‹ Lune de mielChapitre 6 sur 18 · PROFESSEUR DE PATINAGE · texte numérisé non relu

PROFESSEUR DE PATINAGE

Patins ordinaires. — Patins à roulettes. Patinage en chambre et sur trottoir.

On jabote au coin du feu en prenant du Ihé.

LA MAITRESSE DE LA MAISON, Servant du

thé à un monsieur vieux jeu. — Comment?... Vous croyez vraiment que le résultat est incertain?...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Tout CO qu'il

y a de plus incertain... les gens modérés se consultent...

LE GRINCHEUX. — Possiblc, ça !... mais comme personne ne les consultera...

MADAME X... — Il est sûr de passer, le général I... Ah! comme je voterais de bon cœur pour lui, moi !...

MADAME A... — Yous Ic counaisscz? ..

MADAME X... — Pas du tout I... mais je voterais pour lui tout de même...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Gertes, si le beau sexe votait, M. Boulanger passerait comme une lettre à la poste...

LE GRINCHEUX. — Ne VOUS faites pas de chagrin... il passera même sans ça...

LE MONSIEUR VIEUX JEU, protestant. — Mais...

MADAME X... au griïicheax. — Alors, vous êtes boulangiste ?. . .

LE GRINCHEUX. — Parbleul...

LE MONSIEUR VIEUX JEU, étouné. — Vraiment?... je croyais pourtant que vos attaches...

LE GRINCHEUX. — Mcs attachcs?... Ah I bien, elles sont légères, mes attaches I... l'empire m'avait fait surnuméraire aux archives... j'occupais depuis deux mois ce poste important, lorsque le gouvernement tomba m'entrainant dans sa chute... je ne me considère pas comme absolument engagé de ce côté-là...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Mais il me semblait que depuis...

LE GRINCHEUX. — Dcpuis... commc j'avais

TOUS BOULANGISÏES ! 59

été fortement démoli pendant la guerre, mes parents me prirent au sérieux... me répétèrent que les conservateurs ne devaient pas rester inactifs...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — SaUS doutC, il

faut payer de sa personne...

LE GRINCHEUX. — Moi , je tiouvais que j'avais assez payé de la mienne... deux doigts de moins à la main et une balle en plus dans le genou me paraissaient une offrande très suffisante... mais ma mère, — qui veut bien ce qu'elle veut — me fit nommer bon gré mal gré sous- préfet... un comble I...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — En effet, je me souviens que vous avez été fonctionnaire...

LE GRINCHEUX. — Oh I si pcu!... j'étais depuis six semaines dans ma sous-préfecture... et quelle sous-préfecture, Seigneur I — à croire qu'on avait créé une classe spéciale pour moi — quand le Seize Mai arriva et m'invita à céder ma place à un petit jeune homme, charmant d'ailleurs, qui sortait de la rue des Postes!... Excellent Seize Mai 1 . . . c'était son droit de me remplacer... c'était même son devoir I... ce que

j'étais content I... je chantais dans la cour de la sous-préfecture et j'avais envie d'embrasser le conducteur de l'omnibus qui m'emmenait à la gare I . . . bien sûr le Seize Mai n'a fait à personne en France autant de plaisir qu'à moi...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Vous auricz dû, depuis lors, rentrer dans l'administration, monsieur...

LE GRINCHEUX. — Et pourquoi ça, monsieur?...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Parcc qu'un homme comme vous pouvait rendre au pays des services que...

LE GRINCHEUX, Confidentiellement. — Ben, là, entre nous, je ne le crois pas I...

LA MAITRESSE DE LA MAISON. — Tout ça

ne nous dit pas pourquoi vous êtes boulangiste?...

LE GRINCHEUX. — Pourquoi?... mais parce que — si insouciant, si égoïste que je sois — je suis écœuré et révolté do ce qui se passe... parce que je souhaite ardemment voir balayer les voleurs, les pleutres et surtout les parle-

TOUS BOULA NGISTES! 01

mentaires... parce que le général Boulanger, très crâne, très sympathique et étonnamment populaire, me paraît tout à fait le balai qu'il convient de prendre pour faire cette besogne... et voilà pourquoi je suis boulangiste...

LE MONSIEUR VIEUX JEU, navré, — C'est désolant!... nous sommes dans ce salon... (Il compte)... trois... cinq... six personnes en tout... et sur six, il se trouve un boulangiste... c'est effrayant I...

MADAME x... — Un boulangiste?... Eh bieni et moi, donc?...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Oh I... VOUS !...

c'est pour rirel...

MADAME X... — Pour Hre?... Ah bienl...

LE MONSIEUR VIEUX JEU, saisi. — Voyons?... il n'est pas possible que vous... vous soyez sérieusement. . .

MADAME X... — Boulangiste I .. . jusqu'aux moelles, je vous disl...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Mais comment l'êtes- vous devenue ?. . .

MADAME X... — Je ne le suis pas devenue, je l'ai toujours été...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Certes, le gouvernement actuel ne donne pas satisfaction aux légitimes aspirations du pays, mais...

MADAME X... — Il est ridicule, le gouvernement actuel!... c'est surtout ce que je lui reproche... oui... s'il se contentait d'être voleur, poltron et funeste, je lui pardonnerais I .. . mais il est mesquin, piteux, grotesque, et ça, voyezvous, c'est pis que tout I... Et puis, il est aimé et défendu, ce gouvernement, par un genre de gens qui me fait horreur...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Qucls geUS?...

MADAME X... — Mais d'abord les financiers, les gens de bourse, de coulisse, et tous ceux qui vivent de tripotages louches et d'expédients marécageux... et puis aussi de ces gens difficiles à définir... qui redoutent par-dessus tout « la casse », sans savoir au juste si c'est pour leurs sous ou pour leur peau qu'ils tremblent le plus fort... parmi ceux-là, on rencontre aussi bien des notaires que des ramasseurs de bouts de cigares, mais jamais un ouvrier ni un soldat...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Il est évident que les rentiers...

TOUS BOIILANGISTES I 63

MADAME X... — C'est çal... les rentiers I... cette appellation, élastique et vague, désigne encore assez bien une portion des trembleurs amis du gouvernement actuel...

LA MAITRESSE DE LA MAISON. — AlorS

ceux-là voteront pour monsieur Jacques?...

UNE DAME QUINELIT PAS LES JOURNAUX

Qu'est-ce que c'est que monsieur Jacques ?...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — G'cst le Candidat officiel, madame...

LA DAME QUI NE LIT PAS LES JOURNAUX

Ahl... je croyais qu'il s'appelait Albert, le candidat officiel I... l'autre jour, j'étais dans une maison où on parlait de la candidature Albert...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — C'en était une autre... elle n'a pas abouti I...

LE GRINCHEUX. — Pas de chance, les candidats I... à eux deux, ils n'ont même pas un nom propre!...

LA DAME QUI NE LIT PAS LES JOURNAUX

C'est singulier, je n'avais jamais entendu parler de ce monsieur Jacques I . . .

LE GRINCHEUX. — Nou... c'cst pas singulier

du toutl... mais enfin, depuis quinze jours, vous voyez les affiches?...

LA DAME QUI NE LIT PAS LES JOURNAUX

Quelles affiches?...

LE GRINCHEUX. — Celles de monsieur Jacques... vous savez bien?... Pas de Sedan /...

LA DAME QUI NE LIT PAS LES JOURNAUX

Ah I... j'ai vu ça !... mais j'ai cru que c'étaient les pastilles Géraudel...

MADAME X... — On les arrache sous l'œil protecteur des agents, les affiches!... c'est-à-dire celles du général... car je n'ai vu arracher que les siennes... j'ai même assisté l'autre jour à un commencement de bataille...

MADAME A... — OÙ Ça?...

MADAME X... — Dans l'avenue Garnot I... sur une palissade qui ferme un terrain à vendre, on a mis des affiches... il y avait un monsieur qui arrachait une affiche du général...

LA MAITRESSE DE LA MAISON, étOïinée. —

Un vrai « monsieur » ?

MADAME X... — Oui, uu mousicur bien mis... mais mal pensant...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Mal pensant?... permettez...

MADAME X... — Mal pensant, à mon avis...

LA MAITRESSE DE LA MAISON Suivant SOÏl

idée. — Mais ça ne s'est jamais vu, un homme du monde qui arrache une affiche...

MADAME X... — J'ai dit un « monsieur»... oui... c'était un monsieur du monde auquel nous devons monsieur Prudhomme, monsieur Thiers... et même monsieur Carnotl... enfin, il a enlevé l'affiche... elle pendait et il y avait un morceau qui traînait sur le trottoir... il est passé un homme, un serrurier... qui l'avait vu et qui essayait de le forcer à la recoller avec sa langue... il n'a pas voulu...

LE GRINCHEUX. — Un sale caractère, quoi I . . .

MADAME A... — Eh bien ! moi aussi, j'ai vu arracher des affiches... rue Mazarine... des affiches du général, bien entendu!... c'est même ça qui a achevé de me rendre boulangiste...

LE MONSIEUR VIEUX JEU ahuri. — Comment!... vous aussi?...

MADAME A... riant. — Moi-même !... fi?6i;enant à son idée.) On les lacère, ces malheureuses

affiches, quand on ne peut pas les arracher complètement ! . . . Je me souviens que, sous l'Empire, un de mes cousins qui rentrait chez lui à onze heures du soir enleva du bout de sa canne un lambeau du manifeste de M. Devinck... des agents en bourgeois se jetèrent sur lui et le conduisirent au poste en le brutalisant... le lendemain, M. de Persigny le destituait... il était attaché au cabinet du ministre des Affaires étrangères...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Mousicur

Devinck était le candidat officiel... il était naturel de protéger son affiche...

MADAME A... — Mais, c'était SOUS l'Empire I... en République, il ne devrait pas y avoir de candidat officiel et, s'il y en a un, on devrait protéger quand même ses concurrents... pas la peine de changer de gouvernement, alors I...

LA MAITRESSE DE LA MAISON. — Moi, j'hé-

sitais!... je me disais qu'après tout les choses allaient à peu près...

LE MONSIEUR VIEUX JEU. — Eh bien?...

LA MAITRESSE DE LA MAISON. — Eh bien,

quand l'autre jour j'ai vu monsieur Garnot

TOUS DOULANGISTES! 67

commuer la peine de ce jeune drôle, s'intéresser à la petite santé de cet assassin pour la galerie, et sortir de sa réserve habituelle pour commettre une monstrueuse injustice, j'ai pensé qu'il réservait peut-être d'autres surprises aux imbéciles qui, comme moi, trouvaient que tout allait pas trop mal. Alors, je suis devenue boulangiste...

LE MONSIEUR VIEUX JEU, atterré. — Boulangiste aussi 1 1 ! (Il regarde autour de lui avec effroi.)

LA DAME QUI NE LIT PAS LES JOURNAUX

Moi, je suis boulangiste, parce que je vois passer le général à cheval au Bois...

LE MONSIEUR VIEUX JEU, bégayant. — Tous, tous !... Boul... boulangistes 1 1 1 (Il s'affale dans un fauteuil.)

Janvier IS89.

. DOxMIIVO »

Jacques de Cabour n'avait pas le moindre désir de se marier pour se marier, mais il était tout disposé, s'il rencontrait une jeune fille jolie, gracieuse, bien élevée, intelligente et bonne enfant, à l'épouser si elle voulait de lui. Chercher une femme lui eût été odieux; en rencontrer une lui paraissait acceptable. 11 y avait surtout deux points auxquels Jacques tenait essentiellement. Il fallait, pour lui plaire, qu'une femme consentît à aimer la campagne quatre mois de l'année et qu'elle n'eût jamais passé le plus petit examen. Cabour a horreur des bas bleus, des jeunes filles à diplôme supé-

rieur et des poseuses qui ne peuvent habiter que Paris, Nice ou Deauville, et passent à peine un mois dans leurs terres. Très chasseur, Jacques chasse à tir et à courre le plus longtemps qu'il peut et adore Télevage des chevaux, des bestiaux et des chiens, ce qui le retient assez tard en Sologne et en Touraine.

Il ne veut pas que sa femme (s'il se décide à en choisir une) subisse cet exil en victime résignée et mélancolique. L'épouse soumise ne parle pas du tout à son imagination. Il tient à ce qu'elle s'amuse et s'intéresse aux choses des champs. De plus, il veut que la vicomtesse de Cabour soit fine, élégante et chic. L'idée d'être le possesseur légitime d'une « bonne jeune fille qui a de beaux cheveux et aime bien ses parents », comme seul bagage séduc- i teur, lui fait froid dans le dos et ne le tranquilliserait même pas quant aux suites de la possession. Il affirme que les maris les plus trompés sont ceux qui ont les femmes les plus laides, parce qu'elles tiennent à protester.

Vers la fin du mois de mai dernier, un

matin à son réveil, Jacques reconnut, au milieu de ses lettres, la grosse écriture haute et droite de sa grand'tante, la douairière de Jalon.

— Allons bon ! pensa- t-il, il y a du mariage dans Tair I...

Il savait que la vieille dame n'écrit jamais que dans les grandes occasions, c'est-à-dire pour proposer « une jeune fille charmante » ou organiser une entrevue.

Jacques a fait deux fois le tour du monde et elle ne lui a pas écrit une seule ligne, le trouvant trop loin pour pouvoir rien négocier utilement.

Il ne se trompait pas en pensant qu'il s'agissait de mariage.

« Mon cher enfant, — écrivait la douairière — je t'ai péché une perle dans l'océan provincial. Une enfant adorable, riche, gentille à croquer et qui, j'en suis certaine, te séduira comme elle m'a séduite, à première vue.

» Violette de Trêne a dix-neuf ans, quinze cent mille francs de dot et un physique plus

qu'agréable, original et étrangement pimenté. Mon Dieu oui, elle ne ressemble à personne ! Sa beauté est de celle qui ne s'analyse pas mais qui empoigne. Tu vois que, pour me faire mieux comprendre, je parle ta langue préférée. Dans tous les cas, tu ne peux refuser de la voir. Je compte sur toi dimanche soir dans ma loge. Je voulais que ce fût demain, mais on joue Carmen, et les Trêne ne conduiraient pas leur fille à une pièce aussi passionnée. Je n'ai parlé de rien « de précis ». Ça n'aura pas le glacial d'une entrevue. » Ta vieille tante et amie,

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