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Lorsque, l'hiver, madame d'Hoasys rentra à Paris, elle remarqua tout de suite que la beauté à la mode, pour la saison qui venait, n'était pas encore choisie parmi les mondaines. On vivait sur les restes de la saison précédente. Madame de Charmeuse s'efforçait de doubler son temps, mais les Parisiens renouvellent rarement ces sortes de baux. La belle madame de Guadalquivir se mettait ouvertement sur les rangs. Elle était combattue en sourdine, par madame de Lyane, qui posait discrètement sa candidature. Enfin, la place était encore à prendre. Madame d'Hoasys mesura
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du premier coup d'oeil les obstacles qui l'en séparaient et la chance qu'elle avait de les franchir.
A plusieurs reprises déjà, elle s'était aperçue que M. d'Aplon excelle à lancer les femmes. Il s'est fait, dans ce genre de sport, une spécialité qui s'étend à tous les mondes. C'est lui qui, un beau soir, a sacré étoile la petite Nicette, des Fantaisies Anacréontiques, en frappant doucement l'une contre l'autre ses mains correctement dégantées, — c'était la mode dans ce temps-là, — tout en murmurant d'une voix assourdie, mais oij résonnait un accent profondément convaincu : « Bravo I... Bravo !... »
Toute la salle électrisée acclamait à l'instant la nouvelle venue et, le lendemain, Nicette déclarait à son directeur ahuri, qu'une étoile ne pouvait pas continuer à chanter pour quatre cent quatre-vingt-dix francs par mois, y compris les feux I
C'est lui aussi qui, ayant regardé madame de Valtanant un jour où elle était coiffée avec des accroche-cœurs , a formellement décrété
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qu'elle ressemble d'une façon criante à Lola Montés (qu'il n'a du reste jamais vue), et a forcé les plus récalcitrants à reconnaître que « cette femme-là a vraiment un je ne sais quoi?... »
Il a déniché, dans un kiosque du boulevard, une marchande de journaux. Ta déclarée adorablemcnt belle et, devant le kiosque, la circulation est devenue presque impossible.
Être accompagnée par le vicomte d'Aplon est donc le rêve de toutes les femmes. Gela seul suffit à faire décerner le brevet de professionnelle beauté qu'ambitionnait madame d'Hoasys.
Depuis longtemps elle se rendait compte qu'Aplon la trouvait fort à son gré. Elle l'autorisa par ses regards, par ses attitudes, par ce qu'elle lui dit et surtout par ce qu'elle ne lui dit pas, à lui faire la cour. Il profita de l'autorisation et bientôt on ne les vit plus guère l'un sans l'autre.
Aux courses, il l'emmena, toujours sur son mail. Quelque temps qu'il fit, on apercevait madame d'Hoasys perchée sur le siège à
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côté de lui, à la profonde stupéfaction de M. d'Hoasys qui, depuis qu'il est marié, a toujours entendu sa femme affirmer son horreur pour les voitures élevées. En fraîche toilette claire, drap — blanc et grèbe, par exemple, afin d'être vue de loin, — elle grelottait gentiment aux côtés d'Aplon, repoussant avec effroi les pelisses et les fourrures qui l'eussent cachée à l'admiration de la foule. Elle risquait une fluxion de poitrine ou une couperose éternelle en s'exposant ainsi au vent sans être suffisamment emmitouflée, mais bastl... Il faut bien faire quelques sacrifices à la célébrité.
Pour être vraie, elle s'avouait qu'Aplon réclamait déjà, par- ci par-là, quelques menus profits. Lorsqu'il la recevait au haut du mail, il la serrait tendrement contre lui. Aux courses, il ne la quittait pas et la faisait passer devant les tribunes un nombre incalculable de fois. Elle semblait s'intéresser à tout ce qu'il lui racontait, écoutait avec avidité les détails qu'il lui donnait sur tel ou tel jockey: « La taille ne signifie rien, quoi qu'on dise, et la
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longueur de jambes non plus... Fred Archer avait des jambes d'une invraisemblable longueur et Gassidy les avait de la dimension d'un bras ordinaire, ce qui n'empêche que tous deux étaient des maîtres, etc., etc.. »
Puis, quand le sujet jockey était épuisé, — ce qui n'arrivait pas vite, — il passait au cheval, à son hygiène, à ses habitudes, à ses maladies : « Celui-ci commence déjà à chauffer... dans deux mois ce tendon-là sera claqué... C'est une bête perdue si on ne lui supprime pas tout travail... mais voilai... cet Untel est idiot!... tant qu'un cheval est debout dans son écurie, il faut qu'il gagne sa nourriture... et même celle de son maître... »
Madame d'Hoasys tournait autour de la pelouse, écoutant gracieusement aussi les protestations passionnées : « Ahl... si elle voulait?... si elle savait combien elle était aimée profondément et ardemment?... elle n'aurait qu'un mot à dire, pourtant...? »
Ce mot, elle ne le disait pas. Non, sans doute, mais elle s'arrangeait pour laisser croire qu'elle le dirait (d'ici à peu, pour ne pas décou-
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rager), et, en attendant, elle continuait sa promenade triomphante, déchirée par les autres femmes qui auraient bien voulu être à sa place, tandis que les hommes enviaient le sort d'Aplon. De cette façon, personne n'était content et c'est ce qu'elle aimait. Elle s'amusait énormément.
Quand venait le retour, elle regrimpait en grelottant sur le mail. Alors, elle se faisait chatte, jouait les bébés frissonnants et se laissait envelopper longuement, en tolérant des tâtonnements absolument inutiles et infiniment prolongés.
Tous les matins aussi Aplon attendait madame d'Hoasys à l'entrée de l'allée des Poteaux. Il piétinait devant le pavillon Chinois et allait à chaque instant regarder à la grille de la Porte Dauphine s'il n'apercevait pas la jeune femme dans l'avenue. Ce manège, répété chaque jour, attira bien vite l'attention des habitués des Poteaux.
— Avez-vous vu Aplon ?...
— Oui... il attend la jolie madame d'Hoasys I...
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Car, grâce aux attentions d'Aplon, madame (flioasys, tout court, devenait déjà « lu jolie madame d'Hoasys ». Ceux qui, il y a un mois, avaient à peine conscience de sa beauté (indiscutable cependant), l'analysaient aujourd'hui dans les moindres détails et la louaient avec un enthousiasme qui frisait l'idolâtrie.
— Elle a une taille de déesse!...
— Et ce qui suit donc!... quelle magnifique ampleur!... Ce ne sont pas les poupées chétives qu'on admire dans les toilettes à froufrous qui sont tournées comme ça?...
— Et quel teint?...
— Diable d'Aplon, va!... il n'y a que lui pour dénicher des beautés comme celle-là !
La saison de Paris terminée, lorsque les Hoasys arrivèrent au mois de juillet à Luchon, ils y trouvèrent Aplon qui, installé depuis quelques jours déjà, s'offrit à leur montrer le pays. Là encore il ne quitta plus madame d'Hoasys, lui servant de guide et prenant au sérieux son rôle; la soutenant, quand à la fm d'une trop longue excursion à pied, elle se sentait fatiguée ; marchant à côté de son cheval et le tenant par la bride aux passages difficiles ou dangereux ; l'escortant pas à pas à « l'Allée des Soupirs » ; lui expliquant les beautés du « Trou du Taureau », et
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surtout ne semblant pas se douter qu'il y eût à Ludion d'autres femmes qu'elle.
Précisément, toute la petite coterie de Paris était là. On prolongea le séjour à Luchon jusqu'à la fin d'août, et Aplon se fit inviter chez les Hoasys pour l'ouverture. Or, chacun sait qu'il ne lait l'ouverture que là où il sait trouver autre chose que du gibier.
La chasse augmenta encore l'intimité. Souvent, quittant les tireurs qui marchaient en ligne dans la plaine, ils entraient sous bois sans se soucier de l'effet produit. A la chasse à courre, Aplon, sous prétexte que le cheval de madame d 'Hoasys tapait aux autres chevaux, s'isolait avec elle, éloignant par ses rebuffades les cavaliers désireux de troubler le tête-à-tête qu'il se ménageait.
Ce fut Aplon qui apprit à madame d'Hoasys à avoir du « chic ». Il la replaça à cheval. Elle ne s'asseyait pas assez dans sa selle, elle avait la main trop haute et la pointe du pied trop basse. Il lui montra à s'habiller correctement, sans fantaisie. L'amazone très courte à longue jaquette, la cravate blanche à plastron,
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le chapeau de soie posé bien droit sur les cheveux serrés haut sur la nuque. Il lui fit remplacer par la botte l'affreux pantalon de drap. Bref, il la transforma absolument. La petite femme rayonnait. Vraiment ce pauvre Aplon n'avait pas son pareil !
Et cependant, le pauvre Aplon réclamait encore en vain quelque marque de reconnaissance.
De fait il était fort épris. 11 avait, — disaiton, — rompu définitivement avec madame de Lyane qui était au désespoir. Madame d'Hoasys triomphait donc sans avoir encore accordé autre chose que d'innocentes privautés, quels que fussent les efforts du pauvre amoureux pour obtenir davantage. Cette situation ne pouvait durer et Aplon se jura qu'il en sortirait en hiver, aussitôt que les d'Hoasys seraient de retour à Paris.
Redoutant le danger, madame d'Hoasys ne recevait jamais Aplon et évitait de se trouver seule avec lui. Elle l'invitait souvent à dîner,
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lui offrait toujours une place dans sa loge; mais à quelque heure de la journée qu'il se présentât et alors même que, dans la cour, la voiture attendait indiquant la présence de la maîtresse de la maison, il trouvait porte close.
Il se dédommageait un peu de cette sévérité aux Acacias pendant les longues promenades à pied. Ils s'y promenaient la plupart du temps aux heures où il n'y a personne, et Aplon profitait de tout son cœur de cette solitude relative.
— Non I — disait-il d'un air navré à la jeune femme qui l'écoutait en souriant — ça ne peut pas durer comme ça !... je deviendrais foui... toujours vous voir devant deux cents personnes... c'est insuffisant!... Venez donc visiter ma collection?... Ah! je ne vous ai pas dit!., j'ai une collection... une collection très remarquable... des Fragonard... je ne vous dis que ça I... mais convenables, vous savez?... sans ça, je ne vous offrirais pas de vous les montrer ! . . . Vous ne voulez pas ! . . . Oh ! que vous avez tort!... alors, au moins, recevezmoi chez vous... sans que votre mari, votre
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sœur, volrci tante ou vos cousines soient là!.. . Tenez... ayez des cinq heures... je ne vous en demande pas plus... Voyons, petite madame, ça seulement !... ce n'est pourtant pas trop demander... faites ça pour ce pauvre Aplon qui vous aime tant?... dites?...
Madame d'Hoasys finit un beau jour par céder, se disant qu'après tout elle connaissait le monde entier et que, bien sûr, elle ne serait jamais seule.
Elle prévint tous ses amis qu'elle rentrerait régulièrement à cinq heures les jours d'Opéra et elle ouvrit sa porte comme elle l'avait annoncé.
Aplon, qui espérait que les premiers « cinq heures » seraient à peu près déserts, fut déçu dans son attente. Un véritable flot de visiteurs se précipita dès le début. Chacun était désireux de se montrer aux réceptions de la Beauté décidément à la mode.
Pendant quinze jours ce fut odieux. 11 fut impossible, au milieu de cette foule d'allants et venants, non seulement de s'isoler avec la maîtresse de la maison, mais môme de s'ap-
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procher d'elle, et comme madame d'Hoasys n'allait plus aux Acacias, Aplon se mit à regretter vivement les instants de tête-à-tête que naguère il trouvait insuifisants.
Bientôt pourtant, la masse des importuns devint moins compacte et, au bout d'un mois, il ne resta plus aux « cinq heures » de madame d'Hoasys que les amies, les amoureux et les habitués. Mais ceux-là, par exemple, étaient insupportables.
Fidèles, exacts, ils arrivaient à cinq heures et s'installaient jusqu'au dîner. Ils étaient d'ailleurs très gais, mais cette gaieté devenait un supplice pour Aplon qui travaillait de toutes ses forces et sans y parvenir à faire tomber la conversation.
Les quatre habitués les plus réguliers et les plus tenaces étaient la Ghanoinesse de Laubardemont; M. Cœur, l'académicien; le petit duc de Galbe et le général d'Empogne.
La chanoinesse avait quarante et quelques années. Elle n'avait jamais été jolie, mais elle avait dû être jadis fort provocante et très agréable dans l'intimité. Néanmoins, personne.
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— disail-on, — n'avait osé pousser jusqu'au bout les investigations à ce sujet. Elle était toujours maquillée, pomponnée et absolument déterminée à plaire. Aplon, grand, vigoureux, découplé, très beau garçon, parla tout de suite à son imagination et, le voyant aux cinq heures de sa belle amie, elle lui fît une cour assidue à laquelle il répondit froidement.
De son côté, le général d'Empogne, qui cherchait à se marier, trouvait fort à son goût cette plantureuse personne. La femme de Rubens était pour lui l'idéal, et la chanoinesse, malgré son célibat forcé et attristant, avait conservé une opulence de formes à faire rêver un lycéen.
Quant au petit duc de Galbe et à M. Cœur, ils étaient tous deux amoureux de madame d'Hoasys. Le premier, parce qu'il eût manqué à tous ses devoirs s'il n'eût pas remarqué la femme à la mode, le second, parce qu'il aime toutes les femmes qui sont jolies et désire les atteler platoniquement à son char.
Aplon comptait sur un changement d'al-
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lures pendant la semaine qui précède le premier janvier. On a généralement une recrudescence de visites, des emplettes et des courses. Chacun est, à cette date, beaucoup plus absorbé que le reste du temps. II se trompait. Décidément, ces gens -là avaient des habitudes d'airain.
A tout prix il fallait, une fois au moins, éloigner ces gêneurs.
Il commença par insinuer au général d'Empogne que la chanoinesse était folle de lui et, d'autre part, fit tout son possible pour persuader à la chanoinesse que lui, Aplon, était très occupé d'elle. En même temps, il glissa au petit duc quelques mots ambigus, semblant faire croire qu'il soupçonnait madame d'Hoasys de n'être pas insensible à la cour d'un jeune homme si duc et si élégant. Puis, il parla à plusieurs reprises à M. Cœur d'une passion violente et exaltée qu'il avait inspirée à une adorable miss américaine assidue à son cours. La pauvre enfant perdait la tête. Elle avait déclaré qu'elle voulait épouser le séduisant professeur et avait
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failli mourir en apprenant qu'il était déjà marié!...
M. Cœur écouta ce récit, sans étonnement, mais avec un certain plaisir, et resta pensif longtemps après qu'Aplon eut cessé de parler.
Le lendemain — qui était un jeudi — Aplon, sans aucun scrupule, s'assit à son bureau et écrivit les trois lettres suivantes :
c( Madame la comtesse de Laubardemont, rue de Grenelle-Saint-Germain. Paris.
» Décidément, comtesse, je voudrais vous dire un tas de choses folles qui me trottent en tête depuis quelques jours!... Accordez-moi une audience...
» Demain à cinq heures, voulez -vous, dites?...
» Je sais bien que nous manquerons les chers « cinq heures » de notre belle amie, mais c'est si gentil une bonne petite causerie à deux, dans un salon bien clos, les pieds sur les chenets !
» A demain, n'est-ce pas, comtesse?
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» Permettez-moi de déposer sur vos jolies mains un baiser tendrement respectueux ?
» APLON. »
« Monsieur le général comte d'Empogne, boulevard des Invalides. Paris.
« Mon cher général,
» Je vais demain à cinq heures voir la chanoinesse, pourquoi n'y viend riez-vous pas aussi ?... Vous n'attendez pour vous unir qu'un trait d'union. Pourquoi ne serais-je pas ce trait d'union?...
» Donc, demain à cinq heures rue de Grenelle, si cela vous plaît, mon cher général?...
» Votre dévoué.
» APLON. »
c( Monsieur Cœur, De l'Académie Française. Paris.
» Est- il vrai que l'amour platonique est le seul que vous expliquiez éloquemment?...
» Venez donc me dire cela demain entre
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cinq et six lieures devaiil i'instilut. J'attendrai dans un petit fiacre de la Gom[)agnie.