FEMMES D OFFICIERS
que madame d'Aryergarde va renoncer, du moins momentanément, à... comm^^nt diraisje?... au péché... Paul l'a rencontrée ce matin en toilette sévère... il a rencontré aussi au ministère madame de La Balue... elle allait demander au ministre de prendre son fils avec lui... Tu vas voir que la guerre profitera à ce petit crétin de La Balue... sa mère est tellement intrigante...
— Dame ! ... à qui donc crois-tu que la guerre profite sinon aux intrigants, aux boursiers, et aux entrepreneurs de fournitures?... Ce n'est pas toujours ceux qui marchent gaiement et crânement au feu qui sont décorés, mais le plus souvent ceux qui les y envoient...
— Tiens!... j'aime mieux m'en aller 1... tu finirais par me faire perdre mes illusions...
5 juillet
Nous voilà donc installés à X... mais ça n'a pas été facile!... Quel drôle de petit pays I j'ai cru que nous ne parviendrions jamais à nous caser. C'est tout petit X... et il y a un monde fou. Pas un Français possible, par exemple! ni une figure déjà rencontrée parmi les étrangers. Mais des Russes, des Autrichiens, des Allemands et même des Anglais qui ont fort grand air. X... semble très bien fréquenté. Ce qui est certain, c'est que cela va être affreusement triste pour nous qui ne connaissons personne et ne savons pas un
mot d'allemand. Enlin ! on a ordonné à Pierre les eaux de X... il fallait bien nous décider.
C'est beau, c'est certainement beau le Tyrol, mais pas gai!... jusqu'à présent, du moins.., Pierre, après de longues recherches, est parvenu à nous dénicher une maisonnette assez gentille en bois rustique, couverte de plantes grimpantes comme toutes les maisons d'ici. Elle n'est séparée de la petite rivière que par la route, et pas trop éloignée du Kurhauss où nous prenons nos repas.
Mais quelle vie monotone et videl Moi, qui ne suis aucun traitement, je ne sais vraiment à quoi passer le temps, et cela, joint à l'aspect sauvage du pays, me donne le spleen.
Le malin, je dors jusqu'à dix heures, c'est toujours autant de pris sur la journée. Puis, tandis que Pierre est à son bain et à sa douche, je me promène dans la montagne ou le long de la rivière. Nous déjeunons à midi dans la grande salle du Kurhauss. Musique pendant tout le repas et musique bruyante. Quand on veut du pain , il faut hurler pour se faire entendre. A quatre heures, Pierre
retourne à ses douches et dort un inslant, parce que cela brise, paraît-il. Moi, pendant ce temps, je me promène dans la montagne pour changer. A sept heures, nous dînons dans la grande salle ; remusique pour changer. Le soir, nous regardons danser pendant une heure et nous allons nous coucher!... Quelle vie 1... et moi qui pensais, en venant au fin fond du Tyrol, trouver de l'imprévu... Ah! bien oui I...
7 juillet.
Hier soir, en me promenant dans la montagne, j'ai fait une singulière rencontre. Je m'étais assise dans un petit coin sauvage et isolé. Je rêvassais en regardant le soleil se coucher et je me disais que je voudrais bien en faire autant, lorsqu'un homme se dressa devant moi, semblant littéralement sortir d'un rocher.
Il était grand, vêtu d'une espèce de blouse de drap brun serrée par une ceinture de cuir fauve. De grandes guêtres de cuir fauve dépassaient ses genoux. Sur la tête un chapeau tyrolien étrangement cabossé, orné d'une aile
de grouse.. A l'épaule un fusil. Ce n'était qu'un chasseur, mais dans ce cadre de montagnes, l'apparition était très « Opéra-Comique ». Je crus que le chasseur allait chanter, mais il se contenta de me saluer respectueusement. Et malgré le petit air d'étonnement gouailleur que je m'étais donné par contenance, sa haute taille, ses grands favoris d'un blond ardent, ses yeux bleus au regard froid et incisif et son bizarre accoutrement ont produit sur moi une impression indéfinissable. Positivement, il ne ressemble à personne, ce monsieur ! Il a à la fois du « chic » et de la majesté; de la désinvolture et de la lourdeur. C'est un typel un vrai 1... et je me demande qui ce peut être?... Lui aussi se demande qui je suis, j'en suis sûre?... Il m'a regardée avec une insistance excessive, peut-être même un peu plus excessive que le bon goût ne l'eût voulu.,. Mais bahl je le lui pardonne!... si j'avais osé j'en aurais fait autant I...
Je n'ai pas parlé à Pierre de cette rencontre.
10 juillet.
Je Tai revu tantôt, en revenant de Z... Il ost monté dans le train à Brégenz et, en «n'apercevant, il s'est élancé dans le compartiment où nous étions.
Quoiqu'il ait un aspect étranger, il doit être Français, car il a dit quelques mots au valet de chambre qui portait son sac et il n'a pas le plus léger accent. Du reste, tenue élégante sans la moindre tentative de boudinage, et distinction extrême. C'est un homme bien né et bien élevé. Il a des façons d'autrefois. A Z..., nous sommes descendus pour déjeuner. Lui, est resté dans le compartiment. Lorsque nous sommes revenus, il fumait sur le quai un superbe cigare à peine commencé. En remontant il l'a jeté. Pierre alors lui a dit :
— Je vous en prie, monsieur, continuez à fumer, cela est totalement indifférent h ma femme, et, moi-même, je vais...
— Monsieur, — a-t-il répondu, — non seulement je ne me permettrais pas de fumer en
la présence de madame, mais encore ne me serai-je pas permis de fumer en son absence, pour ne pas communiquer une désagréable odeur à son wagon...
Est-ce assez talon rouge?... Moi, je ne connais pas beaucoup de nos amis capables de faire cette réponse.
Ce pauvre Pierre, qui avait déjà à moitié sorti son porte-cigares, a dû le rentrer tristement, n'osant pas fumer après cette sortie. Mais je crois qu'il en a voulu ferme au monsieur trop bien élevé.
12 juillet.
Depuis cette rencontre. Il passe vingt fois par jour sous ma fenêtre et regarde discrètement, sans affectation, mais enfin il regarde... Moi, je n'ai pas l'air de le voir, naturellement, mais je le sens venir I...
C'est le seul incident de mon voyage et je sais un gré infini à cet inconnu d'en avoir rompu la monotonie. Il est certain que je pense à Lui plus qu'il ne faudrait... beaucoup plus, mèmel... Eh bien I... où est le mal?... Il
m'intrigue, je Tavoue... je le trouve charmant, ie l'avoue aussi, mais je compte bien m'en tenii- là.
II est très grand, solide, vigoureusement planté sur des pieds un peu trop longs peutêtre. Le teint est d'un blanc laiteux, les cheveux blonds, les moustaches et les favoris roux. Les lèvres sont rouges et épaisses et les dents éclatantes. L'âge est difficile à préciser. Il ne lui manque pas un cheveu, mais il a quelques rides. Enfin, disons de trente-huit à quarante ans et très fringant encore.
Voilà tout ce que je sais de lui!... Ahl si! je sais aussi qu'il s'appelle « François ».
Ce matin, au Kurhauss, nous écrivions des lettres au salon de lecture. Je l'ai vu cacheter avec sa bague, puis II a déposé sa lettre avec celles destinées à être portées à la boîte. Quand j'ai placé les miennes, j'ai regardé et, sur le cachet, j'ai lu : « François... » François!... c'est un joli nom, à condition qu'on ait grand air, et II remplit joliment bien cette condition.
Au restaurant, Il a trouvé moyen de faire
mettre sa petite table à côté de la nôtre. Et pendant tout le temps des repas je sens ses yeux fixés sur moi.
L'autre soir, à dîner, Pierre m'avait dit : « Ah çà ! mais, ce monsieur vous regarde avec une persistance gênante et désagréable!... »
Gênante, peut-être?... mais désagréable, oh I que non pasi Jamais, au contraire, je n'ai éprouvé un si vif plaisir à être trouvée jolie. Je ne suis pas coquette, mais en ce moment, je me sens ce qu'on appelle en style précieux « du vague à l'âme ». Expression ridicule et si vraie pourtant ! Je ne serais pas fâchée que quelque chose d'imprévu vînt rompre la monotonie de ma vie. Je voudrais éprouver une sensation à défaut d'un sentiment. Et puis, il est si ennuyeux de ne pas avoir la moindre petite aventure de voyage... surtout quand on fait un voyage comme celui-ci I... Oh I si on s'amuse, c'est bien différent... les aventures sont superflues I...
Ce matin... je suis allée dans le parc et je me suis promenée seule pendant plus d'une heure. Il était là me suivant et me croisant
tour à tour. J'ai quitté le côté où il y a du monde et j'ai dirigé ma promenade vers le coin le plus désert. Il m'a suivie toujours, et, lorsque nous étions tous deux seuls, isolés, et hors de la vue des baigneurs, Il n'a cherché ni à me parler ni à se rapprocher de moi. Je ne me trompais pas, ce n'est pas le premier venu I
17 juillet.
Je ne puis plus arracher de ma pensée, l'image de ce « monsieur » I... c'est grotesque ?... Eh I je le sais bien I mais qu'y faire?... Il est si bizarre, si peu banal, si peu « tout le monde » I Ce qui surtout m'attire vers Lui, c'est devoir son grand œil, froid et hautain lorsqu'il regarde les autres, devenir si profondément doux et bon lorsqu'il se pose sur moi.
Ce doit être un grand personnage à en juger par la physionomie de ses relations. Je ne sais trop si le mot « relations » est juste. I^es quelques baigneurs qui lui parlent semblent lui parler respectueusement.
Quelquefois, quand II me rencontre seule, Il me salue. Et quel salut charmant I comme cela ressemble peu au salut à ressort de nos boudinés ! .
Pierre l'a pris en horreur. Il s'est aperçu de son petit manège et a évité soigneusement tout rapprochement. Nous devrions nous connaître depuis plusieurs jours si les choses avaient suivi leur cours naturel.
Bien entendu, les efforts de Pierre pour nous éloigner de Lui augmentent encore mon envie de m'en rapprocher.
Est-ce que je l'aime?...
Je n'en sais rien, mais il est certain que je ne pense qu'à Lui et que quand II n'est pas là je le vois tout de même.
J'attends avec une impatience extrême les heures des repas. Il est si près de moi!... Et ça me semble si bon de sentir son regard chaud se poser sur ma petite personnel... Oh! que je voudrais savoir qui II estl... Je crois que quelque chose va faire époque dans ma viel...
20 juillet.
Hier soir, on dansait au Kurhaiiss où, comme toujours, nous étions allés passer une heure après le dîner.
J'avais une petite robe toute simple en voile blanc, forme Niobé, hermétiquement montante. Un chapeau en grosse paille molle, avec une botte de roses thé et de jasmins naturels. Une même botte jetée au bas de la jupe et une autre attachée à l'épaule, très haut, près du cou. Je ne dansais pas. Je ne danse jamais, je ne connais personne. Lui, debout en face de moi à l'extrémité de la grande salle, me dévorait des yeux.
On jouait le « Blau Donau », la valse que je préfère, et je sentais des envies folles de m'élancer vers Lui... Tout à coup, après une légère hésitation, Il traverse le salon, vient droit à moi et me dit d'une voix dont je n'oublierai jamais le timbre pénétrant:
— Voulez-vous, madame, me faire la grâce de valser avec moi ?... Je suis un peu chez moi à
X... et j'ai presque le droit d'en faire les honneurs aux étrangers.
Pierre me lançait des yeux terribles. Je me suis bien gardée de les voir, je me suis levée, j'ai pris le bras de mon danseur et nous sommes partis.
Ah 1 quelle valse I jamais je n'avais valsé comme çal... Instinctivement je me serrais contre Lui, pour me bien lier à ses mouvements. Ah! certainement, ce n'est pas un Français I Il valse trop bien .
Pendant un court instantderepos, Il m'a cependant parlé de Paris comme quelqu'un qui le connaît à fond, mais sans rien me dire qui pût me renseigner sur sa situation personnelle. Au contraire, il semblait qu'il voulût ne rien laisser deviner de Lui, ni de son existence. En valsant, j'ai fait tomber une fleur de mon bouquet. Il l'a ramassée et l'a glissée dans son gant. Pas français non plus ça ! ... En France, ça semblerait Berquin.
Pierre m'a aussitôt emmenée et j'ai dû subir un sermon soigné.
— Je n'ai rien osé dire à cet animal, — s'est-il écrié, — car s'il a manqué de savoir-vivre en
AVENTURE DE VOYACE 2:]|
VOUS invitant, vous en avez manqué beaucoup plus encore en acceptant. Donc, vous étiez dans votre tort plus que lui, mais une autre fois... J'ai écouté tout ça le sourire aux lèvres... décidément, je crois que je l'aime I...
22 juillet.
Je suis navrée, désespérée, anéantie ! Ali I quelle épouvantable aventure I je ne m'en consolerai jamais !
Ce matin, en arrivant au Kurhauss, Pierre s*est aperçu qu'il avait oublié de mettre ses lettres à la poste. Il est retourné sur ses pas et je suis entrée seule dans la salle. L'inconnu était déjà à sa petite table. Je me suis assise, et comme la chaleur était intolérable, j'ai demandé au garçon d'ouvrir la grande fenêtre placée derrière moi. Il m'a répondu que c'était impossible parce qu'une fenêtre sur deux seulement pouvait s'ouvrir.
Lui s'est alors levé en disant :
— Madame, j'ai la chance d'avoir près de ma table une fenêtre qui s'ouvre et je la mets à votre disposition . . . voulez-vous accepter cette place?. . .
Il s'était approché de moi, offrant sa table avec une bonne grâce charmante.
A ce moment, Pierre rentrait. Furieux de voir que l'Inconnu me parlait en son absence, il s'est approché et l'a désagréablement apostrophé. Celui-ci est devenu pâle de colère et, comme Pierre parlait très haut, Il lui a dit d'un ton étrangement impératif:
— Pas de tapage, je vous prie, monsieur, c'est complètement superflu... je suis à vos ordres...
Et Pierre lui passant sa carte, Il lui a passé la sienne.
C'est affreux à avouer, mais en ce moment où j'aurais dû ne songer qu'au danger que mon mari allait courir, une immense curiosité s'emparait de moi... Enfin!... j'allais donc savoir qui était l'Inconnu I . . .
Après avoir regardé la carte avec stupéfaction, Pierre la jeta violemment sur la table et allant au monsieur qui, calme et sérieux, s'était assis et commençait à déjeuner paisiblement, il lui dit :
— Vous comprenez bien, monsieur, qu'à
présent que je sais qui vous êtes les chose? doivent en rester là...
L'inconnu leva le nez,
— Pourquoi donc, monsieur?...
— Parce que, dans votre situation...
L'Inconnu s'inclina courtoisement.
— Monsieur, — répondit-il, — quelle que soit ma situation, je vous répète que je suis à vos ordres...
J'avais ramassé la carte et, atterrée, je lisais :