FEMME AFFAMEE N A PAS D OREILLES
LA DAME. — A tantôt!... c'est ça... à tantôt I... (Elle s'élance joyeusement vers sa table. Le monsieur se rassoit.)
LA DAME, s"* installant. — Il est très gentil !... mais j'avais peur qu'il ne me retînt à causer... je suis sûre qu'il est midi et demi?... j'ai été très loin... les poneys en avaient assez... moi aussi, d'ailleurs I... (Elle appelle un garçon.) Servez-moi vite, n'est-ce pas?...
LE GARÇON. — Dès quc j'ai vu madame rentrer, j'ai dit de faire l'omelette...
LA DAME. — Bon!... donnez-moi quelque chose en attendant l'omelette...
LE GARÇON, époussetant avec sa serviette la table qui est immaculée. — Radis... artichauts, crevettes, salade de concombres, céleri?...
LA DAME. — Ce que vous voudrez, mais quelque chose.,. (Le garçon apporte des crevettes et des radis Qu'elle se met à dévorer.)... il me semble que ça me donne encore plus faim!... quand donc arrivera- 1- elle, cette omelette?... c'est SI bon, une bonne omelette baveuse!... Ah!... enfin!... (Le garçon arrive en faisant des glissades, et en tenant en l'air F assiette sur
FEMME AFFAMÉE n'a PAS d'OREII.I.ES iH
laquelle romeldic semble voltiger.) Pourvu qu'il ne la laisse pas tomber!... (Le garçon dépose rassiette sur la table. La dame saute sur une cuiller et commence à se servir en regardant Vomelette d'un œil attendri.) Baveuse, elle est baveuse!... (Au moment où elle pique le premier morceau le monsieur s'approche, tenant une tasse à café de la main droite et traînant de la main gauche une chaise.)
LE MONSIEUR. — Vous voulez bien que je prenne mon café en causant avec vous pendant que vous déjeunez, dites?...
LA DAME, sa7is cnthousiasme . — Mais, certainement...
LE MONSIEUR. — Il me semble qu'il y a un siècle que je ne vous ai vue!...
LA DAME, mangeant. — Mais non... mais non...
LE MONSIEUR. — Mais sil... depuis le Grand Prix... un mois!... Gaston n'est pas ici?...
LA DAME. — Il est venu... et il va revenir... il est allé chercher les enfants...
LE MONSIEUR. — Est-cc que vous allez rester longtemps dans cet affreux petit pays?..
lis FEMME AFFAMÉE N A PAS D OREILLES
LA DAME, obligée de cesser un instant de manger pour parler. — Mais un mois au moins...
LE MONSIEUR. — Mais c'est un horrible trou !...
LA DAME
LE MONSIEUR. — Est-ce que vous ne trouvez . pas?... i
LA DAME. — Non... (Elle se remet à manger.) LE MONSIEUR. — Personue... pas de toilettes, pas de partie, pas d'eau, pas même de coquillages I...
LA DAME
LE MONSIEUR. — Ah I ma parole ! j'en ai cherché. . . Oui I . . . c'est comme je vous le dis I . . . je m'embêtais tellement que ce matin j'ai cherché des coquillages sans parvenir à en trouver un seul...
LA DAME
LE MONSIEUR. — Est-ce quc par hasard vous en auriez rencontré, vous?...
LA DAME, agacée. — Ehl... je n'en ai pas cherché l...(A part.)l\ a la rage des questions ! . . . qu'il parle, ça ne me gêne pas, mais qu'il ne me force pas à lui répondre...
FEMMi: AFFAMÉK n'a PAS d'OREILLES 149
LU M ON S I LU R. — PI US j'y SOIlgO, pi US je
bénis le ciel qui m'a fait vous apercevoir quand vous entriez... et notez (jue j'aurais fort bien pu ne pas vous voir... je regardais la mer... la mer immense... comme dit Dupuis dans La Cigale... Nous y avons été ensemble il y a bien longtemps, à La Cigale?...
LADAME
LE MONSIEUR. — Vous en souvenez-vous?...
LA DAME. — Parfaitement I...
LE GARÇON. — Sole frite ou bifsteck?...
LA DAME. — Bifsteck...
LE MONSIEUR. — De la sole après l'omelette?... Ah çà ! il veut vous anémier, ce garçon ! . . . est-ce lui qui vous sert habituellement?. ..
LA DAME. — Oui... (Elle achève V omelette.)
LE MONSIEUR. — Eh bicD, c'cst malsain d'être servie par un garçon comme ça!... Vous vous souvenez des Variétés?... et de La Cigale... Vous étiez diablement gentille, allez, ce soir-là?... vous me direz à ça que vous l'êtes toujours, gentille?...
LA DAME, à part. — Je ne lui dirai rien du tout!...
loO FE3IME AFFAMÉE n'a PAS d'OREILLES
LE MONSIEUR. — Vous aviez un petit chapeau si drôlement cabossé 1... un petit chapeau grenat... en velours... ou en peluche... je ne sais plus trop?...
LA DAME
LE MONSIEUR. — Éclairez-Hioi ?... était-il en peluche ou en velours?...
LA DAME. — Velours...
Le garçon pose sur la table le bifsteck.
LE MONSIEUR. — Il a l'air excellent, ce bifsteck I... il est bossu I... je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais un bifsteck ne me chante, qu'à condition d'être bossu... bossu et épais... et j'aime que quand je pèse dessus avec la fourchette, le sang gigle... celui-ci me paraît remplir les conditions voulues...
La dame mange sans répondre.
LE MONSIEUR. — Alors, pour revenir à mon idée première... et fixe... il était en velours, ce petit chapeau qui vous allait si bien?... tout le monde vous lorgnait... moi, j'étais furieux I... (Un temps.) Vous ne me demandez pas pourquoi j'étais furieux?...
FEMME AFFAMl'jK n'A PAS d'OREILLES ITil
LA DAME, la bouche 'pleine. — Je vous le demande si vous voulez?...
LE MONSIEUR, rapprochant sa chaise. — Eh bien, j'étais furieux, parce que je trouve qu'une jolie femme devrait être la propriété exclusive de ses amis... et de son mari... Remarquez ma réserve?...
LA DAME
LE MONSIEUR. — J'aurais pu dire « des amis de son mari... » donc, je reprends... une jolie femme devrait être la propriété exclusive de ses amis et de son mari, et non réjouir les yeux de tous les muflles qui sont dans une salle de spectacle...
LA DAME. — Garçon!...
LE GARÇON, accouraiit. — Voilà, madamel.,,
LA DAME. — Donnez-moi encore des pommes 1 . . .
LE MONSIEUR. — Vous avcz tort!... certes, je n'ai pas de conseils à vous donner, mais la pomme de terre est un légume bourrant et malsain... on croit être rassasié après en avoir mangé, erreur!... on n'est que gavé... ça étouffe à l'absorption et ça ne tient pas à l'es-
452 FEMME AFFAMÉE n'a PAS D'OREILLES
tomacl... (Il lui enlève son assietle.) Et puis... ne mangez donc pas ce bifsteck jusqu'au dernier fil... il est desséché et plat sur les bords... une viande comme celle-là ne contient plus aucuns principes nutritifs...
LA DAME, à part. — Il est insupportable avec ses principes nutritifs!... j'adore le petit croquant des bords, moi!...
LE MONSIEUR. — Qucl bouheur que je vous aie rencontrée!... j'allais repartir ce soir, bien sûr!...
LA DAME, se servant du poulet froid. — Mais au fait, qu'est-ce que vous faites donc ici?... vous n'y venez pas sans but?...
LE MONSIEUR, suvpris. — Mais si, vraiment!...
LA DAME
LE MONSIEUR. — Ça VOUS surprcud?...
LA DAME. — Dame !... on ne vient pas ici autrement... c'est tellement ennuyeux, tellement triste î...
LE MONSIEUR. — Ça me paraissait tel hier... ce matin encore... mais depuis que je vous ai rencontrée... (Il lui lance un regard électrique.)
FF.MME AirAxiî:i: n'a pas D'onEii.Li:s lo3
je trouve tout bien et beau... cet affreux petit pays me semble charmant I... ,>
LA DAME
LE MONSIEUR. — N'êlcs-vous pas comme moi ?... ne trouvez- vous pas que la présence d'un être aimé change le cours des idées?... on voit en rose ce qu'on voyait en noir cinq minutes auparavant... n'est-il pas vrai?...
LA DAME. — D'un être aimé, c'est possible... je ne sais pas 1...
LE MONSIEUR à lui-même. — Bégueule à la mer, la petite!... à Paris, tout ça passerait comme une lettre à la poste... Allons 1 les dernières cartouches I .. . (Il rapproche sa chaise au point de gêner le bras droit de la dame.)
LA DAME, à part, énervée. — Allons ! bien!... Voilà qu'il m'empêche matériellement de manger, à cette heure !... et j'ai presque aussi faim qu'en me mettant à table... Quelle scie! (Haut.) Comment, vous ne connaissez personne ici?...
LE MONSIEUR. — Personne...
LA DAME. — Vous dcvcz VOUS tromper...
vous aurez mal cherché... c'est plein de (ocotesl...
15^4 FEMME AFTAMÉE N'a PAS d'OREILLES
LE MONSIEUR, froîssé, (Twi loii pointu. — Ce ne soTit pas les cocotes que je cherche...
LA DAME, distraite, découpant un colossal blanc de poulet. — Vous avez tortl...
LE MONSIEUR. — Vous n'ètcs pas aimable ce matin, savez- vous?... je vous dérange peutêtre?...
LA DAME. —
LE MONSIEUR, sc Icvan'. — Pardon!... je m'en vais...
LA DAME, aUaqtiiiiii son blanc de poulet, — Enfin! II...
LE GIIIEN ÉLECTRIQUE
On prenait le café sur la terrasse lorsque madame d'Esprycour demanda :
— Qu'est-ce donc que cette musique?...
— C'est la fête de Neuilly... — répondit Jacques.
— Est-ce que c'est joli, la fête de Neuilly?...
— Mon Dieu... c'est joli... si on veut...
— Comment I — s'écria madame de Rirfray, qui causait dans un coin avec Seyrieu, qu'elle n'écoutait que d'une oreille, — vous n'avez jamais été à la fête de Neuilly?... mais il f^iut voir ça, c'est très drôle I... Allons-y, voulezvous?...
— Volontiers, mais nous avons demandé la voilure à minuit seulement, et...
— C'est à deux pas, je mets un chapeau et nous partons...
Le salon n'était pas éclairé encore. En le traversant, madame de Rirfray distingua vaguement une grande ombre noire, tandis qu'une voix lui dit tristement :
— Moi qui me faisais une fête de passer cette soirée près de vous ! . . .
— Ah I c'est vousl... est-ce que vous ne venez pas avec nous?...
— Si... mais...
— Eh bien, alors vous passez cette soirée avec moi?,..
— Oui... mais pas comme je le désirais... j'espérais être près de vous, causer doucement... vous répéter que je vous aime... comme je vous le répétais tout à riieure... je croyais que vous m'ecoutiez... que vous m'entendiez, au moins?... vous sembliez pensive... et en effet vous pensiez... à aller à la fête de Neuilly !...
— Mais enfin, Seyrieu, je ne peux pourtant
LE Cim-N ÉLECTRIQUE 1j7
pas, quand j'ai du monde à dîner, ne m'occuperque de vous... en admettant que telle soit ma volonté...
— C'est vous qui avez parlé d'aller à celte bêle de foire... personne n'en avait l'idée I... Si vous saviez comme je vous adore !... je suis si malheureux de me voir repoussé par vousl... je vous ennuie, je le sais bien ?... je ne suis pas gai... je ne suis pas drôle comme les autres, moil... ni spirituel comme Jacques... ni remuant comme Fryleuse, mais je vous aime bien, allez !...
— Je vous crois, mais vous êtes si grave, mon pauvre Seyrieu que vous m'intimidez presque... Vous traitez avec un tel mépris les femmes mondaines et étourdies que je me demande, en vérité, par quel miracle je trouve grâce devant vous?...
— Mais c'est précisément votre gaieté, voire perpétuel gazouillement qui me charment et m'enveloppent... Ah! ce n'est pas ma faute... et si j'avais pu me soustraire à cette influence...
— C'est gentil ce que vous me dites là!... Allons, retournez avec tout le monde et ne
158 LE CHIEN ELECTRIQLE
soyez pas Irop maussade ce soir, je vous en prie?...
Nicole de Rirfray sortit en courant, tandis que Seyrieu se disait à part lui :
« Elle a raison!... c'est ma faute si je ne sais pas me faire aimer... je suis attristant... je ne peux me plier à rien !... je vaux bien tous ces animaux qui savent l'amuser, et je ne parviens, moi, qu'à l'ennuyer toujours... Est-ce que, une bonne fois, je ne saurai pas prendre sur moi €t essaj^er d'être aussi drôle que les autres?... je n'ai qu'à perdre à rester tel qu'elle me connaît, je ne risquerai donc rien à me faire autre... »
Et lorsque madame de Rirfray revint dans le salon, elle s'arrêta stupéfaite. Seyrieu causait bruyamment, et madame d'Esprycour le félicitait de cette gaieté à laquelle on était peu accoutumé.
On se mit en route. M. de Rirfray ouvrait la marche, donnant le bras à madame d'Esprycour que, de l'autre côté, Reylair surveillait de près... Jacques, d'Esprycour et Fryleuse se racontaient des histoires grasses. Seyrieu et
Ll' CniLN KLi:ci IllQL'E 1 iJO
madame do Rirfray restèrent tout naturellement en arrière.
Elle était bien gentille ce soir-là, la petite Nicole I Yèlue d'une robe blanche en broderie anglaise, avec une ceinture bébé en moire blanche, son minois gros comme le poing enfoncé sous un immense chapeau Directoire, Ile trottinait à côté de Seyrieu ravi,
La soirée étail superbe. On traversait la parlie du Bois qui relie la porte Dauphine à la porte d'Orléans. Les constructions du Jardin d'acclimatation se détachaient bizarrement sur le ciel clair, les sapins prenaient les apparences fantastiques des arbres de Gustave Doré, et le clair de lune frappait çà et là les masses sombres de larges taches d'un blanc cru.
Seyrieu et madame de Rirfray marchaient silencieusement.
— Que vous êtes charmante ! — dit-il enfin, et comme ce cadre étrange fait valoir votre beauté!...
— Oh I ma beauté I...
— Dites un peu que vous ne sayez pas que vous êtes jolie?...
— Jolie est déjà différent...
— Si vous pouviez vous voir, effleurant l'allée de vos petits souliers et regardant le ciel de vos grands yeux clairs, qui brillent comme des saphirs, vous comprendriez ma folie... vous me faites l'effet d'une apparition, d'une fée...
— Et vous, — répondit en riant Nicole, qui leva le nez pour regarder Seyrieu auquel elle n'arrivait pas à l'épaule, — vous me faites penser aux gens d'un autre âge, aux preux, aux paladins, dont on me racontait les exploits quand j'étais petite... j'en rêvais la nuit et je les voyais avec votre figure, vos longues moustaches et votre haute taille...
— Vous me trouvez ridicule?...
— Ah! Dieu, non!... je vous trouve singulier I... vous ne ressemblez à personne... le costume le plus élégant prend sur vous un faux air d'armure... vous ne riez jamais... tout ce qui amuse les autres vous ennuie et, bien sûr, vous devez vous appeler Roland ou Renaud?...
— Je m'appelle Charles, tout simplement...
— Ah! tant pis!... c'est un nom qui ne vous
LE cm i:n ÉLii ctuiuue 16i
convient [>as du toiil î... quelqu'un qui s'appelle Charles doit savoir valser, jouer aux petits jeux, clianler des romances et s'en aller cueilli i' des bouquets avec les jeunes filles, lorsqu'on raconte des choses trop lestes au salon...
— Comme vous vous moquez de moil...
— Mais non, je ne me moque pas, je vous assure... je trouve fort inutiles tous les petits talents dont je viens de vous parler et, bien certainement, ce n'est pas le monsieur chargé de ce gracieux bagage qui s'installera jamais dans mon cœur...
— Alors, pourquoi me reprochez-vous toujours de ne pas « faire comme les autres » ?...
— Parce qu'il y a une mesure en tout!... vous êtes trop extrême, Seyrieu !... ainsi, ce soir nous allons à la fête de Neuilly... eh bien, ça vous assomme ?...
— Oh! ça!...
— Eh bien, faites contre fortune bon cœur... n'ayez pas l'air de mépriser absolument celte modeste distraction... en un mot, ne nous faites pas de tête... je vous en saurai très bon grê... Voyons, est-ce convenu?...
— Il n'y a pas cinq minutes, je me disais ce que vous me dites... Pardon de m'être oublié à vous parler si gravement encore... ce sera la dernière fois, je vous le jure...
]\ladame de Rirfray tendit la main à Seyrieu pour sceller le traité. Il la prit et la garda un instant entre les siennes. Puis, brusquement, il repoussa des lèvres le gant de Suède qui montait presque à l'épaule et embrassa le bras doux et blanc, juste au pliant du coude, sur les petites veines bleues.
Nicole ne dit rien, mais lorsque, sortis de l'ombre épaisse des sapins, ils se trouvèrent dans la pleine lumière de l'avenue, Seyrieu vit qu'elle était un peu pâle.
Il était onze heures. La fête battait son plein. Onze heures, c'est l'heure « chic » de la fôîe de Neuilly.
Au milieu de l'avenue roulait un flot humain plus compact que joli. La circulation des voitures était arrêtée. De longs cordons de lampions do couleur formaient des guirlandes au-dessus de la chaussée, versant une notable portion de leur huile sur les promeneurs contiants. De temps à
autre, une cocolc en fraîche toilcUc ou un pjrmmeuxdont le pardessus ouvert découvrait J'iiabit et la boutonnière fleurie, jetaient une note élégante parmi les blouses et les robes sales de la banlieue. Une Iiori'ible musique et un flot de poussière enveloppaient le tout. On était à la fois assourdi et aveuglé.
Madame d'Esprycour recula.
— Ah I — dit-elle — c'est ça, la fête?...
— Oui, — répondit M. de Rirfray — mais ne vous découragez pas encore... nous allons prendre les côtés pour voir les petites boutiques, c'est quelquefois assez drôle...
— Et puis, — s'écria Jacques — il faut jouer au tourniquet, aux petites quilles, à la toupie hollandaise... à loutl...
Ce fut par la toupie hollandaise que Ton commença. Jacques, Fryleuse et madame de Rirfray étaient très forts.
— Vous ne jouez pas?... — demanda Nicole à Seyrieu qui regardait.
— Mais si, mais sil... — répondit-il sur un ton qu'il s'efforçait de rendre gai — pourquoi ne jouerais-je pas?...
— AvGz-vous déjà joué ?...
— Jamais I...
— Il ne faut que tirer la ficelle brusquement, d'un coup sec, en y mettant le plus de force possible...
— Ohl s'il ne faut que mettre de la force... Et Seyrieu tira, très fort sans doute, mais si
maladroitement que la toupie ne sortit pas du premier cercle. Il fit tomber trois quilles.
— Il faut que monsieur recommence!... — dit le maître de l'établissement.
Il recommença et ne fut pas plus heureux.
— C'est incro3^able, — disait madame de Rirfray, — ce n'est pas çal... elle ne ronfle pas du tout, et l'important est qu'elle ronfle!... Tenez ! . . . regardez M. de Fryleuse ?. . . voilà comment ça doit marcher, essayez donc encore?...
Seyrieu essaya docilement. En six coups, il parvint à abattre vingt-cinq quilles. Le marchand haussait les épaules.
— Je crois que monsieur fera bien de renoncer... monsieur n'a pas la main... — dit-il à Seyrieu vexé, en le toisant d'un air de pitié.
On s'arrêta ensuite à une petite boutique de
LE CHIEN ÉLECTRIQUE iCj
porcelaine où l'on gai;nail au moyen d'une boule de cuivre suspendue au bout d'une ficelle. H fallait lancer cette boule de façon à décoiffer un polichinelle placé en face d'elle. Quand le chapeau tombait on avait droit à un lot et il fallait être bien maladroit pour ne pas le faire tomber. On partit chargé de bibelots: négrillons en porcelaine, paons et grues en verre filé, perruche en simili-bronze. Seyrieu, — qui pourtant n'avait pas fait tomber le cha-" peau une seule fois — avait les mains pleines de petits objets. On lui avait passé au poignet une ficelle à laquelle était attachée une énorme boule bleue brillante. Une grue, un ibis et un cygne en verre filé étaient en outre confiés à ses soins et le gênaient énormément. A chaque inslant, madame de Rirfray s'arrêtait pour lui recommander de ne pas casser la crête de la grue. Le pauvre garçon était au supplice. Il offrit d'entrer dans une baraque, mais ces dames voulaient tirer à l'arbalète, se peser et faire un tour à la tète de Turc, ensuite on verrait.
Au tir à ^'arbalète il v avait foule. Les
iC6 LE CHIEN ÉLECTRIQUE
cibles étaient placées sur le ventre de deux mannequins représentant un Turc et un Grec. Lorsqu'on touchait le point noir, un coup de pistolet partait et le mannequin visé tombait sur le nez.
Chacun tira. Frjdeuse, M. deRirfray, M. de Beylair, d'Esprycour, Jacques, Seyrieu et madame d'Esprycour elle-même. Ils réassirent rarement et recommencèrent souvent l'essai, au profond agacement des gens qui attendaient leur tour. Malgré tout, Nicole eut un vrai succès. Elle fit tomber lé Turc douze fois sur douze coups. Le public criait : « Bravo I la petite dame ! — Bravo I « la celle » en blanc I bravo ! — Vive la petite dame brune î » et le propriétaire du tir lui offrit un bouquet d'honneur composé de roses « Nationales » en papier rouge, blanc et bleu.
Puis on se pesa , se faisant généralement grâce des commentaires. Quand ce fut au tour de Seyrieu, il y eut un cri de stupéfaction.
— Gomment! quatre-vingt-dix I... mais c'est impossible!...
— C'est insensé de peser un poids pareil !...
LE CHIKN KLEICTRIQUE 1G7
— Ah çà! quel âge avez-vous donc?...
— C'est invraisemblable I... Cent quatrevingts livresl... et quand on est maigre comme Seyrieu I...
— Il est maigre, mais il a des os énormes I...
— C'est vrai, ça, je n'avais jamais remarqué... ses os sont très gros!...
Et chacun se mit à détailler Seyrieu, absolument énervé mais toujours souriant.
A la tète de Turc, les hommes furent médiocres. M. de Rirfray monta à peine à la moitié du mat. Fryleuse leva avec précaution le maillet, afin de ne pas chiffonner ses manchettes, et fit monter la barre de trois crans. M. de Beylair n'essaya môme pas, pour rien au monde il ne voulait s'exposer à remporter une veste devant madame d'Esprycour, et d'Esprycour ne frappa non plus pour ne pas^ être bredouille devant son ami Beylair. Jacques, qui n'avait pas du tout le « truc », n'amena rien de bon. Un superbe garçon boulanger lui succéda, qui leva avec effort ses énormes bras aux veines gonflées et la tète de Turc apparut grimaçante à l'ouverture. Un tonnerre d'applau-
les LK CHIEN ELECTRIQUE
dissements éclata, et déjà la foule commençait à gouailler les habits noirs lorsque Seyrieu s'avança.
Il déposa entre les bras de M. de Beylair la grue, l'ibis et la boule bleue, prit le maillet qu'il fit tournoyer en l'air comme un joujou et sortit la tête de Turc avec une telle violence qu'elle faillit enlever le haut de la colonne au lieu de s'arrêter à la petite fenêtre. Dix fois de suite il recommença, et chaque fois il obtint le même résultat. L'enthousiasme était à son comble, et Nicole, stupéfaite, regardait Seyrieu qui lui semblait transfiguré. Ce grand corps, habituellement raide et sans grâce, paraissait maintenant souple et gracieux. Les autres étaient grotesques tout à l'heure, lorsqu'ils soulevaient péniblement le marteau. Leurs vêtements volaient bêtement et remontaient au-dessus des épaules, formant une grosse bosse dans le dos. Les habits de Seyrieu, au contraire, avaient l'air de faire partie de lui-même tant ils plaquaient et suivaient fidèlement ses mouvements. Et ces mouvements étaient si naturels, il enlevait si facilement cette grosse chose I
LE ClIlEiN HLECr.lIQL'Ii 109
Décidément, il n'y a pas à dire, c'est beau la force 1
— Maintenant, — demanda M. de RiiTray, voulez-vous entrer aux luUeurs?...
— Mais oui...
— En ce cas, remontons, c'est assez loin d'ici...
Nicole prit le bras de Seyrieu qui devenait d'une gaieté folle.
— Comme vous êtes gentil ce soir... — lui dit-elle doucement.
— Je suis gentil parce que je fais « comme tout le monde »?...
— Mais oui... est-ce que ça ne vaut pas mieux que d'être silencieux, maussade, et de rester à bouder dans un vieux coin?... Habituellement, vous me faites penser au philosophe de l'orgie de Couture, vous n'êtes pas drôle, vous savez ?. . .
— C'est possible... mais au moins je ne risque pas de vous paraître grotesque... tandis qu'en me livrant à toutes ces acrobaties...
— Vous me plaisez beaucoup plus, je vous disl... j'aime qu'on sache se mettre à l'unisson,
qu'on n'affirme pas toujours sa supériorité morale...
— Oh ! « sa supériorité » !... vous ne pensez pas un mot de ce que vous ditesc. vous savez bien que ma sauvagerie vient, au contraire, de
,mon manque d'aplomb... je n'ai pas confiance en moi, voilà tout !...
— Vous avez tort!... vous devez êlre bon, vous?...
— Je ne suis pas méchant, pourquoi?...
— Parce que vous êtes si fort!... les gens forts sont toujours doux et bons...
Madame de Rirfray était fatiguée. Elle s'appuyait franchement sur le bras de Se^Tieu. Le pauvre garçon sentait celte pression avec bonheur. Son cœur battait au champ et, dans l'excès de sa joie, il serrait vigoureusement dans sa main la grue de verre filé qu'il réduisait en poudre.
Un peu avant d'arriver à la baraque des lutteurs, ils croisèrent un groupe composé d'une petite femme blonde et de cinq ou six jeunes gens. La femme regarda fixement Seyrieu qui rougit et se retourna ensuite pour
LE CHIKN ÉLECTRIQUE 1"1
bien examiner Nicole. Elle aussi s'clail retournée. Elle demanda :
— Qui est cette dame?..,
— C'est une coco te...
' Vous la connaissez?...
— Mais sans doute... je la connais... tout le monde la connaît...
— Gomment s'appelle-t-elle?...
— La Grenouille bienfaisante...
— Ah!... et... est-elle bienfaisante pour vous?...
— Mais... non... pas du tout...
La baraque des lutteurs était une tente de toile sous laquelle on étouffait. On touchait le plafond avec la main et Ton eût certainement été asphyxié sans les nombreux trous qui laissaient involontairement pénétrer un peu d'air. D'étroites planchettes mal rabotées servaient de banquettes et quatre bandes de toile grise, tendues sur des piquets, formaient r « arène. » Cette arène, qui pouvait avoir cinq ou six mètres, était sablée de sciure de bois si sale qu'elle semblait de la boue.
Il y eut d'abord des luttes à mains plates
avec de soi-disants amateurs qui étaient des compères et se laissèrent battre de la meilleure grâce du monde. Puis vint un petit nègre mince, sec et nerveux qui, lui, y alla pour de bon et tranquillement, sans effort, souriant tout le temps d'un large sourire, fit toucher en quelques secondes les deux épaules du plus beau des hercules qui semblait profondément vexé. Puis mademoiselle Paquita, vêtue d'un maillot couleur crevette, vint faire assaut et défier tous les prévôts du monde. Enfin l'hercule principal descendit dans l'arène suivi d'un énorme chien du Saint-Bernard qu'il semblait tenir à distance, et dit :
— <r Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous faire admirer la chose la plus extraordinaire, le phénomène le plus prodigieux qui vous ait jamais, pour bien sûr, été présenté... Ce chien, mesdames et messieurs, est un chien électrique... s'il vous touche, on ressent la plus effroyable secousse qu'on puisse imaginer...
» Souvent on vous a fait tâter des femmes
LE CHIEN ÉLECTUIQUE 173
torpilles... elles sont sur un tabouret de verre, nnesdames et messieurs, qui vous fait éprouver cette chose-là... Et ce que je vous dis est si vrai, mon chien est si peu falsifié en quoi qu(^ ça soit, que c'est principalement lorsqu'il est en Tair que son électricité se dégage le mieux... Un amateur peut venir dans l'arène et se mettre à quatre pattes, je le ferai franchir par mon chien, et si, dans le saut, l'obstacle est louché, vous pourrez, mesdames et messieurs, examiner les convulsions du sujet...
» Allons, messieurs?... qui de vous veut essayer?... Je suis à vos ordres, messieurs !... »
Tout le monde regardait ce grand diable de chien et personne, pas même le petit nègre, ne semblait désireux d'essayer son électricité. Enfin, un ouvrier se leva d'un coin de la tenlo et fit signe qu'il descendait.
L'hercule le plaça à quatre pattes au milieu de l'arène, puis il appela son chien qui, d'un bond énorme, sauta sans rien toucher.
— Ah ! — dit le saltimbanque — il a trop bien sauté, recommençons?... Ici, Otage, icil..
Le chien sauta exactement de la môme façon.
— Monsieur, — dit l'hercule, — le chien ne veut pas vous toucher?... à une autre personne! Messieurs, aune autre!...
Un petit voyou à la mine futée descendit à son tour et prit place.
— Ici, Otage!... — appela le saltimbanque. Cette fois le chien toucha et l'on vit le pauvre
petit bonhomme rouler dans le sable, où il se débattit quelques instants. Le public était très empoigné.
— Est-ce que vous croyez que ce chien est vraiment électrique?... — demanda madame d'Esprycour.
— Jamais de la viel... — répondit Seyrieu.
— Cependant il en a bien l'air?... — dit Nicole.
— Je vous assure qu'il n'est pas plus électrique que moi...
— S'il l'était, est-ce que ce serait dangereux?...
— Pas du tout...
— Seyrieu... — dit madame de Rirfray, — essayez-le, je vous en prie?...
LE CniEN KLECTRIQUE 175
II demanda, 1res ennuyé :
— Ohl... vous voulez que j'aille me coucher lù-dedans?...
— Mais oui, ce sera si amusant I... avcz-vous peur de vous compromettre?...
— Non, mais enfin...
— Seyrieu, je vous en supplie?... ça me fera tant de plaisir I... Voyons, soyez donc bon enfant une fois?... faites-vous sauter par ce gros chien... Gomment?... vous ne voulez pas faire ça pour moi?...
Seyrieu, résigné, se leva et enjamba la biilustrade de toile. Il avait enlevé son pardessus à cause de l'horrible chaleur, et il se trouvait en habit, tout à fait digne et correct, en face de l'hercule en maillot et du gigantesque chien noir qui fixait sur lui ses yeux injectés de sang.
— Veuillez vous mettre en position, monsieur?... — dit l'homme — qui semblait décontenancé :
Et passant devant Seyrieu sous prétexte de le placer, il ajouta très bas :
— Mon chien n'est pas électrique... mais, monsieur, c'est mon gagne-pain... je vais tâcher
qu'il ne vous touche pas, mais si par malheur il accroche, faites semblant, monsieur... je vous en supplie, j'ai des enfants à nourrir...
Le pauvre homme était si pâle, sa voix tremblait si fort, que Seyrieu en fut ému. Madame de Rirfray l'avait bien jugé. Il était bon, bon autant qu'on peut l'être. Il pensa qu'il serait cruel de faire perdre à ce malheureux la plus grande attraction de sa baraque et, tout en faisant des vœux pour que le chien sautât r « obstacle » sans l'effleurer, il se promit de faire semblant, s'il était touché, comme le lui avait demandé le pauvre bonhomme.
Les spectateurs haletaient, prodigieusement intéressés. Ce beau monsieur en habit, qui n'avait pas peur, quelle aubaine inattendue I jamais les habitués des « lutteurs » n'avaient été à pareille fête.
— Ici, Otage, ici !...
Le chien partit de trop près, prit mal son élan et vint heurter des quatre pattes le dos de Seyrieu consterné. Il hésita un instant, mais la figure bouleversée de l'hercule le décida, et alors commença un spectacle saisissant.