ARM IDE
Sans doute, tout cela semble encore bien pâle, bien délavé, auprès des touches superbes et vraiment humaines de Gluck. C'est que d'abord,. il faut faire la part du temps, et qu'ensuite, l'Armide de Lully n'est que la princesse d'une cour policée et galante, tandis que celle de Gluck est simplement une femme, une pauvre femme qui pleure. Lullv trouve cependant des accents infiniment douloureux au cinquième acte, lorsqu'Armide voit l'amour de Renaud lui échapper, et, dans sa simplicité un peu nue, son récit s'élève •au vrai pathétique. Rien n'est plus beau, d'une beauté d'amertume et de désolation que les
adieux de Renaud; rien n'est plus émouvant que la détresse d'Armide abandonnée.
Un compromis entre le système de la déclamation presque continue employé pour R >land et celui du récit accompagné s'établit dans Annide: des scènes entières, et non des moins essentielles, sont écrites en musique récitative accompagnée de la seule basse continue. L'orchestre prête son appui à la mélodie vocale lorsque la situation appelle des images déjà fixées symphoniquement, en quelque sorte. Ainsi, le récit fameux d'Armide : « Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous » et la plus grande partie des adieux de Renaud et d'Armide au cinquième acte sont soutenus par la seule basse continue. Au contraire, le duo des magiciens ordonnant la poursuite au deuxième acte, les récits de Renaud et de la Bergère héroïque empreints d'un sentiment naturiste très caractérisé, les airs de la Haine, à l'allure saccadée, s'accompagnent de la symphonie. Il semble donc que, pour choisir son matériel d'accompagnement, Lully se montre guidé plutôt par des préoccupations pittoresques que par des intentions purement dramatiques. Et ces mêmes tendances se constatent dans les ballets, comme le Triomphe de l Amour et le Temple de la Paix.
Une incroyable floraison mélodique, incessante et suave, caractérise la gracieuse pastorale àWcis
et Galathée. Lorsque Thélème parledes fleurs qui
naîtront sous les pas de la nymphe Galath du riche émail dont elles sertiront la fraîche apparition, la symphonie se soulève et s 'épanouit en figurations ingénieuses*; finement, elle caricature le géant Polyphème, amoureux ridicule à la démarche claudicante et lourde2; très tendre, elle s'épanche par la voix des flûtes et des violons pour annoncer les bergers au premier acte, et scelle l'ouvrage dans l'apothéose d'une brillante passacaille. C'est dans Acis et Galathée que le talent de Lully, complètement épanoui, se révèle tout entier. La mort prématurée du musicien le protégea contre la déchéance qui guette les artistes; il tomba en pleine gloire, en pleine vigueur, sans connaître les rancœurs du déclin, sans avoir cherché à se survivre à lui-même.
Au cours des trente années qu'il consacra à la composition de ses ouvrages lyriques, son évolution s'effectua donc, pour ainsi dire, en lio-ne droite, d'un mouvement tranquille, continu, sans heurts, sans velléités de régression, mais aussi, sans imprudentes audaces. Attentif à ne point heurter de front le goût national, à écrire une musique de juste milieu, le Florentin devint ainsi le plus français et le plus représentatif
i. Acis et Galathée, acte I. Air : « Los fleurs y naîtront sous vos pas. »