Ch. Perrault. Mémoires, pp. 126 et suiv
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soutenir que Lully a extorqué le privilège de Perrin ; jamais Perrin ne se considéra comme lésé ; bien au contraire, il faisait une bonne affaire, put payer ses dettes et sortit de prison'. Le Florentin, à l'occasion de cette cession, a été accusé d'avoir joué indignement Molière. Selon Sénecé, Molière, frappé de l'intérêt que le public prenait aux ouvrages en musique, aurait eu le premier l'idée de fonder une Académie de musique et s'en serait ouvert à son collaborateur2. Mais le témoignage de Sénecé, valet de chambre de la reine Marie-Thérèse, qui abominait Lully, doit demeurer suspect. Sénecé commence par énoncer une inexactitude en rappelant les prétendus regrets que Perrin ressentait de la perte de son privilège, puis, fort maladroitement, pour perdre Lully, il compromet gravement Molière : « Nous finies nos conventions, aurait dit le poète, et nous prîmes jour pour aller ensemble mettre la faux dans la moisson d'autnii, en demandant au Roy le privilège de la représentation des opéras 3. »
En devançant l'époque convenue, conclut-il, le rusé Baptiste obtint pour lui seul le privilège si
t. Nnitler,et Thoinan, Loc. cit., p. 226. •2. Cette idée, d après Nuitter et Thoinau, ne reviendrait pas même à Perrin, mais bien à Cambcrt.
3. Sénecé. Lettre de Clément Marbt à M. de Sxxx touchant ce qui s'est passé à l'arrivée de J.-B. de Lulli aux Champs- Elysées, Cologne, 16SS.
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convoité. Tout porte à penser qu'il ne s'agit là que d'un racontar sans consistance. A qui fera-t-on croireque Molière, le glorieux Molière des comédies-ballets, se serait bénévolement contenté du rôle modeste et effacé de librettiste d'opéra ? Et, lorsque par la suite, il attaqua pour d'autres motifs le privilège de Lully, pourquoi ne se plaignit-il pas de sa duplicité ? Voit-on aussi Molière se laissant berner avec une pareille candeur, et peut-on admettre que Colbert, qui protégeait le poêle, eût conseillé à Lully de lui jouer un aussi mauvais tour?
C'est pourtant de là qu'est née la légende de « l'indigne conduite » de Lully envers Molière. On rappelait même cruellement que Lully fut l'oblige du poète ; or, en prêtant de l'argent sur hypothèque au Florentin, c'était Molière qui était l'obligé de Lully1.
D'ailleurs, point n'est besoin de tant d'imagination pour expliquer que l'octroi à gLully du privilège de Perrin ait suffi à séparer les deux anciens collaborateurs. Ce privilège, en effet, contenait, au moins à l'origine, une clause draconienne qui lésait profondément les intérêts de la troupe de Molière, car il défendait « de faire aucunes représentations accompagnées de plus de deux airs et de deux instruments sans la per-
ï. Nuitter et Thoinan, hoc. cit, p. 23i-23a.
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mission par écrit de Lully », clause excessive et tyrannique qui disparut du reste du texte officiel.
Le i.\ mars 1672, le roi accordait à Lully des Lettres patentes pour le privilège de l'opéra, par lesquelles, après avoir visé la capacité particulière du Florentin et l'insuffisance de Perrin. il révoquait de la façon la plus explicite le privilège accordé à celui-ci le 28 juin 1669. Lully obtenait la permission d'établir à Paris une « Académie royale de musique », et de donner au public toutes les pièces composées par lui. mais défenses expresses étaient prononcées « de faire chanter aucune pièce entière en musique, soit en vers français ou autres langues, sans sa permission, à peine de 10.000 livres d'amende1 ». 11 ne reste plus trace de la fameuse clause qui n'existait que dans^une première rédaction des Lettres oatentes ; lorsque Molière eut vent de cette disposition exorbitante, il se rendit à Versailles et obtint du roi qu'elle ne serait pas insérée dans le texte définitif. C'est du moins ce que rapportent Sablières et Guichard dans un factum2.
Voilà donc Lully pourvu du monopole exclusif