PORTRAIT DE QÜINAULT, PAR EDELINCK
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saut. La salle du Palais-Royal était comble. « On peut dire, écrit un nouvelliste, <|ue tout Paris y esloit et que jamais assemblée ne lut ny plus nombreuse ny plus illustre. »
Ce lut un triomphe comme Lully n en avait encore jamais connu. Il n avait pourtant pas sacrilié au goût du public et, comme (lit une gazette, ce n’est pas ce qu’on appelle chansonnettes qui l’y attirait; mais l’intrigue était si intéressante, si suivie, les divertissements naissaient si habilement de l’action, et surtout la musique était si belle, qu’on ne pouvait se lasser de l’entendre. La Cour n’était pas d’un autre avis que la ville et le Grand Dauphin, Monsieur et Madame, la « Reine d’Espagne », la duchesse de Hanovre, y vinrent à plusieurs reprises. Quand l’Opéra fut monté à Saint- Germain, le 3 janvier 1680, Louis Xl\ s en montra si satisfait qu’il lit jouer « deux fois de suite dans chaque représentation, les plus beaux endroits». Lully qui jusquelà s’était contenté de répandre des copies manuscrites de ses opéras, se décida à faire imprimer Bellérophon qui parut chez Ballard précédé d'une dédicace au Roi. Entre temps Quinault était rentré en grâce et avait écrit Proserpine *.
L’opéra fut applaudi à Saint-Germain le u février 1680. La scène des Champs-Elysées surtout charma les assis-
1 Lullv fut ravi de retrouver son fidèle collaborateur, car aucun des écrivains qui avaient tenté de travailler pour lui n’avait pu le satisfaire ; après La Fontaine, Boileau, Racine, Guichard, M- uc de Villedieu et Frontinière, le poète Segrais venait d’échouer piteusement avec son opéra-ballet de Y Amour guéri par le temps.
lanls par sa mélancolie sereine. L’œuvre réussit mieux encore à la ville au mois de novembre. La mise en scène fut trouvée admirable. Elle était l’œuvre de Bérain, dessinateur ordinaire du cabinet du Roi 1 .
La maladie du Dauphin retarda jusqu’au 2 1 janvier la représentation du ballet le Triomphe de T Amour, que Lully venait de terminer. Le compositeur avait renouvelé le genre traditionnel en donnant aux chœurs, aux airs* aux symphonies, une place prépondérante sur la danse proprement dite. A la Cour, on se plaignit qu’il y eût trop de musique : l’orchestre empêchait d’entendre les castagnettes de 3I 1Ie de Nantes...
Le Florentin résolut de monter, à Paris, la pièce avec une magnificence extraordinaire. Il fit venir de Bologne le machiniste Rivani, qui multiplia les changements de théâtre et les apothéoses. Enfin, il eut l’idée de confier à des ballerines les entrées qui, à Saint-Germain, étaient dansées par des dames de la Cour. C’était une innovation hardie, car jusqu’alors sur la scène de l’Opéra on avait eu recours à des hommes travestis en femmes. Le public admira fort « cette nouveauté toute singulière » et applaudit M lle Fontaine, qui faisait là ses débuts.
L’automne ramena les fêtes à Saint-Germain. Le Roi voulait se divertir. Lully, bien que la cinquantaine fut
‘ C’est à cet artiste de grande valeur que Lully s’était adressé à l’expiration du traité passé avec Vigarany le 23 août précédent. Les deux associés s’étaient séparés en très bons termes, mais Lully préférait être dorénavant seul maître à l’Académie de musique. 11 prit Bérain à ses gages; quant à Vigarany il continua à exécuter les machines des opéras joués à Saint-Germain.
proche, reprit le rôle de bouffon, qui lui avait si bien réussi dans sa jeunesse. Il joua le personnage du Mufti, qu’il avait créé à Chambord en 1070 et remplit avec une drôlerie irrésistible celui de Pourceaugnac, ou plutôt de Pursognacco, puisqu il avait converti en bourgeois italien le gentilhomme limousin de Molière 1 . On conte que traqué par les apothicaires qui lui chantaient d'une manière engageante le fameux Piglialo sil, signor Mo ns u, Lully bondit dans l'orchestre, passant au travers d'un clavecin qu'il rompit avec un fracas effroyable... ce qui lit pâmer de rire Louis X1N*
Beaucoup de gens austères s’indignaient de ces bouffonneries et le Mercure avait beau expliquer que Lully avait cru devoir jouer le rôle du Mufti pour donner plus de plaisir à Sa Majesté, on s’étonnait que l'illustre surintendant se fût abaissé à cela.
C’est alors que le Florentin s avisa d une bravade étonnante. 11 y avait longtemps que Louis XIN lui avait proposé de l’anoblir. Mais Lully préférait aux lettres de noblesse le secrétariat du Roi, qui était beaucoup plus recherché et lui conférait également le litre de gentilhomme. Il laissa jaser et, un jour qu il avait fait, à son ordinaire, rire aux larmes le souverain, il alla à lui et, après avoir reçu ses compliments, il objecta : « Mais, Sire, j’avais dessein d’être secrétaire du Roi. Vos secrétaires ne voudront plus me recevoir. »
* On a cru que Lully avait joué le rôle de rourceaugnac dans la comédie de Molière; c’est une erreur. 11 s’agit du divertissement musical de Pourceaugnac qui formait une entrée de La Mascarade du Carnaval , en 1675.
« Ils ne voudront plus vous recevoir, repartit le monarque en propres termes, ce sera bien de l’honneur pour eux. Allez, voyez M. le Chancelier. » Aussitôt, Lullv d’aller trouver M. Le Tellier et de lui exposer sa requête. L’indignation fut grande. « Voyez-vous le inoment qu’il prend ? Ce farceur encore tout étourdi des gambades qu’il vient de faire sur le théâtre, demande à entrer au sceau! » Louvois, qui ne pouvait le souffrir, sans doute parce qu’il était l’ami de Colbert, s’en offensa fort. Il reprocha à Lully sa témérité, qui ne convenait pas à un homme qui n’avait de recommandation et de service que d’avoir fait rire. « Hé, tète bleu, lui répondit Lully, vous en feriez autant si vous pouviez. » La riposte était gaillarde, il n’y avait dans le royaume que M. le Maréchal de la Feuillade et Lully qui eussent répondu à M. de Louvois de cet air. Le Roi intervint; aussitôt M. Le Tellier rabroua les secrétaires dans les termes les plus désagréables. Ceux-ci durent céder et faire bon accueil au musicien Le 20 décembre, on procéda à l’information de bonnes vie et mœurs, et le 29, Jean-Baptiste Lully était nommé conseiller secrétaire du Roi 1 .
Le surintendant lit bien les choses : il donna, le jour de sa réception, un magnifique repas aux anciens et aux gens importants de la Compagnie el, après dîner, il les emmena à l’Opéra. « Ils étaient ce soir là vingt-cinq ou trente qui avaient, comme de raison, les bonnes places :
‘ Nous empruntons Jes éléments de ce récit à Lecerf de La Vie ville.
de sorte qu’on voyait la Chancellerie en corps, deux ou trois rangs de gens graves en manteaux noirs et en grands chapeaux de castor, aux premiers rangs de 1 amphithéâtre, qui écoutaient d'un sérieux admirable les menuets et les gavottes de leur confrère le musicien. L’Opéra apprit ainsi publiquement que son Seigneur s'étant voulu donner un nouveau titre, n’en avait pas eu le démenti. » Louvois lui-même en prit vite son parti, rencontrant un jour Lully à ^ ersailles, il lui dit en passant : « Bonjour, bonjour mon confrère », ce qui s’appela alors un bon mot de M. de Louvois.
Toute cette année et une partie de l'hiver suivant, Lully fut très occupé à la Cour II avait conservé ses nombreuses charges officielles et se trouvait dans 1 obligation de s’acquitter de tâches parfois peu intéressantes. C’est ainsi que dans un bal donné au mois de mars 1682, on le voit conduire la bande des petits violons, costumé « très magnifiquement en Égyptien ».
Pendant les moments de répit que lui laissaient ses nombreuses occupations, il travaillait à Persée, dont le sujet lui avait été indiqué par Louis XIV. « Jamais, dit-il dans la dédicace, je n’ay rien composé avec tant d’ardeur et avec tant d'application que la musique de cette tragédie. » Comme depuis longtemps on n’avait pas vu à Paris d’opéra nouveau, Lully n’attendit pas que sa pièce eût été jouée devant le Souverain pour la donner au public. Ce qu il lit le 17 avril. C est au mois de juillet seulement que Persée fut représenté à Versailles, sur un théâtre de verdure, improvisé en
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quelques heures dans le manège. « La symphonie parul admirable et le Roy dit à M. de Lullv qu'il n’avait point vu de pièce dont la musique fût plus également belle partout que celle de cet opéra. » Le peuple partagea l’avis du Monarque. A une représentation gratuite de Persée, donnée en l’honneur de la naissance du duc de Bourgogne, il vint « un monde entier ». « On entrait par un arc de triomphe et c’estoit véritablement triompher que de pouvoir passer dessous, tant il y avait de périls à essuyer pour y parvenir. »
A ce moment de sa vie, Lullv est une puissance formidable. Anobli, titré, renté, possesseur de nombreux immeubles et détenteur d’une énorme fortune, il fraye avec les grands seigneurs et a 1 oreille du Roi. Le Monarque le traite avec une familiarité qui ne laisse pas d’exciter l’étonnement. A danser avec lui d'innombrables entrées de ballet, il a pris l’habitude de voir en lui une manière de compagnon indispensable à ses plaisirs. Il ne peut se passer de cet homme-là dans ses divertissements, nous confie Perrault. Or, amuser la Cour est pour lui un moyen de gouverner. Le f lorentin lui est cher parce qu’il est l'organisateur de toutes les fêtes et surtout parce qu’il célèbre en musique la f-loire du règne et les vertus du Souverain. Qu’esl-cc en effet que ces prologues qui se dressent à l’entrée de l'œuvre comme des arcs triomphaux, sinon des apothéoses du Roi Soleil, de l’Apollon vainqueur du serpent Pilhon, du héros invincible
adoré île ses peuples ? Qu’est-ce qu’un opéra comme Persée, sinon une apologie perpétuelle des hauts faits de Louis XIV ? On trouve dans les pièces de Quinault des allusions continuelles à l’Iiisloire contemporaine : Guerre de Hollande, Conquête de la Franche-Comté, Chambres de réunion... Bien plus, Lully est toujours prêt à favoriser les intérêts des amours royales. Dans Proser/nne , il fait donner par Mercure à Gérés Montespan d’excellents conseils de modération. Nul ne s \ trompe. En racontant celte scène à sa fille, M mf de Sévigné ajoute : « H faut qu’on l’ait approuvée, puisqu’on la chante. » Dans Isis persécutée par Junon, tous les courtisans reconnurent la comtesse de Ludes, en foulie à lu jalousie de la Montespan. Nul doute que Quinault n’ait payé d une disgrâce momentanée l'accomplissement d un ordre du Roi.
Louis XIV choisissait les sujets des opéras et s’intéressait vivement à leur composition. 11 fallait que Lully lui fît chanter tous les airs nouveaux qu’il écrivait. Les répétitions avaient lieu en sa présence, à Versailles ou à Saint-Germain. 11 est certain qu il avait pour le Florentin la plus sincère et la plus absolue admiration. Sa musique lui plaisait parce qu’elle était comme la peinture de Lebrun, comme la tragédie de Racine, l’expression fidèle de l’âme du siècle. 11 se sentait attiré vers cet art magnifique et galant. Qu'importait que Lully fût d’origine roturière, sa musique sentait l'homme de qualité. Elle avait vraiment grande allure comme le Monarque lui-même.
Louis XIV devait toujours rester fidèle à Lullv. On conte qu'un jour un ambassadeur italien voulut lui faire entendre un virtuose dont les traits émerveillaient tout le monde. Le Roi l'écouta en silence, puis, d’un signe, il appela un de ses violons : ce Un air de Cadmies », commanda-t-il. Quand la musique eul cessé : « Que voulez-vous, Monsieur, dit-il, voilà mon goiit, à moi. » Assuré de la faveur royale, Lullv faisait peu de cas du reste. « 11 s’était mis sur le pied de ne connaître qu’un maître », nous dit La Yiéville. Beaucoup se scandalisaient de son audace. Bien de plus amusant qu’une lettre reçue par Cabart de Villeneuve. Lullv, rapporte-t-elle, n’a pas craint de vouloir acquérir le comté de Grignon. « Le premier président... Vavait porté à 40.000 livres , le violon a fait une enchère de 60.000 livres... Faut-il qu'un baladin ait la témérité d'avoir de telles terres!... La richesse d’un homme de cette qualité est plus considérable que celle des premiers ministres des autres princes de l'Europe. »
Au reste, l’affaire ne se lit pas. Lully avait déjà à Sèvres une charmante résidence d'été, la Diarme, et allait souvent à Puteaux rendre visite à son beau-père, Michel Lambert, dans la propriété qu’ils possédaient en commun 1 . Lullv se plaisait dans celte maison, il y faisait chanter par Brunet, ou le luthiste Renié, les airs à boire qu'il composait pour se délasser des fatigues de l'Opéra.
1 Luily avait acheté en tiers avec Lambert et M ll ° Hilaire la maison de Puteaux, le 11 octobre 1G75. Plus tard, le 4 juin 1G83, il racheta la part de M ,le Hilaire pour 2.200 livres.
Peut-être ses disciples l’y accoriipagnaient-ils ; mais, à dire vrai, nous ignorons tout des rapports qu il entretenait avec Colasse, Marais, Cousser, Mutfat, Fischer et le Florentin Théobaldode Galli Nous savons seulement (|ue ces musiciens qui, dans la suite, devaient se révéler de remarquables compositeurs, faisaient presque tous partie de son orchestre. En éliminant soigneusement les exécutants médiocres et en multipliant les répétitions, Lully était parvenu à posséder le plus merveilleux ensemble d’instrumentistes qu’on eût encore entendu en !• rance et peut-être en Europe. Aussi lorsque le (i janvier Hi83, Louis XIV voulut voir représenter à Versailles l'opéra nouveau, Phaïton, par la troupe de l’Académie de musique, Lully se montra-t-il lier du succès qu'il obtint 1 .
Louis XIV, à cette occasion, avait eu la fantaisie île tout laisser faire à Lully, et celui-ci avait combiné luimême les costumes. Quant aux machines, il lallut s en passer, car il n’y avait pas encore à Versailles de salle assez grande pour leur permettre d évoluer.
Lully se rattrapa à Paris, et jamais opéra ne fut plus chargé de décorations. On courut en foule à ce spectacle, ce qui valut à Phaèlon le surnom d’opéra du peuple. On ajoutait qu ’Atys était I opéra du Itoi et [sis celui des musiciens. L’air Hélas ! une chaîne si belle,
1 « Ce n'est pas seulement une musique de ma composition que je vous olîre, écrivit-il dans sa dédicace au Hui, mais aussi une nombreuse Académie de musiciens que je vous présente. Vous m avez permis de la former, je me suis appliqué à .l'instruire et après l avoir lait exercer devant le peuple de la plus florissante ville du monde, j ay enfin la satisfaction de voir que le plus grand Roy qui lut jamais ne la juge pas indigne de paraître devant lu\. »
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eut un incroyable succès, ce Cet air est le charme de Paris, dit un nouvelliste, il n’est personne qui ne le chante. » Au mois d’août, la mort de la Reine vint interrompre une représentation de cette pièce. « On jouait déjà l’ouverture ; on ne continua pas et M. de Lully, ayant fait rendre l’argent qu’il avait reçu, renvoya l'Assemblée, fort triste. »
Cet événement l’empêcha de faire exécuter, en présence de la Cour, Amadis, dont il venait de terminer la partition. La pièce fut jouée à Paris, le 18 janvier 1G84, et reçut l'accueil qu’elle méritait. A Versailles, on dut se contenter d’un concert donné chez la Dauphine, où l’on chanta ce sans danse, sans balets, sans théâtre », les airs et les récitatifs du nouvel opéra.
Lully trouva bientôt un collaborateur intelligent pour la direction de l’Académie de musique, dans la personne de son gendre, Jean Nicolas de Francine 1 . Dès lors, ayant plus de temps à lui, il redoubla d'activité créatrice et, bien que souvent arrêté par la maladie, il multiplia les chefs-d’œuvre jusqu’à sa mort.
Depuis quelque temps déjà, sous l'influence de M mc de Maintenon, le Monarque inclinait à la dévotion. Maintenant, il va chaque jour passer de longues heures dans les églises et prête une grande attention aux choses de
1 II appartenait à une famille dorigine florentine, mais fixée depuis longtemps en France, et avait hérité de la charge de maître d’hôtel du Roi, qu’avait exercée son père. Louis XIV signa le contrat et le 19 avril il assista avec toute la famille royale au mariage, qui fut célébré en grande pompe. Catherine Magdeleine avait reçu une dot de 55.000 livres, somme fort considérable pour l'époque. Lully se déchargea sur Francine d’une partie des besognes administratives.
la Religion. Lully n'était pas homme à ne pas s apercevoir île ce changement. Ilcomprit qu'il devait, pour garder son crédit, flatter le nouveau penchant du Souverain. 11 lit exécuter, au mois de mai 1083, un magnifique De Profundis , avec « des applaudissements extraoidinaires ». L'année suivante il publia, chez Ballard, ses motets à deux chœurs pour la chapelle du Roi. G est aussi de cette époque que datent un grand nombre d'élévations et de petits motets qui sont restés manus¬
crits.
Dans les derniers jours de l’année 1083, il abandonna l’hôtel de la rue Sainte-Anne, et se relira dans la confortable demeure qu’il s’étail lait construire rue de la Magdeleine, à la Ville l’Évesque 1 . C’est dans celle maison tranquille, entourée d’un vaste jardin, qu'il allait écrire Roland, Armide, Acis et Galathèe.
Malgré sa dévotion croissante, le Roi n en continuait pas moins à se passionner pour 1 Opéra. Ce lut lui qui conseilla à Lully de prendre Roland furieux pour sujet de sa prochaine pièce. Roland fut monté à la Cour sans aucun appareil, car la salle des machines n était pas encore terminée. Les représentations commenceient le 18 janvier 1083. Elles furent particulièrement brillantes. Les ambassadeurs siamois y assistèrent, ce qui lit sensation. Lully estimait que cet opéra était son meilleur
1 La maison occupe le n» 28 de la rue Boissy-d’Anglas. Les dépendances et le jardin s'étendaient sur la plus grande partie du marche d'Aguesseau actuel. Lully avait acheté le te.rain eu façade le a octobre 1082. 11 agrandit ensuite sa propriété en acquérant un deuxième terrain le 29 janvier 1084.
ouvrage. D’ailleurs, malgré les épigrammes qu’attira à Quinault le peu de suite de sa tragédie 1 , le succès fut réel. Nous savons par La Bruyère que les fureurs de Roland se chantèrent jusque dans les ruelles.
Pendant 1 été, Lully écrivit la musique de plusieurs divertissements, qui le délassèrent de la composition de ses grands opéras. Le 12 septembre, on dansa à Fontainebleau le ballet du Temple de la Paix. 11 « parut si beau et I on trouva que M. de Lully avait si bien réussi en ce qui était de luy dans cet ouvrage, que non seulement il n’y cul point d’autres divertissements à Fontainebleau, mais que ce mesme ballet fut encore dansé plusieurs fois à Versailles, au commencement de l’byver jusqu’au 28 janvier 1G8G ».
Une fête donnée au Roi, par Seignelay, dans l’orangerie de Sceaux, lut aussi l’occasion d une collaboration entre Lully et Racine. Malgré de beaux chœurs et des vers bien frappés, ce n’est pas un chef-d'œuvre que VI dp lie de la Paix . Lully, du moins, s’en montra très satislait, car il monta à 1 Opéra cette pièce de circonstance, en la faisant précéder de la Grotte de Versailles , pastorale composée en 1GG8.
Pendant que ces divertissements étaient applaudis à la Cour et à la Ville, Lully, torturé par une cruelle maladie, composait Armide . A ses douleurs physiques se joignaient de graves préoccupations. Son lils aîné,
1 Le livret lut très discuté. de Se vigne, dans une lettre, le défend contre sa iille. « Vraiment, vous êtes cruelle de donner en l’air des traits de ridicule à des endroits qui vous feront pleurer quand vous les entendrez avec attention... »
Louis clé Lullv. qui aurait dû être 1 héritier de ses charges à la Cour et continuer la glorieuse renommée de son nom, était un mauvais drôle dont il ne pouvait venir à bout. II s’était vu dans la nécessité de le faire enfermer par autorité de justice dans la maison des religieux de la Charité, à Charenton.
Lullv comptait faire représenter Annule a N ersailles, mais le Roi, peut-être par raison d’économie, car les finances étaient bas, préféra pour cette année s en tenir au Temple de lu Paix. Ce lut donc a Paris qu eut lieu la première d'Annide, le 15 février 1686. Le Grand Dauphin 1 , qui témoignait à Lullv une admiration sans borne, vint exprès dans la capilale pour y assister. Ou a prétendu que le public avait d'abord froidement accueilli la pièce, c’est inexact. Le succès lut dès le premier jour éclatant, et Lullv le dit lui-même dans la si intéressante dédicace qu'il plaça en tête de la partition publiée dans le courant de la même année.
« .Sire, de toutes les tragédies que j'ay mises en musique, voici celle dont le public a témoigné estre le plus satisfait : C est un spectacle où I on court en foule et. jusqu icy, on nen a point veu qui ait reçu plus d'aplaudissements. Cependant, c'est de tous les ouvrages que j'ay faits, celui que j'estime le moins heureux , puisqu'il n'a pas encore eu l’avantage de paroistre devant Votre Majesté. Vos ordres, Sire , m ont engagé d g travailler avec soin et avec empressement. Un mal dangereux , dont j'ay esté surpris , n'a pas esté capable d'interrompre mon travail et le désir ardent que j'avais de l'achever dans le
* Désormais, toutes les œuvres que Lully composera jusqu’à sa mort seront destinées au divertissement du tils de Louis XIV. C’est pour un carrousel du Grand Dauphin qu’il écrit, cette môme année 1086, des airs de trompettes et de hautbois, recueillis par Philidor.
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temps que Voire Majesté le souhaitait, m'a fait oublier le péril ou j'es tois exposé et m'a touché plus vivement que les plus violentes douleurs que fay souffertes. Mais que me sert-il, Sire, d'avoir fait tant d'efforts pour me haster de vous offrir ces nouveaux concerts? Voire Majesté ne s'est pas trouvée en estât de les entendre. Elle n'en a voulu prendre d'autre plaisir que celuy de le faire servir au divertissement de ses peuples... »
On sent percer l’amertume dans celte dernière phrase. Lully se sentait gravement atteint et, peut-être, avait-il conscience que le Roi avait applaudi avec le Temple (le la Paix son dernier opéra.
L’accueil du grand public le consola de ce déboire. Depuis Bellèrophon , Lully n’avait jamais connu un pareil triomphe. Dans la salle on pleurait d’émolion, on acclamait M lle Le Rochois, qui jouait le personnage d’Armide avec une incomparable puissance. On se récriait sur la beauté du V e acte, que Ton déclarait être le chefd’œuvre du musicien. Encouragé par cet accueil, Lully, malgré la maladie qui le mine et les préoccupations qui 1 assaillent, va composer une œuvre d'une fraîcheur éternelle, la pastorale d 'Acis et Galathée .
Les Vendôme lui avaient commandé cet opéra pour la réception du Grand Dauphin au château d’Anet. Les vers étaient de Gampislron *. La partition d 'Acis et Gala -
I Quinault avait renoncé, après Annule , à écrire de nouveaux opéras et avait a fait la retraite ».
Je u’ay <(ue trop chanté les jeux et les amours Sur un Ion plus sqblime il faut me faire entendre Je\ous dis adiôli, muse tendre,
Je vous dis adieu, pour toujours.
II ne devait survivre ouo d’un an à Lullv; il mourut le 2(3 novem-
thée étant terminée, le surintendant se rendit à Anet avec sa troupe de chanteurs, de danseurs et de musiciens. 11 y fut admirablement traité pendant tout le temps que durèrent les représentations. Le Mercure rapporte que la table qu’il occupait « estait servie avec autant de régularité que les autres et il y avait un maître d'hôtel uniquement pour cela. On g voyait toujours bonne compagnie , tant à manger qu'à faire conversation avec M. de Lidly pendant le repas , car son entretien n'est pas moins agréable que ses ouvrages ». C’est le 6 septembre qu’eut lieu la première représentation, la Pastorale fut jouée tous les jours suivants dans la Galerie de Diane. Lorsqu’à la fin du même mois, le compositeur donna Acis et Galathée , au Palais-Royal, le succès fut immense.
Lully, à ce moment, se sentait mieux physiquement, la réussite de ses deux dernières œuvres l'encourageait ; il crut qu’il lui appartenait de les surpasser encore. La dédicace au Roi, qu’il lit imprimer vers ce temps, déborde d’une confiance illimitée en son génie.
« L'assurance de vous plaire m'a élevé au-dessus de moi-même et m'a rempli de ces divines fureurs que je ne imis sentir que pour le service de Votre Majesté. Daignez, Sire, agréer l'hommage de ce quelles m'ont inspiré, j'ose me vanter de les pousser plus loin au moindre de vos commandements. Oui, Sire , il nest rien dont je ne vienne à bout quand il faudra vous obéir. Heureux si vos ordres me mettent bientôt en estât de le faire voir à toute la France... »
Lully comptait sans la mort qui était proche.
Il travaillait à l’opéra A 9 Achille cl Polixène sur un livret de Campistron, quand le Roi tomba dangereusement malade. Dès qu on sut le Monarque sauvé, ce furent dans toute la France des réjouissances extraordinaires. « Tout retentit de Te Deum . » Lullv, bien entendu, lit chanter le sien. La cérémonie eut lieu aux Feuillants de la rue Sainl-IIonoré, le 8 janvier 1(>87. Voulant témoigner sa joie de la convalescence royale, le surintendant avait donné sa musique et fait toute la dépense qui la concernait. Plus de cent cinquante chanteurs et musiciens prirent part à l’exécution. « La symphonie fut trouvée très belle » et Rassemblée se retira enchantée de ce qu’elle avait entendu, sans que personne se doutât que Lullv se fût blessé grièvement.
Dans le feu de Faction, il s’était donné sur l’extrémité du pied un violent coup de la canne qui lui servait à battre la mesure. Il y vint un petit abcès qui s’aggrava peu à peu. M. Aliot, son médecin, lui conseilla d’abord de se faire couper le petit doigt, puis, après quelques jours de retardement, le pied entier, puis la jambe. Lullv ne voulut pas s’y résoudre. Sur ces entrefaites, un empirique qui se faisait appeler le marquis de Garette, se lit fort de le guérir, moyennant 2.000 pistoles. Apprenant cela, les Vendôme, qui aimaient Lullv, promirent à ce charlatan de les lui donner s'il parvenait à le tirer de là. On gaspilla ainsi un temps précieux et bientôt le malade se vit perdu. Il lil venir son confesseur, mais celui-ci ne voulut pas lui donner l’absolution s'il ne détruisait immédiatement l’opéra auquel il travaillait.
Après un peu d'hésitation, Lully désigna du doigt le tiroir oii se trouvait son manuscrit, le prêtre s'en saisit et le livra aux flammes. L'état du malade étant resté stationnaire, on se reprit à espérer et un jeune prince, grand admirateur de Lullv et de ses ouvrages, étant venu le voir, lui (il des reproches. « Eli quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter au leu ton opéra ? Morbleu, estois-tu lou d en croire un janséniste qui rêvait et de brûler de belle musique ’? — Paix, Monseigneur, lui répondit Lully à l oreille, je sçavais bien ce que je faisais, j en avais une seconde copie. »
Au moment où I on croyait Lully tiré d aflaire, la maladie s’aggrava brusquement et la gangrène monta. « Cette fois-ci, conte La Yiéville, la mort inévitable lui donna les plus beaux remords, lui lit dire et lui (it faire les plus belles choses du monde. Les Italiens sont féconds etsçavantsen raffinements de pénitence. Comme au reste, il eut les transports d'un pénitent de son pays. Il se lit mettre sur la cendre, la corde au cou, il fît amende honorable; enfin, marqua la douleur de ses fautes avec une édification admirable. »
Après avoir ainsi mis en paix sa conscience, il s'occupa de ses intérêts temporels et, ayant fait appeler son notaire, M e Simon Moufle, il lui dicta ses dernières volontés avec une admirable fermeté. Après avoir recommandé son âme à Dieu et exprimé le désir d'être enterré dans l’église des Petits-Pères, Lully ordonnait un grand nombre de legs à divers ordres religieux, aux pauvres et à tous ses serviteurs. Il nommait sa femme son exécutrice tes-
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tamentaire et la chargeait de régler tout ce qui concernai! l'administration de Y Académie de Musique . 11 priait son intime ami Frichet el son élève Colasse de l’aider de leurs conseils II divisait les revenus deFOpéraen trois parts dont Fune devait revenir à son fils Jean-Louis, reçu en survivance de ses charges à la Cour, et les deux autres à sa femme, à Jean-Baptiste 1 et à ses trois filles. 11 déshéritait son fils Louis et léguait à ses cinq enfants puînés toute sa fortune par égale portion. Sur les instances de sa femme il consentit trois jours plus tard h ajouter un codicille annulant la clause qui privait son fils aîné de ses droits à la succession.
11 languit encore une semaine et expira le 22 mars 1087; il était âgé de cinquante-cinq ans. On lui fit de magnifiques funérailles 2 . Suivant son désir son corps fut enseveli dans l’église des Petits-Pères et sa veuve y fit élever par le sculpteur Cotton un superbe mausolée surmonté de son buste par Coysevox 3 .
11 était laid, mais d une laideur intéressante: un gros nez écrasé, des lèvres épaisses et sensuelles, de petits yeux bordés de rouge, clignotants, tout pétillants de
1 J.-B. Lully avait été pourvu de l’abbaye de Saint-IIilaire, près Narbonne, ce qui ne l’empêcha pas de composer des opéras par la suite.
4 Un an durant toutes les gazettes furent remplies d’épitaphes en toutes langues et de poèmes en son honneur. Ce lut Colasse qui acheva l’opéra d ’Achille el Poliocène dont Lully avait écrit le 1 er acte. Il fut représenté le 7 novembre.
3 L’église Notre-Dame des Victoires fut pillée pendant la Révolution, et le monument de Lully détruit; on sauva seulement les statues en marbre qu’on peut y voir encore aujourd'hui.
malice, enfoncés sous (les sourcils en broussailles ; le front haut, coupé de rides qui donnaient à sa figure un aspect grimaçant, les joues molles et tombantes ; un cou de taureau, supporté par de larges épaules, les cheveux noirs, le teint basané. Sa physionomie vive et singulière reflétait tous les mouvements de son âme, tantôt sombre et concentrée lorsqu'une idée musicale le hantait, tantôt accueillante avec un sourire bon enfant, tantôt fière et dédaigneuse. Sans la perpétuelle mobilité des traits, elle eût paru vulgaire, mais b expression intelligente, qui l’animait atténuait ce que le masque avait de. brutal et de trivial à la lois. L extérieur de Lully était fort négligé 1 . 11 allait débraillé, les vêtements souillés de taches de. tabac, car il ne cessait de priser. En. parlant il gesticulait beaucoup et sa mimique n'était pas moins expressive que ses discours. Toujours en mouvement, ce petit homme étonnait tout le monde par son esprit. Bouffon â ses heures il était aussi un conteur délicat. On le recherchait pour sa conversation fertile en traits originaux et en reflexions plaisantes.
Ses manières n'étaient point celles d'un parvenu : il était à son aise partout et s'entretenait sans la moindre gêne avec un grand seigneur comme avec le dernier violon de son orchestre. Il ne cherchait pas à éblouir par son luxe. Il recevait beaucoup, mais sans profusion.
» Les éléments de ce portrait physique et moral de Lully sont empruntés surtout à son biographe Lecerf de la Viéville, qui était bien renseigné sur scs habitudes et son caractère.
Il ne voulait pas, disait-il, ressembler à ceux qui font des repas de noces chaque fois qu’ils traitent une personne de qualité. Aussi passait-il pour avare. A la cour on l’appelait Lully le Ladre. Il était pourtant généreux à l’occasion. Il donna la jouissance gratuite d’un appartement dans son hôtel de la rue Sainte-Anne à Michel Lambert son beau-pére et l’aida à acquérir la propriété de Puteaux. A maintes reprises il vint en aide à des amis ou des parents malheureux ; les quittances trouvées après sa mort en font foi. Enfin, la sollicitude avec laquelle il s’occupa dans son testament, dicté dans les affres de l’agonie, du dernier de ses serviteurs, donne à penser qu’il fut toujours pour eux un excellent maître. Les musiciens et les acteurs de 1 Opéra l’aimaient et le respectaient ; il les menait avec une rudesse non exempte de bonhomie, il lui arrivait souvent dans un accès de colère de rompre un violon sur le dos d’un artiste maladroit, mais ensuite il lui payait son instrument au triple de sa valeur et l’emmenait souper avec lui. « Lully avait le cœur bon, dit La Yiéville, moins d’un Florentin que d’un Lombard ; point de fourberie ni de rancune; les manières unies et commodes, vivant sans hauteur et en égal avec le moindre musicien. »
Il ne fallait pourtant pas essayer de rivaliser avec lui car aussitôt il devenait féroce. Lully n’admettait pas qu’on cherchât à lui disputer la suprématie musicale. De son vivant on ne put faire représenter publiquement un opéra ou un ballet. Meme à la cour, il ne souffrait
pas qu’on se passât de lui. Aussi tous les musiciens du royaume qui n étaient pas ses protégés le haïssaient-ils à l’envie. On le vit bien après sa mort! Outre cela, il défendit son privilège de l’Académie de musique avec une âpreté maladroite, persécutant à tort et a travers les comédiens des trois troupes.
Cette humeur jalouse lui lit d’innombrables ennemis. 11 ne s’en ht pas moins par ses boutades intempestives.
« Il avait, dit La Viéville, plus de brusquerie et moins de politesse qu’il ne convenait à un grand homme qui avait vécu longtemps dans une cour délicate. » Il était sujet à des accès d’impatience quil ne pouvait réprimer. Un jour que Louis XIV lui envoyait dire de se hâter de commencer la représentation : « Le Roy est le maître, déclara Lully, il peut attendre. » U tenait tête à Louvois et n’admettait les critiques de qui que ce fût ; il confessait ingénuement « que si on lui avait dit que sa musique ne valait rien, il aurait tué celui qui lui aurait lait un pareil compliment 1 ».
Lully aimait la table, le vin et, quoiqu’on en ait dit, les femmes. Il est certain qu il consacra a ses plaisirs une part importante de sa vie et qu il recula toujours le
1 II avait une conscience très nette de sa valeur et se sentait « 1 égal des plus nobles ». Comme le note M. Romain Rolland, « cette ro\endication des droits du génie annonce déjà Gluck à qui Lully ressemble par beaucoup de points ». Quelques courtisans s’en offensaient, d'autres voyant que le Roi approuvait le Florentin, supportaient ses incartades de bonne grâce, d'autres enfin le comprenaient et s’enorgueillissaient d’ètre de ses amis. Le comte de Fiesque à qui Lully daignait montrer ses opéras avant qu’ils lussent représentés était fort envié et on cherchait par tous les moyens à triompher de sa discrétion.
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moment de faire la retraite . On conte qu’étant fort malade, le chevalier de Lorraine le vint voir. Comme il lui marquait la tendre amitié qu il avait pour lui, M ,llc de Lully s’écria : « Oui vrayment, vous êtes fort de ses amis,’ c est vous qui 1 avez enyvré le dernier et qui êtes cause de sa mort. » Lully prit aussitôt la parole: « lais-toi, tais-toi, dit-il, ma chère femme, M. le chevalier m a enyvré le dernier et si j'en réchappe ce sera luy qui m envvrora le premier. »
11 avait pour amie la célèbre M ,le Certain, l’exquise claveciniste dont les concerts ravissaient la cour et la ville et a laquelle La Fontaine consacrait des vers enthousiastes. iout cela ne 1 empêchait pas d’être bon père de famille. Il donna lui-même une éducation musicale très soignée à ses fils et ce ne fut pas sa faute si ceux-ci n’héritèrent pas de son génie. 11 s’entendait bien avec sa femme. Elle était bonne ménagère et passablement intéressée, si 1 on en croit La Viéville. Lully prenait pour ses menus plaisirs le débit de ses livrets et partitions qui lui valaient 7 ou 8.000 livres par an, il laissait Magdeleine gouverner le reste./D’ailleurs il gérait lui-même tous ses immeubles, signant les baux avec les locataires et les traités avec les entrepreneurs et maçons. A sa mort il laissa une fortune que M. Radet évalue au bas mot à 800.000 livres — plus de 2 millions de notre temps. Lully aimait le luxe, l’inventaire dressé après sa mort ne laisse aucun doute à ce sujet. Son hôtel était garni dœuvres d’art, de peintures, de dorures, de glaces. Rien que l’argenterie était prisée
LILLY
10.707 livres 1 et les diamants 13.000 livres 2 . On voit par ces détails qu’il était plutôt intéressé que ladre, car l’avare fait argent de tout et se passe de confort. Rameau, qui vécut dans un intérieur misérable, vêtu d’habits râpés quand ses coffres étaient pleins d’or, en offre le type accompli.
Lully, en pur musicien, ne pouvait se contraindre au travail, il lui fallait attendre l'inspiration. Lorsqu’elle arrivait, il quittait tout pour s’y abandonner, en quelque lieu qu’il se trouvât. 11 se relevait la nuit pour aller à son clavecin tant il craignait de laisser échapper l'idée qui lui était venue. L’opéra qu il devait écriie le hantait Il y pensait continuellement avant de se mettre à l’œuvre. Puis venait la période de création, « trois mois durant il s’y appliquait avec une attache, une assiduité extrême ». Ensuite il ne s’en occupait plus que de temps à autre : « Des nuits qu’il ne pouvait dormir, des matinées inutiles à ses plaisirs. » Lorsqu il voulait moitié une scène en musique, il la lisait et relisait jusqu a la savoir par cœur, puis il s’installait à son clavecin, sa tabatière à un bout, et battait son instrument en chantant. Sa composition achevée, il se I imprimait tellement dans la tète qu’il ne s’y serait pas mépris d’une note. Il la dictait alors à son secrétaire, Lalouelte ou Golasse.
Il lui arrivait de courir à son clavecin et d improviser quelque récit dont la force dramatique bouleversait les auditeurs. Louis Racine a conté qu’un
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* Environ 35.000 francs de nos jours.
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jour « mortifié de s'entendre dire qu'il devait tout son succès à la douceur de Quinault et qu’il était incapable de faire de bonne musique sur des paroles énergiques», il chanta impromptu en s’accompagnant, ces vers de XIphigénie :
Un prêtre environné d’une foule cruelle Portera sur ma fille une main criminelle Déchirera son sein et d'un œil curieux Dans son cœur palpitant consultera les Dieux.
Les auditeurs se crurent tous présents à cet affreux spectacle et les tons que Lully joignait aux paroles leur faisaient dresser les cheveux sur la tête. »
11 avait une faculté d’invention extraordinaire; s’il trouvait une guitare il s’amusait à improviser dessus « ce chaudron-là cent menuets et cent courantes qu’il ne recueillait pas, comme vous le jugez bien ». On le décidait difficilement à jouer du violon ; mais parvenaiton à lui en mettre un entre les mains, « c’en était pour Irois heures, il s’échauffait et ne le quittait qu’à regret ».
Les rythmes el les mélodies naissaient en lui en toute circonstance. Lecerf rapporte qu'un jour allant à cheval, le pas de sa monture lui donna l'idée d’un air (h* violon. A la cour, à la ville, nuit et jour, il songeait à l'œuvre qu’il allait créer. Au milieu des préoccupations d'une vie fiévreuse et agitée, cet homme de plaisir, ce courtisan habile, ce spéculateur hardi, ne cessait d’être en proie aux divines fureurs de la Musique.