‹ Luiz de SouzaChapitre 4 sur 6 · I.IJIZ I)K SOUZA · texte numérisé non relu

I.IJIZ I)K SOUZA

vases de porcelaine, que les grands seigneurs pouvaient seuls se procurer. Puis de beaux fauteuils de velours et de beaux coffres de la renaissance, sculptés dans le Jacaranda. Quelquefois , une longUL^ ^oricùa de drap rouge, aux armoiries ouvragées, achevait de parer la salle où l'on recevait les élraiîi^ers.

Or, quelques heures après l'entretien de ManasséavecrabiÉléazar, un domestique introduisait dans un salon ainsi orné le prétendu docteur Gervas; et celui dont il avait été si longuement question dans la conversacion des deux juifs, recevait l'honnête savant avec cette merveilleuse indolence de grand seigneur qui, si elle n'est tout à fait ni une politesse ni une impertinence, tient probablement de toutes les deux. Après lui avoir fait une légère inclination de tête, du fond de ce grand fauteuil où il restait enfoncé, il lui indiqua d'un geste la porte secrète d'un cabinet, perdue dans la boiserie, et, se levant alors seulement, il prit une petite clé damasquinée en or, calcula durant quelques secondes les chiffres d'une serrure à secret et fit entrer son hôte dans un petit cabinet boisé,

a 86 LTTIZ DF. SOUZA.

assez nu et assez en désordre, dont les fenêtres laissaient voir le Tage et la plus grande portion de ]a ville. Une table chargée de papiers, quelques chaises de bambou , composaient l'ameublement fort simple de cette pièce qui semblait servir de vestibule à d'autres appartemens, car on voyait au fond une porte en bronze, dont les deux battans étaient entr'ouverts; un grand bocal, renfermant une liqueur limpide, recevait les rayons du soleil et les renvoyait avec une teinte d'azur jusqu'au fond du cabinet.

Le marquis de Rleist alla soigneusement s'assurer que la porte d'entrée était fermée, puis il jeta un coup d'œil sur le vase aux reflets bleuâtres et il revint près de Manassé à qui il n'avait point encore adressé la parole.

— Vous n'êtes jamais entré ici, Docteur; c'est que, voyez-vous, j'ai à vous faire deux ou trois questions auxquelles je désire que vous puissiez répondre. Ah ! sans cet homme à cervelle étroite , assez fou pour s'exalter devant quelques misérables squelettes de rois, nous aurions peut-être le livre dont entendait parler le commentateur.

LUIZ DE SOUZAl. 287

Oh ! damnation sur lui ! daiimation sur ceux qui empêchent l'œuvie de s'accomplir 1

En parlant ainsi, les yeux du marquis de Kleist s'étaient animés tout à coup ; il y avait dans leur expression un bizarre enthousiasme qui contrastait avec la contenance grave et reposée du docteur juif dont la physionomie exprimaitseulement assez de curiosité pour faire supposer qu'il avait oublié déjà le principal objet de sa visite.

Après un moment de rêverie soucieuse , le marquis de Kleist reprit : — Cette inscription chaldéenne que vous m'avez lue, Manassé Ben Jahia , ne contenait rien au premier abord sur ce que je cherchais, puis (ju'elle roule surtout sur les idées mystiques de la maçonnerie primitive; mais, en y réfléchissant mieux, j'ai vu qu'il y était question des sanctuaires élevés aux divines puissances, et des autels consacrés aux Téraphims : j'ai ma doctrine sur ces êtres mystérieux. Quelle est la vôtre? quelle est celle de vos anciens?... Ace mot de Téraphim,le docteur pâlit sous le regard perçant de M. de Kleist

288 LLIZ l•^ SOIZA.

les reflets bleuâtres, qui se jouaient sur la figure du marquis, donnaient à ses yeux une teinte vraiment infernale dont le pauvre docteur se sentit pénétré jusqu'au fond de l'âme.

— Que l'esprit des prophètes vous éloigne de semblaliles recherches! Votre âme est en péril, Seigneur, si vous espérez trouver l'avenir ainsi... Puisez plutôt au système de Roger Bacon et à celui d'Albertus Magnus !

— Vieux contes insignifians, Manassé, etpropres tout au plus à amuser l'esprit oisif de quelque hermétique crédule. La statue de Roger Bacon était un misérable automate auquel un mécanisme, ingénieux pour ce temps, faisait prononcer quelques mots combinés sans doute pour effrayer de pauvres moines. Son patient constructeur eut raison de la briser, puisque sa méditation n'avait point été assez puissante pour faire descendre sur cette bizarre mécanique la divine rosée de vie, cette fille de la voix que nous font entendre les prophètes et qui est elle-même l'avenir. L'Androïde du graîid Albert n'était pas une folie moins grande, et le saint timoré qui la

brisa fit sans le savoir une œuvre de raison. C'était une insulte au Triarque suprême d'opposer ainsiàses créatures un airainsans âme et dontla voix, résonnant au hasard, n'était qu'un vain écho privé de la divine harmonie ! Tout par luirien sans lui; et d'ailleurs, il faut son œuvre

pour mon œuvre L'esprit est dans le sang.

M'entendez-vous? continua avec un vrai regard d'hyène cet homme qui, le moment d'auparavant, était dans une indolence si reposée. Oh! je le sens, pour dérober son mystère au glorificateur, il faut deviner les paroles incomplètes qu'il prononça à l'origine du monde et celles que répéta le chœur divin de tous les esprits ; et l'œuvre , l'œuvre, il n'est pas uniquement dans le sang des créatures, car s'il fallait seulement une vie d'homme... Mais, voyez-vous, Manassé, il est dans la volonté qui grandit tout ce qu'elle demande; il est dans la passion qui brûle tout ce qu'elle a touché; il est dans la ro«sée qui inonde les fleurs et dans l'amour qui arrache des larmes; l'espoir et le désespoir lui donnent un nom, quelquefois le bruit du tonnerre le dit au monde et aussi le chant des petits oiseaux; et quand tout

agO LL'IZ DE SOUZA.

sanglotte , quand tout crie , quand tou t bruit sur la terre et sur l'Océan, les esprils essaient de répéter le mystère, mais on ditqu'ilsn'y parviennent jamais. Ils devinent seulement l'alliance et voient que l'homme est plus grand qu'eux, et, plus que l'homme, l'amour, plus que l'amour, l'abîme où la fournaise des âmes toujours mugit., et toujours s'épanche... Cependant les âmes fortes peuvent se régénérer elles-mêmes; elles peuvent tout entendre et tout écouter, tout expliquer et tout comprendre. lIEnsoph y peut consentir. Arrière donc, arrière ces misérables billevesées qui doivent donner un peu d'or et aussi prolonger la vie d'un jour ! Science des Flamel et des Gustenho, ver, je vous connais et je vous méprise... Science des Simon et des Àppollonius, je vous dépasserai malgré votre hauteur; demain, dans quelques heures peut-être, je me serai élancé par delà vos mystères. Mon âme est toute palpitante et j'y veux verser le feu... Oui, si je vous ai fait venir c'est pour avoir votre opinion sur une des branches du rit.Tenez^ regardez attentivement : dans quelques minutes, vous verrez poindre au fond de ce vase la lueur naissante de Varchée éiéraen-

LUJZ DE SOUZA. 2QÎ

taire; mais il faut qu'à l'instant même, vous me fassiez connaître complètement votre opinion sur les Terapliims de l'antiquité. Songezybien, nous n'avons plus même une semaine à rester ensemble; je pars avec le roi décidément... Oh! la moisson des angoisses sera terrible et belle. L'homme qui meurt dit la vie en caractères sanglans... Toutefois, répondez maintenant à ma question... Qu'entendaient les prophètes quand ils parlaient des Teraphims ? Que disent à ce sujet les hommes qui ont commenté le Thalmud ?

— Monseigneur, dit d'une voix mal assurée le savant Israélite, j'aime mieux vous tracer en quelques lignes les différentes opinions professées par nos docteurs à ce sujet. Oui, je préfère encore les écrire à l'horreur de vous les répéter.

— Eh bien! soyez prompt, Manassé, et vous ne sauriez vous en repentir. Aujourd'hui même, vous aurez en votrepossession les précieux commentaires d'Avenar. Le marquis savait, en parlant ainsi, qu'il touchait le côté faible du doc teur; aussi n'attendit-il pas long-temps ce qu'il

aC^I LUIZ DE SOI ZA.

souhaitait si ardemment. Après quelques instans de réflexion, durant lesquels il parut appeler à son aide tout le secours de sa mémoire, Manassé couvrit à la hâte d'écriture un papier qu'il présenta au marquis ; celui-ci l'arracha presque de sa main tremblante et le lut avec précipitation.

— N'est-ce que cela ? dit-il avec un grand sangfroid... J'imagine cependant une chose,ajouta-t-il en se frappant le front après quelques minutes de réflexions sérieuses; s'il parle, c'est dans le vieux langage de la tradition ; le talisman d'Or

est en caractères hébraïques sans voyelles

Une seule interprétation peut ne point suffire; et, en parlant ainsi, il se promenait à pas précipités dans le cabinet , regardant tour à tour le juif et la porte qu'on voyait dans l'enfoncement... D'ailleurs, si elle vient, trois forment le nombre consacré... Il prit tout à coup une forte résolution : — Seigneur Manassé, j'ai votre secret et vous n'avez pas encore le mien. Aux yeux du saint tribunal de cette ville, vous êtes le seigneur Gervas , docteur, je crois, en droit canon, fréquentant les universités; mais, pour moi, qui

sais mille choses, \ous êtes Manassé Ben Jahia, fils de Segor , fils de Benjamin ; vous vous occupez d'hermétique plus qu'il ne tliui pour un nouveau chrétien. Un mot de moi et le Saint-Office rirait bien de vous voir chez lui; depuis un mois, ses griffes s'aiguisent et peut-être que la statue d'airain vous étreindrait comme le dieuMoloch dévorant un premier-né. En un mot, vous le savez comme moi, vous restez paisible à Lisbonne ; mais pour la science vous risquez votre vie... Moi, pour la science j'en risque peut-être davantage; mais ce n'est pointée dont il s'agit... Ecoutez : Mon secret, vous allez l'avoir... oui, vous l'aurez ou il s'en faudra peu. Si vous le trahissez. Docteur, etle marquis avait fait passer tout- à-coup son regard de l'insouciance railleuse à l'expression du tigre qui se jouerait de sa proie, ce ne serait pas cette noble lame de Tolède qui terminerait une vie de juif infidèle à la science, ce serait le feu des chrétiens. Le moins qu'il vous pût arriver, c'est que la sanglante ironie des prêtres vous fit pourrir dans un cachot; j'échapperais toujours, moi; on ne brûle pas un parent de l'empereur d'Allemagne. Vingt d'entre vous pé-

Page 1