Lecerf. Loc, cit., III. pp
2. Voir le Mercure historique et politique d'avril 16S7 p. 636.
amis le vinrent visiter. Un des jeunes princes qui l'admiraient lui reprocha alors d'avoir consenti au fâcheux autodafé : « Eh quoi, Baptiste, lui dit-il, tu as été jeter aufeu ton opéra? Morbleu, estois-tu fou d'en croire un janséniste qui revoit et de brûler de belle musique? — Paix, paix, Monseigneur, lui répondit Lully à l'oreille ; je sçavois bien ce que je faisois, j'en avois une seconde copie. »
Cette plaisanterie, dont nous empruntons le récit à Lecerf, devait être la dernière du Florentin. Son état ne tarda pas à empirer. Lorsqu'il sentit que la mort devenait inévitable, fécond comme tous les Italiens « en raffinements de pénitence », « il se fit mettre sur la cendre, la corde au cou et fit amende honorable », enfin, il marqua la douleur de ses fautes « avec une édification parfaite. » Lecerf ajoute même que, voulant mourir en musique, il composa l'air : « Il faut mourir, pécheur1. »
Sa fin ne fut pas seulement chrétienne ; elle fut celle de l'homme énergique et volontaire qu'il avait toujours été. Jusqu'au dernier moment, Lully garda sa pleine et entière connaissance. Le 10 mars, dans la matinée, il mandait Simon Moufle, son notaire, et, avec une complète lucidité d'esprit, il lui dictait ses volontés suprêmes.
i. Lecerf admet, cependant, que Lully avait composé cet air antérieurement [Loc. cit., III, p. 178).
11 demandait qu'on l'inhumât dans L'église des Augustins (Jéchaussés ou Petits-Pères, et fondait une messe basse à perpétuité dans cette église. Diverse? autres fondations ou legs concernaient les Filles catholiques de la rue Sainte-Anne, les pauvres de sa paroisse, les domestiques de l'Opéra et ses propres serviteurs.
Quant au privilège de l'Opéra, il le léguait, partie à son fils Jean-Louis Lully, déclaré survivancier des charges paternelles, et partie à Madeleine Lambert sa femme, à l'abbé Lully et à ses trois filles, en prenant soin de stipuler que « ladite dame son épouse conduirait tout ce qui concerne ladite Académie royale de musique » avec son ami Frichet et son secrétaire Colasse. Madeleine Lambert était nommée exécutrice testamentaire. Son fils Louis, déshérité, n'obtenait que sa légitime. Mais, cinq jours plus tard, et sur les instances de sa femme, Lully ajoutait à ce testament un codicille qui rétablissait Louis Lully dans ses droits à la succession1.
Après avoir langui une semaine, il mourut le 22 mars. Maintenant, le surintendant reposait dans son grand lit à baldaquin de la maison delà Ville l'Evèque. Suivant le vœu qu'il avait formulé, on l'enterra aux Augustins déchaussés, après un service célébré à la Madeleine.
1. Testament de Lully. Voir Campardoa. Loc. cit. II, pp. 148, i5i.
Désireuse d'élever à la mémoire de Lully un monument qui fût digne de sa gloire, sa famille obtint, dans l'église des Petits-Pères, la propriété de la chapelle Saint-Jean-Baptiste, patron du musicien. Là, le sculpteur Michel Cotton construisit un somptueux mausolée en marbre blanc et noir, flanqué de deux statues de femmes représentant, l'une, la musique légère, l'autre, la musique dramatique. Dominant l'ensemble, se dressait le buste de Lully par Antoine Coyzevox, le tout d'allure théâtrale1.
La mort ne désarma pas les ennemis du surintendant. Pour eux, sa glorification faisait scandale :
...S'il fust mort comme il l'a mérité, Nous en aurions pu voir les cendres.
disait une épigramme qui se voulait vengeresse ; le mausolée, surtout, excitait unegrande indignation, car il semblait une provocation2. En revanche, les Lullystes consacrèrent à leur idole d'élogieuses épitaphes. On composa une « apostrophe » à la mort qui s'était montrée assez cruelle pour ravir prématurément à la France un
i . La collection Gaignières du département des Estampes de la Bibl. nat. conserve un dessin original de ce mausolée qui fut détruit pendant la Révolution. Voir Radet. Loc. cit., p. 62 et suiv.
2. Notes et Documents sur l'histoire des théâtres de Paris. Édit. Lacroix, p. 108, et Œuvres d'Etienne Pavillon, 20 partie, 1730, pp. 177, 178.
de ses plus beaux génies, et des chansons dirent naïvement la perte que venait de faire la musique :
Baptiste est mort , Adieu la symphonie.
La musique est finie , Déplorons son sort.
Cela se chantait sur l'air du rigaudon d'Acis et Galathée l.
« Un petit homme d'assez mauvaise mine et d'un extérieur fort négligé. De petits yeux bordés de rouge qu'on voyait à peine et qui avaient peine à voir, brillaient d'un feu sombre qui marquait tout ensemble beaucoup d'esprit et beaucoup de malice ; enfin, sa figure entière respirait la bizarrerie ». Voilà le portrait que Sénecé trace de Lully dans son célèbre pamphlet, portrait qui, bien que dessiné par une plume ennemie, ne semble pas inexact. D'après Lecerf, le Florentin, plus gros et plus petit que ses portraits le représentent, n'était pas précisément « beau garçon ». Courtaud2, tassé, avec un gros nez, une grande bouche aux lèvres lourdes et sensuelles, un masque grimaçant labouré par la vie, strié de plis profonds en lesquels persistait comme le rictus de L'ancien bouffon, il regardait avidement
i. Bib! nat. Ms. fr. 12621. f,jS iJ3, 1 34. a. Cf. son portrait par Bonnart.
de ses yeux clignotants, enfouis sous la broussaille épaisse des arcades sourcilières. Et malgré qu'il fût si myope « qu'il ne voyait presque pas qu'une femme était belle », son regard avait quelque chose d'acéré et d'investigateur. Ajoutez à cela la mimique architecturale etabondamment expressive de ses compatriotes, une encolure trapue, encadrée des pesantes cascades de la perruque, un airmaussade,unetenue débraillée1, malpropre, toujours souillée de tabac. Il composait sur son clavecin « sa tabatière sur un bout, et toutes les touches pleines et sales de tabac 2. »
Mignard et Edelinck, dans leurs portraits d'apparat, ont embelli et ennobli le surintendant. En l'amaigrissant, Mignard lui confère une certaine distinction, tandis qu'Edelinek et Desrochers, interprétant l'accent circonflexe de ses sourcils, lui prêtent, selon l'expression de M. Romain Rolland, « la physionomie d'un grand oiseau de proie nocturne », physionomie symbolique, et dont la légende de la rapacité de Lully a pu se prévaloir. Mais en réalité, le personnage restait d'aspect souffreteux, et gardait l'apparence d'un robin retors et dyspeptique.
Malgré son extérieur défavorable, il respirait une vive intelligence. Et c'est justement pour ce qu'il y a en lui d'intellectuel et de logique,
i. C'est ainsi que Coysevox le représente, 2. Lecerf. Loc. cit., III, p. 173.
£ qu'il plaît si fort à ses contemporains. Avec cela, de l'esprit, du plus libre et du plus hardi, un esprit prompt, cinglant; « en fait de saillies, déclare Lecerf, il était au-dessous de peu de gens ». Racontait-il quelque anecdote, il le faisait avec un talent sans égal, avec une pointe d'italianisme dont il ne se débarrassa jamais. Nul n'avait un sentiment plus juste, plus objectif, dirions-nous maintenant, du comique et de la raillerie. Et de la sorte, il acquit « l'estime de toutes les personnes de première qualité qui lui firent l'honneur de le voir familièrement ». Les souverains étrangers lui faisaient des présents considérables et lui envoyaient leurs portraits1. Déplus, il taquinait fort agréablement la muse poétique, aussi bien en italien qu'en français. Les vers italiens de Pourceaugiïac sont de sa façon, et Sénecé cite les épitres en vers qui forment la préface de quelques-uns de ses opéras2. Dans ses dédicaces au roi, il tourne habilement la phrase et s'entend on ne peut mieux à présenter un compliment dans le style tendu et allégorique alors à la mode.
Au moral, il est un peu déconcertant ; chez lui, la dévotion s'accommode du libertinage, le mysticisme, de l'esprit pratique le plus terre à terre; il est à la fois raffiné et brutal,- bourgeois et bohème.
i. Mercure galant, mars 1687, I, p. 364. a. Sénecé. Loc. cit., p. 21.
8o LULLY
Tout en lui se résume en une activité prodigieuse, en une étonnante et, en quelque sorte, universelle curiosité d'esprit.
Courtisan, certes, il l'était, mais avec quelque brusquerie et avec une façon de cynisme hou (îon ; il savaitjusqu'où ses bravadespouvaienf aller sans imprudence, et l'indépendance de sou langage ne s'affichait point à l'aventure. Comme le roi s'impatientait à une représentation d'Alcidiane : « Le roi est le maître, observe ironiquement Lully; il peut attendre tant qu'il lui plaira ».
Son ambition était extrême, incessante. Non content des charges musicales accumulées sur sa tête, il briguait des honneurs de toute espèce ; c'est avec « une ténacité insolente » qu'il parvint à entrer au sceau; et, avec quelle stupeur vit-on ce « baladin » se mettre sur les rangs pour acheter le comté de Grignon ! ' Tout cela, afin de « morguer » ennemis et envieux.
Jamais, néanmoins, il ne s'autorisa de sa rapide fortune pour adopter des allures de parvenu ; ses manières étaient « unies et commodes », dit Lecerf. Point de hauteur, mais point d'inutile et excessive déférence. Avec un grand seigneur, il causait sur le même ton qu'avec le dernier de ses musiciens. Il montrait de la fierté, du quant à soi, et son amour-propre était vif et sensible.
i. Jal. Dictionnaire critique, article Lully.
Un mot, une simple critique, surtout sur le chapitre de l'art, déchaînaient sa brusquerie; alors, oubliant toute retenue, il pouvait s'abandonner aux pires violences, et avouait qu'il aurait tué quiconque lui aurait dit que sa musique ne valait rien. Aussi, ne s'y frottait-on pas. L'histoire du coup de pied qu'il aurait donné à Marthe Le Rochois enceinte a été controuvée ; mais, il avait le geste brusque et la main prompte et cassait volontiers des violons sur le dos des musiciens inattentifs ou néffliffents.
Lecerf nous instruit de son « inclination pour le vin et la table ». Lors de sa dernière maladie, le chevalier de Lorraine étant venu le visiter, s'attira les remontrances de j\Ime Lully, matrone un peu grondeuse et bougonne ; elle reprochait au chevalier d'avoir abrégé les jours de son mari, en l'attirant trop souvent dans des orgies; « c'est vous, criait-elle, qui l'avez enivré le dernier et qui êtes cause de sa mort ». Alors, le musicien toujours enjoué : « Tais-toi, ma chère femme. M. le chevalier m'a enivré le dernier, et si j'en réchappe, ce sera lui qui m'enivrera le premier '•. » Grimarest raconte aussi une scène d'immersion à laquelle Lully, Chapelle et plusieurs autres se seraient livrés après boire à Auteuil, la bande, qui avait le vin triste, s'étant
i. Titon du Tillet. Le Parnasse français, p. 399 Lvllï'. 6
Sx LU-L L Y
imaginé tout bonnement de s'aller jeter à la Seine1.
Au surplus, le « libertinage » de Lully était chose avérée ; il s'usa dans des débauches continuelles, et, ceci n'est pas niable, s'oublia à des fréquentations honteuses2. Ses amis, Fiesque, le chevalier de Lorraine, les Vendôme, jouissaient à cet égard d'une réputation bien établie.
Et cependant, le Florentin aimait même les femmes ; il avait pour maîtresse la charmante claveciniste Mlle Certain et semble avoir serré de près une danseuse MIle Pezant. tout en marivaudant avec F'anchon Moreau, « l'adorable Scylla » d'Acis, et en ciselant à l'adresse de Madeleine d'Angennes, duchesse de la Ferté, des madrigaux compliqués et fades. Il aimait à composer d'aimables chansons, le ventre à table, en face d'une bonne bouteille.
L'universalité de ses passions lui attira quelques ennuis et faillit entraîner sa disgrâce. La Certain, jalouse du page Brunet, dont Lully appréciait la personne encore plus que la voix, aurait informé le roi des écarts de son surintendant. On fit la chanson :
C'est le Roy qui te menace, Ah ! Lully, songe à changer.
i. Grimarest. La Vie de M. de Molière (édit. de i^oS), pp. i52-i63.
i. Voir le Ms. fr. 12620; un grand nombre de chansons du fonds Maurepas visent les mœurs de Lully.
et Lully fut vertement semonce. Lecerf lui, môme n'ignore rien de l'inconduite de Baptistemais il se contente de la rappeler d'une façon toute académique : « Mort* pauvre ami, Lully est Lully, comme a dit M. de la Bruyère ; mais Lully était homme et homme adonné à ses plaisirs l- »
La vérité, c'est que Lully sut faire deux parts de sa vie ; il resta en fort bons termes avec sa femme qu'il n'aimait peut-être pas, mais assurément qu'il respecta, et dont il eut six enfants. « Bon mari, demande Lecerf; pas mauvais » et d'ajouter philosophiquement : « N'est-ce pas assez? » 2 Chez lui, la débauche gardait un décorum bourgeois et officiel, une façade de respectabilité.
Quand il donnait à dîner, il prenait soin de s'abstenir de tout faste. Jamais il ne proportionnait ses menus à la situation sociale de ses invités, parce qu'il « ne voulait pas ressembler à ceux qui font des festins de noces chaque fois qu'ils traitent un grand seigneur qui se moque d'eux en sortant »3. Aussi, le qualifiait-on d'avare ; on l'appelait Lully le Ladre; en outre, on le savait rapace, et La Fontaine écrivait :
i. Lecerf. Loc. cit. II, p. 41.
i. S.aint-Evremond laisse à entendre que. s'il eût perdu sa femme, il se fût montré moins désolé qu'Orphée. 3. Lecerf. Loc. cit. III, p. 179.
C'est un paillard, c'est un mâtin Qui tout dévore Happe tout, serre tout, il a triple gosier.
A vrai dire, le « glou », que flagellait le bonhomme, était plutôt intéressé qu'avare, car il savait dépenser à propos. Qu'il suffise de rappeler le feu d'artifice tiré devant sa maison et la représentation gratuite de Per'sée, dépenses dont il escomptait le bon rendement. Mais, à côté de cela, des gestes simplement généreux: ainsi, il concéda gratuitement à Michel Lambert la jouissance d'un appartement dans son hôtel, et l'aida à acquérir la propriété de Puteaux.
Au fond, il avait le cœur meilleur qu'on ne l'a dit. Bien certainement la légende l'a noirci; non pas qu'il faille, par esprit de contradiction ou d'apologie systématique, passer condamnation sur ses défauts ; mais sa fourberie et sa rapacité ont été fort exagérées. Sans doute, en affaires, c'était un adversaire redoutable et allant volontiers jusqu'au bout de son droit ; seulement, on n'a pas pu démontrer qu'il en ait abusé ; rien no • saurait lui être reproché dans l'affaire du privilège de Perrin, et sa conduite à l'égard de- Molière n'est incriminée que par le plus suspect. des témoins. Son âpreté à défendre son privilège, la faveur dont le roi l'entourait, ses succès, ses mœurs déplorables, tout contribua à dresser contre lui la malveillance et l'envie.
Lully savait pourtant rendre service ; <mi juillet 1670, il se portait garant de la solvabilité de sa cousine Catherine Morineau ; en 1686, il prêtait à un hautbois de l'Ecurie une/ somme importante ; lors du mariage de sa fille avec Francini, il se montra généreux dans la constitution de la dot; il s'occupa avec la plus grande activité de faire pourvoir son fils Jean-Baptiste des. abbayes de Saint-Hilaire de Carcassonne, de Saint-Georges sur Loire et du prieuré de Saint- Médard de Vitry-aux-Loges1. Enfin, il donna à ses enfants une éducation musicale des plus soignées, et son testament témoigne de sa générosité envers ses serviteurs, car sa sollicitude n'oublia aucun de ceux qui l'avaient entouré.
L'activité, une activité incessante à la fois méthodique et audacieuse, voilà, ce nous semble, la caractéristique dominante du Florentin. Dans les affaires si nombreuses et si diverses qu'il entreprit, jamais on ne le vit s'en rapporter à des auxiliaires. Marchés avec les entrepreneurs etles ouvriers, pièces comptables, toutlui passait par les mains. Plein de confiance en les qualités administratives de sa femme, il lui laissait gouverner le ménage, recevoir et payer à sa fantaisie, tandis que lui se bornait à prendre pour ses menus plaisirs les 7 ou 8000 livres qu'il