‹ Luiz de SouzaChapitre 5 sur 6 · E SOUZA · texte numérisé non relu

E SOUZA

riraient avant que je reçusse un seul mot de l'in-. quisiteur. Si vous m'êtes fidèle, au contraire, ces livres précieux que ma fortune me permet d'acheter et que la vôtre vous refuse, vous les aurez avec bien d'autres trésors. Vous le savez, Manassé, en me servant, vous ne sauriez douter de ma générosité... Le docteur avait pâli dès le commencement de ce discours; à ces derniers mots, il sembla se ranimer. On eût dit d'un amant auquel une querelle imprévue aurait enlevé tout espoir, et qui, dans un mot inattendu , viendrait de retrouver la vie .... Oh ! c'est (|ue c'est aussi une passion ardente que celle de la science, c'est que c'est une passion bien impérieuse quand on lui a livré ses années et ses nuits.

~ Que faut-il donc faire, seigneur Marquis?

— Venir interroger vous-même le Teraphim.

— Dieu d'Abraham ! avez-vous donc accompli cet abominable sortilège?

— Juif, plus de réflexions, répondit le marquis d'un air calme et froid; à cette heure je jouerais ma vieetla tienne... Maintenant tu m'as

entendu. En finissant ces mots, il ouvrit la porte qui était au fond du cabinet et il le poussa plus mort que vif à l'entrée d'une longue galerie dont une portière de velours voilait l'entrée. Il l'engagea avec beaucoup de tranquillité à se familiariser avec les divers objets qu'il allait voir, et il le prévint, en fermant la porte, qu'il irait le joindre avant qu'une demi-heure se fût écoulée.

La galerie dans laquelle le marquis de Kleist avait fait entrer ManasséBen Jahia offrait un aspect si étrange, qu'on l'eût plutôt prise pour le sanctuaire de quelque divinité orientale que pour un lieu de retraite et de méditation. La lumière ne venait point du jour; mais deux flambeaux à sept branches , voilés en ce moment par deux larges rideaux de damas cramoisi , répandaient^sur tous les objets une lueur rougeâtre,

pareille à ces rayons enflammes du soleil couchant qui semblent exprimer un reste de colère céleste dans la tranquillité du paysage. Vis-à-vis, au-dessus de la porte d'entrée, un épbod était suspendu comme une dépouille consacrée; un magnifique pectoral, fait à l'image de celui des prêtres de la Judée, reflétait les rayons mystérieux dans la richesse de ses pierreries : tandis que î'Urlm et le Thumin , emblèmes muets d'un oracle perdu, attendaient que quelque pontife des vieux mystères osât les interroger ; luie vaste peinture, entourée des replis d'un serpent lumineux, représentait Ormuzd, \e premier-né du temps sans bornes , reposant au milieu des six génies Amsharpand, qui commandent chez les Persans aux Esprits inférieurs. Symbole primitif du culte des Génies, les disciples de Phylon et deBasilide, lesValentiniens et les purs gnostiques, les sectateurs de l'hérésiarque Manès, et enfin les kabbalistes de la grande tradition , n'ont fait que changer le nom de ce type grandiose dont la lumière va se perdre dans les premiers orages de la création. Unis dans un même mystère, joignant leurs ailes frémissantes

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entre la terre et les cieux, les mille génies de ces secies ou de ces religions étaient confondus dans un chreur. Les Ferouers des Persans, les Ized, les dix Sephiroths des gnosliques, les Eons des Manichéens, se trouvaient représentés au premier rang ; puis venaient les Séraphins et les Mélaclîins des Hébreux, les bons Anges, les trônes et les dominations des chrétiens, et enfin les Esprits élémentaires. Une autre peinture disait la naissance d'Adam Cadmon, l'homme type, et l'éternelle rébellion du mauvais principe qui le perdit; et, comme si le maître de ce lieu bizarre eût adopté l'antique doctrine de celui que le moyen âge a surnommé Simon le Magicien, c'était le mal qui triomphait du bien, les ténèbres qui envahissaient la lumière; mais, ce qui frappait surtout dans cette étrange réunion de symboles appartenant à tant de peuples c'était cette multitude de pierres gravées, connues sous le nom à' Abraxas ^ et qui étaient rangées symétriquement au dessous des peintures décorant les murailles. Talismans consacrés à certaines puissances ou à certains génies; les uns ne contenaient que quelques paroles efficientes,

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les autres offraient en relief des figures fantastiques rappelant les forces de la nature et ses puissantes émanations. Ici , c'était le Léviathan qui doit dévorer la terre et qui enveloppait de son orbe le monde qu'il s'apprête à détruire; là, c'était l'éternelle Sagesse qui consolait l'Univers ; puis , au milieu de ces emblèmes empruntés à tant de sectes et à tant de pays, l'Omophore , le soutien de la terre, était représenté courbé sous le poids de cet éternel fardeau qui tremble sous les efforts de sa fatigue et qu'un motdel'Ensoph pourrait jeter dans le néant. En embrassant d'un premier coup d'oeil le curieux mobilier de cette galerie, si différente de ce qu'on remarquait alors chez la plupart des hermétiques , Manassé vit que c'était là surtout que la pensée du maître s'était livrée à tous ses caprices. Près des vastes symboles qu'une main habile avait tracés sur la muraille, on apercevait divers objets qui avaient dû servir à de bizarres évocations. Ici c'était un globe d'argent sur lequel un docteur arabe avait savamment déterminé les lieux d'un monde inconnu à la terre. Bad, le génie des vents, conduisait un navire vers le pays des Préadamites

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et l'on y voyait clairement indiqué le Ginnistan, situé près du Badiah Goldan ou le désert des Monstres. Là des tètes brisées de chérubins laissaient voir encore les constellations argentées qui devaient leur donner le don de la parole et qu'un retard dans le calcul des triplicités avait faitévanouirpour jamais. Puis c'étaient des astrolabes dorés , parsemés de caractères arabes , de merveilleux phylactères, des talismans de toutes les formes et qu'on rechercherait encore pour leur travail exquis. Mais ce qu'il y avait de plus intéressant peut-être et ce qui aurait rendu cette galerie aussi curieuse pour un de nos savans modernes que pour Manassé , c'était une multitude de livres dont on ne trouve plus guère maintenant de vestiges que dans de courtes analyses et qui étalaient alors sur de larges pupitres leurs feuillets poudreux que nul encore n'avait osé altérer. A voir ces livres vénérables , sillonnés des grandes majuscules usitées dans le moven-âge et dans l'Orient, à en examiner l'apparence et surtout les titres , on eût pu croire que c'était une bibliothèque anté diluvienne transmise aux hommes par le» descendans de

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Noé. En tête de tous, on voyait Je Sefer Adam ou le livre qu'écrivit le père du genre humain, quand il fut sorti <!u paradis terrestre; une secte, qui avait pris pour patron Jean Baptiste , le regardait comme la plus sainte tradition qui eût jamais guidé le monde. Puis venait la clironique du vieux patriarche, ielivre où Abraham raconte la création. Le Sefer nouh était là comme un terrible emblème des crimes du genre humain , tandis que le livre de Seth racontait les désespoirs qui suivirent la dispersion. Mais, au milieu de ces vénérables manuscrits , il y en avait un que son éclatante reliure faisait remarquer entre tous; la richesse de sa couverture disait encore bien faiblement ce qu'ilavaitcoûtéàM. deKleist; c'était l'histoire des quarante souverains universels de la terre ' qui ont régné tant de siècles avant la création d'Adam et dont la mystérieuse domination s'étendait sur des êtres si différens de l'homme, qu'ils n'avaient guère de semblable à lui que le don divin de la raison. Simourganka, le dew à la figure d'oiseau, y récitait

' Ijc Theinurath P^aineh.

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dans un sublime langage les merveilles du monde préadamite et les grandeurs qui devaient lui succéder. On distinguait encore les livres si communs à cette époque, les commentateurs des pères de l'Église où les honuiies voulaient expliquer leurs missions parles enseignemens directs du ciel; les hérésiarques supposés, ces grands rêveurs antiques, poètes sublimes trop long-temps méconnus.C'étaitun Simon, qui n'avait pascraint de s'appeler du saint nom de Paraclet; un Marc:on, un Basilide, luttant sans cesse avec Dieu; un AppoUonius de Thyanes, déplorant orgueilleusement Ja naissance du fils de Marie qu'il eût, disait-il, bien surpassé; c'était un Plotin , dépositaire des plus magnifiques croyances, un Valentin, dont l'imagination capricieuse semble les avoir épuisées. Mais tous ces livres ont disparu devant la stérile réalité qui ne remplace point toujours ce qu'elle tue. Quant aux Albert-îe- Grand , aux Cardan , aux Raymond Lulle et même aux livies supposés d'Hermès, ils étaient négligemment dispersés ; l'hôte de ce lieu les avait dédaigneusement abandonnés après s'être convaincu que sa science les dépassait , et qu'ils ne

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pouvaient plus jeter sur le monde que les rayons pâlis d'une lumière effacée.

Les inscriptions emblématiques que l'on rencontre si souvent dans les palais orientaux, ces courtes sentences destinées à ranimer les forces défaillantes d'une âme par des vérités mystérieuses répétées à toute heure, comme un muet langage des siècles ou de Dieu ; toutes les formules d'unephilosophie mystique, enfin, avaient été épuisées dans ce lieu. Il y en avait en syriaque, en hébreu, en copte, et tandis qu'elles couraient sur la muraille en longs sillons dorés, la magie du Nord, à la fois si simple et si' terrible, en avait fourni plusieurs qu'un voile léger recouvrait même dans la demi-obscurité : selon une opinion admise, leur lecture accidentelle eût amené d'effroyables évocations. Toutes celles qu'on pouvait lire se sentaient de l'orgueil infini du maître ou de ses croyances désespérées. Ici on voyait en caractères grecs :

Je crois à Bythos et à Sigé^ la profondeur et le silence , je suis un enfant de la rébellion.

Plus loin, une courte inscription gnostique

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renfermait cette bizarre et terrible maxime de la croyance :

Les larmes^ les regards , les soupirs, les désirs produisent des êtres.

On avait écrit au-dessus d'une urne de jaspe noir, d'où s'échappaient des parfums , cjtte étrange parole du Thalmud :

L'Ange qui veille sur la marche du soleil a deux cent quatre-vingt-seize armées sous ses or^ dres. Ne saurait-on les vaincre ?

Et plus loin :

Schébael est l'ange qui tient le livre oit sont inscrites nos bonnes et nos mauvaises actions ; mais une forte volonté peut j- effacer sa destinée.

Près d'un de ces crânes en ivoire, comme on en voyait tant au seizième siècle , et qui représentaient dans leur triste emblème la mort et la vie réunies, on avait tracé ces deux vers persans :

L'oiseau Aboulomri vit mille ans ; pourquoi V homme ne vit-il qu un jour ?

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Enfin, comme si celui qui avait choisi ces inscriptions , eût encore plutôt voulu exalter la puissance de l'homme (|ue diminuer la grandeur infinie de celui qui l'a créé, comme si, héritier de toutes les doctrines impies, mais majestueuses de la Kabbale, il eût plutôt essayé de s'assimiler à l'éternelle puissance que de l'éteindre dans sa pensée, plusieurs légendes racontaient la lutte victorieuse de l'homme avec les puissances élémentaires , et une inscription f)lacée au-dessus du sanctuaire voilé, d'où s'échappaient les rayons colorés des flambeaux , proclamait le repos infini du dieu qui a laissé à un dieu secondaire les soucis de la création.

Avant toutes choses existait l'Etre primitif , le vieux des jours y l'ancien roi de la lumière.

Puis l'esprit de lutte recommençait :

Le Jehovali des juifs nest qu'un dieu secondaire^ de même que le dieu Sabaoth et le dieu laldabaoth des Gnostiques ; VEnsoph de la Kabbale est plus puissant queux: les Sylphes , les Salamandres, les Gnomes et les Ondins viennent vers moi dans un pur rajon du matin.

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Manassé parcourait, avec des regards surpris, cette réunion confuse de symboles bizarres et d'inscriptions singulières ; ses yeux se portaient surtout avec vénération sur ces volumes poudreux, dépositaires vénérables d'une doctrine qu'il était accoutumé à respecter; il se disposait même à soulever le rideau qui l'empêchait de mettre fin à son anxiété et à ses doutes sur la doctrine du maître : une crainte indéfinissable le retenait, car, de quelque côté qu'il tournât ses regards , le Teraphim ne paraissait point , et il savait qu'il existait. La curiosité allait lui faire vaincre la terreur qu'il éprouvait, quand il entendit au dehors M. de Kleist qui s'adressait à quelqu'un dont la voix lui était inconnue. Il prêta attentivement l'oreille et il comprit qu'il ne serait pas long-temps seul dans ce lieu mystérieux où on l'avait fait entrer d'une si brusque manière. La personne qui répondait au marquis paraissait être une jeune femme; il y avait une grande douceur dans cet accent étranger; cependant on sentait par intervalle, au frémissement contenu de la voix, qu'une grande exaltation agitait celle qui parlait ainsi, et qu'elle

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avait été amenée en ce lieu probablement par un motif que les objets dont il était environné pouvaient au moins faire soupçonner. Il ne resta pas long-temps da s l'incertitude; les voix se rapprochèrent.

— Ainsi Leila Mariam est prête à tenir la promesse qu'elle vient de me faire. Ni Baal-Zebud, qui combattit les anges de lumière, ni le Sarfar, ce vent glacé de la mort qui peut sortir des ténèbres où il était renfermé, rien n'ébranlera son courage; elle veut un talisman comme ceux dont les sages ont le secret et dont le pouvoir est certain quand on l'invoque avec un cœur pur ; et pour rendre à sa maîtresse le repos de l'âme, comme on le goûte dans le Jetzirah , près des êtres qui entourent le trône céleste , elle ne craindrait pas de donner son sang. 11 suffît maintenant de sa volonté; mais il faut qu'elle soit inébranlable.

— Cid Aral, reprenait la voix de la jeune fille, Leila Mariam ne redoute rien, vous dis-je: elle est prête à tout voir et à tout entendre , elle sait ce qu'elle est venue chercher. Avant de

passer sous Je seuil, elle s'est tournée à l'Orient et à l'Occident; elle a prié pour avoir la force.

— Qu'elle entre donc; peut-être le mystère va-t-il enfin s'accomplir dit la voix du marquis. En achevant ces mots, la porte s'ouvrit tout à coup, et M. de Kleist, suivi de Leila Mariam, pénétra dans la galerie. Après avoir tout fermé avec exactitude et s'être assuré que nul ne pouvait les interrompre dans le rit qui allait commencer, il revint près de ses deux hôtes qui attendaient avec une réelle anxiété la fin d'une entrevue dont ils ne pouvaient pas même soupçonner le dénouement. Enfin, le marquis rompit le silence :

— ^^Manassé Ben Jahia, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme, peut-être que, si cet arrogant personnage qui nous a arrêtés dans nos recherches, il y a trois jours, n'était pas venu les troubler au moment où j'atteignais le but, peut-être, dis-je, saurais-je maintenant ce qui a été l'éternel objet de mes travaux et de mes veilles, peut-être tiendrais-je le secret des

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SitnoD et des Yalentin; j'aurais pu pénétrer le triple chœur des intelligences; pour moi enfin , le mystère serait accompli. Tout m'a manqué... je n'ai pu atteindre la tradition; la tombe s'est refermée pour jamais sur les livres du cardinal... l'or a échoué quand j'espérais séduire : près des moines de Batalha, il ne faut plus rien espérer, et cela du moins pour un temps. Cependant, je le sens, j'ai fait (aire à ma pensée un nouvel effort. Les anciens peuvent aider, mais ils ne peuvent pas tout découvrir; ils ont été éblouis par la lumière, mais ils n'ont pas su la ravir. Une voix secrète me le répète, on peut d'un seul élan monter bien plus haut qu'eux... La foudre divine a renversé Paracelse lui-même dans les ténèbres; mon audace effacera la sienne, j'oserai ce qu'on doit oser... Et après tout, ajouta-t-il d'une voix pleine d'orgueil, je demande ce qui m'appartient, je réclame l'héritage du ciel. Sorti de l'essence divine, pourquoi, enfant deshérité, ne m'abreuverais-je

point aux sources delà lumière? L'œuvre

donc s'accomplira.

— Et en quoi cette jeune fille et moi pou-

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vons-nous vous servir dans ce fatal mystère? dit Manassé d'une voix émue.

— La chose est simple, reprit le marquis, et s'il vous était donné de lire là... il portait la main à son front... mais peut-être n'oseriezvous pas chercher même à me comprendre... ^'otre âme est naïve et simple, Manassé, elle reculerait sans doute devant quelques essais. Je vais vous expliquer ce qu'il vous est nécessaire de comprendre; d'ailleurs vous appellerez la doctrine d'Ophis à votre aide... Je vous l'ai déjà dit tout-à-l'heure , je crois : l'œuvre que je cherche est dans tout ce qui atteste la vie des créatures et aussi dans les transformations incessantes de leur mort. L'abîme des âmes et l'abîme du néant en contiennent une partie. iMllIe fois, assis sur le bord des grandes eaux, le souffle de la mer est venu me le murmurer aux oreilles; mais le secret m'échappait aussitôt, parce que je m'étais plongé avec trop de délices dans l'infini qvie je voulais comprendre. D'autres fois , au milieu des ténèbres ^ j'ai cru l'entendre, répété par la voix du vent; mais le froid de la terreur m'a fait dresser les cheveux

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comme aux prophètes et je n'ai pu tout saisir. Le feu et la terre m'ontcrié,par leursforêts etpar leurs volcans , qu'ils avaient le secret que je cherchais... mais toujours l'œuvre se montrait rebelle, et les génies moqueurs, qui sont les maîtres des élémens, me disaient en passant un mot que jamais ils n'achevaient. Je possédais bien quelques révélations, mais c'était avec toutes les angoisses de l'incertitude. Alors je méditai de nouveau, j'abandonnai les vieux maîlres, je quittai les secrets nalwiens , comme disent les philosophes vulgaires : j'allai aux sources. L'homme, abrégé de l'univers, me parut plus facile à consulter que la vaste image qu'il me représentait; je contemplai les passions, je m'abreuvai de leur puissance, je sondai tous les mystères de l'intelligence humaine, comme j'avais écouté tous les bruits du monde.

— Les vieillards disaient ainsi de vous dans le désert, reprit avec respect la jeune fille.

— Eh bien ! continua M. de Kleist qui faisait bondir en un moment sa pensée du repos à l'enthousiasme , comme ces vautours paresseux

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qui étendent languissamment leurs ailes et qui fondent tout à coup sur leur proie, eh bien ! il faut agir maintenant et vous allez me comprendre. L'homme seul ne peut rien; la volonté solitaire, quelque ardente qu'elle soit, est une flamme errante qui fait dédaigneusement sourire laldabaoth ; mais trois âmes passionnées peuvent devenir un moment puissantes comme le Triarque ; trois âmes peuvent forcer les êtres secondaires à répondre, et le Teraphim peut tout à coup cesser d'être muet. YJarchée peut se montrer; l'âme universelle du monde peut envoyer un de ses rayons. Écoutez-moi bien maintenant , Manassé.

— Je vous écoute de toutes les forces de mes facultés, noble Seigneur, répondit le juif; car sa timidité naturelle l'abandonnait en ce moment.

— M'entendez-vous, Leïla Mariam?

— Je vous écoute comme Abou-Zébir. Les Dews vont-ils descendre? Comment nous apparaîtront-ils ?

— Ah ! sans doute, poursuivit le marquis, les

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hommes qui étudient le secret de l'univers seraient trop heureux si , comme dans la riante enfance du monde, les esprits élémentaires et toute l'armée des anges et toute l'armée des génies descendaient à leurs simples ordres vers la terre, ainsi que des étoiles qui glissent majestueusement des cieux. Alors on les voyait continuellement apparaître dans leurs tourbillons de lumière et ils ne refusaient jamais leurs merveilleuses révélations à ceux qui les interrogeaient ; mais , êtres périssables , ils sont devenus jaloux de notre immortelle origine, ils se sont voilés de leurs ailes, ils ne se révèlent plus que dans les ténèbres; on se sent près d'eux, mais on ne les voit pas ; on entend intérieurement leurs paroles , mais leur voix glisse dans l'espace. Un petit souffle qui fait dresser les cheveux, un frémissement intérieur, quelquefois un gémissement dans les ténèbres, voilà ce qui avertit de leur présence. N'oubliez rien de ce que je vous dis.

Ses deux compagnons l'écoutaient dans un grand recueillement; croyaient- ils que cette voix tremblante d'enthousiasme avait déjà com-

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mencé une réelle évocation ? Ils frémissaient et ils se sentaient subjugués.

— Je vous le répète donc encore, notre triple volonté va réduire les Intelligences ; laldabaolli lui-même brisera son silence obstiné. L'exaltation rendait cette voix effrayante ; elle avait quelque chose des volontés impitoyables de celui qui sacrifia la terre à son orgueil. Les yeux ardens du marquis erraient vers un horizon inconnu aux bornes du monde réel, et si les terreurs de Manassé s'étaient renouvelées déjà, elles s'étaient évanouies presque aussitôt , vaincues par ces regards prophétiques qui mesuraient le pouvoir des cieux. Toutefois, sa science réelle le laissait incertain. 11 n'en était pas de même de la jeune Arabe; sa pensée n'avait pas encore mis de bornes à la puissance de Cid Aral, et dans le mystère elle allait au-delà du merveilleux. Fille de l'Orient, elle réalisait rapidement toutes les fictions qui avaient coloré ses premiers rêves. En entrant dans la galerie, rien n'avait pu la surprendre , tout ce qu'elle voyait excitait plutôt sa curiosité que sa terreur; et qui lui eut dit d'écarter le voile qui cachait la lumière , pour

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traverser enfin les champs splendides de la féerie, l'eût trouvée prête à tout oser. D'ailleurs le souvenir de Magdalena ne l'avait pas un instant quittée , et c'était avec toute l'exaltationde son amour, qu'elle entrait d'un pas ferme sous le portique de ce monde enchanté.

— Ne doutez pas ainsi, Manassé, continua M. de Kleist qui avait deviné le juif. Cette fois sa voix était devenue lente et solennelle , ainsi que cela arrive à celui qui enseigne; mais il y avait au fond une tristesse que trahissaient les émotions intérieures dont il était agité. Le doute en ce moment lui était mortel, et, semblable à ces animaux hardis dont la ruse cache encore l'ardeur et qui craignent de bondir au-delà du but , il contenait sa dernière pensée.

— Écoutez-moi attentivement : il faut que votre science se fortifie, car cette jeune fille connaît déjà la puissance de ma volonté et cela me suffit pour ce que j'ai à exiger d'elle. Lorsque laldabaotlî, celui que vous nommez Adonaï et Jéhovah, eut créé le monde inférieur, il n'en resta pas moins un dieu subalterne , jaloux de cette émanation divine qu'il reconnaissait en l'homme

et qu'il ne pouvait lui ravir, car elle venait de l'âme du monde qui repose dans sa propre splendeur. Les sept Esprits auxquels il donna naissance furent encore plus impitoyables que leur père, ils soufflèrent à l'homme toutes les passions qui le dévorent comme un feu sans repos; ils entourèrent le monde visible d'orages et de douleur; puis ils sourirent de dédain, car l'homme se trouvait emprisonné pour des siècles. Ses gémissemens ne pouvaient plus monter pardelà les zones orageuses , et ses larmes devaient retomber sur lui-même, comme ces gouttes de métal fondu dont les démons du Scheol abreuventlesdamnés.Cependant une lueur divine del'é. ternelle sagesse continuait à percer le crépuscule funèbre; un rayon égaré d'Ophis descendait sur quelques hommes, et ceux-là, malgré le voile des âges, je n'ai pas craint de les étudier; non , comme vous le pourriez croire, je ne suis pas un Cainite. Vous chercheriez vainement parmi ces livres l'Evangile de Judas que plusieurs philosophes orientaux conservent. Je n'ai point fait un génie bienfaisant du traître , je ne crois pas que Jésus le Nazaréen se soit assis à la droite de lalda-

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baoth pour le précipiter dans la géhenne. Je suis plus fort et plus conséquent que ces hommes qui croient que tout mal et tout crime enfante la délivrance!

— Ici Manassé essuya son front que sillonnaient de larges gouttes de sueur ; il se sentait soulagé d'un poids énorme.

— Cependant, continua le marquis, j'ai osé contester avec la puissance qui prétend gouverner le monde, j'ai porté un regard hardi et curieux sur ce qu'il avait fait , j'ai souri à mon tour de pitié... je me suis convaincu que si les Caïnites s'étaient trompés, il ne fallait pas non plus reculer devant une parole de ce dieu menteur. Je pense que toute action qui découvre la lumière cesse d'être un crime; j'ai déchiré le voile, j'ai lutté. 11 faut tout vous avouer, Manassé; si je suis parvenu à compter tous les ministres de la création inférieure, si j'ai deviné en partie le mot mystérieux de l'Ensoph , si aucun des esprits messagers, qu'il s'appelât Éon ou Hanover, Séphiroth ou Melachim, Sylphe ou Gnome ne m'est resté inconnu , une grande douleur s'est emparée de moi. J'ai détourné la tête du chemin qui me res-

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lait à faire , je me suis apei eu avec effroi que l'homme n'était fort que par son âme; je l'avais cru un moment puissant par la volonté de son instinct terrestre. Alors j'ai compris pourquoi les sages de l'ancienne doctrine d'Ophis comptaient pour rien les vaines actions des hommes et pourquoi souvent ils épuisaient dans les fureurs du crime ou de la volupté l'énergie terrible qui gênait leur âme. J'ai tout essayé du moins par l'audace, continua M. de Kleist avec un sourire indéfinissable qui n'avouait rien et qui permettait de tout supposer... Dix ans ont passé sans que j'aie entendu le cri d'obéissance; c'est, voyezvous, que le livre est long à parcourir et que je n'en ai encore tourné que quelques feuillets... Maintenant, quitte à revenir aux voluptés du monde et au reste, j'épuise mon corps par des austérités qui effrayeraient peut-être ces misérables pénitens qu'on enferme vivans dans un cercueil de pierre... Voyez, et il écartait une partie de son vêtement , sous le satin vous pouvez sentir le cilice qui déchire et qui dévore ; toutes les nuits je dors sur une pierre, et, depuis deux jours, j'essaie ce qu'il faut de chétive nour-

ritiire à un homme pour l'empêcher de mourir. Eh bien ! je n'ai pas encore pu épuiser cette folle ardeur du sang qui trouble ma volonté; il semble que l'air, que la lumière , que les émanations apportées par le vent me fassent vivre d'une vie plus forte que celle des autres hommes. Voyez ce bras : il vous paraît faible : d'un seul effort il peut briser encore cette forte lame de Tolède; et il faisait éclater sur le marbre la dague qu'il avait tirée. Ce corps vous parait frêle; eh bien ! la lance du comte de Yillareal l'a trouvé inébranlable aux dernières joutes de Simancas... qu'y faire, si je deviens fort de ce qui devrait abattre les autres, si mon âme exalte seulement ce qu'elle devrait dévorer !... Oh ! je le sens bien, il lui faut encore un autre genre d'énergie ; je travaille à la rendre forte et tranquille en apaisant ses ardeurs... Le temps presse cependant; dans trois jours peut-être, le roi va partir... je n'aurai pas entendu la voix; tous mes travaux demeureront inutiles... Non, cela ne peut être; et son émotion était toujours croissante; l'œuvre ne peut être abandonné ainsi. En toute autre occasion, Manassé Ben Jahia, croyez-le bien, je

n'aurais pas ;igi ainsi , je n'aurais point exigé pai- la surprise ce que j'aurais obtenu par votre amour réfléclii des sciences... et il était aisé de voir que le rusé Bohème craignait déjà que la volonté ébranlée du juif chancelât. Secondezmoi,je vous en supplie.

— Pourquoi cet homme hésiterait-il ? dit la jeune fille qui jusqu'alors avait gardé un religieux silence ; qu'a-t-iî à craindre? n'a-t-il pas entertdu Cid Aral ? ne sait-il pas qu'il est plus puissant que les génies dont il vient de parler? Je suis prête, moi. Ah! ce n'est pas la première fois, oh! non, ce n'est pas la première fois que j'aurais entendu l'esprit de la mort me parler tout bas à l'oreille. Je chantais dans le désert la chanson de la Dive, et, au coucher du soleil, je sentais ses longues ailes noires qui venaient frôler mes cheveux... On ne sait rien des secrets du Ginnistan quand on n'a point le courage de les demander.

La figure du marquis avait pris quelque chose d'atroce dans son espérance ; le juif pâlit de nouveau comme un timide oiseau

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de rivage tremble sous les regards d'un vautour qu'il ne peut plus éviter. Il jugeait en lui-même que les rites effroyables dont il avait décrit les sombres mystères avaient été probablement accomplis et qu'il fallait s'attendre à tout ce qu'il avait redouté. Cependant, soit amour de la science, soit que l'énergie profonde du marquis exerçât sur lui et à son insu l'espèce de domination qu'une âme forte a toujours sur un cœur faible, il ne fit aucune objection; l'exemple de la jeune Arabe lui donna même un instant de courage et il prit le parti d'opposer une fermeté apparente à tout ce qui allait se passer devant lui. Il déclara à M. de Kleist qu'il était tout prêt à accomplir les rites qu'il prescrirait.

— Je savais bien , dit celui-ci après quelques exhortations qu'il jugea indispensables, que l'amour delà science vous donnerait la force intérieure qui vous est nécessaire. Avant de rien commencer, lisez, je vous prie, ce passage du sublime commentaire.

Le docteur lut d'une voix assez ferme ces deux versets du vieux livre :

« Hermès, le seigneur des huit régions, vous le dit par ma voix, n'écoutez pas l'Aschamoth de la Kabbale, parce que c'est une créature imparfaite, composée des passions humaines. »

« Quand trois volontés se seront unies, quand trois désirs se seront confondus , les esprits du troisième ciel seront contraints d'obéir, lesElohim et les Ben Elobim parleront. »

Mais la voix du docteur trembla un peu quand, par l'ordre de M. de Kleist, il eut tourné la page et qu'il y eut lu :

a Les Klippoths sont opposés aux bons anges; ce sont eux que vous entendez rugir dans la tempête, ce sont eux qui sifflent sur les flots, ils rient dans les demi-ténèbres. Elion et Sadaï, vous paraîtrez sur un rayon de lumière et vous les combattrez. »

Un murmure lent et monotone, qu'on avait déjà entendu plusieurs fois, traversa tristement la galerie ; les lumières qui brûlaient derrière le rideau furent agitées légèrement ; le juif tourna

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la tête et ne put se défendre d'un grand mouvement d'effroi.

— Continuez, docteur, continuez, reprit le marquis de Kleist, ce n'est que le cri du vent, un souffle de la mer qui passe dans la galerie... Mais , je vous en avertis , l'évocation est commencée, et, dans un lieu comme celui-ci, il n'est peut-être plus au pouvoir des hommes de l'arrêter... C'est vous-même qui avez nommé les génies.

Le kabbaliste semblait réellement avoir grandi comme ces aloïdes de l'antiquité, qu'une nuit faisait croître de la taille des demi-dieux. Lui, d'ordinaire abattu et comme dominé par le souci de ses illusions, maintenant il lève fièrement la tête, c'est un chef qui s'apprête au combat; sa face amaigrie, toute sillonnée du tourment de ses rêves, pâlit encore des formidables désirs qu'il ne cesse plus d'enfanter. Sa prunelle est sanglante, l'orbite de son œil a jauni, ses narines étroites aspirent en sifflant; l'air lui manque, l'air est du feu , ses nerfs se contractent comme le serpent qui se tord au milieu

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tle la fournaise. Dans sa douloureuse impatience, il semble toujours prêt à déchirer le voile qui lui cache encore le mystère : la force même (le sa volonté le retient. Alors les muscles de ses bras se raidissent , ses cheveux se hérissent sur son front; on dirait d'un instrument terrible qui va rendre une sauvage harmonie.

Le docteur continua d'une voix altérée qu'il s'efforçait de rendre plus ferme; car les connaissances qu'il avait acquises sur la théorie des sciences cachées lui avaient appris ce qu'il en coûtait aux adeptes qui s'engageaient imprudemment dans les opérations. D'après certaines opinions de ces doctrines déliées, le nom du chef de la hiérarchie , prononcé d'après la formule indiquée , pouvait à lui seul faire rouler l'orbe de la terre et changer le mouvement des

cieux.

— Ainsi soit fait; mais l'entreprise me paraît plus audacieuse qu'il ne convient à de faibles hommes.

— Continuez et ne vous arrêtez plus, Manassé Ben Jahia , répondit d'une voix solennelle le

3a6 LUIZ DE SOUZA,

marquis de Kleist qui, en parlant ainsi, refoulait en lui l'enthousiasme , et qu'au feu contenu de ses regards on aurait pu prendre pour un hyérophante conduisant l'initiation. Lisez encore : je ne craindrai pas de vous expliquer en présence des esprits invisibles les passages qui vous embarrasseraient avant de les évoquer.

« Lorsque Seemmaphoras , le maître des soixante-douze génies, voulait appeler Ariel^ l'ange de la terre, et Jerathael, l'ange des sciences célestes, il répétait le nom de Jéliovah, comme dans le temple, et s'environnait d'une auréole de sang en souvenir du grand sacrifice. Alors toute connaissance lui était révélée, il savait les secrets de la terre; il entendait ce que signifie le murmure des eaux, le pétillement des flammes, les gémissemens de l'air. O toi qui suis la doctrine, crois-tu acheter jamais trop cher le secret des divines harmonies ? »

Ici le juif s'arrêta et il y eut un moment de silence, il le rompit le premier :

— Très-digne Seigneur, ce livre précieux est, je le vois bien, l'ouvrage du grand Jarnvid, que

miz DE sot'ZA. 327

mes recherches lal^orieuses n'avaient pu encore me procurer; mais permettez-moi de vous le dire, malgré la sciencetrès-vénérable du docteur, il exige du sang. Ne livre-t-il pas ainsi les hommes aux démons qu'ils ont conjurés; l'holocauste est terrible! Ah! la pensée recule devant un tel sacrifice,

— Oh! sans doute, reprit le marquis avec un accent où se peignaient d'anciennes tristesses et d'anciennes espérances déçues, ce n'est plus commeau siècle où l'homme n'avait besoin, pour révéler sa divine origine, que de la dire au monde par un sourire; en ce temps les anges descendaient du ciel, tout couronnés d'étoiles, et les anges de la terre, les femmes, séparaient seulement de fleurs pour les recevoir. Ce n'était qu'un long cri d'amour de la terre jusqu'aux cieux; les blanchesailes desanges ne s'étaientpointternies. Mais cet âge , qui a précédé les âges du monde , s'est éteint comme un songe divin et j'en cherche partout le souvenir. J'ai appelé mille fois l'ange de la terre, mais je n'ai entendu que mille sanglots qui disaient autant de douleurs... Jai appelé Baal Phegor , mais le superbe ne m'a répondu

3^8 LUrZ DE SOUZA.

que par le flamboiement de son épée Il faut

que l'énergie de l'homme lui fasse retrouver en lui-même sa puissance. Tenez, continua le marquis en laissant voir sa blanche poitrine, en découvrant ses bras amaigris et nerveux sur lesquels les stigmates étaient encore sanglans , les génies inférieurs ont exigé mon sang et je le leur

ai livré S'il ne fallait que ma vie pour que

mon âme pût conquérir toute sa pensée , avec quelle joie je bondirais dans l'abîme!... Mais ensuite qui serait témoin du mystère? qui oserait triompher après avoir combattu?... Ah ! c'est un sang plus innocent que le mien qui est sans doute exigé...

— Eh bien! dit la jeune fille qui avait écouté avec anxiété cette discussion, s'il faut du sang, je livrerai le mien aux enfans de la Dew... Cid Aîal, le jour va finir, le temps va nous manquer.

En effet , deuxpetitesouvertures par lesquelles le jour pénétrait dans la galerie, quand on le désirait, n'envoyaient plus qu'un pâle rayon du jour. Le marquis se décida à accomplir les riles qui devaient avoir de si puissans résultats.

Alors commença une cérémonie dont ne sauvaienl avoir une idée même imparfaite ceux qui confondent les secrets de la haute Kabbale avec les pratiques ignobles de la sorcellerie. Dans cette science audacieuse , qui employait de magnifiques et terribles symboles , tout prenait sa source au fond des mystères les plus déliés et les plus effrayans de la nature humaine; les formes occultes des nombres et des lettres devenaient l'expression mystique de son langage, et, comme cela arrive encore dans l'Orient, certaines syllabes consacrées avaient à elles seules la force terrible d'une évocation , de même que le nom de Jéliovah, prononcé selon les rites anciens de Jérusalem , suffisait pour donner la mort ou pour changer l'ordre entier de la nature, un des êtres qui appartenait à la grande hiérarchie des génies qui président aux mois ne devait être appelé que dans un ordre calculé selon les formes les plus secrètes. Des cercles habilement combinés semblaient enchaîner dans leur enlacemens les esprits que l'on faisait descendre et dont le Kabbaliste pouvait alors se jouer. Le Heu, du reste, où se passait une scène si étrange

33o LUIZ DE SOUZA.

pour notre siècle , qui cependant l'a, dit-on, plus d'une fois renouvelé , renfermait des preuves assez nombreuses de la terreur qui s'attachait à plusieurs de ces formules pour qu'on eût pris soin de les voiler. Un seul mot du Mercava, imprudemment prononcé, pouvait embraser le monde !

Après s'être avancé vers le fond de la galerie, le marquis de Kleist traça un vaste cercle qui devait rappeler l'immensité de l'univers livré aux hommes et aux démons. Sept cercles y étaient consacrés aux sept noms du dieu inférieur, et le Léviathan, qui doit engloulir le monde, figurait la lutte terrible qui aura lieu à l'agonie de la création. Alors le Kabbaliste s'avança vers Manassé et vers Leïla Mariam , et il les conduisit au centre d'un cercle supérieur qui figurait l'Ensoph ou l'âme de l'univers; puis tout demeura dans une obscurité profonde, car les deux flambeaux à sept branches avaient été rapidement éteints. On n'entendait au milieu de ces ténèbres que la voix tremblante du docteur qui , par les ordres de M. de Kleist , répétait quelques versets d'Ézéchiel , bien connus de

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tous les adeptes : c'était le lugubre exorde de ce drame effrayant.

— Ètes-vous prête, Leïla ? dit enfin la voix stridente du marquis.

— Oui, dit la jeune fille d'une voix solennelle; ne suis-je pas venue pour accomplir ce qui me serait demandé? Et alors il lui parla bas, tout bas à l'oreille; il semblait à 3Ianassé que c'était la voix de l'ange des ténèbres qui chu-

chottait avec les cris du vent Alors, le juif

vit briller dans l'obscurité une petite lueur bleuâtre , comme le sillon rapide d'un froid rayon de la nuit. Il veut un soupir et comme un frémissement douloureux... La voix terrible du marquis de Kleist prononça par trois fois le nom de Jerathael, puis tout retomba dans le silence. Une partie du rit venait d'être accomplie, on n'entendait plus que la respiration oppressée du juif et comme une faible plainte qu'on voulait étouffer. Enfin le marquis éleva encore une fois la voix et il répéta lentement les attributs des soixante-douze génies.

— Soyez attentif, Manassé, écoutez bien,

33^ LIJIZ DE SOUZA.

jeune fille, l'esprit va venir; puis il dit le nom de la Triade et il prononça à voix haute cette prière dont les mots terribles se heurtaient comme un choc d'épées.

— laldabaoth, Thautabaoth , Astaphai commandent au Léviatlian.

Erataoth , Suriel et lao , commandent au Behemoth.

Les trois esprits peuvent descendre, l'esprit de sang, l'esprit des pleurs, l'ange qui sourit à la mort.

Le reste fut dit dans une langue dont nul encore n'avait entendu les accens sur la terre, et cependant tel était l'effet de ces cris à demi articulés, de ces phrases heurtées, de cessifflemens éteints, tantôt par l'enthousiasme, tantôt par la colère, qu'on entendait les dents du juifsecho- (pier d'effroi, et les soupirs plaintifs de la jeune fille suivre toutes les paroles de la conjuration. Le nom de Jerathael fut dit encore par trois lois ; puis tout demeura muet.

L'esprit vient enfin de se révéler à moi. Vous

LUIZ DE SOIIZA. 33>.)

qui étiez la science, vous qui étiez l'expiation, pendant que j'étais la volonté , qu'avcz-vous senti ?

— Il m'a semblé que le souffle du Schéol passait sur ma tête, répondit à voix basse Manassé, et j'ai vu comme il est dit dans Ezéchiel : II y avait autour de moi une splendeur, etau milieu de la nuée qu'elle entourait , paraissait comme la couleur du Hasmal lorsqu'il sort du feu !

— Et vous, Leïla Mariain?

La jeune fille répondit, d'une voix un peu faible : — J'ai vu Giam BenGiam çntouré de ses dews de feu et j'ai senti son souffle dans les ténèbres.

— Enfin donc, enfin , s'écria M. de Kleist d'une voix dont il avait peine à modérer la joie délirante, la plus grande partie de l'œuvre est acconq:)lie; l'esprit de Jerathaelest descendu sur le Térapliim ; l'ange de la science va parlei . Restez dans l'enceinte qui vous défend; à moi seul appartient le droit d'en sortir. Grâce à l'Abraxas que je porte, les esprits ne peuvent rien sur celui qui va leur commander. Alors il s'élança hors du cercle qu'il avait tracé, ouvrit un cabi-

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net voisin, revint avec une lampe, passa dans le fond de la galerie, et bientôt une multitude de cierges répandirent une vive clarté. 11 écarta rapidement les rideaux qui avaient voilé la lumière.

Alors ses deux compagnons virent ce que leur avait dérobé l'obscurité; ils se regardèrent d'abord, comme on se regarde quand on vient d'échapper à un grand péril. Ils étaient pâles comme si l'ange de la mort les eût touchés; l'un était encore tout frémissant de terreur, l'autre arrêtait le sang qu'elle venait d'offrir aux esprits; mais ils oublièrent promptement ce qu'ils éprouvaient pour contempler le spectacle magnifique et terrible qu'ils avaient devant eux.

Ils virent que la galerie se prolongeait infiniment et qu'elle formait à son extrémité comme un sanctuaire que sa magnificence pouvait faire comparer aux splendeurs dont la poésie des livres sacrés a conservé le souvenir. Des colonnes torses rappelaient les colonnes d'or du tçmple, et les deux chandeliers mystérieux brillaient devant un tabernacle dont la table de marbre était soutenue par huit têtes de chéru-

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bins courbant leurs ailes d'or, ainsi qu'on les représente quand ils vont entonner les louanges de Jéhovah.De chaque côté, des triangles lumineux reflétaient cette magnificence, et un grand rideau de laine à larges plis, suspendu par une chaîne de bronze , semblait prêt à la voiler', comme un nuage déroule quelquefois ses flocons de pourpre devant l'astre qui va mourir. Le marquis de Kleist monta deux degrés, il enleva soudainement un des pans de cette draperie qui descendait jusque sur l'autel, et un spectacle inoui frappa les yeux de Manassé et de Leïla. Une tête d'enfant, les yeux ouverts, mais la face décolorée par la mort, reposait sur une patène d'or; cette jeune figure si pâle, dont les dernières souffrances n'avaient pu ternir l'inexprimable beauté, semblait sourire à la douleur, comme elle souriait à l'espérance. Des cierges de cire blanche formaient derrière elle un triangle de lumière, et de grandes draperies de Aelours noir faisaient ressortir la mortelle pâleur de cette face d'angcdont les lèvres flétries s'entrouvraient pour laisser voir une lame d'or sur laquelle on

336 Luiz nt soiJZA.

avait gravé des caractères h('l)reux dont la tradition s'est léservé le secret.

— Abomination! murmura le docteur. Là jeune fille ne put retenir un cri de surprise.

— Tais-toi, juif, et écoute, dit d'une voix de colère le marquis. Alors on lui vit prendre dans une boîte de vermeil de l'encens et du bois de Santal ; il versa ces deux parfums consacrés dans deux encensoirs d'airain fixés sur les degrés, et, tandis que les flocons de fumée blanche montaient vers la voûte, il interrogea le Terapliim.

— Le mystère est-il enfin accompli? dit-il d'une voix tremblante d'enthousiasmeet comme un homme (|ui attend sur le seuil du temple, laldabaoth est-il vaincu? Jerathael a-t-il le droit de répondî'e ?

Mais la fumée des parfums continua à monter, et nulle voix ne sortit de l'auréole blanche qu'elle faisait autour de la tête.

Le marquis de Kleist renouvela par trois' fois sa demande; le Téraphim restait muet.

— Interrogez-le vous-même dans toutes les langues de la tradition, Manassé.

^îanassé prononça plusieurs fois révocation lie sa voix tremblante, et nulle voix ne répondit.

— Malédiction , s'écria le marquis , malédiction sur moi et sur ma race! L'esprit d'Ophis m'a encore trompé; l'œuvre reste à découvrir... L'Archée demeure dans le néant... Il fut ainsi quelque temps dans un morne silence, devant cet autel que voilaient maintenant les flocons dorés de la fumée : sa contenance était abattue comme celle de l'ange des ténèbres, quand la voix de Dieu cessa de répondre à son orgueil. De temps en temps , ses compagnons , qui n'étaient point sortis des cercles invisibles, le voyaient se frapper le front avec un réel désespoir; en d'autres momens, sa voix tremblante, ses paroles à demi articulées , auraient pu faire croire qu'il continuait à évoquer les Intelligences, si quelques mots prononcés avec une singulière expression de doute et de colère n'eussent fait voir qu'une autre pensée l'occupait.

— Je comprends , oh ! je comprends maintenant; ils peuvent sourire de dédain sur leurs trônes... ils en ont bien îe droit. Avoir ainsi

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laissé dominer mon âme , comme une faible créature!... Avoir pu imaginer un moment que ce qui exaltait ma pensée doublait ma puissance ! Folie! Ob! j'ai été semblable à ces bommes qui s'enivrent froidement; ils se croient forts et ils délirent. Encore si j'étais aimé!... si je dominais, je pourrais parler sans bonté à ceux qui me jugent en ce moment... Ma science est leur jouet, parce qu'ils savent qu'en moi-même un autre l'emporte sur moi. Ob! sans doute ma volonté m'a trompé, et elle n'est devenue si faible, que parce que la passion la dévore, comme le feu cet encens qui fume... A moi un dédain! continua-t-il en répétant plusieurs fois ce mot, comme s'ilcberchait à bien saisir tout ce qu'il y trouvait d'humiliant. Bientôt il resta absorbé dans son morne silence , et il est probable qu'il eût complètement oublié Leila Mariam et Manassé, si la voix suppliante du juif ne fût venue le tirer de sa rêverie :

— Très-digne Seigneur, lui disait-il, les rits les plus terribles ont été insuffîsans; les Esprits vous sont rebelles comme ils l'ont été au docte Protucius lui-même; s'il vous plaisait de nous

délivrer de l'enceinte où vous nous avez enfermés ?

Pendant quelques instans, ces paroles suppliantes restèrent sans réponse ; M. de Kleist était trop profondément livré à ses réflexions pour faire attention aux prières du juif; car si on l'a vu précédemment user par invention subtile des expressions d'une science à laquelle il ne croyait plus, parce que son imaginalion ardente lui persuadait qu'il en avait dépassé les plus secrètes combinaisons, en ce moment, il était comme abîmé dans le sentiment profond de la doctrine, et, quoique la porte du sanctuaire eût refuse de s'ouvrir , il écoutait encore sur le seuil. Dans cette lutte orageuse, quoiqu'elle fût idéale, il cherchait à reconnaître, en rassemblant toutes ses idées , si quelque combinaison occulte n'avait pas manqué à cette évocation sur laquelle il avait fait reposer ses plus immenses espérances. Comme tant d'autres adeptes de cette époque, son imagination décevante lui créait un monde sans fin de mystères , dans le vague univers de sa fantaisie; en un mot, ainsi que les deux êtres qu'il venait de fasciner, il

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croyait assez sincèrement à la science dont il sondait l'abime, pour toucher aux bornes de la réalité, sans écouter sa voix. Dans cette forte méditation, il vivait de ses illusions puissantes et il ne songeait plus qu'à les accomplir. Ses yeux, dans leur mobilité effrayante, se portaient tour à tour sur le Teraphim et sur ses deux compagnons qui semblaient attendre eux-mêmes de nouveaux mystères; mais, pendant qu'une extase enchantée ravissait encore la jeune fdle dans le monde de ses propres fictions, un horrible effroi se peignait sur toute la physionomie de Manassé; sa voix se fit de nouveau entendre.

— Laissez-nous sortir, très-digne Seigneur!...

— Sors, Juif, lui répondit d'une voix tonnante le marquis de Kleist; tu le peux sans péril et je n'ai plus besoin de toi. En disant ce peu de mots, il lui ouvrit lui-même la porte de la galerie, passa dans le cabinet et le fil sortir avec un geste de dédain.

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