I.E CHIF.N ÉLElCTniQUP
Gigotant dans l'arène comme un beau diable, Seyrieu apparaissait au milieu d'un nuage de sciure de bois. 11 tournait sur place, faisait des sauts de carpe et se débattait avec une telle vérité qu'on commença à crier :
— Assez! assez!... il faut l'emporter!... Cela jeta un froid. Seyrieu s'arrêta net, dans
la position où il se trouvait et, couché sur le ventre, le nez contre terre, il resta sans plus bouger.
Alors, d'un coin éloigné de la baraque, partit une voix désolée :
— Charles!... Charles!... il est mort!... Mon Dieu !...
Du coup, Seyrieu se retrouva sur ses pieds, furieux et menaçant. En face de lui se dressait la « Grenouille bienfaisante », que son groupe calmait et tachait de masquer.
Couvert de sciure, Seyrieu retourna près de Nicole qui, se tordant de rire, lui demanda ce qu'il avait « éprouvé. » «
Et lorsqu'au retour il voulut, à l'ombre du bois, reprendre la conversation où elle en était restée, la jeune femme lui avoua franchement
qu'elle ne le verrait plus jamais autrement que se roulant en habit dans de la sciure de bois, touché par un chien électrique et pleuré par la Grenouille bienfaisante 1
Au Bois, dans l'allée des Poteaux.
Il est dix heures. Le brouillard est tellement épais qu'on ne se voit que lorsqu'on se touche. Peu de cavaliers et encore moins d'amazones.
Un MONSIEUR entre deux âges, blond, maigre et très élégant.
— Assommant ce temps!... Si ça continue on ne pourra plus monter le matin... et je déteste monter dans la journée... d'abord, c'est inélégant et il n'y a personne... ensuite on a tout le temps le soleil dans le nez... je n'ose pas trotter dans ce brouillard I... j'ai peur de tuer quelqu'un... ou de me tuer moi-même...
ma foi, par ce sale temps, on s'en irait sans regret I... Ça n'est pas comme par un beau soleil...
Une amazone le dépasse, elle est suivie d'un groom.
Ah!... qui est celle-ci?... je n'ai pas eu le temps de la voir?... mais je dois certainement la connaître?... Quelle peut bien être l'enragée qui monte par ce temps-là?... Voyons?... c'est ou Alice... ou Fanny..,à moins que ce ne soit Isabelle?... mais non je ne pense pas... elles ne montent que pour se faire voir?... et, franchement, par ce brouillard, la réclame est faiblarde!,., rattrapons toujours, nous verrons bien?... (Il part au trot.) Le groom n'est pas mal monté, mais pas moyen de distinguer la livrée... Oh! oh!,., beaucoup de branche la damel... elle doit être très bien faite, cette femme-là 1... un peu mince, un peu effilée... mais c'est la jeunesse qui est cause de ça!... car elle est certainement toute jeune et c'est une qualité qui n'est pas à dédaigner... et qui
en remplace beaucoup d'autres. . . je vois irn parfaitement son proGl, je n'ose pas marcher exactement sur la même ligne qu'elle, mais la nuque dégagée est attirante au possible... c'est une nuque de vingt ans, ça, ou je ne m'y connais plus!... Vais-je me risquer à lui parler... et pourquoi pas?... une femme qui monte avec un groom et que je ne connais pas?... ça ne peut pas être grand' chose... je connais toutes celles qui montent seules I... Le pire serait d'être vu par Clotilde... Bah! elle ne viendra pas ce matin!... Comment ouvrir le feu?... je vais lui demander si ce mouchoir n'est pas à elle... je viens de le trouver dans l'allée, impossible de se fâcher de ça... (Il tire de sa poche un élégant mouchoir.) 11 est très présentable, mon mouchoir!... fin à passer dans une bague sans se chiffonner, le chiffre brodé en soie bleue et rouge... X. B. et une couronne de vicomte... ça peut toujours s'offrir, un mouchoir comme ça!... (Il appuie son cheval contre celui de la dame.) Pardon, madame, je viens de trouver ce mouchoir à l'instant de-^rière vous, je pense qu'il vous appartient?...
(A part.) Dès que j'aurai entendu le son de sa voix et le ton de sa réponse, je saurai à quoi m'en tenir... ou à peu près...
LA DAME qui a pris le mouchoir et Va attentivement examiné. — Quelle drôle d'idée de me demander si votre mouchoir n'est pas à moi, monsieur de Beaurival...
LE MONSIEUR, Stupéfait, — Madame d'Hoasysl...
LA DAME. — Mon Dieu oui!... vous espériez autre chose... hein?... Allons, c'est à recommencer!... il faut vous remettre à quêter... c'est qu'il n'est pas facile de faire le Bois par ce temps-là, n'est-ce pas?... (Elle éclate de rire et part au t^ot, laissant le Monsieur complètement ahuri.)
LE MONSIEUR. — Pas dc vclue!... Enfin, heureusement je suis tombé sur madame d'Hoasys!... elle est habituée à ces mépriseslà... en admettant qu'il y ait méprise! ... Pourvu qu'elle n'aille pas raconter ça à son amie Rose, surtout!... cette pauvre Rose ne se doute pas que je médite de la lâcher... et ma foi, j'aime autant qu'elle ne le sache que quand ce sera
consommé... ce qui ne tardera pas, j'espère I... c'est étonnant comme elle m'ennuie, à présenti . . . de toutes mes fins de liaisons, celle-là est certainement celle que je traîne le plus péniblement... Je suis bien sûr que Glotilde ne se cramponnera pas comme ça, eilel... elle aura du tact, du bon sens, elle comprendra ce que je lui laisserai courtoisement deviner. . . et puis, qui sait?... peut-être que ça durera?... Maudit brouillard, va!... il augmente... j'étouffe... j'ai mal à la gorge... (Regardant une amazone qui vient à lui.) Dieu me pardonne! la voilà!... Pauvre petite I elle savait que je monterais, et elle a voulu venir quand même par cet horrible temps!... et cette femme-là veut me faire croire qu'elle ne m'aime pasi... Allons donc!... (Il tourne son cheval dans le sens où va la dame.)
— Que je suis heureux de vous rencontrer!!!
LA DAME. — Vraiment?... si heureux que ça?
LE MONSIEUR. — Pou vcz- VOUS le demander !. .. mais comme vous êtes enrouée, ce matin?...
LA DAME. — On le serait pour moins!...
LE MONSIEUR. — Aussi, pourquoi êtcs-vous sortie, par cet affreux temps?...
18 i DANS LE BROUILLARD
LA DAME. — Je ne sais pas... par habitude... LE MO iN SIEUR, désappointé. — Ahl... j'espérais...
LA DAME. — Quoi doUC?...
LE MONSIEUR, tendrement. — Que c'était un peu pour moi?...
LA DAME. — Ah! ma foi non I . . . nous avons assez d'occasions de nous voir ailleurs...
LE MONSIEUR, soupiraut. — Vous trouvez?. .
LA DAME, — Du reste, je ne savais pas que vous montiez ce matin...
LE MONSIEUR. — Je VOUS Tavais dit hier... comme votre voix est prise I... je crains que vous n'ayez froid. ..
LA DAME. — Ne vous inquiétcz pas de ma santé... elle est rassurante...
LE MONSIEUR. — Gc u'cst pas cc quB vous me disiez hier...
LA DAME, surprise. — Moi?... je vous ai dit hier que j'étais malade?...
LE MONSIEUR. — Non, pas malade, mais frêle et délicate, ayant besoin de ménagements...
DANS Li: CIIOUILLARD 185
LA 1 ) A M K , très intt'ressée . . — A 1 1 1 . . . LE MONSIEUR, couUnuant. — De caresses, de soins... Ah I si vous vouliez m'écouter?... LA DAME, de plus en plus intéressée. — Mais
je vous écoute?...
LE MONSIEUR, joycux. — Ahl... je vous aimerais tant et si bien, si vous saviez?... je serais si heureux de me consacrer à vous, uniquement à vous... de dissiper cette ombre de méhincohe qui vous va divinement mais qui m'attriste parce que je voudrais vous voir toutes les joies, tous les bonheurs... Est-ce que vous ne croyez pas, dites, que je saurais vous aimer de Tamour qu'il faut?...
LA DAME. —
LE MONSIEUR. — Eh bicu, non!... ne dites rien, si vous voulez ne rien dire... et pourtant, un mot de vous me rendrait bien heureux... je ne sais si vous êtes tâchée ou émue... je ne vois pas distinctement votre cher visage... cet abominable brouillard me dérobe le regard de vos grands yeux naïfs... Oh! ces^^cux!... je voudrais les couvrir de baisers, y plonger les miens et leur apprendre tout ce qu'ils sem-
blent encore ignorer... (Autre mouvement de la Dame.) Oh I je ne veux rien savoir de votre passé!... tout ce que je sais, c'est que cet air candide et étonné est votre plus grand charme et que je donnerais ma vie pour vous avoir à moi, ne fut-ce qu'un instant...
LA DAME, moqueuse. — Pas mal, mon ami, pas mal votre petite déclaration !.. . et pourtant, elle a un peu vieilli... lorsque vous me l'avez débitée il y a dix-huit mois, elle me paraissait mieux tournée... après ça, vous savez, il est rare qu'une seconde lecture amuse autant que la première... (Elle rit.)
LE MONSIEUR, atterré. — Rose!... je vous assure que...
LA DAME. — Le brouillard vous a épargné une explication difficile!... Ah! c'est comme ça qu'on voulait lâcher cette pauvre Rose?... Oh! ne protestez pas, mon ami, depuis longtemps je me doutais de votre projet... et alors...
LE MONSIEUR. — Et alors?...
LA DAME. — J'avais pris les devants!... (Elle disparaît en riant dans le brouillard.)
Le château des Étangs et la famille dlmbu sont sens dessus dessous depuis trois jours. La vieille duchesse d'Adagio doit venir dîner avec son petit-fils le marquis d'Émeryllon et, de ce dhierqui servira de première entrevue, dépendra le mariage de Taînée des Imbu, Christiane.
Les d'Imbu sont d'une bonne vieille noblesse de Poitou et seraient presque riches, s'ils n'avaient pas une collection d'enfants et un château gigantesque qui coûte affreusement cher d'entretien.
C'est un véritable ménage biblique que celui des Imbu.
En vingt cinq ans de mariage, le ciel a béni dix-huit fois leur union. Heureusement, toutes ces bénédictions ne sont pas arrivées en ce monde à bon port. D'autre part. Dieu, dans sa sagesse, a rappelé à lui quelques petits Imbu qu'il jugeait inutiles sur terre et le chiffre des rejetons vivants s'élève à neuf seulement, ce qui est encore beaucoup pour les finances de la famille.
Avec soixante mille francs de rente, son château qui en absorbe le tiers et ses enfants qui dévorent le reste, le pauvre baron d'Imbu est fort à plaindre et possédé du désir bien légitime de caser avantageusement ses aînés en leur donnant cinquante mille francs de dot. C'est peu, surtout quand on a décidé de ne pas se mésallier. Aussi les Imbu ont-ils failli devenir fous de joie lorsqu'ils ont reçu la visite de la duchesse, et appris, par une amie des deux familles, qu'elle avait songé à Christiane.
Que veut la vieille duchesse ? Marier le plus vite possible son petit-fils qui paraît disposé à faire des sottises. Pour ce, il faut une femme assez séduisante pour le fixer et assez belle pour
DINER MANQUÉ d.S9
lui faire de beaux enfants. C'est à cela que tient avant tout la duchesse. Un sang splendide est impéiiousement exi^é par elle Elle ne cherche pas d'argent, Jacques d'Euieryllon est son unique héritier et il sera a^sez riche pour deux. Donc, la duchesse et son petit-fils viennent dîner et passer la nuit, car ils habitent à douze lieues des Étangs. L'excellente madame d'Imbu est bouleversée à la pensée qu'elle va recevoir des gens qui ont trois cent mille livres de rente et qui ne sont que deux pour manger tant que ça.
Madame d'Imbu n'a pas dormi. A quatre heures du malin elle éveille tout le rr.onde dans la maison, disant qu'en « ne sera jamais prêt pour le dîner! » M. d'Imbu et les enfants se lèvent docilement non sans regretter vivement leur lit, nais le Poitou est un pays très aiTiéré dans lequel on obéit encore à sa femme et à ses parents.
Seul, Agénor, l'aîné des enfants, proteste énergiqucment et se retourne le r ez contre le mur, lorsque sa maman vient le prier avec des
larmes dans la voix, d'atteler la carriole et d'aller à Poitiers chercher les provisions qui sont en retard.
La pauvre Ghristiane qui aime tant à dormir le matin a les yeux tout bouffis de sommeil et le teint jaunet. On l'a fait veiller jusqu'à minuit pour confectionner des bonbons à la fleur d'oranger et au caramel. Elle dormait dessus et a quelques inquiétudes au sujet de leur réussite. Dès qu'elle est levée, elle court les regarder. Ils ne sont peut-être pas absolument réussis, mais enfin tels quels ils peuvent aller... surtout en ne les servant pas. Ils meubleront la table, et on ne « tournera » que les bonbons qui vont venir de Poitiers.
Gilberte, la seconde, plus adroite aux ouvrages d'aiguille, se met immédiatement au travail. Elle doit terminer la robe de Ghristiane, la sienne et celles de Thérèse, de Françoise et de Paule.
M. d'Imbu, descendu dans le potager, choisit, les fruits pour le dessert. Il est navré de voir que les abricots ne sont mûrs que d'un seul côté! S'il avait pu prévoir ça il y a huit jours,
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il serait venu les retourner pour les faire mûrir de l'autre côté.
Madame d'Imbu est dans un état violent. Elle vient de déplier son plus beau service de table qui se repose depuis le déjeuner du baptême de Gontran son dernier né, âgé de six ans. Or, ledit service a pris, dans la solitude de l'armoire, une belle teinte grispoussière plus grise et plus accentuée aux plis. La nappe a l'air d'une immense carte de géographie. On ferme les volets de la salle à manger et on allume pour voir si, à la lumière, l'effet est le même. C'est exactement la même chose, mais les jeunes filles, qui se rendent compte qu'il va falloir aider la femme de chambre à laver et à repasser le service, affirment que les raies sales et la teinte grise, ne se voient plus du tout à la lueur des bougies, et il est décidé que ça ira comme ça I
Gilberte retourne à ses robes. Cinq robes en huit jours! elle n'en peut plus vraiment, et les petites devraient bien Taider un peu?... ah! bien, oui, les petites ! elles ont tout autre chose en tète.
Thérèse essaie vainement de tous les systèmes imaginables pour friser ses cheveux qui sont doux et soyeux, mais absolument rebelles à la frisure. Françoise, la quatrième, arbore le soir sa première robe longue. Elle est folle de joie et, loin d aider sa sœur, la dérange continuellement pour lui demander si elle est bien sûre que « ça traînera assez » ? La petite Paule, qui n'a que treize ans, épluche des prunes pour la compote et vient, avec ses doigts poisseux, tâter les robes pour voir si elles avancent.
Dans la salle d'étude on entend un vacarme affreux. Ce sont les trois garçons, Henry, Louis et Gontran qui font endiabler l'abbé à qui mieux mieux, et veulent profiter du bouleversement général pour ne rien faire. C'est vraiment pas la peine d'avoir un dîner pareil, si on est obligé de travailler tout de même!...
Ghristiane, tout en aidant sa mère, est humiliée d être la cause de tout ce désordre et voudrait se sauver en entendant les grogneries des vieux domestiques, peu habitués à être ainsi surmenés. Elle devine leur agacement et leurs moqueries intérieures et donnerait beau-
coup pour oser leur dire qu'elle n'y est pour rien.
Madame d'Imbu, si douce d'ordinaire, tourne décidément à l'aigre. Elle bouscule Ghristiane et, comme le pauvre baron qui depuis quatre heures du matin ne s'est pas reposé, s'assoit sur un banc et enlève la bande de La Gazette, elle bondit vers lui et lui arrache le journal en disant :
— Vous n'êtes propre à rien I
M. d'Imbu est terrifié. Jamais, depuis vingtcinq ans, sa sainte compagne ne s'était permis de rinterpeller ainsi.
Cependant le vieux Joseph sonne îa cloche du déjeuner et tous, les uns après les autres, arrivent dans la salle à manger. Madame d'Imbu triomphante regarde le couvert qui est mis.
— Gomment?... — s'écrie Agénor — nous déjeunons là-dessus?...
— Mais non, tu vois bien que c'est le couvert de ce soir. . .
— Ah!... alors, on ne déjeune pas?...
— On déjeune dans l'office...
La table de l'office peut contenir cinq ou six personnes environ. Par un prodige de volonté, madame d'Imbu y a fait tenir douze couverts
Il est vrai qu'il est absolument impossible de bouger lorsqu'on est assis. Agénor prend son assiette et va s'installer sur la fenêtre, les jambes pendantes dans le jardin. Les enfants abusent de la situation jjour envoyer de vigoureux coups de pied et de coude à l'abbé qni ramasse ses jambes sous sa chaise. Ghristiane et Gilberte sont tellement fatiguées qu'elles mangent à peine.
Les enfants font le service. Joseph, Jean et le garde sont occupés à frotter le salon et à astiquer les boutons de livrée.
Tout à coup Agénor, qui se promène de long en large devant le perron, tachant de se remettre l'estomac en fumant une pipe neuve^ signale le retour de la carriole aux provisions.
Madame d'Imbu s'est élancée, haletante. Elle revient en souriant.
— Le turbot n'est pas absolument frais, mais c'est un turbot superbe et qui sera excellent... Joséphine mettra beaucoup de vinaigre aromatisé dans le court-bouillon...
La baronne enlève délicatement la barbe qui a poussé sur les conlilurcs, tout en
expliquant à Christiane d'aller cueillir dos fleurs pour les vases et les corbeilles.
— Oh! maman, il est encore trop tôt!... il n'est pas midi, et par ce soleil...
— Tu prendras une ombrelle...
— Mais maman, je ne peux pas cueillir les fleurs et tenir une ombrelle...
— Vraiment, tu es d'une nonchalance 1... enfin, c'est pour toi que nous faisons tout çal... il me semble que tu peux bien en prendre ta part...
La pauvre Christiane passe à son bras un panier immense, cherche le sécateur et sort, ^es larmes aux yeux.
Alors, madame d'Imbu prie son mari d'aller examiner le jardin et voir si les allées qui avoisinent le château sont bien ratissées. Le baron s'empare sournoisement de La Gazelle qu'il fait disparaître dans les profondeurs de sa poche. Il meurt d'envie de lire enfin son journal. C'est, depuis vingt ans, la première fois qu'il déjeune sans l'avoir lu, aussi il trouve les allées en parfait état et va se mettre à lire, quand madame d'Imbu accourt éplorée:
— Vite, vile, il faut retourner à Poitiers!... le boucher s'est trompé et n'a envoyé qu'un filet de quatre livres... c'est infiniment trop petit...
M. d'Imbu tire sa montre.
— Mais, ma bonne amie, il est impossible d'aller à Poitiers et d'être de retour à temps... il faut voir au bourg...
— Mais au bourg, on ne tue qu'une fois... le samedi... et nous sommes au jeudi...
— On tuera pour moi !...
Lajournée s'achève péniblement. On n'attend pas la duchesse avant six heures, maison craint de n'être pas prêt à ce moment-là. On a habillé les garçons tout de suite après leur goûter et, avant cinq heures Contran a trouvé moyen de déchirer ses bas aux deux genoux et de faire à son col une énorme tache d'encre. Louis a dirigé le jet d'arrosage sur l'abbé qui venait de revêtir sa soutane n'^ 1, et Henri, en volant deux abricots de la pyramide, a fait rouler sur la nappe l'édifice péniblement équilibré par les soins de madame d'Imbu qui avait tourné tous les abricots du côté mûr.
Vers six heures, la baronne prie son mari d'aller cueillir de belles feuilles de vigne pour terminer les dernières assiettes de dessert et, comme il fait observer qu'il est tard et qu'il faut qu'il s'habille pour recevoir ses invités, elle se fâche et lui reproche si vertement son manque de complaisance qu'il se décide à se mettre en route. C'est au moins son trentième voyage au potager. Enfin, il tient son petit paquet de feuilles de vigne, scrupuleusement triées parmi les plus belles et rentre rapidement pour quitter son vieux veston d'alpaga, ses pantoufles et son chapeau de paille, lorsqu'il entend derrière lui le roulement d'une voiture... Horreur! c'est la duchesse I II espère être pris pour un jardinier, tourne la tête d'un autre côté et se précipite dans le taillis qui longe l'avenue.
La duchesse et Jacques ont fort bien reconnu le maître de la maison.
— Une bonne tête de vieux rapin, le beaupère 1... — dit Jacques qui se tord de rire. — Avec son chapeau pointu, sa pipe et son veston débraillé, il a un chic à lui !... quand je serai marié, je lui demanderai la permission de le croquer dans ce costume-là !... Par exemple, si sa fille lui ressemble, je n'épouse pas î . . .
Et il offre la main à sa grand'mère pour la faire descendre de voiture devant le perron.
Le château est subitement devenu silencieux.
Les bruits de voix qu'on entendait se sont tus comme par enchantement. Émeryllon dit :
— Nous sommes chez la Belle au bois dormant ...
A ce moment le vieux Joseph se précipite, il enfile à la hâte son habit de livrée et, sous le pantalon, son pied apparaît nu dans ses souliers. Il introduit au salon la duchesse et son petit-fils et leur annonce que M. le baron et madame la baronne viennent tout de suite. . . s'ils ne sont pas déjà là, c'est qu'ils étaient encore en chemise quand la voiture est arrivée...
La duchesse et Jacques se regardent ahuris. La duchesse d'Adagio a soixante-seize ans. Elle est longue, mince, presque encore belle en dépit de ses rides et ses cheveux blancs. Très grande allure dans sa robe de satin pensée absolument simple, ses cheveux légers couronnés d'un vaporeux bonnet.
Jacques est un tantinet gommeux, mais bon enfant et intelligent. De plus, beau garçon et solidement campé, en dépit de son habit étriqué à dessein.
— Décidément, grand'mère, — dit-il, — ça m*a l'air de drôles de gens, tes d'Imbu?...
Timidement, sur la pointe du pied, regardant derrière elle de peur d'être suivie, Chrisliane entre la première.
Elle est jolie, malgré ses yeux battus et sa toilette manquée par Gilberte. Dans ses beaux cheveux, madame d'Imbu a exigé qu'elle mît une lourde guirlande. Cet arrangement malheureux écrase la coiffure et cache aux trois quarts une nuque superbe couverte de bouclettes d'or.
— Madame, — dit-elle tout émue, — papa et maman vont venir dans un instant et, en attendant leur arrivée, permettez-moi de vous parler comme si je vous connaissais depuis longtemps...
— Tant que vous voudrez, ma chère enfant...
— Il paraît que vous avez songé à moi pour n^tre petit-fils?...
La duchesse stupéfaite regarde Jacques qui, malgré son aplomb, est interloqué.
Christiane reprend avec effort :
— Oh ! je sais très bien que ma démarche
est inconvenante, mais je la ferai tout de même et j'espère que vous me la pardonnerez ?... je ne suis pas du tout, mais du tout, la femme qu'il faut à monsieur d'ÉmerylIon... on vous aura trompée sur la situation de mes parents, et eux, affolés par la pensée de me voir faire un aussi beau mariage, ont cru naïvement que les obstacles pouvaient s'aplanir...
— Mais, mon enfant, de quels obstacles voulez-vous parler?...
— Madame, nous sommes très nombreux et pas riches... Papa et maman veulent vous recevoir mieux qu'ils ne le peuvent et vous allez nous trouver absolument ridicules. . .
— Mais nullement, nous...
— Si... croyez- moi... depuis huit jours, la maison est bouleversée par l'annonce de votre venue... Pauvre maman I... c'est mal de rire de ses petits préparatifs, mais c'est si drôle I... et papa qui cueille les abricots et gratte les allées !... maman ne lui permet même plus de lire son journal I... et Agénor qui grogne parce qu'il n'aime pas les dérangements I... et les petits qui envoient tout promener I...
La duchesse et Jacques, de plus en plus étonnés, trouvent cette jolie fille au moins originale. Christiane reprend :
— Oui, vous verrez le malheureux dîner I... je vous assure, madame, que d'ordinaire ce n'est pas comme ça chez nous... c'est simple, mais convenable... voyez?... maman est en retard, papa aussi . . . moi , regardez mes mains ! . . . je n'ai même pas eu le temps d'enlever les taches que j'y ai faites en cueillant des roseaux pour les vases du vestibule...
Et, d'un joli mouvement, elle montrait des mains charmantes, longues, souples, pleines de race et de finesse, mais tachées au bout des doigts comme si elle eût passé sa vie à rouler des cigarettes.
— Vous voyez ?... eh bien, dans la maison, tout est comme mes mains !... rien n'est présentable !... Vous regardez ma guirlande, elle a une bonne tète, n'est-ce pas ?... elle a l'air d'un turban, peint par monsieur Ingres I... c'est que maman a voulu que je paraisse à mon avantage...
La duchesse trouve Christiane décidément
singulière, Jacques rit de bon cœur, conquis par cette franchise.
— A présent, qu'il n'est plus question de mariage, — continue Ghristiane, — je me sens très à mon aise avec vous. . . il me semble que ma guirlande elle-même ne me gêne plus !... vous serez indulgents tous les deux, dites?... vous ne vous moquerez pas trop de nous?... Papa et maman sont si bons 1... et Agénor si gentil... les petits frères et sœurs aussi... Enfin, nous sommes de braves gens, mais ça ne rendra pas le dîner meilleur...
Puis, posant un doigt sur ses lèvres, elle s'en fut en courant.
M. et madame d'Imbu font enfin leur entrée. Ils ont l'air gêné et contraint. La vérité c'est qu'ils sont exténués. Elle, a très mal au cœur, il lui semble qu'elle a conservé le goût de toutes ies choses auxquelles elle a goûté dans la journée. Lui, tombe de sommeil et a les jambes fauchées .
Agénor paraît ensuite, très à l'aise dans son habit noir, mais un peu vexé de se sentir dans un cadre ridicule.
Puis Gilberte, Thérèse, Françoise et Paulc entrent suivies de l'abbé qui chasse devant lui ses trois élèves. Ils sont rouges, ils ont les yeux
gonflés et reniflent bruyamment comme des enfants qui viennent de pleurer. Ghristiane vient la dernière.
C'est le vieux Joseph qui doit annoncer le dîner. Il y a vingt-cinq ans que tous les soirs à la môme heure il ouvre à deux battants cette même porte et lance cette même phrase :
« Madame la baronne est servie ! »
Mais depuis huit jours, depuis le matin surtout, il a si souvent entendu répéter : C'est pour la duchesse... — Quand la duchesse viendra... — La duchesse par-ci, la duchesse par-là, — que ce diable de titre lui bourdonne aux oreilles et lui arrive aux lèvres, et que, ouvrant la porto, il crie d'une voix de stentor :
« Madame la duchesse est servie ! »
Puis s'apercevant de sa bévue, il se sauve sans ouvrir le second battant...
Jacques regarde sa grand'mère et se demande pourquoi on la traite comme une princesse du sang.
M. d'Imbu offre son bras à la duchesse et lui cogne l'épaule en franchissant la porte trop étroite.
DINER MAiNQUÉ 207
Il est sept heures et demie et tous les d'Imbu, affamés depuis le matin, se précipitent sur le potage et le dévorent sans souffler. 11 faut vraiment pour cela avoir un rude appétit. Dans un bouillon qui semble coloré avec du bitume, nagent de soi-disant quenelles de poulet. Madame d'Imbu a vu dans <( Le Baron Brisse » que ce potage est très estimé. Malheureusemt'nt, le bouillon est loin d'être un consommé et a même une légère odeur de graillon qui chatouille désagréablement les narines. Les quenelles sont faites avec du lait aigre et plus de mie de pain que de poulet. La brave Joséphine se serait bien gardée de « dépenser » un poulet exprès pour ça. Elle a fait, « par à peu près », ce qu'expliquait le livre.
Ghristiane voit que Jacques, qui est son voisin, fait d'horribles grimaces en avalant cet afTreux brouet. Elle se penche vers lui et dit en riant :
— Si c'est pour moi, ne vous forcez pas à manger ca?...
Jacques se met à rire aussi. Il sent que les projets de mariage sont loin et ça le met tout à fait à l'aise.
— Vous savez, — dit Ghristiane, — le reste sera probablement plus mauvais encore...
Les bouchées à la reine, exécutées d'après les mêmes procédés, sont atroces. Agénor, voyant du bout de la table que sa sœur et Jacques rient du dîner qui débute mal, leur fait des signes et rit avec eux. M. et Madame d'Imbu ne voient rien, uniquement absorbés par le service à surveiller. Seule, la pauvre duchesse s'ennuie ferme et voudrait bien manger. Les sourcils froncés, elle cherche vainement quelque hors-d'œuvre pour tromper sa faim. Son regard ne s'adoucit un peu qu'en se posant sur Jacques et Ghristiane qui jabotent amicalement.
Ghristiane raconte à Jacques la vie qu'on mène aux Étangs.
Voyez-vous, — dit-elle, — nous avons chacun notre utilité dans la maison... Gilberte fait les robes, Thérèse les confitures, moi les bouquets, Agénor les courses. Les petits nettoient les allées, et les petites cueillent les fruits... excepté aujourd'hui... aujourd'hui... c'était papa... à cause de la solennité. ..
L'entrée du turbot cause une impression
DINEH MANQUÉ 20'J
pénible. Au moment où Joseph le « présente » sur la table, selon la vieille coutume, Agénor se mouche sans afï'ectation, tandis que Tabbé surpris regarde ses élèves d'un air soupçonneux.
Chrisliane fait drôlement des excuses à Jacques. Il doit avoir très faim.
Il a effectivement très faim, mais une suite de plats plus prétentieusement exécrables les uns que les autres se succèdent. Enhn parait le filet. Il est magnifique et sent très bon. Jacques se réjouit. Il se sert un joli morceau épais et saignant et se jette voracement sur la première bouchée. Impossible de mastiquer cet étonnant filet. Il a pourtant de bonnes dents I Et puis, quel drôle de goût?... Il cherche vainement à s'expliquer ce qu'a cette viande. Christiane rit franchement tandis qu'Agénor, qui, lui aussi, a renoncé à vaincre la résistance du filet, fait trotter ses mains sur la table et se livre à une pantomime vive et animée.
Ghristiane explique au marquis qu'Agénor veut leur faire comprendre qu'il y a deux heures le filet de bœuf courait encore dans les vertes prairies.
Madame d'Adagio a un mal d'estomac terrible et son humeur s'en ressent malgré elle.
Aussi, le dîner à peine fini, comme elle éprouve un impérieux besoin de manger, elle dit à son petit-fils de faire atteler. Les Imbu sont consternés I Comment, elle s'en va I sans coucher I . . . tout est manqué I . . .
Dès que leurs invités sont partis, M. et madame d'Imbu se regardent douloureusement ! S'être donné tant de peine pour échouer? C'est affreux I...
Les enfants sont surpris. Ils trouvent que ce fameux dîner dont on a tant parlé a tourné bien court.
Christiane seule est ravie et dort à poings fermés, rêvant du turbot gâté, des grands roseaux et un peu de Jacques.
Le lendemain, à la profonde stupéfaction des Imbu , une lettre officielle de la duchesse d'Adagio demandait pour son petit-fils, le marquis d'Émeryllon, la main de mademoiselle Christiane d'Imbu.