‹ Lune de mielChapitre 14 sur 18 · LUCIEN FRANÇOIS · texte numérisé non relu

LUCIEN FRANÇOIS

Représentant la maison de MM. de Pont-Landais et G'*.

Bordeaux.

Et, au coin, les armes de la maison de Pont- Landais ! !

Ainsi cet homme qui, depuis près d'un mois, occupe uniquement mes pensées, à qui je trouvais si grand air, est un « placeur en vins » ! Ce qui me fait le plus horreur!...

Je rejetai la carte sur la table et je sortis avec Pierre, en lançant au monsieur un regard chargé de haine et de dégoût.

Au moment de quitter la salle, je me retournai. Il s'était levé et tenait la carte que j'avais jetée. Il la reprenait... ses patrons lui en avaient peut-être donné une collection insuffisante à moins qu'il ne voulût conserver un souvenir de moi!... Je l'avais touchée, cette carte... comme la fleuri... Pouahll!

— Tous mes compliments sur votre conquête!... me dit Pierre ironiquement.

Depuis ce matin, je pleure de rage ! Je pleure ma ridicule méprise, mais surtout mes illusions perdues...

Vienne, 11 août.

Après avoir parcouru tout le Tyrol, nous sommes arrivés à Vienne où nous avons retrouvé beaucoup d'amis. Je m'amuserais, si le souvenir de cette grotesque histoire ne me poursuivait continuellement. Toute ma vie, je penserai avec horreur que, pendant trois semaines, j'ai été uniquement occupée d'un « voyageur en vins » et que, même, j'ai été tout près de l'aimer!... Je crois voir toujours devant moi cette tète froide et sérieuse encadrée

de longs favoris roux... tantôt encore, an Prater, j'ai cru le voir passer a cheval... C'est à devenir folle...

Je tâche de me distraire... Ce soir, Gilberte nous emmène à l'Opéra dans la loge de Tambassade... Ah I que je voudrais ne plus penser à tout ça I mon Dieu !...

12 août.

Je suis contente, contente, contentai...

Hier soir, à peine assise dans la loge, je jette un coup d'œil sur la salle et... en face de moi, dans la loge Impériale, je vois qui?... le monsieur de X... le chasseur de chamois!... le placeur en vins I ! I Positivement mon cerveau se troublait. Pendant Tentr'acte, aussitôt que Pierre fut sorti avec le mari de Gilberte :

— Quel est ce monsieur... là... en face?... Gilberte regarda.

— Là, dit-elle, c'est TArchiduc François!...

— L'Archiduc I...

— Mais oui... Ah ! c'est vrai I il vous est arrivé une bonne histoire avec lui, là-bas, à XI...

— Gomment I tu sais...

23l> AVENTURE DE VOYAGE

— Mais oui... tantôt, il t'a reconnue au Prater avec nous, et il a raconté à mon mari ce

qui s'est passé à X Je te félicite, ma chère ! . . .

il est fou de toi... et dame. .. tu sais... il n'est pas banal, T Archiduc François 1...

J'étais saisie. Gilberte reprit :

— Quand ton mari lui jeta sa carte^ car il paraît qu'il a été vif, ton mari, F Archiduc en voulant lui donner la sienne, prit, par mégarde, la carte qu'un placeur en vins lui avait remise un instant auparavant. Lorsqu'il s'aperçut de la méprise, il préféra laisser aller les choses et ne réclama pas... ce dénouement simplifiait tout.

Pendant que Gilberte parlait, l'Archiduc me regardait attentivement. . . et je sentais, comme là-bas, son regard bleu se poser sur moi et attirer mes yeux...

Depuis dix-huit mois les Trène sont uniquement occupés d'orner la maison qu'ils ont fait construire à Deauville.

Dégoûtés de la vie d'hôtel, écœurés d'habiter les villas banales qu'ils louent chaque été, ils se sont décidés à acheter un grand terrain et à y bâtir une ravissante maison ou, pour parler plus exactement, une « cabane », car madame de Trène ne veut pas qu'on appelle autrement sa nouvelle habitation.

Donc, c'est une « cabane » et une « cabane norvégienne! » Mon Dieu oui! La petite madame de Trène avait vu, à l'Exposition de 1889,

des cabanes norvégiennes qui lui avaient tourné la tête et, dès qu'il fut question de bâtir, elle se souvint des ravissantes maisonnettes et déclara qu'elle en voulait une pareille. Elle poussa même l'amour de l'exactitude jusqu'à envoyer son mari en Norvège. Sur les lieux il devait y avoir plus de choix. M. de Trène parcourut toute la Norvège, fit un voyage très coûteux et rentra au bout de trois mois, en affirmant qu'il n'existait pas dans le pays une seule construction semblable à celles entrevues à l'Exposition. Par exemple, quelles belles chasses ! et quels animaux ! . . . et quels sapins! . . . Un pays merveilleux, mais des habitations affreusement bourgeoises et dépourvues précisément de toute physionomie personnelle.

Madame de Trène jeta les hauts cris. Il n'avait pas su visiter les bons endroits ! Elle reconnaissait bien là sa maladresse habituelle ! D'ailleurs ce n'est pas en chassant et en regardant les sapins et les animaux qu'on trouve ^ des modèles de maisons, etc., etc. M. de Trène eut alors une lumineuse idée. Il fallait chercher les organisateurs de l'Exposition, et, par

eux, on arriverait à retrouver les fameux constructeurs norvégiens et leurs cabanes de fantaisie. Ce serait infiniment plus pratique et plus joli. D'ailleurs, l'habitation nationale n'existe plus dans aucun pays. Il n'y a de chalets suisses qu'en France.

Après un nombre infini de courses et de recherches, M, de Trène parvint à découvrir rarchitecte qui avait surveillé les constructions de 1889. Les chantiers étaient toujours rue de Flandre, mais la cabane norvégienne n'ayant pas « donné » du tout, on fabriquait de préférence des meubles russes et viennois et des chalets portatifs.

La petite de Trène expliqua qu'elle ne voulait rien de portatif, mais bien une construction d'une solidité à toute épreuve, défiant le vent de la mer et capable de supporter deux cents valseurs en mouvement.

L'architecte décida que toutes les pièces possibles à transporter se commenceraient rue de Flandre et s'achèveraient à Deauville. Aussitôt il se mit au travail et soumit les plans; mais madame de Trène ne trouvait rien d'assez

bizarre, d'assez tourmenté, d'assez « norvégien », et son mari avait beau lui répéter que le caractère particulier de la maison norvégienne est précisément de n'en pas avoir, elle n'écoutait rien et voulait du « norvégien » à tout prix. A la fin, elle perdit patience, enjoignant à l'architecte de faire en gigantesque ce qu'elle avait vu à l'Exposition, cela exactement.

Le pauvre homme essaya vainement de faire comprendre à la petite comtesse que ce qu'elle avait vu c'était des kiosques de jardin, elle ne voulut rien entendre et il fut arrêté qu'on répéterait quarante fois le kiosque, tant en hauteur qu'en largeur, aligné et superposé. Tous les quinze jours à peu près, les Trène allaient jeter un coup d'oeil sur la construction, qui s'élevait rapidement, et offrait le plus étrange aspect.

Madame de Trène était ravie.

Blonde, mince, mignonne avec des cheveux tout pâles et des yeux bleu de ciel, elle se disait que le norvégien était pour elle le cadre indiqué. Cette grande cabane de sapin verni pâle et brillante, à toit mouvementé couvert

LA CADANE NORVÉGIENNE 241

de cliaunio artificiel, se prêterait merveilleusement à toutes les fantaisies d'ameublement. Elle allais tirer de la Norvège un parti qu'on n'en avait jamais tiré.

D'abord, il fallait autour de la maison un bois de sapins allant jusqu'à la mer. Ce bois fut extrêmement difficile à installer. Madame de Trène voulait de beaux sapins, vigoureux et tout venus et, outre qu'il était très dur d'amener dans le sable mou les voitures à six chevaux qui apportaient les arbres, le vent déracinait généralement le sapin le lendemain du jour où on l'avait planté. Puis il fallut apporter une énorme quantité de terre. Madame de Trène affirmait que le sapin se plaît dans les terrains sablonneux, mais en voyant mourir les siens les uns après les autres, elle consentit à les laisser soigner et ils reprirent tant bien que mal.

La comtesse eut une autre déception. Elle voulait absolument que le toit fût couvert d'un tapis de lichen. Elle avait lu dans un livre que : « Le toit du pauvre Norvégien se couvre de lichen à chaque saison », et elle voulait son lichen, ni plus ni moins eue le pauvre Norvé-

2i2 LA CADANE NORVEGIENNE

gien. M. de Trène entreprit de lui faire comprendre que le toit du pauvre Norvégien étant en chaume naturel, le lichen pouvait effectivement y pousser, tandis que leur toit, à eux, étant en chaume artificiel, ne pouvait rien produire. La jeune femme se fâcha et déclara à l'architecte qu'il fallait qu'au 15 juin suivant, le toit fût couvert de cette horrible mousse. Le pauvre homme fit refaire un nouveau toit, et demanda à Paris un jardinier expérimenté dans l'art de faire pousser les plantes récalcitrantes.

Pendant ce temps, le comte et la comtesse cherchaient des meubles et des bibelots en rapport avec leur habitation. Ils ne songeaient qu'à elle. Madame de Trène, surtout, trottinait dans tous les quartiers les plus excentriques espérant y découvrir les objets rêvés. Gomme la construction très avancée n'avait plus besoin de surveillance, ils résolurent de parcourir la France pour continuer leurs recherches. On leur donnait des nouvelles de Deauville très régulièrement. « Les sapins éprouvaient toujours de fréquents accidents, mais il y avait

au toit de petits soulèvements qui faisaient €spérer que le lichen avait réussi. Si la saison était pluvieuse, on était sûr que cette mousse prospérerait selon les désirs de madame la comtesse. Il était aussi à craindre que le jardinier ne voulût pas rester. Déjà on avait doublé SCS appointements, mais il était mécontent tout de môme. Il « perdait la main », — disait-il, — à cultiver une sale plante qu'on s'acharne habituellement à détruire.

Le régisseur écrivait aussi que les lambris, plafonds et parquets avançaient très vite. Selon la recommandation de madame la comtesse, on n'employait que du sapin : sapin blanc, sapin des Vosges, sapin de Californie, sapin de la forêt Noire, sapin du Japon, sapin argenté, sapin rouge, sapin d'Arcachon, sapin d'Algérie, etc.. etc.. mais monsieur l'architecte faisait dire qu'il était impossible de faire le plafond du grand salon en sapin di^ Norvège, vu que ce sapin-là est « tout retenu » pour les mâts des bateaux. »

Madame de Trène accueillit cette nouvelle avec assez d'indifférence. Elle dirait que c'était du sapin de Norvège quand bien même ça

n'en serait pas, et voilà toutl... Elle commençait à se rendre compte que l'authenticité de presque tous les objets norvégiens qu'elle se procurait était plus que douteuse. Bah I il fallait bien un peu tricher I

Elle était, pour Tinstant, campée à Nancy et rayonnait autour de la ville, collectionnant des meubles anciens du pays. Tandis qu'elle cherchait dans une direction, M. de Trène cherchait dans une autre. Il y a encore en Lorraine un stock de vieux meubles qui n'a pas été enlevé par les amateurs.

La comtesse dénicha, à Saint-Nicolas-de-Port, un lot de vieux bahuts auxquels elle trouva un aspect très norvégien. Ils étaient en bois brut, de nuance pâle mais patinée par le temps. Avec un peu de cire, ça jouerait merveilleusement le sapin ancien...

Les vieilles faïences des auberges lui tournaient au'^si la tête, avec leurs grandes bêtes de fleurs rouges aux contours naïfs, triomphe de la teinte plate et crue. Malheureusement le fond, d'un blanc jaune, dénonçait la faïence française, sans qu'il fût possible de s'y méprendre. La petite comtesse ne s'arrêtait pas pour si peu. Elle fit une rafle de tout ce qu'elle trouva d'assiettes, soupières, légumiers, plats de toutes les formes, en terre lorraine; puis elle fit peindre tous les fonds en bleu, un bleu pâle et transparent traversé de lueurs orangées. On passa aussi un glacis de ce bleu bizarre sur les fleurs, puis on recuisit à grand feu et on obtint un effet merveilleux. Les fleurs, adoucies, se mêlèrent aa bleu lumineux des fonds. Le service avait incontestablement l'air d'un produit exotique.

De son côté, M. de Trène avait trouvé cinq ou six armoires suisses, de ces énormes armoires jaune clair, à colonnes et ornements de chêne vieux. Le comte affirmait que ses armoires avaient un petit air tout à fait norvégien. Ce fond clair, qui est du poirier, pouvait parfaitement passer pour du sapin et, parmi leurs

LA CABANE NOKVÉCilENNE 2i7

invités, il n'y en aurait jamais un seul capable de distinguer le vieux chêne du jeune sapin.

Par hasard, sa femme fut de son avis et elle parla, à propos de la réilexion sur les invités, des invitations de crémaillère. Il faudrait ([ue ce fut splendide. Des gens chics et amusants, écœurés comme eux de cette stupide existence de Dcauville. Leur exemple entraînerait les autres et, d'ici à deux ou trois ans, la plage serait peuplée d'installations dans le genre de la leur, où chacun voudrait vivre élégamment sans aller se galvauder dans cette promiscuité pénible de la plage. En attendant, la « Cabane Norvégienne » allait être le centre de toutes les réunions gaies et intimes. On ne s'amuserait que là.

On inviterait Joyeuse, sans lequel il n'est pas de partie complète. Puis les Rebondy (madame de Rebondy s'emboiterait admirablement à une « grenouille » Louis XIV, trouvée aussi à Saint- Nicolas-de-Port. Cette grenouille avait, malgré son grand âge, un petit air guilleret évasé et bon enfant qui appelait l'abandon. De plus, c'était du Louis XIV rustique, qui n'avait pas

248 LA CABANE NORVEGIENNE

un caractère bien défini I) Avec les Rebondy, il fallait naturellement avoir M. de Transpor. Puis on inviterait Lady Salicok, les Damielte, madame des Hespérides, ce pauvre la Pane, pas amusant, mais très chic, Sangêne, d'Ulster, les Ténia et le petit de Jabot. Si, avec ce choix et dans un pareil nid, on ne s'amusait pas follement, c'est qu'alors c'était fini et qu'on ne pouvait plus s'amuser sous la République.

Tout en projetant une ébouriffante crémaillère, la comtesse continuait ses recherches. Elle avait trouvé à Boulxières-aux-Dames, dans les maisons autrefois occupées parles chanoinesses, des portraits étranges de guerriers bizarrement accoutrés. Elle les acheta tous et il fut convenu qu'on les ferait bien débarbouiller, que ceux qui étaient bruns deviendraient blonds (un Norvégien brun n'ayant pas « l'air vraisemblable ») et qu'ils représenteraient des conquérants, souverains, etc., rapportés de Norvège par M. de Trène et achetés dans de vieux châteaux ainsi que le mobilier de la Cabane.

Dans le Nord, la comtesse trouva des soies

LA CABANE NORVÉGIENNE 2iD

passées à bordures lissées d'une autre couleur que le fond; des toiles bises à ran)ages cocasses. Le comte acheta une colleclion de poteries, genre Delft, à grands dessins bleus sur fond blanc. Puis ils firent venir de Vienne des meubles gondolés et d'Espagne des braseros charmants, destinés à suppléer la cheminée pour chauffer l'immense hall du rez-de-chaussée.

En Bretagne ils achetèrent des lits à tiroirs, de hautes crédences et des escabeaux. Tout cela pour être frotté, gratté, modernisé et dénaturé le plus possible.

M. et madame de Trène sont éreintés, ils se donnent un mal affreux, mais ça les amuse tant qu'ils ne regrettent pas leur peine. D'ailleurs, ils seront largement dédommagés par l'eflel produit sur leurs amis et par le bien-être dans lequel ils vivront cet été chez eux, sans en bouLier.

Enfin, ils arrivent à Deauville où Tarchitecte les attend pour terminer les derniers arrangements. La Cabane est décidément très réussie. Le bois de sapins a bien par-ci par-là quelques « manques », mais madame de Trène trouve que ça joue à s'y méprendre l'éclaircie volontaire, ménagée pour laisser des échappées de vue. Le lichen a prospéré. Toute la journée, il y avait des hommes qui l'arrosaient. Cela a peut-être donné un peu d'humidité, mais on ne pouvait faire autrement. Le tout présente l'aspect d'une éponge poussiéreuse, c'est charmant I Les parquets et les boiseries sont très

LA CABANE NORVKGIENNK 2oi

variés. Jamais les Trône n'avaient soupçonné celle variélé de bois de môme espèce. Par exemple, ça senl forlement la résine, et les murs suintent légèrement lorsqu'il fait très chaud.

Dans le hall, on met les plus beaux bahuts, les escabeaux les plus finement contournes et les meubles gondolés de Vienne. Les anciens..^; maris ou ancêtres des chanoinesses de Boulxièresaux-Dames font un effet superbe, se détachant en sombre sur les grandes murailles claires et miroitantes. Le duc Ferri P'" travesti en Odin a été quelque peu retouché. Ses broderies sonl devenues des peaux de bêtes et on a ajouté à son costume quelques lames de fer et une chevelure inculte. Le Sire de Yaudémont représente tant bien que mal Magnus P"" le Bon. Le duc René donne une faible idée d'Olaff IV... etc.. etc..

Un piano à queue en sapin verni occupe un bout de la pièce. Le billard est en sapin argenté, orné de pommes de pins sculptées en plein bois. Peu d'étoffes, ce n'est pas le genre. Les rideaux, très étroits, sont relevés à des patères

LA CABANE NORVEGIENNE

représentant de colossales pommes de pin. Le lustre est un bouquet de pommes de pins en cristal de roche.

A rentrée, qui donne sur le perron, est une niclie de sapin rustique, dans laquelle est enchaîné un jeune lynx, qui remplit l'office de chien de garde. Des serins blancs de Norvège sautillent dans une grande volière.

La salle à manger est charmante, avec ses murs pékinés formés de raies de sapin des Vosges et sapin du Japon; une grande table de soi-disant sapin gondolé ; des crédences chargées du service norvégien-lorrain et d'un service de verre taillé à facettes diamant épais de trois centimètres.

Les chambres sont un peu nues, mais le lit norvégien à tiroir meuble beaucoup. Les toilettes sont en sapin de Californie. Chaque chambre est désignée par un dessin exécuté en marquetterie sur les boiseries. 11 y a la chambre aux Coqs : sapin rouge sur sapin argenté. La chambre aux Fleurs de Lys : sapin garenté sur sapin azulin. La chambre aux Hermmes : sapin charbonné sur sapin blanc ordi-

LA CABANE NORVÉGIENNE 2o3

nairc. Lii chambre aux Alcrions : sapin du Japon sur sapin de Californie. La chambre aux Licornes, etc., elc...

M. et madame de Trènc se pressent le plus qu'ils peuvent. Ils ont invité pour le premier juillet et la bande joyeuse a répondu que le premier juillet elle débarquerait comme un seul homme.

Le comte trouve que la maison a bon air, mais qu'elle manque de confortable et de gaieté à cause des sapins. Pourvu, mon Dieu, qu'il fasse soleil quand les invités débarqueront !

La comtesse est ravie sans restriction. Une cabane n'est pas une maison et peut se permettre le manque de confortable. D'ailleurs, ce n'est pas le cas. On ne pouvait pas mettre de la peluche partout, n'est-ce pas?...

— Non, mais peut-être que des écrans, un paravent, quelques meubles parisiens, auraient animé...

— Il y a un paravent en marquetterie...

— Oui... en sapin!... je sais bien...

— Allez-vous critiquer ce paravent qui

représente les principaux costumes norvégiens?...

— Ahl... par exemple, elle est sévère, celle-là!... les principaux costumes!... il n'y en a qu'uni...

Effectivement, le paravent n'est pas d'un heureux effet, mais il est norvégien. Que peut-on vouloir de plus?...

Le premier juillet, quatre immenses voitures en sycomore verni (le carrossier a énergiquement refusé de les faire en sapin) attendent à la gare les invités. Les chevaux sont blancs mouchetés de noir. Les harnais de cuir jaune, à colliers surmontés d'arceaux qui encadrent la tète des chevaux, sont ornés de petites clochettes d'argent. Sur le frontal, entre les oreilles, se dresse un miroir à facettes. Les cochers et valets de pied ont des livrées mastic et des coiffures bizarres. Joyeuse, les Rebondy et M. de Transpor, lady Salicok, les Damiette, madame des llespérides,

2o6 LA CABANE NORVEGIENNE

ce pauvre la Pane, d'Ulster," les Ténia et le petit Jabol regardent ces étranges véhicules avec une stupéfaction silencieuse. Quant à Sangône, il pousse des exclamations sauvages et exécute des bonds destinés à exprimer un épatcment non dissimulé. Il demande s'il n'y a pas de trucs ?... si la caisse de la voiture ne va pas descendre, ou au contraire s'enlever sur un ressort à boudin à des hauteurs vertigineuses comme dans Les Pilules du Diable. Le bruit des petites clochettes fait croire aux voyageurs qu'ils sont en Suisse et suivis par un troupeau de vaches.

La vue de la Cabane les surprend encore davantage. Madame de ïrène, triomphante, les attend sur la terrasse (sapin des Vosges à rampe de sapin du Japon), M. de Trène épie sur les physionomies des arrivants Fimpression produite. Sangêne demande tout de suite pourquoi on a entouré la maison de cyprès. Madame de Trène se récrie : « Ce sont des sapins!... dos sapins de Norvège ! » Sangêne répond que des cyprès ou des sapins, pour lui, c'est tout un.

On monte aux chambres qui sont toutes exactement pareilles, sauf le « motif » des boi-

LA CADANE NORVÉGIENNE 257

séries. Tijutes ouvrent sur un immense corridor. Il est impossible de reconnaître les portes. Cette fois Sangènc est ravi et, en affirmant qu'il se trompera continuellement de porte, il glisse un œil plein de promesses sur madame de Rebondy. Rebondy et M. de Transpor font des nez.

Lady Salicok a déjà déposé un petit sac et diflerents objets dans la chambre aux coqs. Sangene se rue dans la pièce, réclamant cette chambre pour Ulster, qui se défend modestement. Toute la bande est d'une gaieté folle et ne demande qu'à s'amuser. M. et madame de ïrène sont enchantés. Ils se retirent, en annonçant à leurs invités, que le dîner est à huit heures.

A huit heures, tous sont descendus, mais le hall est si immensément grand qu'on croit que la moitié des invités n'est pas là. Les seize convives disparaissent et semblent perdus. Les toilettes ne « disent rien ». Lady Salicok a pourtant une éblouissante robe flamme de punch, constellée de perles brillantes. La petite de Hebondy sort toute rose d'un nuage de gaze azur mourant. Madame des Hespérides

est en robe de dentelle bretonne. La majestueuse madame Damiette se drape dans des crépons d'Orient lamés d'or, et madame de Trène a une robe norvégienne en fine batiste blanche brodée d'argent.

Déjà Sangêne a avisé le paravent. Il demande à la comtesse « si elle a fait faire ce grand machin-là dans les prisons » ?

M. de Rebondy, qui est très poli, loue abondamment le travail des parquets, tandis que le baron Damiette pense que tout ça a dû coûter presque aussi cher que le krach.

Enfin, un maître d'hôtel annonce que madame la comtesse est servie et on passe dans la salle à manger. Le lustre norvégien, en cuivre et pommes de pins sculptées, éclaire imparfaitement la table, recouveite d'une nappe de belle toile de Norvège à personnages (du pays) brodés un peu partout. De microscopiques sapins remplacent les fleurs, formant sur la table de petits massifs et de mignonnes allées.

Le premier appétit calmé, Sangêne redevient lui-même et, avant de servir à sa voisine du contenu de la carafe placée près de

lui, il interpelle M. de Trône, lui deuiandant si ce n'est pas du goudron de Norvège? Puis les teintes étranges du service de faïence « bleuï » l'intriguent. Ces tons bleus, mêlés d'orange, sont probablement là — dit-il — pour rappeler les aurores boréales ? Madame de Trène commence à être un peu désenchantée. D'abord il est certain que la table n'est pas assez éclairée. Ensuite, il n'y a décidément que le linge entièrement blanc qui soit vraiment élégant et coquet. Ces bonshommes brodés en couleur ôtent le brillant du couvert. Le manque de fleurs aussi attriste, d'autant plus que ces petites allées de sapins évoquent des souvenirs de cimetière I...

A ce moment Sangêne examine son verre.

— Mâtin I ils sont solides, ces verres-là! celui qui recevrait ça sur le nez pourrait tirer son mouchoir...

Madame de Trène ne dit rien, mais elle se privera de boire, dût-elle étouffer. Elle vient de s'apercevoir, en regardant boire madame des Hespérides, qu'il fallait pour saisir cet énorme bord faire une grimace très disgracieuse.

2G0 I.A CABANE NORVEGIENNE

— Décidément, — reprend Sangenc en posant son verre, — j'aime mieux les verres qu'on peut casser...

Tout à coup un orchestre installé sur la terrasse attaque un air lugubre et énervant. San gêne prend une figure triste et demande si c'est un air norvégien ?

Madame de Trène dit que oui. Que c'est en effet un air Scandinave : le chant d'Odin.

Sangêne s'incline et mange dans une attitude navrée. M. de Trène, s'apercevant que la musique porte sur les nerfs de tout le monde, fait dire aux musiciens de se taire. Le domestique, chargé de transmettre les ordres, s\;cquitte sans doute désagréablement de sa mission, car le chef d'orchestre se lève en lançant un effroyable juron. Sangêne fait alors observer d'un ton doux que si l'air est Scandinave, le musicien est bien certainement Français.

Le dîner manque d'entrain. Joyeuse luimême semble paralysé. Ces dames ont l'air de s'ennuyer.

Tandis qu'on prend le café dans le hall,

LA CABANE NORVÉGIKNNE 261

Sangèiie cherche parmi les livres traînant sur les tables quelque chose d'amusant. 11 lit tout haut les titres :

Edda, premier chant : La Fascination de Gyiji. Deuxième chant : Le discours de Brarj!'. Troisième chant : Le Skalda ou Art poétique.

Pendant ce temps, madame de Trène explique à ces dames que ce guerrier (le duc René, de Lorraine), représente Olaf VI. C'est — ditelle — M. de Trène qui l'a acheté en Norvège à un descendant d'Olaf VI, le comte Olaf de Skager-Rack. M. de Rebondy est incrédule. 11 ne peut — dit-il — y avoir en Norvège, de comte Olaf de quoi que ce soit, attendu que la noblesse a été abolie dans ce beau pays en 1821.

Les Trène sont ahuris I Comment 1 il y a une histoire de Norvège?... Et des gens qui la connaissent! Sangene arpente la terrasse en déclarant que c'est très gentd, que ça ressemble tout à fait aux galeries des bains à fond de bois sur les bateaux de la Seine. Il demande seulement pourquoi il y a un renard dans une niche au bout de la terrasse?

202 LA CADANE NORVEGIENNE

C'est le lynx dont les yeux brillent dans l'obscurité. Il demande aussi pourquoi les sapins sentent comme ça ? Est-ce qu'on ne pourrait pas les arroser avec quelque chose qui les empêcherait de sentir ?

Les pauvres de Trène sont désolés. Ils se rendent compte qu'on s'ennuie et qu'il n'est que neuf heures et demie I Que faire?... L'idée la plus simple ne leur vient pas. Heureusement Sangêne les tire de là en disant de l'air du monde le plus naturel :

— A quelle heure?... Allons-nous au Casino?...

Et on ;^ val

Principaux invités de la série actuellement en déplacement chez les Recta, au château de la Vieille Roche :

LE COMTE DE PAROLY, l'invité indispensable à toute maîtresse de maison qui se respecte, est un célibataire mûr, chic, et organisateur par excellence. Il battait son pleii sous TEmpire et, bien qu'un peu défraîchi, fait encore son petit effet aux lumières et trouve moyen d'avoir plus de succès que les jeunes. Prétend que la génération actuelle a trop de nerfs et pas assez de cœur. N'a, lui, jamais

eu ni l'un ni l'autre, mais il suffit de le faire croire pour conquérir toutes les admirations. Tout, d'ailleurs, le sert à merveille. Son air désillusionné, ses cheveux rares et son teint jaunet, disposent agréablement les femmes en sa faveur; les jeunes surtout, qui aiment les hommes qui « ont vécu ».

M. de Paroly n'organise, bien entendu, que ce qui iui plaît, mais s'arrange pour faire croire aux autres qu'il ne fait qu'exécuter leurs ordres. Il choisit le cheval qu'il montera à la chasse; l'heure à laquelle on déjeunera avant de partir ; la comédie qu'on jouera le soir du bal qui doit clore la série; la danseuse avec laquelle il conduira le cotillon ce jour-là. M. de Paroly inspire à toutes ces dames des caprices ou des passions, selon leurs tempéraments divers. La maîtresse de la maison, seule, le vénère comme le pivot autour duquel tourne son existence mondaine. Les autres se le disputent carrément, et, lui, sait faire croire à chacune qu'elle est la préférée.

Il valse comme un Autrichien, monte à cheval comme un jockey, tire comme un prévôt

LE DUEL DU PETIT DE TREMBLE 2Go

et rame comme un passeur. Il est aussi un tantinet musicien, poète et acteur, et sait au besoin dessiner un costume. Les petites filles sont fulles de lui. Elles en revent et se proineltent de mourir si elles ne l'épousent pas. Quant à la jeune génération masculine, elle le jalouse et le débine, tout en avouant quelquefois dans les instant d'abandon qu'il a un « bon cliic».

M. de Paroly est, au fond, parfailement las de son existence chic et fatigante. Il commence à aspirer au repos et ledit repos hanterait agréablement ses rêves sous les traits de Thérèse de Tremble, mais il se garde d'en rien laisser voir. Un homme comme lui n'a pas le droit d'éprouver un « sentiment ».

SIMONE DE LYANE. Niècc dcs cliàtelains, dixsept ans. Enfant gâtée et enfant terrible. Jolie à croquer. Adorée de l'oncle et de la tante, chez lesquels elle s'amuse de tout son cœur. Voudrait^que l'automne durât toujours. Flirte avec les petits jeunes, mais sans enthousiasme. Pas sérieux, tous ces petits-là I C'est M. de Paroly qui est bien ! à la bonne heure I C'est

un homme, celui-là ! et la femme qu'il choisira sera bien heureuse I Elle couvre de baisers un vieux gant perdu par M. de Paroly et croit de bonne foi qu'elle ne peut pas vivre sans lui. Rougit et balbutie dès qu'il lui dit un mot insignifiant ou banal. Voudrait avoir quarante ans pour être à table à côté de lai. Oublie complètement le pauvre petit de Tremble, le frère de son amie Thérèse, qui lui est fou d'elle et espère bien l'épouser.

JACQUES DE TREMBLE, vingt-ciuq ans.

Grand, mince, joli garçon, l'air d'un enfant, mais élégant et distingué. Adore Simone et ne s'occupe que d'elle. Se voit avec chagrin relégué au second plan par la présence de M. de Paroly. Se glisse, se faufile, emploie tous les moyens pour se rapprocher d'elle et ne parvient qu'à l'agacer sourdement. Ce qu'elle donnerait pour que ce fût M. de Paroly qui lui fit la couri Jacques est bien gentil, mais c'est un camarade d'enfance, ça ne compte pas I

Jacques est navré et raconte son chagrin à sa sœur.

LE DUEL DU PETIT DE TIlEMIîLE 2G7

MADEMOISI-LLE THÉRÈSE DE TllEMULE,

vingt-six ans, grande, admirablement belle. Sérieuse quand il le faut. Gaie, bonne enfant, gracieuse, bienveillante, toujours contente de tout. Chante agréablement, joue des valses tant qu'on veut. Prend les rôles que tout le monde refuse et parvient à leur donner une i)hysionomie originale qui les fait regretter par ceux-là mômes qui les ont refusés. A pitié des délaissés et, quand on reçoit des gens du pays, se fait présenter à eux et est aussi aimable que si elle les trouvait amusants.

S'habille simplement mais de façon très personnelle. Ne recherche pas la société des hommes. Polie pour les vieux; écoute patiemment leurs histoires et sourit quand on lui parle de Lamennais, de Chateaubriand et de madame Récamier, aussi gracieusement que si elle les avait beaucoup connus. Sait aussi avoir Pair de s'intéresser aux doléances sur la corruption de l'époque, et aux déclarations de principes de ceux qui en changent tous les ans.

Admirée et adorée de tous et indifférente aux hommages Très riche et très demandée. N'a

jamais voulu se marier. Ne semble pas se douter de la présence de M. de Paroly, mais s'aperçoit parfaitement qu'il est mieux que tous les autres et qu'il a une valeur plus réelle que celle que lui donne son titre d'homme très chic. Devine^ qu'à la rigueur, on trouverait peut-être un cœur sous cette triple écorce d'égoïste et cjue ce cœur- là ne serait pas à dédaigner.

Se montre d'autant plus raide à l'égard de M. de Paroly qu'elle se sent entraînée vers lui et que les petits manèges des autres jeunes fdles l'écœurent profondément.

LES PETITS JEU.NES, MESSIEURS DE LAS- TING, DE JALON, DE TRAK ET DE TENDRON.

Seraient gentils s'ils étaient moins gourmés et moins ridiculement habillés. Bien élevés, polis, r)révenants, fument très peu, jouent rarement, boivent à peine. N'ont même pas la force de posséder un vice quelconque. Ce serait trop fatigant. Admirent la solidité de M. de Paroly qui leur fait l'effet d'un Hercule taillé en plein marbre. Ont vingt-deux ou vingt-trois

LE DUEL DU 1> E f 1 T DP. ï H E M B L E 2ljî)

ans et en sont déjà réduits à Taire hi cour aux femmes du monde.

Les jeunes filles, mesdemoiselles de RÈCHE, DE TAKAY, clc... et leurs familles,

M. ET MADAME DE BASSOMI'LYN, etC, et,'...

IT

Le château de la Vieille Roche est en émoi. Les châtelains, ces excellents Recta, ont la tête à l'envers. Depuis longtemps, madame de Recta rêvait de faire épouser Jacques de Tremble à sa nièce Simone et M. de Recta méditait de marier son ami Paroly et Thérèse de Tremble. Or, loin de s'entendre, les quatre intéresses sont à coTiteaux tirés, à tel point que, ce soir au cotillon, Jacques de Tremble et M. de Paroly ont eu une discussion violente terminée par un envoi de témoins.

Thérèse de Tremble ignore jusqu'où sont allées les choses, mais elle sait que son frère

Jacques e.^l dOscsjiéré de voir Siinonc éprise de M. de Paroly et M. de Paroly fort occupé do Simone.

Elle veut absolument éviter un chagrin à son frère et, au moment où chacun rentre chez soi, elle se dirige résolument vers M. de Paroly, — très surpris de ce mouvement inattendu, — et l'arrête sur le palier.

THÉRÈSE. — Monsieur... j'ai un mot à vous dire...

MONSIEUR DE PAROLY, Stupéfait, Jc Suis

à vos ordres, mademoiselle... (Hésitant et troublé J. Je ne... je n'ose vous offrir de... voulez-vous redescendre au salon?...

THÉRÈSE. — C'est inutile... ce que j'ai à vous dire ne sera pas long...

MONSIEUR DE PAROLY, à /)ar^ — Ah!...c'cst dommage 1...

THÉRÈSE, avec autorité. — Je vous en prie, monsieur, laissez mon frère tranquille?... c'est un enfant I... il adore Simone et vous le savez... vous ne vous souciez aucunement d'elle, au fond, mais vous aflèctez de lui faire la cour pour vexer

2'/2 LE DUEL DU l'ETIT DE TREMBLE

Jacques... ça raffole, et vous verrez que ça finira mal...

M. DE PAROLY, à part. — Elle ne sait rienl... (Haut.) Mon Dieu, mademoiselle, il est très regrettable que monsieur votre frère s'occupe de la même femme que moi. .. (A part.) Elle ne bronche pas, elle se soucie de moi comme d'une vieille guigne... (Haut.) mais enfin, je n'y puis rien et, si j'aime mademoiselle de Lyane, je...

THÉRÈSE, brusquement. — Aimer?... vous?... allons donc!... est-ce que c'est possible? est-ce que vous pouvez aimer quelqu'un excepté vous?...

M. DE PAROLY. — Mademoiselle I...

THÉRÈSE. — C'est vrai !... Pardon... c'est que j'aime tant Jacques, moil... tantl... et je ne veux pas qu'on me le rende malheureux...

M. DE PAROLY. — Mais eufiu, mademoiselle, je vous répèle...

Thérèse! — Que vous aimez Simone?...

encore!... mais je ne vous crois pas!... Vous n'avez commencé à vous occuper d'elle assidûment que lorsque vous avez remarqué le

clKii;i'in que Jacques en ressentait... vous vous Ctes (lit qu'il était })iquant, à quarante-cinq ans...

M. DE PAKOLY, Cl part. — Aïc!... elle est d'une générosité !...

TiiÉiiÈSE, continuant. — de supplanter un garçon très jeune, aimé déjà, et tourné comme Jacques... mais c'est indigne de vous, ça, monsieur?... Vous valez tout de môme mieux, j'en suis sûre...

M. DE PAROLY, gouailleuv. — Vous avez trop bonne opinion de moi, mademoiselle...

THÉRÈSE, froidement. — Ahl... alors, vous êtes un de ces vieux garçons...

M. DE PAROLY, à part. — Elle y tient!...

THÉRÈSE, continuant. — ... qui n'ont d'autre but que de séduire... je veux dire de compromettre les femmes, même quand ces femmes sont des jeunes fdles... et qui potinent ensuite au cercle sur l'une ou sur l'autre pour éblouir la galerie qui les admire et les envie... Pour moi, je trouve cette espèce, croisée de don Juan et de portière, tout à fait ridicule et malfaisante, et j'avais cru jusqu'à présent que

VOUS étiez un peu différent de ces gens-là... je me suis trompée, n'en parlons plus...

Elle traverse le corridor et ouvre sa porte qui est presque en face de celle de M. de Parol3\

M. DE PAROLY, la suivant. — Mademoiselle!... mademoiselle!... eh bien, non, vous ne vous êtes pas trompée... quand on me creuse, je suis bon, 7ïioi!... seulement, dame! il faut se donner la peine de creuser... et, je ne sais pas si ce travail est agréable... car personne jusqu'ici ne l'a encore entrepris...

THÉRÈSE, joyeuse. — Ah! alors, vous no tracasserez plus mon pauvre petit frère?...

M. DE PAROLY. — Jamais!... c'est-à-dire... (A lui-même,) Et ce diable de duel, ce matin!... non!... ce qu'il m'embête, ce duel!... jamais un duel ne m'a embêté comme ça!..,

THÉRÈSE. — C'est-à-dire rien... vous n'allez pas faire de restrictions, à présent?...

M. DE PAROLY. — Qucl malhcur que cette petite conversation n'ait pas eu lieu hier!...

THÉRÈSE. — Pourquoi?...

M. DE pAuoly. — Parce que... parce que, elle me rend fier de moi. . . cette petite conversation...

Lli DU KL DU l'KTIT D K TU EMU LE 275

TiiÉi;ÈSK, souriante. — Oli!... il n'y a pas (le quoi, vous savez?...

M. DE PAROLY. — Ail I c'cst qUC, VOjeZ-

vous, mademoiselle, on m'a rarement parlé comme vous venez de le faire...

THÉuÈSE. — Désagréablement, hein?...

M. DE PAROLY. — Oui, mais ça ne m'a pas clé désagréable... il m'a semblé, que tout en m'invectivant... poliment, vous me tendiez un peu la main... en dessous...

THÉRÈSE. — Eh bien, mais vous êtes habitué à ce qu'on vous la tende ?...

M. DE PAROLY. — Pas comuie vous I... Je ne connaissais jusqu'à présent que les femmes qui tendent la main pour qu'on les aide. . . à tomber. . .

THÉRÈSE. — Oh I...

M. DE PAROLY. — Ah I je VOUS assure... THÉRÈSE, entrant à moitié dans sa chambre. — J'ai votre promesse?...

M. DE PAROLY. — VoUS l'aVCZ...

THÉRÈSE. — Jurez que vous ne ferez plus rien contre Jacques ?...

M. DE PAROLY. — Je jupc quc... (A lui-même,) Fichlre !... et ce maudit duel que j'oubliais...

THÉRÈSE. — Eh bien?... j'attends ?...

M. DE PAROLY, à 'part. — Allons !... il est des cas où le jésuitisme est utile... (Haut.) Je jure, mademoiselle, que, à partir de demain, je ne ferai plus rien contre M. de Tremble...

THÉRÈSE. — Vous lui laisserez sa Simone?...

M. DE PAROLY. — Ail I je crois bienl... si vous saviez comme au fond ça m'est égal ! . . .

THÉRÈSE. — Là I... quand je vous le disais!... merci, monsieur...

Elle referme sa porte.

M. DE PAROLY. — Eh bien!... elle disparaît comme ça !.. . Mademoiselle ! . . . mademoiselle ! . . . ah I décidément je lui fais l'effet d'un trumeau quelconque !... c'est charmant I... je ne peux pas rester à crier à sa porte.,, à cette heure-ci, ce serait indécent... (Amèrement.) malgré mon grand âge...

Le lendemain matin, clans un l)ois à une lieue du château. Il est six heures, deux voitures sont arrêtées. Dans le coupé, m. de paroly; dans le phaéton, jacques. — m. de bassomplyn et le PETIT DE JALON 86 promènent gravement.

M. DE BÂSSOMPLYN. — Ils uc reviennent pas!... c'est inepte d'avoir oublié les épées... je parie qu'ils ne vont pas les trouver...

LE PETIT DE JALON. — Mais si, Tralv sait où elles sont... ça ne sera plus long maintenant... heureusement !... car ce diable de brouillard est celant...

M. DE PAROLY, rêvossaut. — Quelle bete d'hisloire!... il est gentil comme tout, ce petit Tremble, et je serais désolé de lui casser un ongle... à cause de sa sœur surtout !... je ne lui suis qu'indifférent jusqu'ici, je ne voudrais pas lui devenir odieux... Elle est si jolie et paraît si supérieure aux autres... Simone, à côté d'elle, n'est qu'un joli joujou... mais ce petit Jacques l'aime à en perdre la tête... il l'a bien prouvé hier soir... il est vrai que j'avais été un peu loin... si j'attrapais quelque chose ce matin, je n'aurais que ce que je mérite, moi I...

JACQUES, à quelques pas de là, mélancoliquement. — J'ai idée qu'à la première passe il va me tuer ! . . . on a beau dire que la vie est peu de chose, je trouve, moi, que c'est beaucoup... ce matin, surtout !,.. Et dire que peut-être Simone... Simone que j'aime tant... dire que j'ai cru qu'elle m'aimait aussi?... hnbécile I... C'est Paroly 1 l'unique Paroly qu'elle aime!... comme les autres 1... car elles sont toutes folles de lui!... toutes!... Enfin!... je dois encore me considérer comme très heureux que cet... idéal, me fasse l'honneur de se battre avec moi... il

LE DUEL DU l'KTIT D !•: T U i: M U L E 279

aurait pu me trouver indigne de... Ah I voici Trak et Lastyng qui rapportent les épées... Allons-y I...

11 descend de voiture, M. de Paroly on fait autant.

M. DE PAROLY, il part. — Conime c'est gentil d'oter son habit par un froid pareil I...

Ils enlèvent leurs habits. M. de Bassomplyn et le petit de Trak sont témoins de M. de Paroly, les petits de Jalon et de Lastyng témoins de Jacques. On tire les places. Jacques se trouve mal placé dans un creux du terrain, et les épées s'engagent.

A l'instant, M. de Paroly voit qu'il a affaire à un débutant. 11 le ménage tant qu'il peut. Jacques, qui est très en colère et très énervé , lire plus mal encore qu'à l'ordinaire. Au bout de trois minutes, Fépée lui saute des mains.

M. DE PAROLY, bas, à M. de Bassomplyn. — C'est le froid I... il a l'onglée, ce petit I... il faudrait pourtant lâcher d'en finir... nous allons tous les six attraper une pleurésie dans ce diable de brouillard... je suis transi, moi !...

M. DE BAsso3iPLY.\. — Ça ne peut pas durer... vous vous battez au premier sang...

M. DE PAROLY. — Il n'y a, au contraire, pas de raison pour que ça finisse!... je ne veux pas l'égorger, moi, ce moutard !.. c'est un des rares produits du jour qui ne me soit pas antipathique... mais je ne veux pas non plus me laisser embrocher par lui...

LE PETIT DE TRAK. — Dame uou !...

M. DE PAROLY. — Or, il tire comme une mazette... je suis obligé de me défendre sérieusement... (Avec regret.) Et dire que je serais si bien dans mon lit à cette heure-cil... dites donc, il faudrait dire au petit Tremble de ne pas se planter comme ça de face... il n'a pas l'idée de s'effacer... c'est effrayant I il se pose devant moi comme si j'étais une glace... de plus, il se découvre complètement, je n'aurais qu'à allonger le bras pour le clouer comme un papillon...

M. DE BASSOMPLYN. — Mais...

xM. DE PAROLY. — Allcz expliquer ça à ses témoins de ma part... c'est-à-dire, non... comme si ça venait de vous... Ce que je donnerais pour être rentré I...

y\. DE lîAssoMPLYxN. — Maîs... il est siuj^ulicr d'avertir de...

M. DE HAROLY. — Muis noii du toul ! .. . Ail I... dites leur aussi que mon grand défaut est de manquer d'allonge... il pourrait attaquer en conséquence... et puis d'ailleurs, je suis décidé à me laisser toucher... il faut seulement qu'il m'aide un peu...

LE PETIT DE TRAK. — Quel drôlc de duel I...

Le combat reprend. Jacques est très fatigué et plus maladroit qu'au début. Après une reprise qui semble mortellement longue, M. de Paroly parvient à présenter le dos de sa main comme une cible dans la direction où il voit arriver l'épée. Il a le gras de la main traversé au-dessous du petit doigt et pousse un hurlement affreux. Jacques effaré, croyant l'avoir tué, s'élance vers lui avec intérêt et la poignée de main se donne tout de suite, émue et vraiment sincère, dans ce premier moment d'émotion.

L'inquiétude passée, Jacques est rn3^onnnnt. îl a blessé le fameux M. de Paroly I ce lircur célèbre! lui, Jacques ! quel honneur, et coniiue

ça va le poser I... Oui, mais que dira Simone?...

M. de Paroly demande à Jacques de revenir avec lui dans le coupé. Il veut que la réconciliation soit complète.

Dans le coupé.

Page 1