Inventaire après décès de Luily
retirait de la vente de ses ouvrages1. C'est à Madeleine Lambert qu'il confia, dans son testament, l'œuvre qui lui était chère entre toutes, l'Opéra.
Il avait yu, ainsi que l'écrit Lecerf, tant d'Orphées mourir à l'hôpital, qu'il se promit bien de ne pas suivre leur exemple, et ne cessa de mener une lutte acharnée pour conquérir la fortune.
D'abord, ses charges lui rapportaient 3o ooo livres auxquelles s'ajoutaient les recettes de l'Opéra, les redevances des concerts et académies de musique de province et les dons extraordinaires du roi. Pour faire fructifier ce capital, il acheta ou fit construire des immeubles ; à sa mort, on le trouve en possession de cinq maisons à Paris, l'hôtel de la rue Sainte-Anne et la maison y attenant, la maison de rapport de la rue Royale, celle de la rue des Petits-Champs, enfin celle de la Ville-l'Evêque qu'il habite. A cette liste, il faut ajouter la maison de Puteaux et une maison de campagne sise à Sèvres et appelée la Guyarde qui, en IJ53, fut achetée par la manufacture royale de porcelaine2.
' M. Radetfixe la valeur des immeubles urbains à 25o.ooo livres et à oo.ooo livres celle des
i. Lecerf. Loc. cit. III. p. 182.
2. Il ne subsiste du « château de la Guyarde » qu'un petit pavillon qu'on appelait « l'Opéra » (G. Leehevallier-Chavignard. La Manufacture de porcelaine de Sèvres, p. 34)»
maisons de Piiteaux et de' Sèvres. Lui] v possédait donc une fortune foncière de3oo 000 livres. De ses maisons de rapport, il tirait d'importants revenus en argent auxquels s'adjoignaient des redevances en « sucre roj'al » destinées à MmeLully, et fort appréciées des ménagères à une époque où le sucre, substance rare, ne se débitait que chez les apothicaires.
Son inventaire porte trace de quelques-uns de ses placements ; il laissait 16707 livres d'argenterie, i3ooo livres de pierres et diamants, 58 sacs remplis de louis d'or, doublons d'Espagne, et contenant 200 000 livres, soit une somme totale de 5oo 000 livres qui, ajoutée à la valeur des immeubles, donne une fortune globale de 800 000 livres, 'd'une valeur actuelle de plus de deux millions 1.
Epris de luxe et d'apparat, Lully vivait en grand seigneur ; trois chevaux, dont deux de carrosse, occupaient ses écuries ; l'un d'eux, il est vrai, était aveugle et un autre avait le tic, de sorte que cette cavalerie était un peu une cavalerie de douairière. Mais l'hôtel delà rue Sainte- Anne montrait que le surintendant goûtait la splendeur de l'ameublement et de la décoration tels qu'on pouvait les concevoir au grand siècle :
1. Cf. Radet. Loc. cit. p. 44- Lecerf dit à tort que Lully laissa dans ses coffres une somme de 63oooo livres en or. Loc. cit. III, p. 182.
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solennelles chambres dorées, salons de miroirs, imposants lustres de cristal. A la Ville-l'Evèque, ce n'étaient que meubles en marqueterie, tableaux, nombreuses tapisseries de Rouen, des Flandres, des Gobelins. Et la « turquerie » ne manquait point au mobilier, car l'ancien Mufti aimait à se délasser dans des fauteuils « couverts de moquette à la turque ». Joignez à cela une abondante et riche garde-robe comprenant sept justaucorps, dont plusieurs ornés de broderies, etvousn'aurezpas de peine à comprendre que tout ce luxe dût surprendre chez un simple musicien. Son manque de scrupules, sa jalousie envers tous ceux qu'il soupçonnait de vouloir chasser sur ses terres, la manière brutale dont il assura l'intégrité de son privilège, même vis-à-vis des montreurs de marionnettes, auxquels une ordonnance du 5 février 1677 interdisait de mêler de la musique à leurs représentations, rendirent odieux le monopole artistique du Florentin1.
L'artiste chez Lully, n'était pas moins complexe que l'homme. A la fois guitariste, danseur, violoniste, claveciniste, compositeur, metteur en scène, il présentait le même caractère d'acti-
1. ïl dissuada le roi d'accorder un congé à Desmarets pour lui permettre d'aller perfectionner sa culture musicale en Italie, tant il craignait de le voir devenir un rival dangereux. (T*rton du Tillet. Le Parnasse français, leT Supplément, p. 755).
vite intelligente et universelle que nous avons remarqué riiez l'homme d'affaires.
On ue suit presque rien sur sa première éducation musicale, mais il est à remarquer que l'instrument dont, selon la tradition, il apprit à jouer tout enfant, était un instrument d'accompagnement, un instrument de réalisation harmonique, la guitare. Lully aimait à « battre ce chaudron là » sur lequel il lâchait bride à sa merveilleuse facilité d'improvisation en faisant « cent menuets et cent courantes » qu'il ne recueillait pas, du reste, les estimant « de petit mérite ' ». Le violon, qu'il pratiqua aussi de très bonne heure, lui semblait de plus de conséquence. Il en jouait divinement, au dire de ses contemporains, mais il faisait assez de cas de sa réputation de violomste pour ne pas vouloir s exposer a la diminuer. Aussi, éconduisait-il d'ordinaire les solliciteurs, n'admettant d'exception qu'en faveur du maréchal de Gramont dont un laquais, nommé Lalande, prenait de ses leçons; alors, le violon en main, Lully se transfigurait, s'échauffait, et c'en était pour trois heures.
Lecerf prétend qu'il abandonna le violon après sa nomination de surintendant. Nous savons, cependant, qu'il joua un véritable concerto, avec des doubles, dans le ballet des Muses, et à l'automne de 1G77, Mme de Sévigné, qui raffolait