Boscheron. Vie de Quinault, pp
du roi, de Monsieur, de Mademoiselle et de toute la cour, et la Gazette relate l'extraordinaire satisfaction que cette brillante compagnie ressentit du spectacle. Ce n'était plus une pastorale, mais une véritable tragédie mise en musique. Ongoùtafortrallégoriedu serpent Python, au prologue, et non sans candeur, le bon Robinet s'étonnait que « l'aimable symphonie » ne produisît aucune cacophonie.
Dès le lendemain de la première, le 28 avril i6j3, le roi marque son contentement en rendant une ordonnance portant permission à Lully. et cela gratuitement, de représenter ses ouvrages dans la salle du Palais-Royal. Cette salle, où jouait la troupe de Molière, mort le 17 février pendant le Malade imaginaire, devenait ainsi la salle de l'Opéra. On voit que Lully avait sagement agi en ne louant le jeu de paume que pour huit mois. Sans doute, la décision royale jetait la troupe de Molière dans un grand embarras, mais, en bonne justice, on ne saurait imputer à crime au seul Lully le désarroi qui en résulta pour les comédiens. 1
Déjà, le Florentin comptait de nombreux ennemis prêts à cabaler contre lui. Sans parler de Sourdéac et de Champeron, il y avait les gens de lettres jaloux du succès de Quinault et qui s'efforçaient de jeter le discrédit sur le « monotone » Cadmus ; il y avait les amis de Molière indignes
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de voir la troupe du grand poète jetée à la rue; il y avait enfin toute une séquelle d'auteurs de pièces à machines, comme Donneau de Visé, que le monopole de Lully irritait au plus haut point. Lully, d'ailleurs, semblait prendre plaisir à exciter ses adversaires en sollicitant du roi, aussitôt après la mort de Molière, une aggravation des dispositions de son privilège ; défense était faite (3o avril 1673) aux comédiens d'employer plus de deux voix etde six violons1. Autant valait décréter la fermeture du Marais. Il s'aliénait même la corporation des joueurs d'instruments en faisant libérer ses propres musiciens de toute obligation vis-à-vis de celle-ci par arrêt du Conseil du 14 août 1673. Aussi, la cabale se dressa-t-elle menaçante contre le Florentin et montra-t-elle sa puissance lors de la première â'Alceste (11 janvier 1674)-
Les répétitions de la pièce faites à Versailles ne laissaient pas présager un échec, loin de là; les courtisans paraissaient enchantés du nouvel opéra ; dès le 20 novembre 1673, Mme de Sévigné écrit « qu'il passera tous les autres » ; en décembre, le ton de la marquise n'a pas changé : « On répète souvent la symphonie de l'opéra ; c'est une chose qui passe tout ce qu'on a jamais ouï. Le roi disoit l'autre jour que s'il étoit à,
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Paris quand on jouera l'opéra, il iroit tous les jours ; ce mot vaudra cent mille livres à Baptiste1.» Quelques jours avant la première, le 8 janvier 1674» Ie ton de Mme de Sévigné s'est encore élevé : « l'opéra est un prodige de beauté; il y a déjà des endroits de la musique qui ont mérité mes larmes; je ne suis pas seule à ne les pouvoir soutenir ; l'àme de Mme de la Fayette en est alarmée2. »
Malgré de si favorables pronostics, la première reçut un accueil plutôt froid qui atténue un peu l'admiration delà marquise. « On va fort à l'opéra nouveau ; on trouve pourtant que l'autre étoit plus agréable ; Baptiste croyoit l'avoir surpassé ; le plus juste s'abuse. » Auteurs, poètes et musiciens, avaient la dent dure; ceux-ci traitèrent la musique d'Alceste de musique de diable :
Dieux! le bel opéra, rien n est plus pitoyable. Cerbère y vient japer d'un aboy lamentable.
O quelle musique de chien !
Chaque démon dune joye effroyable
Y fait aussi le musicien.
O quelle musique de diable ! *
Encore plus acharnés, les gens de lettres reprochaient à Quinault d'avoir gâté le sujet d'Euripide
1. Mme de Sévigné. Lettres, Lettre 352 du Ier décembre 1673, (Ed. des grands écrivains), III, p. 296.