avait pu s'introduire dans la chambre nuptialeoùles camériers
LUIZ DE SOIIZA. 219
d'office devaient seuls pénétrer. Son premier mouvement avait été de réveiller le jeune prince ; mais un invincible effroi l'avait retenue , et en même temps une résignation religieuse, comme si elle devait garder pour elle seule les secrets de cette nuit. La femme en deuil restait toujours immobile au pied du grand crucifix , et ce qu'on pouvait distinguer à la faible lueur de la lampe, c'est qu'elle portait le costume austère des matrones du temps de Jean II. Tout à coup elle s'était avancée et les grandes torches de cire qu'on avait laissées au pied de l'estrade s'étaient allumées dans leurs flambeaux. Après le jet sinistre de cet éclair, une lueur terrible avait paru , grandissant comme un incendie et jetant des flots de lumière sur les vastes murs de la salle dorée. Cependant la femme aux vètemens noirs avait commencé à regarder autour délie, contemplant haut et bas toute cette magnificence mondaine dont elle semblait comme offusquée; elle avait fait encore deux pas... Alors, penchée au-dessus du lit, ses doigts pâles s'étaient rapprochés, et, comme elle soufflait en faisant un geste douloureux, toute lumière s'était éteinte. En
aao LUiz DE soczA.
achevant ce récit, il était aisé de voir combien Magdalena était émue de la muette prophétie. Pour le roi , il garda le silence; car il était brave, sans être plus fort que son siècle ; mais il se remit bientôt de ce trouble passager, et il reprit, avec une indifférence apparente :
— On en a parlé jusque dans le conseil; mais , comme l'a fait observer don Francisco de Aldana , ce geste muet peut être tout autrement expliqué , et il prédisait sans doute l'anéantissement de cette troupe de Maures qu'on vit le lendemain danser au milieu des flammes au fond des cours du vieux château. Au surplus, ajouta-t-il en souriant et en portant ses regards vers une grande horloge de Nuremberg qui décorait la façade intérieure du palais, puisque vous êtes entrée au conseil, belle Dona,vous n'en sortirez plus. J'entends des pas et voici l'heure à laquelle le marquis de Kleist m'a promis de se rendre ici : c'est à mon tour de vous rassurer, si vous avez voulu m'effrayer un moment, Magdalena.
— Le marquis de Kleist ! un étranger ! quand
T,U1/ DE SOIZA. 111
j'aurais tant de choses à vous dire ! Oh! je ne puis rester, Sire, permettez-moi de me retirer.
— ÏSe le connaissez-vous pas déjà? iNe vous a-t-il pas rendu mille fois hommage comme à la reine de nos beautés ? Qu'a-t-il donc de si redoutable? Je sais les bruits que l'on fait courir sur lui; mais c'est un loyal gentilhomme, fort curieux de choses secrètes et que sa haute naissance met en tout cas au dessus de ces pratiques vulgaires dont quelques imposteurs essaient pour nous tromper. Le savant INunez lui-même m'a rassuré à ce sujet, et le patriarche de Lisbonne n'y voit rien de bien condamnable. Peut-être l'orgueil a-l-il entraîné un peu loin le marquis, peut-être aime-t-il trop à vivre caché; mais son courage est à découvert ; je l'ai remarqué vingt fois, il est le seul qui ne se soit jamais effrayé des nouvelles qu'on m'apporte souvent de Larache, et, mieux que mes capitaines, il sait ce que peuvent faire les Portugais. Tenez, dona Magdalena, et il avait alors ce ton de confiance bienveillante qui lui était habituel avec la compagne de son enfance , j'ai eu une faiblesse et je vous le veux avouer ; je sais que
l'autorité du premier père de l'Église m'est contraire; mais l'exemple du roi Mathias Corvin m'a tenté et j'ai voulu avoir mon horoscope!... Pour tout vous dire enfin, Magdalena, quand on me parle sans cesse de l'avis de mon royaume, je n'étais point fâché d'avoir celui du Ciel. Oh! voyez-vous, c'est qu'on va même jusqu'à chercher les plus sinistres prédictions , pour les appliquer à mon règne, et tout le monde n'y met pas votre affection de cœur. Demandez au vieil Âtaïde que j'ai chassé du conseil. Tenez , ma sœur , voilà qui répond à tout ; et il lui montrait un grand rouleau de parchemin vierge garni de deux petites bulles d'or gravées comme deux sceaux constellés : c'est le thème de la bataille , tel qu'il est écrit aux cieux d'une encre que le péché efface, mais que Dieu fera briller pour cette sainte et dernière croisade; car, où trouver un roi qui continue ce que j'aurai commencé? Mais le marquis doit être arrivé depuis long-temps , et je veux que lui-même vous explique son horoscope. Je le vois à vos yeux , vous avez grand besoin d'être rassurée.
Le roi agita une petite sonnette comme on en faisait de si merveilleusement travaillées à Goa. Un huissier se présenta, et bientôt M. de Kleist fut introduit, avec les cérémonies d'usage, par un page qui se retira. Les deux portières brodées s'abaissèrent et don Sébastien ordonna que nul n'approchât même de la grande salle d'introduction.
— Seigneur Marquis , dit le roi en faisant quelques pas au devant de M. Kleist, ne soyez pas surpris de me voir donnant audience à la plus gracieuse dame de mon royaume au moment où je vous attendais ; c'est, vous le savez, ma sœur d'adoption, et, si nous n'avons pas eu la même mère, mon cœur l'a toujours oublié; c'est la même voix qui nous a bercés. Je veux qu'elle entende avec moi l'avenir; elle a aussi de graves intérêts dans l'expédition, et son mari, à elle, c'est son royaume. N'est-il pas vrai, dona Magdalena ?
— La jeune dame rougit sans répondre et elle salua silencieusement le marquis. La résolution subite du roi, l'ordre qui avait introduit don
Matlîias, tout s'était passé si rapidement, qu'elle avait encore peine à se remettre des vives émotions dont elle se sentait agitée.
— Sire, dit le marquis en s'inclinant devant elle, l'étranger qui en votre cour ne connaîtrait pas dona Magdalena et ne lui aurait pas surtout offert l'hommage de sa vive admiration, ne mériterait pas qu'un seul regard tombât désormais sur lui. Nous savons, continua-t-il avec un sourire dont la présence du roi adoucit l'étrange expression, combien l'expédition l'intéresse, et je suis assez heureux pour pouvoir la rassurer. Les calculs que j'ai pu renouveler cette nyit ont été si favorables et si précis que, malgré toute l'incertitude delà science astrologique elle-même, on ne saurait cette fois les révoquer; ils ont dépassé mon espoir. Voyez, Sire, vous-même... En disant cela, il alla vers un grand bureau d'ébène qui se trouvait au fond de la salle, et il déroula le parchemin qui contenait le thème astrologique. On y voyait assez grossièrement dessinées plusieurs figures bizarres, espèces d'hiéroglyphes qu'on retrouve dans toutes les tables généthliaques. Don Sébastien présenta la main à Magda-
lena et l'amena près du marquis; une pâleur mortelle voilait ses trails et attestait la lutte d'angoisse qui se passait en elle, et cependant, comme si une puissance cachée la poussait, malgré elle, ses yeux cherchaient à deviner les lignes que suivaient dans leurs couibes sans fin les fi gures de l'horoscope. Et pendant qu'elle était ainsi dans le silence, le doigt du marquis passait avec une telle rapidiié sur ces traits de pourpre et d'or, il semblait connaître si merveilleusement leurs enlacemens brisés et leurs triangles mystérieux, qu'on eût dit que ce doigt, blanc comme un doigt de mort, commandait à la destinée.
— Voyez, Sire, j'ai mieux dessiné la figure du Zodiaque en toutes ses quadratures et à présent vous vous trouvez complètement dans l'ascension orientale dont vous étiez déjà si rapproché. Ma première prédiction se confirme et la bataille est assurée. Cependant , le corps des lansquenets sera certainement rompu, et mon cousin, le baron de Thumberg, court grand risque d'être blessé. Dieu veuille consoler sa digne épouse en son château de Westphalie ! Vous le voyez, Sire, les hommes d'aria i5
1lO LUIZ DE SOUZA.
mes coimiiaiidés par le comte don Joam se trouvent maintenant hors du signe ascendant; Madame peut donc être rassurée. Mais toute la vérité doit être dite à Votre Altesse, et malgré mon vif désir de ne voir qu'une fortune favorable, en cet endroit, la destinée change tout à coup , le soleil , qui a pour exaltation le bélier et pour descendance le verseau, jette ici ses rayons de deuil. Le corps des Italiens , commandé par le marquis de Sternile, sera complètement battu, et don Alonzo de Aguilar, le général des Castillans, risquera sa vie s'il marche dans cette direction !
— ■ Seigneur don Mathias , pourquoi avez-vous marqué ainsi d'une ligne sanglante le corps de mes ginètes de la Beira?
— Sire, répondit le marquis sans regarder Magdalena qui se penchait avec effroi au dessus deces longues figures fantastiques dont lesbizarres caractères se confondaient à ses yeux... Sire, vos ginètes sont de brillans cavaliers... Pendant l'affaire, ils auront leur part de gloire; mais, quand vous les demanderez, bien peu d'entre eux répondront.
LUIZ DE SOUZA. ^.l^
— Et leur chef, reprit le roi d'une voix émue, il s'est toujours opposé au départ de l'expédition, aurait-il eu quelque raison pour agir ainsi qu'il l'a fait?
— Sire, reprit le marquis dont la figure reflétait en ce moment toute la pensée du roi, ses blessures l'enverront à Larache et peut-être le conserverez-vous. Magdalena, qui était restée assise, se leva alors, son regard était fixe et l'ensemble si pur de ses traits avait pris quelque chose d'égaré , comme si ces signes muets avaient arrêté leur prophétie à la page qu'elle voulait lire et qu'elle n'osait pas regarder.
- Et le jeune capitaine qui vient après lui? La parole resta quelque temps sans venir, quoique ce fût le roi qui eût parlé.
— Je crois l'avoir dit à Madame sur le chemin d'Aljubarotta; le seigneur Luiz de Souza, celui que nous avons entendu* au monastère de Batalha et qui a parlé des vieux rois avec si merveilleuse éloquence, celui-là n'aura fait pour la gloire qu'un songe d'une nuit. Je pourrais assigner l'heure précise de sa mort. Trois signes
2!i8 LUIZ DE SOUZA.
terribles le condamnent, et c'est assurément un des premiers que les bombardiers du faux schérif frapperont. Magdalena fut contrainte de s'appuyer, elle posa sa main tremblante sur le bureau d'ébène, et son angoisse n'échappa plus au roi: il devint lui-même pensif. Ce qui avait été dit autrefois à la cour revenait à son esprit; mais c'était un vague souvenir, trop faible peut-être pour qu'il s'y arrêtât. Une pensée de pitié pour cette destinée, interrompue si jeune, lui fit ajouter quelques mots :
— Heureusement, et que de votre aveu , ces signes ne sont pas toujours infaillibles; c'est un trop digne officier pour qu'on ne l'espère pas!
— Sire, répliqua le marquis, et alors son regard était devenu impitoyable, la science peut être incertaine, confuse; mais de tels signes ne trompent pas, et toutefois le mieux serait de ne pas les connaîtra. Qui de nous sourierait un seul jour, s'il entrevoyait sa destinée? Les plus vivement regrettés au départ ne deviennent pas pour cela immortels î
Magdalena retomba alors dans le fauteuil, elle
passa rapidement sa main sur son front pâle, comme si elle eût essayé de rappeler son àme qui l'abandonnait ; mais ce fut vainement qu'elle lutta ainsi. Ses yeux se]Ifermèrent et elle i-esta évanouie.
— Vos prédictions ont effrayé la comtesse, Monsieur , dit le roi avec une sorte de hauteur qui commandait le silence. Elle a des parens dans l'armée, et c'est une imprudence que je me reproche maintenant que de l'avoir retenue pour vous entendre. N'appelez pas, je vous prie, nous trouverons ici tout ce (jui est nécessaire pour la faire revenir à elle; et, tandis que le marquis s'empressait d'aller chercher dans le cabinet voisin une de ces grandes aiguières d'or comme on en trouvait alors dans toutes les maisons royales, le roi, penchéversMagdalena, lui faisait respirer des parfums. C'est pitié, dit-il à voix basse, et voilà bien les femmes ; elles voudraient faire croire à leur saint dévouement pour le pays, quand elles n'ont qu'une pensée d'amour qui les perd et qui les tue.
Au bout de quelques minutes, Magdalena
a3o LUJZ DE SOllZA.
revenait à elle , ses grands yeux noirs s'attachaient vaguement à ceux du roi, et elle semblait chercher à entrevoir si la douleur de son rêve avait été devinée. Mais il y avait plus de compassion que de sévérité dans les regards de son juge, et elle se remit assez promptement pour implorer cette chaleureuse affection que les soucis du trône n'avaient jamais pu éteindre.
— Sire, dit-elle quand elle fut complètement revenue àelle ,il faut que je vous parle en secret, il le faut, si vous ne voulez me voir mourir devant vous. Eloignez, je vous en conjure , le marquis, sa science fatale lui a peut-être révélé ce que j'ai maintenant à vous dire; mais ce que j'avouerai, sans rougir, à mon roi, m'anéantirait devant cet étranger.
— ^ Rassurez-vous, Magdalena, rassurez-vous, enfant que vous êtes, ne sais-je point que rien au monde ne peut être plus pur que votre cœur? et quand je reçois vos aveux, qui se croirait le droit de les noircir, alors même que sa science lui viendrait d'en haut? Il y a encore, grâce à Dieu, dans ce royaume, ajouta le fier jeune
LUIZ DE SOUZA. 23l
homme avec un sentiment austère, un juge qui peut faire respecter ce qu'il examine. Comme il achevait ces derniers mots , le marquis revint , apportant tout ce qu'il jugeait nécessaire pour (dissiper l'évanouissement de Magdalena. Son empressement était marqué ; mais il y avait visiblement dans son expression un mélange de dépit et d'orgueil. La pâleur de 3Iagdalena aviva dans ses yeux cette rage contenue, et cependant il la voilait encore habilement sous des dehors de politesse.
— M. de Kleist , lui dit le roi au bout d'un moment avec cette courtoisie qui ne laissait cependant point de doutes sur ses secrètes intentions, je vous remercie pour aujourd'hui de vos. obligeantes explications. Demain j'entendrai le reste avec le plus vif intérêt. Il ajouta ensuite , d'un ton confiant et digne à la fois : Vous et moi nous venons d'être témoins d'un accident qui pourrait inquiéter la cour, tant dona 3Iagdalena de Vilhena y jouit de haute estime, et, ce qui est plus rai-e encore , de sincère affection ; don Joam de Portugal lui-même en pourrait être troublé. Le mieux, M. le Marquis, c'est que nul au
23a LUIZ DE SOUZA.
monde n'en soit instruit. Vous pouvez être sûr de notre discrétion et vous êtes trop honorable gentilhomnîe pour que je doute un moment delà vôtre. Il faudrait qu'un de nous deux oubliât sa promesse , et la pensée n'en peut venir. Adieu , marquis de Kleist, le camereiro va reconduire la comtesse et demain je vous attendrai.
Après ces paroles, qui ne demandaient point de réponse, le marquis s'inclina devant le roi et sortit en saluant Magdalena avec des marques d'intérêt et de respect.
— II a été malheureux de vous déplaire en cette occasion, ma gracieuse sœur, dit le roi affectueusement. Après tout, il est courtois gentilhomme, et, bien que le péché d'orgueil perce souvent dans ses yeux, ce qui tient à ses spéculations de science, on ne peut le ranger parmi les méchans; nul ne l'entend jamais médire; il est hautain , mais il ne calomnie pas : c'est presque une vertu à la cour.
— Oui, Sire, oh! oui, sans doute, il laisse cette méchanceté vulgaire aux esprits sans valeur; mais la sienne est plus secrète et plus redoutable, et,
LUIZ DE SOTJZA. a33
comme je le pense, s'il m'a su deviner, oh! mieux vaudrait me cacher au monde que de devenir le jouet de cette âme sans foi et sans pitié î
— Eh bien ! dit le roi à qui l'agitation deMagdalena donnait des soupçons qu'il avait repoussés d'abord, qu'aurait-il donc découvert de si terrible au fond de votre âme ? Vous sentez-vous si coupable, ajouta t-il d'un ton de voix devenu tout à coupplussévère, que vous ne puissiez plus vous éj)ancher dans un cœur qui voudrait vous excuser ? Alors je me retire, donaJMagdalena , c'est à votre confesseur, mais non à votre roi, qu'il faut vous adresser !
— Oh 1 Sire, dit-elle en se jetant à ses pieds , le Ciel m'avait privée d'un frère et votre bonté me l'a^vait rendu. Vous méjugez bien mal., grâce pour moi et pour vous!..
— Eh bien, enfant, et le roi la relevait avec bonté, parle donc. Ne suis-je pas en effet ton frère, et quand tout le monde m'aura oublié, peut-être, quand il ne restera de moi qu'une mémoire calomniée et qu'un trône avili, n'estce pas sur toi seule que j'ai compté pour que tout en mon souvenir ne soit pas méconnu ?
a34 ^^^'^ ^^ SOLZA.
— Hélas! mon roi et mon frère, au lieu de ce cœur qui vous est tout dévoué, mais qui a déjà reçu de si cruelles blessures qu'il n'aura peut-être plus la force de battre quand vous n'y serez plus , il ne tiendrait qu'à vous d'avoir le cœur de tout un peuple , un cœur qui ne meurt jamais et dont la tendresse se conserve des pères aux enfans;celles qui ne sontpoint coupables ne deviendraient pas suppliantes par terreur, vous ne les forceriez pas à un aveu qu'elles se cachent encore à elles-mêmes.
Le roi mit un doigt sur ses lèvres comme si un tel sujet ne devait plus être agité entre eux.
— Je vous entends , continua Magdalena avec angoisse ; et l'on eût dit à sa pâleur que ce geste muet avait effacé son dernier espoir. Oh ! ce fut ainsi, reprit-elle avec une sorte d'égarement, que votre volonté se raidit devant elle... ce fut bien ainsi qu'elle brisa un cœur qu'elle pouvait faire vivre... Je la reconnais telle que me l'a dépeinte la marquise de Viana, lorsqu'elle se soulevait de son lit de moj't !
— La marquise de Viana, Madame ? savex- vous
quel nom vous venez de prononcer ? avez«vous bien vos souvenirs ? Ces derniers mots , Sébastien les dit d'une voix sourde et tous ses traits exprimaient la plus terrible agitation... O mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en se frappant le front, moi qui croyais cette seule pensée coupable ignorée de laterreetpardonnéeauciel!.. Moi qui prie chaque jour sur cette mort d'angoisse, me l'entendre ainsi reprocher!... O Magdalena, jamais je ne l'aurais cru de vous. Vous avez donc voulu vous venger? Puis, tout à coup, comme si le sentiment de sa dignité blessée devenait le seul qui le dominât, il se releva avec fierté , et, regardant d'un œil pénétrant Magdalena : Personne au moins, je l'espère, ne le sait, Madame. C'est un secret qu'on tient de la mort et qu'on lui rend. Mais la muette douleur de la comtesse lui fut une réponse suffisante. Il alla tomber dans un fauteuil, en cachant son pâle visage dans ses mains, et des larmes silencieuses coulèrent entre ses doigts. Magdalena se rapprocha de lui, effrayée de cette douleur d'homme qu'étouffait la dignité de roi. Ces pleurs cachés lui faisaient oublier sa propre douleur; elle osa
'i36 LTJIZ DE SOUZA.
prendre alors sa main et elle se pencha vers son visage comme une sœur qui console un frère. Sa voix, en ce moment, avait une si pénétrante douceur, qu'elle eût ému celui qui en sa vie n'aurait été jamais brisé par les passions.
— Pardonnez-moi, Sire, les femmes qui souffrent beaucoup sont injustes et j'ai mis en oubli votre cœur et vos bontés... Pourquoi le roi pleuret-il ainsi? ne sait-il pas que les femmes qui aiment oublient la plainte en entrant au tombeau, et que leur mort est un pardon ? Ainsi me l'a dit dona Britez, et c'est sa dernière parole qu'il fallait rappeler. Oli ! Sire, Sire, ce cœur était un saint trésor d'inaltérable bonté ; mais il n'a pas été déchiré par une angoisse plus poignante que la mienne, et, si je l'ai uni à mes souvenirs, c'est que maintenant je me sens si malheureuse, que je puis envier son repos.
Le jeune roi souleva la tète et la regarda silencieusement... Toute sévérité était éteinte dans ses yeux et il y restait seulement lui grand accablement. C'était la première fois que, devant quelqu'un, il s'était abandonné à une émotion de
LUIZ DE SOUZA. l'ij
douleur. — Oui, dit-il, de pauvres t'emmes ne peuvent pas souffrir ainsi. Nous ne savons pas ce qui les tue, quand nous les vovons si tristement sourire et toujours parler de repos... Ce sont de frêles enfans que l'étreinte d'un rêve fait réellement mourir : et jamais encore elles ne disent tout. Vous êtes bien maigrie... Magdalena, et votre voix est bien tremblante... Qui nous eût dit, il y a dix ans, qu'il y aurait une telle fin à nos riantes confidences d'enfans, que moi... Oh! il ne faut jamais parler des cœurs de rois, leur tendresse est un don trop sévère, et malheur à qui se fie au bien qu'ils ne peuvent donner. Mais vous , Magdalena... Tout à l'heure vous avez parlé comme elle... Il faut en effet que vous ayez bien souffert pour avoir cette voix! Eh bien !continua-t-ilen se levant, je ne quitterai pas Lisbonne vous sachant si malheureuse, il faut que la puissance serve à l'un de nous deux. Ah! voyez- vous, c'est quedona Britez ne fût pas morte si Dieu m'eût permis de faire pour elle ce que je puis faire aujourd'hui pour vous. Cependant, Magdalena, ajouta-t-il avec cette attitude sérieuse qui succédait s; promptementchez
a 38 LIIIZ DE SOTIZA.
lui à un moment d'abandon, Dieu nous regarde tous deux ; moi sur mon trône et vous au tond de votre cœur. Si Luiz de Souza reste en Portugal, si j'affranchis cette jeune destinée d'une fin qui paraît prochaine, quelle garantie pour vousmême m'offrez-vous aux yeux de Dieu et même aux yeux des hommes ? Depuis ce que vous m'avez confié, je deviens comptable envers don Joam de son honneur!
— S,ire, dit Magdalena, à force de souffrir on finit par se croire coupable, et, le mieux encore, est de chercher dans la religion l'espérance qui vous manque ici. Lisez, je vous prie, ce que m'a écrit hier le prieur des Bénédictins d'Évora : c'est à lui que j'ai remis ma volonté. Elle tira de son sein une lettre qu'elle présenta au roi.
« Le silence, ma fille, est quelquefois le seul remède au mal d'âme que vous souffrez; c'est comme l'eau d'un ruisseau béni qui coule sans murmure , mais qui lave à la longue les souillures de son sable sans qu'on sache jamais où il les a déposées. Mieux vous eût valu peut-être une muette résignation que mon conseil , et il eût
été bon de ne point sonder cette plaie saignante^ puisque la guérison, dites-vous , ne dépend plus de moi. Bien d'autres avant vous sont venus, comme vous le faites , s'accuser au tribunal de la pénitence, et toujours , je le comprenais bien, le mal s'attachait d'autant à leur aveu passionné, comme un feu que le souffle du vent avive , et qui s'éteindrait si cet orage d'un jour venait à cesser. Que demandez-vous maintenant à mes cheveux blanchis? La pénitence a bien creusé mes yeux pour que je puisse voir clairement ce qui vous reste à faire. Vous ne vous sentez plus la force de vivre, dites-vous, et vous rattachez votre vie à une existence que la mort peut dès demain faucher : ceci, venant d'une âme chrétienne, serait déjà trop, s'agissant de votre mari. Jugez de l'énormité du crime, bien qu'il ne s'attache qu'à la pensée! Comme tant d'autres qui sont pourvues de ce qui devrait donner le bonheur, selon l'entente du monde, vous vous creusez un enfer et il touche presque à celui au dessus duquel l'aile blanche des anges eux-mêmes se déploie par crainte de faillir. Vous me dites que vous vous êtes prémunie contre votre pro-
a4o LUIZ DE SOTJZA.
pre douleur et que vous vous êtes fortifiée en vous-même pour pouvoir regarder avec innocence toutes les chances de la guerre. Si je le juge salutaire, un vœu vous liera à la face du ciel; celui que vous aimez mieux que vos meilleures espérances ne sevix jamais pour vous qu'un frère, vous aidant à fiancbir le mauvais passage : c'est un souvenir que vous voulez enfermer en votre cœur , comme un parfum intérieur, et qui ne doit pas s'épancher. Il vous suffit dans les ténèbres du monde d'entendre près de vous sa voix. Hélas! j'ai été jeune avant d'être prêtre, et j'ai été homme de ce monde avant d'essayer la mort dans le cloître; je sais ce qu'il y a d'injustice et d'inutile cruauté à demander à de frêles créatures un enîier sacrifice qu'elles promettraient pour l'oublier demain. J'accepte votre vœu, dona Magdalena deVilliena, et je le transmets dans mes prières au Ciel, en lui demandant pour vous la paix. Mais, croyez-moi, répétez sans cesse ces paroles de saint Augustin : O mon Dieu, qui êtes ma seule véritable joie, il vous a plu de m'assujettir tout ce que vous avez créé en moi de moins noble que moi. »
— Ne soyons pas plus sévères que ce vieillard, Magdaleiia ; et il lui remit la lettre du prieur avant d'écrire à la hâte quelques mots qu'il lui présenta. Vous trouverez ici une promesse qu'on peut invoquer] usqu'au dernier jour; et toutefois, ajouta-t-il en reprenant cet air solennel qu'il avait en toute grande résolution et qu'imprimait à sa physionomie l'exaltation de ses idées religieuses, je ne prétends pas aller contre la volonté de Dieu, je ne puis retirer d'une mort sainte, et qui donne presque la gloire de martyre, celui qui l'a choisie intérieurement peut-être; il faut qu'il consente de sa pleine volonté à ne point faire partie de l'expédition. La proposition venant de moi serait presqu'un ordre et je ne puis disposer d'une âme qui veut peut-être se donner à Dieu par le baptême de sang. Faiteslui connaître secrètement mes dispositions. S'il accepte , Magdalena , son honneur sera sauf; je l'estime trop pour croire qu'il veuille de la vie autrement. Comme l'heure était déjà avancée, un page de la chambre vint annoncer que les capitaines de la flottille d'observation , partant pour Cadix , attendaient de- J 16
ll\'i. LIJIZ DE SOUZA.
puis long-temps et que le vent qui commençait à souffler leur donnait de sérieuses inquiétudes sur ce retard. Magdalena allait peut-être ajouter quelques mots sur la mission délicate dont le roi venait de la charger; mais don Sébastien, impatient de s'entendre avec les deux chefs sur lesquels il comptait pour la réussite de l'expédition, ordonna de les introduire. Magdalena comprit que le roi venait tout à coup de succéder à l'ami bienveillant. Aussi prit-elle congé de lui sans se donner le temps de le remercier; il lui prit la main qu'il baisa avec affection, et il la reconduisit lui-même jusqu'à l'entrée de la salle d'audience où le caméreiro mor l'attendait. Le vieux seigneur avait retrouvé toute sa bonne grâce de courtisan et aussi sa légèreté apparente ; mais il y joignait un tel sentiment de respect pour la fille du comte de Vilhena, qu'il n'osa pas même l'interroger. Seulement, quand il l'eut reconduite à travers une haie de domestiques et de pages jusqu'à la première cour d'honneur, il la regarda avec attention et il fut frappé de son air d'anxiété profonde. Sans oser lui en faire l'observation , il interpréta aux dé-
pens de la réalité ce deuil d'une âme à laquelle il ne croyait qu'une sollicitude, et il s'inclina devant elle avec une expression de résignation profonde. Magdalena remonta dans sa litière, et, quelques momens après elle était dans son palais du quartier do Restello. C'est là que nous la laisserons livrée à des idées assez sérieuses pour que, pendant plusieurs jours, illuifùt impossible de prendre un parti.
Si, vers ce temps d'entreprises aventureuses, Lisbonne offrait dans son centre d'activité un mélange de population auquel venaient contribuer les peuples les plus reculés du monde, il n'en faut pas conclure qu'une tolérance inconnue au reste de l'Europe formât encore une seule famille de ces hommes si différens par leurs mœurs et surtout par leurs origines. Ne pouvant changer les inclinations et ne prétendant pas même changer le fond des cœurs, le plus souvent l'inquisition.
se contentait d'imposer les mêmes habitudes religieuses. Juifs ou Maures , on était chrétien d'apparence dès qu'on entrait dans la capitale de don Sébastien, qui venait d'obtenir de Rome le titre de Très -Fidèle et qui avait même réclamé celui de Très-Obéissant. Mais si un voile mystérieux d'hypocrisie couvrait la ville et s'il était assez épais pour tromper le roi, nous le soulèverons un moment pour voir ce que l'inquisition elle-même ne pouvait pas toujours pénétrer , tant mille précautions restaient secrètes , tant la terreur donnait de prudence aux esprits les plus exaltés.
Quelques jours après les événemens qui ont été racontés , un personnage d'assez haute stature, enveloppé dans un de ces larges manteaux bleus aux manches pendantes, tels qu'on les portait alors , se présenta devant la porte d'une maison d'assez chétive apparence , située à fort peu de distance du palais de don Joam de Portugal et touchant même aux jardins. Au premier abord, on aurait pu la prendre pour une de ces maisons religieuses comme on en rencontrait tant à cette époque à Lisbonne. Une
petite porte surmontée d'une croix donnait entrée dans une cour plantée d'aibres, et, vers l'angle que formait la muraille , on voyait dans sa niche une statue de la Vierge qu'une inscription latine recommandait à la piété des passans. Le personnage dont nous avons parlé s'approcha de la Madone avec toutes les marques d'une profonde dévotion, et il parut même durant quelques minutes lui adresser de ferventes prières; puis, lorsqu'il eut achevé, il alla tirer lentement la cloche qui devait annoncer son arrivée. On le fit long-temps attendre ; mais enfin , après quelques sages précautions dont il parut lui-même apprécier toute l'utilité il fut introduit dans une salle basse dont le fond était décoré d'un grand crucifix d'ébène qui se détachait avec sesornemens d'ivoire au milieu de tableaux représentant des sujets religieux. Il était seul depuis quelques instans, évitant de porter ses regards sur ces images pour lesquelles on aurait pu d'abord lui supposer un empressement plus dévot, quand une faible voix de vieillard, qui semblait partir de la voûte, s'adi-essa tout à coup à lui.
— Manassé Ben Jahia, vous pouvez sortir* de
a^8 LUIZ DE SOUZA.
cette géhenne et monter tout droit vers moi. L'esprit d'Adonaï soit sur vous î II n'y a ici que des fidèles et il est inutile de vous contraindre. Depuis deux heures je vous attendais.
— Votre voix m'est douce comme l'eût été aux enfans de Lévi la voix du prophète Élie s'il avait pu descendre du char qui l'enleva vers Dieu, vénérable rabi Éléazar; mais je ne sais comment vous obéir , répondit l'hôte qui venait d'entrer; et il regardait encore vers la voûte sans pouvoir rien distinguer au milieu des peintures et des ornemens qui donnaient à cette salle l'apparence d'une ancienne chapelle abandonnée.
— Soulevez le roi de Nazareth , dit la voix d'un ton railleur. Comme vous le verrez tout à l'heure, Manassé, je vis plein de sécurité à l'abri de leur Messie et je me suis retiré dans ce donjon comme en une arche où je ne crains ni les envieux ni les familiers.
Manassé Ben Jahia souleva le crucifix, et, comme cela lui fut indiqué, il poussa un large bouton de fer qui fit tourner sur ses gonds une porte habilement ménagée dans le fond de
LUIZ DE SOUZA. I^çf
cette espèce de sanctuaire, et, après avoir monté quelques marches, il se trouva au milieu d'une petite salle voûtée qui recevait d'en haut un jour trop faible pour que la lumière d'une lampe ne fût pas nécessaire. Un divan oriental , fait d'étoffe assez grossière, régnait autour de la chambre et deux personnages , dont un seul lui était connu, se trouvaient assis vis-à-vis l'un de l'autre et paraissaient singulièrement animés. De nombreux parchemins étaient accumulés devant eux, et le calem qu'ils tenaient chacun à la main parcourait si soigneusement les différentes listes qu'ils avaient sous les yeux, ils mettaient un tel scrupule dans leurs calculs, qu'on eût dit d'honorables négocians épurant les comptes embrouillés de quelque maison de commierce.
— Asseyez-vous, Manassé Ben Jahia, et méditez sur les livres de Jochai que voilà , tandis que nous continuerons à nous occuper de nos petites conventions , l'honnête Siméon et moi. 11 est pressé de retourner à Larache et je lui dois en vérité une trop merveilleuse idée, pour ne pas l'expédier promptement. Je sais malheureusement que ces sortes d'affaires ne vous attachent
aSo LUIZ DE SOUZA.
nullement et je ne vous presse pas d'y prendre part ; mais peut-être feriez-vous bien de ne pas tant négliger les affaires du monde : la science n'en irait pas moins bien , Manassé. Pour moi je m'en suis bien trouvé.
Le petit vieillard qui parlait ainsi ôta alors un moment ses lunettes, comme un homme qui vient de donner un avis et qui attend qu'on lui fasse une réponse selon son désir; mais le digne savant qui venait d'entrer sembla ne faire aucune attention à ce refrain d'un discours souvent entendu. Il alla prendre machinalement le livre qu'on lui avait désigné, et la quiétude extatique de ses yeux continua à contraster de la manière la plus étrange avec la physionomie rusée de ses deux compagnons.
— Si, comme je l'espère, vous n'avez omis aucune des précautions queje recommande à nos frères, quand ils veulent bien me venir visiter dans ma paisible retraite, nous pouvons continuer. Dieu non seulement excuse ces marques apparentes d'idolâtrie, mais, comme nous le disions tout-à-l'heure , il encourage même son
LIIIZ DE SOIJZA. 261
peuple à ces feintes. Le lion de Juda doit faire croire qu'il sommeille, quand il est assuré de ne pas manquer sa proie. Celui qui parlait ainsi avait dans l'expression de sa physionomie un tel mélange d'énergie et de ruse, une mobilité si rapidement contenue, que tout homme, habitué à lire dans les traits du visage les actives émotions de l'âme, eût été embarrassé de décider d'un premier coup d'œil ce qui avait le plus agité cette vie déjà à son déclin. Était-ce la haine qui se cache sous la dissimulation , ou l'avarice qui se déguise pour arriver au but ? Était-ce encore ardeur de religion , soif de vengeance, et simple besoin de spéculation. Tout dénotait en lui mahgnité et force, intelligence et résolution; rien n'indiquait surtout que la vieille sève fAt épuisée. Son hôte consentit à s'asseoir devant lui.
Avant de reprendre son travail, rabi Éléazar, car, ainsi qu'on l'a pu remaïquer, c'est le nom de ce nouveau personnage , Éléazar interrogea donc soigneusement son hôte dont il paraissait craindi'e les nombreuses distractions et ce ne fut qu'après s'être assuré qu'on s'était con-
formé à ses recoiumandatioiis , que la discussion continua, après toutefois que le vieux juif eut préalablement affirmé à son compagnon que, quand bien même Manassé ne se serait pas immédiatement perdu dans les rêveries du Zohar , il était incapable de trahison.
— Vous disiez donc, digne Éléazar, reprit son compagnon , que , selon vos dernières conventions avec Hamet Taba, le renégat génois , la marchandise cessant d'être rare, vous ne pouviez m'accorder pour celui-là, s'il tombe entre mes mains, que trois cents sultanins d'or; c'est bien peu pour un seigneur de cette condition...
— Vous oubliez, Siméon, que ces gentilshommes de cour, vêtus de moire et de satin, parfumés d'ambre comme les cassolettes d'un sérail , perdront beaucoup sur le marché de Fez. Par la table des commandemens! vous avez tout avantage à me les céder d'avance et en bloc. Il y a tel pauvre gentilhomme de Galice, voyezvous, qui ne se vendra pas plus de dix ducats si le schérif vit encore. Rabattez seulement une douzaine de peças ; n'écorchez pas un frère de la tribu.
LIIIZ DE SOUZA. 2 53
— Allons, soit, et passons à un autre. — Le temps nous presse; j'ai quelques mots à dire au rêveur que vous voyez là; et le petit vieillard, remettant ses lunettes, commença à supputer fort attentivement, accompagnant chaque valeur totale de quelque nouvelle observation : Hem, hem, pourVu qu'après la bataille les femmes rachètent leurs maris! Je risque bien des ducats sur une tête... Ah! frère Bernardo de Fontevros!.. celui-là est à part... Les directeurs seront rachetés, les moines vaudront des évêques !
— Et le seigneur Pedro d'Almenar, qu'en donnez-vous ?
— Il a mangé son héritage , et son père dit d'avance qu'il n'y a que le schérif de Fez qui puisse arranger ses affaires ; c'est un homme honnête et prudent.
— Et ce Gil PereS; que je vois sur la liste, tout marqué de votre encre bleue?
— Comme je vous le disais tout-à-l'heure , rabi Siméon , vous n'avez nulle pitié des pauvres gens. Me demander cinquante moïdors
a 54 LUIZ DE SOUZA.
pour le seigneur Ferez, c'est m'écorcher sans nulle pitié !
— ^ Là, là, ne vous fâchez pas; nous y joindrons un gentilhomme de Galice et même deux lansquenets allemands.
— C'est bien peu , c'est bien peu , digne Simëon , dit le personnage dont les yeux, éteints par la vieillesse , se ranimaient d'un feu actif toutes les fois qu'il se croyait lésé dans ce marché étrange où toutes les têtes s'escomptaient... Mais vous m'assurez qu'Ahmet Taba, le favori du schérif , tiendra les conventions que nous avons faites d'avance et qu'ils seront dûment livrés à la fin de l'affaire sans courir le risque de 'se faire écharper.
— J'en répondrais, si vous le vouliez, par les noms les plus vénérés. Trois cent mille hommes , songez-y bien , accourront des plaines , et des Alarves , rapides comme des vautours , fondront du désert. Ce sera une grande nuée d'orage balayant ce qu'elle rencontrera.
— Le dieu des armées vous entende!... C'est
l'affaire de mon commettant. Que croyez-vous qu'on nous demande pour ces deux derniers gentilsliommes ?
— Ah! ah! pour ceux-ci, seigneur Éléazar, reprit l'interlocuteur du ton d'un homme qui s'y connaissait , ce sont gens de défaite réelle; mais je suppose qu'ils se feront tuer.
— Ceci me regarde, ceci me regarde. Je les marque de mon crayon rouge ; ils m'ont été recommandés et nous en parlerons à loisir.
— Comme vous l'entendrez , seigneur Éléazar; mais , si j'avais un conseil d'ami à vous donner, ce serait de ne point trop compter sur ces vieux soldats de l'Inde ou sur ces tètes exaltées : c'est marchandise chanceuse, nous comptons avant la bataille. Mais le temps presse et j'achève ma liste, car le navire qui doit me conduire à Larache lèvera l'ancre après-demain. Il continua donc à lire à haute voix , tandis que le vieil Israélite faisait ses observations :
— Un seigneur florentin avec sa cuirasse ?
— Cent lisbonnines , rendues à Tanger.
— L'aide-de-camp du baron de Thumberg?
356 LinZ DE SOUZA.
— Le crû de Figueiras lui a donné la goutte, et ses biens sont en Westphalie.
— Un fidalgo du pays d'Algarve , qu'on nomme Pedro Peixoto?
— Depuis deux ans ses colombiers sont vides , ses revenus courent les champs.
— Don Jorge , le bon duc d'Aveyro ?
— De tels seigneurs, quand on les prend vivans, ne s'achètent point et je vois d'ici à votre sourire tout l'or que vous en voudriez.
Pendant quelque temps encore, les noms les plus illustres et ceux des moins renommés résonnèrent aux oreilles du vieux juif; mais il ne se soucia plus de conclure ce qu'il appelait un mauvais marché. Il en revenait toujours à deux gentilshommes sur lesquels il avait ses vues. 11 rappela adroitement la peine qu'il avait prise d'aller à Fez pour offrir ses services au schérif ; il fit valoir son amitié avec Ahmel Taba, les renseignemens qu'il lui avait offerts, le parti qu'il avait pris, si bien qu'il obtint à sa grande joie intérieure ce qu'il avait si vivement demandé. La suite pourra nous faire voir quels
LUIZ DE SOUZA. -jt'jn
étaient les personnages dont il s'occupait avec lant de sollicitude. Nous dirons, en allendanl, que le marché une fois airèié, la physionomie tlu digne Éléazar prit tout à coup une telle expression de contentement recueilli, qu'on eût pu croire qu'il venait enfin d'accomplir quelque vœu de religion oii sa conscience était intéressée. Après être convenu de se revoir pour conclure ce trafic bizarre, les deux juifs songèrent à se quitter : Rabi Siméon, qui avait , disait-il, plus d'une affaire de ce genre à traitei-, s'enveloppa dans son manteau, caressa sa barbe de manière à lui donner la forme de celles que portaient les chrétiens, et descendit rapidement dans la cour où le serviteur qui avait introduit Manassé reçut ordre de lui ouvrir. Aussitôt qu'il fui parti et (ju'Éléazar, qui l'avait suivi des veux, eut acquis la certitude qu'il avait franchi la première enceinte extérieure, il revint près de Manassé que le mouvement qui venait de se faire avait réveillé de sa profonde méditation.
— Pourvu, dit le vieux juif, qu'il n'oublie pas la prière au pied de la Madone : c'est ce qui recommande le plus ma maison. Dieu merci,
la sainte mère de leur Christ me met à l'abri dir soupçon .
— J'ai feint moi-même d'honorer la mère du Nazaréen et j'ai déguisé autant que j'ai pu mon mépris pour ces images; mais c'est une honte toutefois , \'énérable Eléazar, que les premiers d'entre les tribus soient contraints de se cacher comme vous le faites sous la basse apparence d'un serviteur des chrétiens. Je vois que l'esprit de vengeance vous prête sa force ; mais ce que vous faisiez là avec cet enfant des tribus d'Orient me paraît bien prématuré. Vous parliez du lion de Juda qui sommeille; l'inquisition ne cesse de rugir, elle, et, quoique deux cent mille écus abandonnés au jeune roi apaisent sa rage pour un jour^, son réveil est plus certain que celui des douze tribus. Pour moi, je suis décidé à retourner au pays de Fez; là, du moins, la persécution est visible, le serpent déchire, mais il n'est pas muet.
— Attendez, attendez encore Manassé Ben Jahia, dit le vieillard avec un sourire singulier; je retournerai comme vous aux pays d'Orient,
mais c'est quand on entendra gémir les chrétiens dans cette ville, comme les juifs y ont gémi il y a soixante ans. Vous n'étiez pas né, vous n'avez pu être témoin d'une semblalile persécution , ajouta-t-ilen s'animant d'une incroyable expression de haine. Oh ! ce serait presque un rêve pour moi, si un souvenir affreux ne s'élevait pas de ma jeunesse, si je n'entendais pas encore tous ces cris d'agonie ; et sa vieille tête grise se levait comme celle d'un vautour qui devine au loin un champ de mort. Non, non, ajouta-t-il, tout cela n'a pu être encore oublié et les âmes qui se lamentent dans la nuit de Scheol viennent chaque nuit m'en faire souvenir. Savez-vous bien, 3Ianassé, qu'au temps de ce loiEmmanuei, que vantent si souvent les chrétiens, il y eut plus de douleurs et de lamentations dans cette ville qu'au temps delà captivité? Savez-vous qu'il nous fallut partir sans emporter aucun des biens que nous avaient acquis notre sueur et notre sanij, (ju'il ne nous fut pas permis de convertir en or le champ cultivé dé nos mains ou les richesses de notre industrie. Mais c'est l'ignominie des derniers mois qu'il faut toujours se rappeler pou)'
a6o LUIZ DE SOUZA.
toujours accroître sa haine. Le port de Lisbonne nous fut d'abord assigné comme le seul lieu où nous pouvions nous embarquer; puis vint le jour où nous fûmes traqués dans la ville comme des bétes fauves ; un autre jour vint encore oii il fut dit qu'on séparerait de leurs mères les enûms qui n'avaient pas atteint leur quatorzième année pour en faire d'ignobles chrétiens. Alors, Manassé!,.. et le vieillard se levait comme si la douleur des souvenirs lui avait rendu toute la vigueur delà jeunesse, alors on vit sur la plage ce que mille années de vengeance ne sauraient encore effacer ; ceux qu'on redoutait parmi les hommes furent battus de verges pour nover dans la honte ce qui leur restait d'énergie, les mères pressèrent vainement leurs enfans sur leur sein : on les leur arracha. Il y en avait qui rugissaient comme les hyènes du Jephtael; on leur brisait les dents avec les membres de leurs fils. Les jeunes filles étaient livrées aux paroles des prêtres, et de toutes parts les couvens s'ouvraient. On n'échappait à la honte que pour entrer dans la désolation. Alors, mon fils, une chose arriva, que les siècles ne voudront pas
Liiiz i>r; souzA.. u6i
croire; dans cette lutte effroyable, tout le sang ne coula pas de la main des chrétiens; il y en eut, Manassé, qui se crurent un droit terrible, celui que Dieu, en un jour d'épreuve avait donné à Abraham.... Oh! quels sacrifices et aussi quels souvenirs! Un père qui tue sa fille et son enfant qui lui sourit! Mais le champ du sang a porté des fruits de vengeance, la récolte est mûre, les épis ont jauni, les moissonneurs n'ont plus qu'à prendre leur faucille. Encore quelques jours, la moisson est finie; et, en achevant ces derniers mots, le regard du vieillard était devenu effrayant.
— Modérez votre indignation, sage Éléazar; nul d'entre nous n'a pu oublier ce que vous avez eu la douleur de voir. Le sang doit laverie sang; mais ne craignez-vous pas le vieux courage de ce peuple? Ne peut-il élre encore une fois vainqueur, quand tant de fois il a vaincu?
— Que vous êtes simple en votre cœur, Manassé! Les livres, on le voit bien, occupent toutes vos réflexions, et pour vous être ébloui sans cesse aux mystères duTalmud, vous n'avez plus le pouvoir de voir clairemen t dans les affaires de ce
^6l Ll ]Z DE SOIZA.
monde. Ce peuple a èlé regardé avec colère par Dieu et il succombera, vous dis-je. Ne voyez-vous pas que c'est affaire de cînétiens à ciuéliens, et que, quand le jeune fou serait vainqueur en Afrique, il n'en serait pas moins vaincu par la ruse du basilic espagnol. Oh ! il verra au jour de bataille ce que signifie un embrassement du fils de Charles-Quint, et ce que vaut le casque de son père dont il désire que sa tête soit parée. Mieux lui vaudrait la cervelle!... Philippe ne la lui enverrait pas. La journée sera courte, mais elle sera chaude, continua le rusé vieillard en se frottant les mains, comme s'il se fût agi d'une entreprise commerciale; les habiles y feront de bonnes affaires. Vous l'avez vu, pour ma part j'ai escompté d'avance la plupart des têtes nobles du royaume. Tenez, Manassé, la liste n'est-elle pas l)elle et longue?... Après la journée elle sera bien diminuée, sans doute; mais à vous, qui devez être mon gendre et qui détestez les chrétiens comme moi, je ne crains pas de l'avouer, je ne donnerais pas mes espérances poui- le tiers comptant de la sonnne que j'attends. \ oyezvousmênie;cesnonis ne sont-ils pas tentans. Voici les
LLIZ DE SOUZA. ^63
.\linéïda, les Biagaiice et les Conea, cottes comme on mettrait le prix à une tête de bétail. N'y a-t-il pas une pensée toute réjouissante à voir ces hautains seigneurs si fiers de leur épée, jetés à la merci de la plume à'uujudeu, comme ils aiment tant à nous appeler. Dieu soit béni 1 le sourire dédaigneux disparaîtra au moins un jour de leurs lèvres, et plus d'un parmi eux sera bien surpris de retrouver fervent Israélite celui qu'il croyait plus qu'à demi-chrétien. Oh! l'orage qui gronde au dessus de leur tête est plus noir qu'ils n'osent le supposer. Manassé, après cette grande journée, celui que j'ai choisi en mon cœur pour perpétuer ma race sera riche et puissant. Voyez mon compte.
— Je partage toute votre haine pour nos persécuteurs , sage rabi Éléazar, et celui que vous honorez d'avance du titre de votre gendre se glorifie déjà en son cœur de regagner avec vous la ville sainte de Jérusalem pour y célébrer une union que bénira le Seigneur ; mais vous vous hâtez beaucoup trop, selon moi, de fonder de riantes espérances sur des hommes qu'on massacrera plutôt qu'on ne les fera prisonniers.
264 l'IÎIZ I)F SOIIZA.
— Je suis en ce iiioinent connue Néskir, cel ange si révéré des 3Iaures, qui fait le compte des hommes souvent avant leur trépas ; mais , au jour de la bataille, je serai comme le messager du prophète, qui sauve les combattans. J'ai des intelligences que vous ne pouvez encore me supposer, digne fils de Jahia , et d'ailleurs, un homme puissant que vous connaissez bien m'a promis sa haute protection.
— Mais,rabi Éiéazar, je ne vois en cette circonstance que Muley Moluch , l'empereur de Fez , qui puisse vous servir, et vous vous rappelez sa haine pour toute notre race. Quoiqu'il s'agisse pour lui d'un trône et qu'il ait à lutter contre les chrétiens, il les préfère encore à nous. lia généreusement fait offrir au jeune roi, m'a-t-on dit aujourd'hui, de cesser les hostilités et qu'il agrandirait ses possessions en Afrique : ce n'est cependant point la valeur qui lui manque; mais ce jeune courage lui fait pitié.
— ' Aussi est-ce un homme sans piiié qui m'a promis son assistance; û n'a pas voulu s'ouvrii complètement à moi , mais au fond je puis
r,LJIZ I)f. SOllZA. a65
compter sur lui comme s'il m'avait clairement parlé. Ah! celui-là, Manassé, est plus puissant que Muley Moluch et son favori Haraet Taba : ils n'ont que des hommes et de l'argent, lui, il a le respect des tribus, il a la puissance que donne le haut savoir.
— Voudiiez-vous parler par hasard du seigneur de Bohème, du marquis de Kleist, de cet honnne qui est en relation avec tous nos savans i'abins et même avec les scheiks les plus vénérés du pays de Fez ? Mais comment pourrait-il vous servir , puisqu'il part avec l'armée des chréliens?
— Vous êtes tous les jours en rappoit avec cet homme, il foit même grand cas de votre science, mais vous ne le connaissez pas encore et ce n'est pas à vous qu'il se confiera. Il part avec les chrétiens; mais il méprise chrétiens et maures , et il n'estime pas davantage le reste de l'humanité... S'il avait, voyez-vous, quelques idées religieuses, ce serait encore celles de nos vieilles traditions : c'est la passion terrible du savoir qui mène ses destinées. Je vous le répète, Ma-
aGG LUIZ DF SOUZA.
Hassé, au jour de la balaille je dois compter sur lui, car il compte sur moi. Oh! c'est un lien bien sûr qui nous lie, c'est celui de notre intérêt. A.U surplus, ajouta le vieux juif, malgré «on adresse j'ai deviné ce qu'il a cru ne ni'a-
voir révélé qu'à demi Cette âme si hautaine,
et si ambitieuse, qu'elle n'a pas su poser encoie de bornes à ses désirs, est subjuguée par un amour plus terrible que celui de la science. Oui, le marquis de Kleist, cet homme que vous avez cru comme les autres entièrement livré à d'arides étude, il est violemment épris d'une jeune dame du voisinage, et j'avouerai en toute humilité qu'il faut avoir ma haine pour comprendre sa passion. Ah ! Manassé, il y a plaisir à voir dans une tête d'homme de semblables combinaisons ; il taille en grand, je vous assure, et, s'il mettait à être roi la moitié de la volonté qu'il lui faut en ce moment pour diriger la destinée d'un homme , à coup sûr il le deviendrait.
— Ah! malheur à celle qui lui laisserait lire dansson cœur! Malheur à celle qui consentiraità recevoir ses damnables confidences et àpartageile trouble qui le dévore!... Chrétienne ou juive.
LUIZ DE SOl'ZA. 2(
je la plaindrais. ■Son, vous vous trompez, cet homme ne peut être amoureux, ses pareils ne le sont jamais; ils doivent vivre seuls dans l'abîme que leur creuse leur pensée. Je me les représente quelquefois comme cet oiseau aux ailes gigantesques dont il est parlé dans leTlialmud; ils peuventécouter à l'orient et à l'occident, sans entendre le cri de leur semblable ; Dieu les a faits pour vivre dans une éternelle solitude... Le marquis de Kleist amoureux î y pensez-vous, rabi Éléazar. Sije puis en juger parce qu'il m'a permis d'entrevoir, il aspire au contraire à quelque chose de si vaste, que toutes les forces de son âme ne sont pas de trop pour y atteindre. Je conviendrai que sa pensée m'inspire assez d'effroi pour n'avoir pas encore osé la sonder tout entière, mais qu'en même temps, elle m'attache assez pour que je ne puisse plus me détacher de lui... Il me traite quelquefois comme Habou Hanifatz, le célèbre docteur, traitait ses disciples, et, toujours malgré moi , je reviens près de cet être éti'ange... Ahl je n'aurais jamais supposé qu'il put se laisser prendre aux paroles d'une femme! Et il faut toute la certitude que je lis
LUJZ DE SOUZA..
dans vos yeux pour ajouter quelque foi à de semblables assertions. Mais que savez-vous de certain sur les amours de cet homme et qui jamais en saura quelque chose? Autant que j'ai pu saisir le fond de ses idées , à travers les courtes questions qu'il m'adresse, elles sont d'une telle nature, que Salomon lui-même, qui avait tout contemplé sous le ciel, depuis l'hysope jusqu'au cèdre, en serait effrayé!.... Oh! croyez-moi bien, rabi Éléazar, un tel homme ne peut sentir une passion vulgaire. Non , jamais je ne voudrai croire qu'il puisse être amoureux.
— Amoureux comme Medjnoun l'insensé, Ben Jahia , et croyez une fois pour toutes (jue j'en ai la certitude. Mais que le Seigneur soit à jamais glorifié ! c'est cet amour qui me donne espoir de vengeance et certitude de fortune... Et toutefois, puisque nous en sommes sur ce sujet, je vous l'avouerai; avant de servir votre seigneur du pays de Bohême, j'aurais souhaité ardemment de le connaître davantage. Ce qu'on dit dans la ville est tellement contradictoire, les avis sont si étrangement partagés sur son compte ,
LUIZ DE SOrjZA. ^69
qu'il m'est impossible d'asseoir sur lui un jugement qui puisse satisfaire un esprit raisonnable ou simplement un honniie de bon sens. La seule chose sur laquelle on semble être d'accord, c'est sur l'emploi qu'il fait de ses richesses et de son temps... Le Dieu d'Abraham me soit en aide ! on prétend qu'il a poussé la recherche de l'œuvre plus avant qu'aucun philosophe... Valentin et Raymond Lulle sont loin de lui , Paracelse lui-même ne sainait l'égaler. J'en conviendrai; j'ai d'abord eu celte idée, puis elle m'a semblé vaine et elle s'est éteinte en moi quand l'homme m'a été mieux connu. Qu'en pensez-vous, Manassé?
— J'ai cru comme vous d'abord que son esprit s'était porté vers les régions les plus élevées de la science hermétique , mais , sans m'instruire complètement à ce sujet, il a pris la pei:ie de me dissuader lui-même des idées que je m'étais faites. Le ton de voix de Manassé s'était légèrement altéré et il n'abordait évidemment ce sujet qu'avec une certaine crainte. L'esprit subtil de M. de Kleist planait au dessus de lui. Il prit un peu de courage dans le regard pénétrant du
vieux juif qui semblait lui faire honte de sa terreur... Eh bien! sage Rabi , j'ai cru ensuite que les diverses Kabbales l'occupaient uniquement, qu'il avait sondé riyyoumith et la Maasith : il n'en est rien. Il ne croit pas que ce soit ainsi que Moïse a pu s'élever au dessus des magiciens du pharaon d'Egypte; il va jusqu'à sourire de dédain quand on lui parle des miracles opérés au moyen des trois versets du quatorzième chapitre de l'Exode.
— Ce que vous me dites m'étonne de plus en plus. A quoi prétend donc cet homme, s'il dédaigne l'or et l'éternelle jeunesse que lui procurerait l'esprit de vie ? à quoi donc peut-il s'arrêter, s'il rejette la science de l'avenir que lui procurerait l'intelligence de la tradition.
— J'ai pensé un moment en effet que cette âme altérée voulait s'abreuver comnie nos vieux prophètes aux sources de l'avenir; que la /?//g (/e la VOIX lui était révélée, que le Beresçhith et surtout la Marcava , ces deux divisions éternelles de la Kabbale, étaient les objets de ses études les plus ardentes et les plus suivies; mais,
LdlZ DE SOUZ\. 271
par l'ange de Tobil j'ai été moi-même, et cela bientôt, obligé d'abandonner celte opinion. Je l'ai trouvé aussi instruit que nos premiers rabins sur cette partie de la philosophie secrète expli- (|uée si poétiquement par Ézécliiel à l'endroit oii il parle du charriot miraculeux qui l'emporta dans les cieux. Il y a mieux ; c'est qu'il semble faire peu de cas de ct-s dernières révélations du prophète qui forment la partie la plus importante d'une science difficile que le maître nepeut jamais dévoiler tout entière au disciple.
— Comme vous, Manassé, je me suis avisé un jour de le sonder sur les mystères du grand Ézéchiel ; mais il a souri de l'air froid et dédaigneux que vous lui connaissez, quand je lui ai dit que bien des gens renonçaient à cette étude depuis qu'un feu terrible, sorti du Chasmal, avait de nos jours dévoré le disciple qui cherchait à expliquer cette vision. Les paroles du prophète, lui répétais-je , avaient tourné contre l'imprudent, comme l'épée flamboyante d'un ange vengeur.
— Je le dirai avec vous, rabi Élé
?azar
que
LlîlZ J>E SOUZA.
veut cet homme et que prélend-il trouver ? 11 a étudié, comme Jochanau , fils de Sakaï, les surnoms de la divinité sortant tous de celui qui apparut à Moïse , il sait que ce terrible nom luimême sert de lien à toutes les splendeurs; il n'ignore pas que chacune des lettres qui le composent est une source de mystères inneffables , il a combiné les nombres et expliqué l'action mystique de tous les caractères. lisait, continua Manassé avec une sorte de frémissement religieux , comme s'il se trouvait en ce moment dans quelque sanctuaire , 11 sait même que le nom caché d'Elohim , prononcé selon la tradition primitive, fait mouvoir la terre et les cieux, que les anges interrompent alors leurs célestes concerts et qu'ils se demandent avec un saint lespect ce qui peut ébranler ainsi l'univers. Eh bien! tous ces trésors de la science, il les éparpille en sourianl , il brise chaque vase dont il a respiré le parfum, il détache chaque anneau qui composait la chaîne ; la pensée ne peut plus monter jusqu'à lui. Je le répéterai encore : que veut cet homme sur la terre el (jue prétend-il , s'il croit aux cieux ?...
uiiz i)K souzA. a 7!^
Les deux juifs dissertèrent quelque temps ainsi sur ce qui faisait l'objet des recherches si ardentes du marquis de Kleist; ils scnilèrenl même toutes les opinions mystiques en faveur. Mais,^sans s'arrêter aux secrets de la magie vulgaire, si répandus alors dans toule la Péninsule, ils eurent beau passer en revue les divers degrés de la Kabale contemplative , littérale et artificielle , ce fut en vain qu'ils essayèrent de soulever un pan du voile ; ils ne purent s'arrêter à un motif qui leur parût assez magnifique ou assez imposant pour l'attribuer aux recherches du marquis. Ce qui resta établi comme bien positif après leur conversation, ce qui le^ confirma en même temps dans leur première résolution, de :-ervir en toute chose les moindres désirs de celui qui éveillait ainsi leur curiosité, c'est que, s'il possédait d'immenses revenus, sa libéralité égalait sa richesse, et qu'une science peu commune des traditions hébraïques lui donnait des droits à la vénération des savans. Le caractère fort douteux de ses opinions religieuses, le mépris visible qu'il professait pour l'humanité, n'étaient point des motifs, comme on le pense bien, pour I. 18
274 lUfZ DE SOUZA.
séparer leur cause de la sienne. Les juifs, qui ont fourni tant d'hommes extraordinaires au Portugal , étaient devenus à cette époque un tel objet de dédain et de misérables vexations, ils avaient de si justes raisons de rendre par la haine les maux sans nombre dont les accablait le mépris générai, qu'il y avait en eux tous une impulsion naturelle vers de sanglantes représailles et que la guerre qui se préparait leur semblait un temps de promission qui devait servir à la fois leur affranchissement et leurs haines particulières. La répugnance secrète du marquis pour les mystères chrétiens pouvait les servir et ils y comptaient. De son côté, non seulement M. de Kleist était assuré de la discrétion et de la fidélité de ces deux hommes, mais il avait la certitude querabi Éléazar surtout irait, s'il le fallait , encore au delà de ses desseins, toutes les fois qu'il s'agirait de hâter quelques intrigues ou de faire tomber dans un piège ceux qu'il détestait comme chrétiens. Rabi Éléazar était un juif comme il y en avait tant en Portugal ; sous ses dehors de dévotion il tâchait de faire oublier l'incertitude de son origine et
LGIZ DE SOTJZA. ' -i-Jt)
il y avait en partie réussi. Dans le quartier qu'il habitait, on le nommait Jacintho Gomes , et l'on savait généralement qu'il était des nouveaux chrétiens, c'est-à-dire qu'il avait appartenu à une de ces nombreuses familles Israélites qui , sous le règne précédent , s'étaient subitement converties pour conserver en toute sûreté le droit de demeurer à Lisbonne. Grâce donc à une habileté peu commune , il était parvenu à donner si complètement le change sur ses opinions, il avait dérouté si habilement les recherches du Saint-Office, que l'on n'élevait pas le moindre doute sur la bonne foi de sa conversion, pas plus qu'on ne s'avisait d'en élever sur sa probité, en apparence fort rigoureuse. Ses excursions fréquentes dans l'Orient passaient même dans les derniers temps pour avoir un motif des plus ho norables, et deux ou trois pèlerinages qu'il avait faits à Jérusalem avaient affermi sur ce point-là sa haute et bonne renommée. Nul pèlerin n'excellait comme lui à rapporter des chapelets bénits ; nul encore ne pouvait se vanter d'avoir fait si ample provision du saint bois; nul enfin n'avait vendu tant de momies, la panacée uni-
'l'jC) LlllZ DE SOUZA.
verselle d'alors, comme on le voit dans Ambroise Paré. Considéré par les dévots , presque vénéré par les savans, il aurait pu renouveler au besoin le miracle d'un juif comme lui , qui ,loin d(; redouter l'inquisition , pouvait se vanter de l'avoir établie. On a vu déjà qu'en fait de commerce, rien au monde ne l'étonnait; du reste, peu d'hommes avaient voyagé avec le motif qui l'animait. Non seulement il avait parcouru les contiées orientales qui servaient d'asile aux tribus , mais il avait vu ces régions lointaines que les Portugais seuls visitaient. Malaca , Ceylan , Macao , l'avaient reçu sous son nom chrétien. A la côte de Malabar, on l'avait pris presque pour un saint, et partout cependant il secourait les juifs, partout il voyait avec joie que le pouvoir des chrétiens s'éteignait... Jl contribuait sourdement à l'abattre, comme un ver qui ronge une poutre et qui prépare léboulement d'un palais. Sa mission était périlleuse , c'était la seule qui lui plaisait. Actif, patient, rusé, babile, tout son pouvoir était caché; c'était celui du reptile qui rampe et que nul ne songe à écraser; mais si son influence était dans le mys-
i.îiz jw. soiz.\. 277
lèi<;, rien encore ne l'avait altérée. Le souvenir, selon lui, devait le grandir plus que 1- temps présent ne l'avait ai3aissé. Comme tant d'Israélites de cette époque, Éléazar n'avait point d'état avoué; cependantbien peu d'hommes exerçaient des fonctions si variées. Médecin à la côte de Malabar, commerçant à Fez, planteur aux Canaries, à Lisbonne il dirigeait les affaires de plusieurs grands seigneurs dont les immenses propriétés étaient situées dans les pays conquis. Infatigable en l'art de se créer des relations, merveilleusement habile à se ménager des intelligences dans les maisons opulentes, il était au fait des secrets de fam.lle, comme il connaissait les ressources précaires qui alimentaient le luxe dont Lisbonne présentait l'aspect; et si , à l'exemple de Philippe II, Sébastien avaiteu besoin pour régner d'un de ces hommes qui livraient à la discrétion du pouvoir ce qu'épargnait l'inquisition, c'était à Éléazar qu'il eût dû certainement s'adresser. Nul ne l'eût soupçonné d'un tel souci terrestre et encore moins d'une telle activité. Maintenant venons à la circoftstancequi a pu amener sur noîre horizon un tel
a 7^ I^UIZ DE SOIIZA.
personnage et qui doit un moment l'y faire figurer.
Parmi les grands seigneurs de Lisbonne , le comte don Joam de Portugal passait pour un des plus riches et un des plus puissans ; Eléazar, sous le nom de Jacintho Gomes, s'était attaché de préférence à sa fortune; c'était lui non seulement qui surveillait ses vastes possessions dans les pays d'outre-mer, mais il s'était peu à peu arrogé une haute inspection sur cette innombrable clientelle de valets qui occupaient la maison du comte , et qui , selon l'usage conservé jusqu'à nosjours, était l'apanage réservé aux grands seigneurs, réduits toujours à le regarder comme un indispensable fléau. Si, dans ses relations continuelles avec les Israélites de Lisbonne, le marquis de Kleist n'avait pas tardé à reconnaître ce qu'il y avait de solide et de consciencieux dans le savoir de l'honnête et simple Manassé, s'il avait dû mettre à profit ses vastes études sur le Talmud et sur les langues de l'Orient, il avait aussi compris du premier coup d'œil ce qu'il pouvait attendre de l'habile Eléazar. et ce genre de service, pour être d'une
LUI7 DK SOUZA. 279
autre nature, n'en était pas moins important à ses yeux. Non seulement l'activité de cet homme lui était connue, mais sa ruse pénétrante et sa haine pour les Portugais le rendaient essentiellemeiit propre, dans sa manière de voir, à l'étrange projet qu'il méditait depuis quelques jours et qui devait changer la destinée de la plupart des personnages. qui ont figuré jusqu'à présent dans le récit decette tradition. Sans doute il eût préféré de beaucoup mettre sa confiance en Manassé ; mais la droiture un peu craintive de celui-ci , son exaltation exclusive pour les sciences qu'il cultivait, le rendaient si peu propre aux spéculations de la vie d'intrigue, qu'il n'avait pas songé un moment à l'initier aux projets qu'il roulait dans sa tête et dont mille circonstances d'ailleurs pouvaient retarder l'exécution. De son côté peut-être Éléazar se serait-il abstenu de rien dévoiler à celui qu'il regardait déjà comme son gendre et dont il estimait au fond du cœur l'inaltérable probité , s'il n'eût désiré vivement obtenir de lui des renseignemens positifs sur les travaux mystérieux du marquis, fort diversement jugés, même parmi les juifs et sur lesquels
y8o LUIZ DE SOTIZA.
il n'avait pu recueillir que des bruits dont il sentait l'insuffisance et la fausseté. On a vu comment, parcourant ensemble les divers degrés d'initiations kabalisliques, familières à cette époque à tous les Israélites d'une certaine classe, ils n'avaient pu trouver rien encore qui dut les satisfaire, rien qui les éclairât sur la question agitée. Le but au contraire avait reculé devant leurs investigations et l'on pouvait dire qu'en discutant, les ténèbres avaient complètement effacé ceque laissait d'abord vaguement entrevoir un rayon furtif de lumière. La conversation roula encore quelque temps sur cette important sujet; mais, voyant enfin que rien de positif ne viendrait pour cette fois le tirer de l'état d'incertitude que cbaque observation scientifique augmentait, Éléazar écrivit une assez longue lettre au marquis de Kleist, qu'il pria Manassé de lui remettre dans la journée même, ne pouvant quitter le logis dans l'intention, disait-il , denepas manquer plusieurs affaires inportantes, mais en réalité par la crainte toujours assez vive que lui inspiraient les questions du marquis. De telsbommesaimaientmieuxse servir réciproque-
LlilZ DE SOliZA. '281
ment que de se laisser pénétrer leurs véritables sentimens. Après lui avoir donc recommandé sa commission en l'engageant vivement à y mettre une exactitude qu'on ne pouvait trop rappeler à un esprit aussi enfoncé dans les sublimes rêveries du Thalmud , Éléazar reconduisit Manassé jusqu'à la porte et ils se séparèrent en se promettant de se revoir dès le lendemain.
Au temps du roi don Sébastien, Lisbonne était couverte de vieux palais qui luttaient de magnificence avec ceux de Gènes et de V^enise ; c'étaient les habitations presque royales des Menezes, des Mendoça et des Rolim, des Aguiar, des Ataïdes et des Correa; c'étaient les palais moins vastes, mais plus splendides peut-être , de ces marchands des Indes qui entassaient comme à plaisir toutes les richesses de l'Orient. L'ancien
^S/[ I-UIZ DE SOLZV.
quartier du Restello , qu'on nomme maintenant Belem, cette belle rue de àlecrim qui déploie noblement sa double arcade, la place du Rocio et la riante colline de Buenos-Ayres, étalaient toutes les merveilles de la renaissance avec je ne sais quel luxe étrange qui disait un peuple voyageur; et cependant un ondoiement de la terre a suffi pour !out renverser, la tempête cachée a détruit ce que le ciel eût conservé des siècles. Le vieux Lisbonne n'est plus qu'un souvenir et un tressaillement du volcan invisible suffirait pour l'effacer. A en juger par quelques livres jaunis qui avaient peut-être alors tout juste la valeur d'un almanach de cour, i! y avait là cependant plus de riches tapissiers, plus de joaillers et d'orfèvres que dans le reste de la Péninsule et peutêtre dans le reste de l'Europe; tous les arts se réunissaient pour embellir à loisir tant de riches habitations. C'étaient de vastes salles toutes tendues en damas rouge où brillaient dans des cadres d'ébène les Velasques et les Herrera; c'étaient de longues fenêtres sans vitrage, où flottaient des réseaux de Ghine dont l'air se jouait comme d'une voile gonflée; c'étaient d'immenses