LUMIÈRES D'APRÈS-MIDI
La mer, endimanchée de satin bleu, s'étale, Horizontale et frissonnante vers des îles A rhorizon, vertes et roses.
Toute damasquinée de fragiles topazes, La robe de la mer endimanchée s'étale D'un bord à l'autre du beau ciel immaculé.
Mon cœur est vierge et veuf de toute nostalgie. Même le souvenir d'une lointaine amie
Se fait petit comme ce papillon
Se dépêchant, voilure minuscule et tendre
En pastel tremblotant, là-bas,
Vers les blanches villas aux toits tièdement bleus
Dormant leur sieste au frais d'un vallon bienheureux.
Gommuniale procession sur la mer,
Chastes comme le lin des mystiques autels,
Fidèles prosélytes, fronts clairs pâmés de foi,
Cœurs vierges comme les hosties du tabernacle,
Des yoles frêles.
Gréées de voiles nivescentes,
Doucement nagent vers la rive des fougères.
L'heureuse sieste au beau soleil d'après-midi !
Après-midi avec ses ors
Semés sur des pâtis de calmes verts.
LUMIÈRES d'après-midi 49
Un champ de blé, tout contre mes yeux amoureux, S'affale, éblouissant, sur la rive penchante D'un coteau descendant son torse vers la mer.
Repose-toi, mon cœur délié de la ville. L'heure se fait plus lente au cœur de cette paix, Et ta paresse communie Avec la nage immaculée des blanches yoles.
Béatitude ! 0 la si calme après-midi !
Les cloches d'un pardon balancent dans l'air tiède
Tout un alléluia de clarines tintantes
Nées, bien là-bas, de ce clocher en cendre bleue
Derrière un rideau clair de peupliers.
Le chant des cloches vient jusque sur la mer calme Et se repose en gouttes blanches immobiles, Voiles d'adolescence musicale et frissonnante.
5o LUMIÈRES DU MONDE
Blanche anadyomène au jardin du silence,
La première nuée du soir,
Nubile comme un rêve à Taube des bonheurs.
Vierge splendeur promise au prochain crépuscule.
Proclame au seuil du ciel profond
Sa fiançaille en marche lente sur l'azur.
LUMIÈRES d'après-midi 5i
Devant l'église,
Un champ de blé frémit de clartés souveraines,
Tenant joyeux dans ses mains d'or
Tout le soleil d'après-midi.
Petite église agenouillée et recueillie
Sur le préau : son pignon luit
Comme un masque blanchi de vieillesse solide,
Petite église, petite vieille
Avec ses bras sur l'or des blés.
Dans le silence.
Petite église et son toit lourd Où pousse un dur clocher petit
Avec en son cœur bleu une cloche figée Ne pouvant plus sonner, trop valétudinaire, Et par-dessus un coq de bois Semblant l'oiseau perché du gros arbre voisin.
L'heure est tendre qui sonne à mon cœur bucolique ; Traînant des souvenirs épars, je me l'ecueille.
Silence I Ah comme tout est silence à cette heure !
Deux souvenirs pieux,
La tête basse, comme des veuves pendant vêpres,
Tout contre un vitrail bleu où le jour devient aube,
Deux souvenirs pieux
Joignent leurs mains avec leurs âmes.
LUMIÈRES d'après-midi 53
...Ah ! ce beau soir était si doux à son regard ^ Et mon cœur s'y penchait ainsi que vers un puits Dont Veau porte le calme azur du paradis.
Silence, ô cœur mélancolique, Bats moins rapide !
Ecoute le g^rand vent chanter dans les épis Avec la magnifique et joyeuse lumière.
Accoude-toi avec ma chair sur le vieux mur,
Et regarde là-bas la si douce campagne,
Les toits lointains et bleus.
Couchés comme des robes
Sur la toison bruissante des fougères.
Loin des rochers farouches la mer se repose Avec ses îles transparentes Sous une oasis de ciel rose.
Ecoute : le vieux chante en sarclant son champ pauvre.
Sa mélopée pourquoi ne la vouloir amie
Et fraternelle même,
Sa mélopée hachée de silences perclus
Que vient bercer le vent frissonnant sur les blés.
Le calvaire,
Avec son pauvre christ aux bras écartelés,
Dresse son simulacre en travers de Tazur.
Le soir descend du ciel, des arbres et des toits.
LUMIÈRES d'après-midi 55
Un lourd chariot d'herbes fauchées S'engage, cahoteux, sur le sentier de boue, Roulant du champ de blé jusqu'à la maison basse.
Et tandis que des vaches viennent, leurs flancs boulant, Portant tout le soleil du jour sur leur poil roux Que précède un regard profond Où flotte la paresse infinie des labours,
La première fumée du soir, Lucide et blonde.
Glisse sur le ciel bleu.
Ploumanac'h et Golgon.
PAYSAGE
PAYSAGE
De fines toiles d'araignée tombent du ciel.
Il pleut fin et perpétuel
Du ciel distant au ciel prochain de ma fenêtre.
La cendre minuscule et ténue de la pluie
Choit lentement, comme une trame de soie grise
Brûlée par les années, imperceptible poudre.
Un peu de l'âme omniprésente de la pluie
Vient jusqu'à moi et mouille un peu mon cœur lassé.
6o LUMIÈRES DU MONDE
La bruine plane sur les toits roses et bleus,
Sur les rochers massifs et gris,
Et sur ce petit village de là-bas,
Hier si clair,
Impuissant aujourd'hui, et cherchant à tâtons
De pointe, avec l'épée luisante du clocher,
L'azur dormant bien haut sur des coussins de pluie.
Un bateau gros et bas
Passe entre les rochers accroupis sur l'eau verte, Avec des voiles couleur du temps et du pays, Pour sa besogne si mer-à-mer de tous les jours.
Et quelque part, une batteuse mécanique
Ronfle sans répit, ronfle depuis le matin,
Encombrant le silence à plat sous le ciel gris,
Ronfle et vrombit.
Avec son bruit pareil à celui que ferait
Un lourd frelon géant rôdant sur la campagne.
Ploumanac'h.