‹ Lune de mielChapitre 7 sur 18 · JALON · texte numérisé non relu

JALON

» La petite habite presque toujours la campagne. C'est absolument une femme faite pour toi sur mesure. Ne va pas encore manquer cette occasion splendide. Les parents sont charmants. »

Cabour resta pensif. Effectivement cela pouvait lui convenir. Une beauté étrange, « pimentée » ?... Pour que sa tante employât

de semblables expressions, il fallait qu'il y eût dans ce qu'elle disait un fonds de vérité. Et puis, quinze cent mille francs de dot et élevée à la campagne!...

Ce qui l'exaspérait, par exemple, c'était l'endroit choisi pour la rencontre. Sa tante lui avait certainement ménagé une vingtaine d'entrevues dans sa loge de l'Opéra-Gomique. Une grande avant-scène de rez-de-chaussée, qui lui vient d'héritage et qu'elle utilise à cet usage les jours de répertoire vertueux; les vers de M. Scribe et le style de M. de Saint-Georges, étant seuls destinés à former le cœur et les oreilles de la jeunesse féminine française. Bien sûr, dimanche, on jouerait La Dame Blanche ! Cabour avait déjà refusé en moyenne une douzaine de délicieuses jeunes filles au son de la musique de Boiëldieu.

Le dimanche à neuf heures il entrait dans l'avant-scène de la tante Jalon. Correct, la fleur à la boutonnière, aussi soigneusement pomponné que s'il se fût agi d'une entrevue pour le mauvais motif. La douairière ^ le nomma rapidement au comte et à la comtesse

de Trêne, un gros monsieur tout rond et une dame lonp^ye et anguleuse, et il se tapit au fond de la loge, examinant à la dérobée mademoiselle Violette. Penchée vers la scène, elle écoutait ardemment la douce Anna dire à Georges une de ces harmonieuses phrases, dont seul M. Scribe possède le tour élégant : Tu as bien fait de ne pas me tromper, car moi qui sais tout, crois-tu que je ne connaisse pas Georges Brown, sous-lieutenant au service d'Angleterre ?...

L'examen stupéfia Gabour. Pas possible I sa tante avait voulu se moquer de lui. Ça, une femme agréable, allons donc ! Un paquet et un paquet noir, encore ! Pas de taille et une peaul... et attifée!...

En effet, mademoiselle de Trêne n'était nullement séduisante. Mal coiffée d'une forêt de cheveux blonds bêtement « travaillés » par la main d'un mauvais coiffeur « de l'autre côté de l'eau » et engoncée dans une robe à mancherons Henri III, remontant Tépaulette. Décolletés, ses épaules et ses bras semblaient disgracieux et disproportionnés. Le cou por-

tait trop haut la tôle ; les joues trop ronges, luisaient comme des pommes à cidre ; la bouche trop grande, niaisement entre-bàillée par l'attention extrême avec laquelle elle écoutait, paraissait contenir plus de dénis qu'on n'en doit avoir; les yeux avaient une expression étonnée qui agaçait. Et puis, l'ensemble était si lourd , si disgracieusement gauche dans cette robe étofTée, qui eût convenu à une fille très maigre, que Jacques fut de plus en [)lus convaincu que sa tante l'avait sciemment attiré dans un affreux guetapens.

Voulant changer le cours de ses idées, il se mit à regarder la salle. La vue de cette salle, laide et inélégante, l'assombrit encore davantage. Et les têtes des « amateurs du répertoire »?... les loges bondées de gens alTreux et mal vêtus, de jeunes filles vieillottes et fagotées, de jeunes messieurs godiches , riant bêtement?... Sans doute des malheureux venus comme lui pour une entrevue?

A ce moment, le lieulenant Georges Brown disait à la Dame Blanche : que pour revoir

celle quil aime, il se donnerait s'il le fallait à elle, et la douce Anna répondait : Ce ne serait peut-être pas un mauvais moyen.

A cette fine réplique, M. de Trêne se mit à rire d'un gros rire qui secouait toute sa petite personne rebondie. Sa fille se retourna vers lui en sour'nmt. Gabour eut envie de la battre. Décidément, c'était une dinde, il n'y avait pas à revenir là-dessus.

L'énervement augmentait. L'archet de la contre-basse, montant et descendant continuellement devant la loge, faisait à Jacques l'effet d'une scie lui entrant dans les os. C'était une véritable souffrance. Et tandis qu'il restait affalé au fond de son fauteuil, sans voir les signaux de sa tante qui l'invitait clairement à être plus aimable, la famille de Trêne se délectait, suspendue aux lèvres du sympathique sous-lieutenant qui chantait :

Il a raison, et je crains fort Que la Dame Blanche n'ait tort.

Crispé, Cabour remuait sur son fauteuil, croisait et décroisait brusquement ses

jambes, essayant de luller contre nne irrésistible envie de dormir ou de se fâcher.

L'assoupissement le terrassa enfin. Il aperçut dans un nuage trouble le profil majestueux de sa tante Jalon, à côte duquel se détachait la grande silhouette osseuse de madame de Trêne. Le papa, l'air émerillonné, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, les mains béatement croisées sur son petit ventre pointu, dévorait des yeux les maillots rapiécés, sales, trop vides ou trop consciencieusement remplis des malheureuses figurantes chargées de donner au public de TOpéra-Comique une idée des montagnardes écossaises. Puis, seule sur le devant, toujours attentive, la jeune fille lourde, ridicule, mal posée, gauchement assise, sentant la province à plein nez. Derrière elle, dans la glace destinée à reiîéter la scène, défilaient les fermiers et acquéreurs du domaine d'Avenel, le traître Gaveston, le juge Mac Irton, le fermier Dickson, etc., etc. Tous ces personnages en bois semblaient en passant bénir mademoiselle Violette et lui souhaiter la bienvenue, tandis qu'au haut de la salle, à

cheval sur le lustre, M. Scribe, d'une main experte, effeuillait une grosse botte de pavots... Le bruit de son claque qui roulait dans la loge le réveilla en sursaut. Il s'élança à sa poursuite en accrochant bruyamment une chaise. La douairière jeta sur lui un regard féroce, tandis que M. de Trêne faisait de sa main un abri pour « s'isoler » du vacarme de Jacques et ne pas perdre le plus joli couplet de la pièce :

Douze cents francs (!)

d'appointements (!) Et l'oa ne dira pa? que je fais des folies, Car j'acliète un château sur mes économies.

Tout penaud, Cabour se rassit, serrant soigneusement son claque entre son habit et lui, afin d'éviter que pareil accident ne se renouvelât quand il se rendormirait, car il allait se rendormir, bien suri

Hélas I il comptait sans l'entr'acte. Il fallut causer. Et quelle conversation, grand Dieu ! A faire regretter le charabia de Georges Bro\Yn, d'Anna et de tous les intéressants personnages qui se meuvent dans celte pièce.

— GV'i-t mon neveu, dont je vous ai souvent parlé, Jacques de Gabour...

— Ah ! — dit M. de Trêne, qui s'inclina de nouveau, tandis que d'un ton plus sec sa femme répétai L :

— Ah ! 1 1

Jacques salua profondément. Il voyait la jeune fille l'examiner curieusement, le dévisageant ni plus ni moins qu'un simple cabotin

— Tout à l'heure, — pensa-t-il, — elle va prendre sa lorgnette pour me regarder?...

Cependant, M. de Trêne semblait visiblement troublé. Il cherchait sans la trouver une phrase de début de conversation. A la fin, il leva les yeux au plafond et murmura, d'un air qu'il tâchait de rendre dégagé, mais sous lequel on sentait l'effort :

— Jolie salle !...

— Charmante !... — répéta comme un écho docile l'anguleuse madame de Trêne.

— Si nous nous reposions au fond de la loge?... — proposa la tante Jalon, indiquant de l'œil à son neveu la chaise qu'elle lui abandonnait près de* mademoiselle Violette.

Jacques obéit sans entrain, vint s'asseoir à côté de la jeune fille et, s'efforçant d'être bon enfant :

— Aimez- vous la musique, mademoiselle?...

— Oui, monsieur...

— Vous êtes très bonne musicienne sans doute?...

Violette hésita un instant, mais sur un regard impérieux de sa mère, elle répondit en détournant les yeux :

— Oui, monsieur...

— Peste 1... — se dit Jacques, — la modestie n'est pas au nom.bre de ses qualités 1...

— Vous venez souvent à Paris, mademoiselle?...

— Une ou deux semaines tous les ans au moment du Concours hippique... cette fois, nous sommes restés un peu plus longtemps, parce que...

Un regard impérieux de sa mère l'arrêta net.

— Parce que?... interrogea Gabour.

Mademoiselle Violette était devenue rouge

jusqu'aux cheveux.

— Je..., je ne sais j)as... — balbulia-t-elle toute troublée.

— Vous venez au Concours hippique? — demanda encore Jacques, décidé à accomplir la corvée jusqu'au bout — vous aimez donc les chevaux?...

La jeune lille allait répondre, mais sa mère ne lui en laissa pas le temps.

— Violette aime les chevaux parce que son père les aime, — dit-elle d'une voix pointue comme sa personne — c'est une bonne fille qui s'arrange de tout...

— Oui... — affirma M. de Trène arrivant à la rescousse ; — elle fait tout ce qu'on veut...

Jacques pensa à part lui que ça pouvait mener un peu loin une jeune fille bien élevée. Puis vo37ant que la famille de mademoiselle Violette répondait pour elle aux questions qu'on lui adressait, il jugea inutile de continuer l'interrogatoire qu'il lui faisait subir par acquit de conscience uniquement, car il était irrévocablement décidé à n'épouser jamais cette demoiselle laide, ridiculement

fagotée, qui écoutait et regardait La Dame Blanche avec avidité.

Tl attendit que le rideau fût levé et, lorsqu'il m vit les trois Trêne, re-écouter avec ravissement la touchante Anna qui appelait à son j aide ses nobles bienfaiteurs, il fila à l'anglaise * malgré l'œil désespéré que lui lançait la douairière, consterné d'avoir, une fois de plus, avalé inutilement La Dame Blanche.

Le lendemain, Jacques glissa sous enveloppe à l'adresse de sa tante, une carte portant ces seuls mots vigoureusement tracés :

« Jamais î jamais 1 1 jamais ! ! I »

Puis il ne pensa plus à cette grotesque entrevue et s'occupa, comme tous les ans à cette époque, des courses, du tir au pigeon et surtout de l'organisation de son Exposition.

Car Jacques expose ! Des chiens, il est vrai, mais des chiens superbes. Chaque année, iis sont primés à l'exposition des Tuileries, et cette fois, il était mécontent de ses élèves.

Les chiens de meute avaient le poil moms

beau, l'aspect moins vigoureux qu'à l'ordinaire.

Pour comble d'ennui, un charmant griflbn d'arrêt, qu'on l'avait à grand peine décidé à exposer, s'attristait et dépérissait depuis qu'il était séparé de lui, malgré de fréquentes visites.

Un jour qu'il venait voir Domino et lui apporter son goûter de cinq heures, il aperçut une dame en grande conférence avec le valet de chiens venu de Touraine pour surveiller les produits exposés. Quant à Domino, il semblait se soucier fort peu qu'on s'occupât de lui. Terré au fond de son box, enfoui sous la paille, il laissait voir seulement son nez noir et luisant et ses beaux yeux pailletés d'or, brillant au travers des mèches frisées qui les recouvraient aux trois quarts.

— Je vous assure qu'il a les yeux fatigués par la chaleur — disait la dame, — il faudrait les bassiner avec un peu d'eau tiède et d'extrait de Saturne, c'est avec ça que je lave toujours les yeux de mes chiens après les longues chasses ou quand la poussière les fait pleurer... c'est niervei lieux!...

— Tiens ! — pensa Jacques, — voilà une

femme qui s'<întend à soigner les chiens... il est très vrai que ce remède est excellent...

Et il se pencha, cherchant à voir si cette amie des chiens était jolie. Ce qu'il entrevit lui parut charmant.

Grande, élancée et vigoureuse ; le cou solide, la taille souple suivie de larges hanches, la cheville fine, la jeune femme était plantée devant le box de Domino dans une pose attentive pleine de grâce et d'abandon. Elle était vêtue d'un petit costume tout simple: une jupe de vigogne beige et une petite veste de velours de chasse mastic, à côtes, allant à ravir.

De la tête, Gabour ne voyait qu'une toute petite oreille d'un rose intense, noyée dans une grosse vague de cheveux blonds et soyeux. La dame parlait avec animation à un gros monsieur arrêté près d'elle et duquel Jacques n'apercevait que le dos :

— Vois-tu, papa, — disait-elle, — je suis sûre qu'il va tomber malade, ce chien-là!... et ce sera bien dommage!... Regarde... son poil est terne... depuis deux jours il change beaucoup... je parie que sa truffe est chaude...

avant-hier, elle n'était pas encore chaude, mais, enfin, elle n'était déjà plus fraîche...

— Laisse donc ce chien tranquille, — disait le vieux monsieur cherchant à l'entraîner.

— Non ! . . . ça me fait de ia peine de voir dépérir un bon chien comme ça!... je regrette de ne pas connaître son propriétaire, je lui conseillerais de l'enlever tout de suite d'ici...

Jacques s'était insensiblement approché.

— Je vous remercie de votre bon conseil, madame, et je vais le suivre tout de suite...

La jeune femme se retourna brusquement, et, très étonnée :

— Ahl... ce chien est à vous, monsieur?... Puis, se retournant vers son père :

— Papa, tu ne reconnais pas monsieur de Cabour ?

Jacques, stupéfait, regardait, ne reconnaissant pas du tout, lui non plus, la ravissante femme qui venait de le nommer...

Déjà Ir vieux monsieur lui tendait la main.

— Je vous demande pardon, — disait-il, — je ne vous ai vu que le soir dans cette loge sombre...

Jacques, de plus en plus surpris, examinait alternativement le père et la fille. Gomment, cette belle personne élégante et gracieuse était le laideron ridicule entrevu à TOpéra-Comique? Et ce bonhomme, qui venait à lui la main tendue, était le môme qui faisait un cornet de cette môme main pour ne rien perdre de La Dame Blanche! Était-ce possible? Mais la jeune fille revenait au sujet qui l'intéressait :

— Je suis contente que vous emmeniez ce pauvre chien, — disait-elle gaiement. — C'est de la cruauté de les laisser ici, ces malheureux!... ils ont trop chaud, leur soupe est mauvaise, leur paille sale!... dites-moi, est-ce qu'il est déjà dressé, ce chien?...

— A peu près, mademoiselle, mais il n'a pas encore chassé sérieusement... je vais le prendre tout à fait cette année...

— Il sera très amusant à dresser... il est vif, intelligent, il a le nez d'une finesse extrême...

— Tiens !... comment le savez- vous?...

— Je l'ai bien vu tout de suite...

— Violette passe son temps à la campagne à dresser des chiens et des chevaux, — dit M. de

Trêne, — il y a quatre ou cinq ans qu'elle surveille tout... je suis vieux, ça ne m'amuse plus, c'est elle qui met les chevaux de chasse et les chiens d'arrêt juste au point...

— J'aimerais à dresser ce petit-là, — continuait Violette, regardant toujours Domino, — et je suis sûre qu'il aimerait aussi mon dressage, jamais de coups, jamais de fouet, pas même de sifflet... rien que la corde de dressage pour rapprocher au commandement, du sucre et des caresses... vous voyez que mes élèves ne sont pas à plaindre?...

Gabour restait émerveillé devant mademoiselle de Trêne. Cette belle fille au profil irrégulier mais étrangement joli, aux grands yeux bleu sombre, au sourire éclatant, étaitelle bien la même que l'autre? Ce qui le surprenait le plus était le changement de teint. Ce teint qui lui avait semblé noir et laid, avait au contraire une fraîcheur ambrée, accentuée encore par le contraste des cheveux blonds. Et cette taille superbement vigoureuse et découplée ! A l'Opéra-Comique, elle lui paraissait un paquet, non pas précisément difforme,

mais informe. Se rendant compte que son silence devait étonner les Trene, il se décida à demander :

— Alors, vous vous intéressez aux chiens, mademoiselle?...

— Moi I... ah I je crois bien !... c'est ce que j'aime le plus après les chevaux... ou même avant!... s'écria Violette enthousiasmée.

— Vous avez bien raison, mademoiselle...

— N'est-ce pas?... les chiens et les chevaux!... c'est la moitié de la vie, çal... je peux bien dire mon avis librement aujourd'hui, puisque!...

Elle s'arrêta, devint toute rouge et, tandis que son père cherchait à changer la conversation, se mit à caresser Domino, que Cabour venait de mettre en liberté.

— Domino!... dit-elle, c'est un gentil nom... est-ce vous qui l'avez choisi?...

— Oui... il est tout noir et...

— Et il y a Ze Domino Noir...

Elle s'arrêta un instant et, l'œil rieur, le sourire malicieux, elle conclut :

— Comme il y a La Dame Blanche !

Puis revenant brusquement à ce qui l'intéressait :

— Montrez-nous votre meute, voulez-vous?... Nous avons regardé plutôt les chiens d'arrêt et j'ai très peu vu les autres...

— Voici mes chiens, — dit Jacques, emmenant le père et la fille devant le chenil où était son vautrait.

— Ah ! — s'écria Violette , — comme vous avez raison d'avoir des chiens français î A la bonne heure I

— Vous n'aimez pas les chiens anglais, mademoiselle ?...

— Je les détestai...

— Il est très beau, ce vautrait, — dit M. de Trène, — le nôtre est aussi composé de griffons, mais ils sont très inférieurs à ceux-ci...

— C'est égal, — affirma Violette, — ils prennent joliment leur sanglier, allez, monsieur!... il faut venir nous voir à Trêne cet automne, je vous montrerai mes chiens à l'ouvrage...

— • Vous chassez beaucoup?...

— Tout le temps que c'est permis... d'ailleurs, papa est louvetier !...

— Je l'adore... comme tous les exercices... j'aime nager, patiner, canoter, valser... et vous?...

— Oh I moi aussi... mais je suis un homme que la campagne n'effraie pas, moil...

— Eh bien, mais elle ne m'effraie pas non plus!... je mène à Trône une vie très amusante...

— Très occupée surtout I — dit doucement M. de Trène, auquel Jacques trouvait décidément une excellente figure et une bonhomie parfaite.

— Oui, — reprit Violette, — je suis très occupée des chevaux et des chiens d'abord ; et puis nous élevons des bœufs et des moutons. J'ai eu un bœuf primé cette année, et l'an dernier mes moutons ont eu toutes les récompenses!... j'étais d'une joie!... j'ai aussi des pigeons superbes!... et des dindons extraordinaires qui ressemblent à des gens qu'on connaît ! ... Et ce qu'ils sont aimables et caressants. . .

Jacques éclata de rire.

— Mais oui... vous riez... le dindon est un animal méconnu...

Tandis qu'elle parlait, Gabour pensait à part

lui que sa tante de Jalon avait raison lorsqu'elle lui vantait la beauté « pimentée y> et les qualités « pratiques » de Violette.

— C'est bizarre, — dit-il enfin, — toutes les femmes que je connais s'ennuient à la campagne I...

— Ah bien I pas moil . . . c'est très gai, Trêne! . . . le Concours hippique, les courses, les bals de la ville et des châteaux... Ah! par exemple, il n'y a pas de théâtre I... ou du moins on ne m'y mène pas,..

— On a bien raison... quand on est jolie comme vous, il est interdit d'aller se faner dans cet air empoisonné... c'est bon pour les femmes qui ne supportent pas le grand jour, ces plaisirs-là 1...

Se retournant alors du côté de M. de Trêne, Jacques demanda :

— Me permettrez-vous, monsieur, d'accepter l'invitation que mademoiselle votre fille a eu l'imprudence de m'adresser?...

— Comment donc... je... vous nous ferez grand plaisir... — balbutia le gros petit bonhomme, décontenancé et ravi...

Jacques Gabour ro-;arda Violette, semblant lui deipander aussi un mot d'encouragement.

Elle devint plus rouge encore et, pour toute réponse, embrassa de tout son cœur la tête ébouriffée de Domino.

Au château des Épines, le jour de la Saint-Habert. Il est huit heures du matin.

Dans une chambre tendue en tapisseries représentant les aventures de Télémaque,

LE DUC DE GRENELLE. — EllCOre COUCllé et

pas très joli au petit jour. Au pied de son lit, un immense sloughi café au lait de la plus grande espèce.

LE VALET DE CHAMBRE, qui va et vieut dans l'appartement.

— Monsieur le duc chassera- t-il?...

— Je ne sais pas encore... (Silence.) Justin, ne vous a-t-on pas remis une lettre?...

— Je viens de poser le plateau du courrier sur la table... je croyais que monsieur le due l'avait vu...

— Ce n'est pas le courrier que j'attends... ce serait une femme de chambre qui vous aurait donné...

— Rien, monsieur le duc, on ne m'a rien remis... (Le duc semble très contrarié. Nouveau silence.)

— Combien de degrés, Justin ?... (Justin va a ^ la fenêtre vérifier le thermomètre.) }

— Dix, monsieur le duc... !

— A quelle heure est la messe?...

— A neuf heures, monsieur le duc...

— Préparez toujours mon habit et mes bottes... dans tous les cas, j'assisterai à la messe i en tenue de chasse...

— Quel collier faut-il mettre à Éros?...

— Un collier souple... le bracelet en tissu d'or et argent... (Caressant la tête du chien qui s'est levé en entendant parler de lui.) N'est-ce pas, mon pauvre Éros?... il ne faut pas un collier lourd, ni gênant... tu suivras peut-être les voitures... il faut que tu sois à ton aise, pas de carcans, ni de gros grelots...

Justin cherche dans le coffret où sont les colliers et met au cou d'Éros un bracelet en

tissu d'or fin et souple comme uu ruban, auquel est suspendu un petit grelot.

— Monsieur le duc se sert-il de l'eau des Magiciennes, ce matin?...

— Oui?...

— Et du Régénérateur?...

— Aussi.,.

(Justin prépare silencieusement les bouteilles.)

— Je ferai observer à monsieur le duc que si monsieur le duc a l'intention d'assister à la messe, il serait temps de commencer sa toilette... les chiens et les piqueux sont déjà sous les armes... on commencera très exactement...

Le duc de Grenelle pousse un soupir et allonge hors du lit une jambe dépourvue de fraîcheur.

Dans une chambre tendue en vieux clamas jaune et argent.

MADAME d'armyde. — En peignoir de crêpe de chine rose-thé.

LA BELLE MADAME DE VESPÉTRO. — Déjà

prête. Amazone de drap bleu, habit rouge. Le tout extra-collant. La jupe a l'air d'un pantalon et le corsage plaque comme une seconde peau. Tous deux dessinent des merveilles. Madame d'Armyde, furieuse d'être surprise à sa toilette et dérangée dans les mille soins intimes qui viennent en aide à sa beauté, essaie de faire contre fortune bon cœur.

— Gomme c'est gentil à vous, chère madame,

H 0 N N Y s 0 l T U U I M A L Y P li N s 12 09

(le venir me tenir compa'j;aie 1... mais que vous êtes matinale!... moi (|ui croyais que les Espagnoles étaient nonchalantes et paresseuses...

— Oh I quand je dois me lever de bonne heure, je rassemble tout mon courage et je saute à terre dès qu'on m'éveille...

— Parfaitement... puisque vous avez déjà circulé dans les corridors, avez-vous rencontré quelques-uns des chasseurs?...

— Desquels?...

— De ceux qui sont arrivés au train de huit heures?...

— J'ai vu monsieur des Açores, monsieur de Quibron... je crois avoir aperçu monsieur de Sangénc et monsieur d'Estourdy...

Au nom d'Estourdy, madame d'Armyde fait un mouvement aussitôt réprimé et dit :

— Vous le connaissez beaucoup, je crois?... Madame de Vespétro la regarde d'un air

candide et demande :

— Et vous?...

— Mais... Estourdy est un de mes vieux amis... seulement je croyais... on m'avait dit qu'il vous faisait la cour?...

— Tiens, c'est étrange!... on m'a dit à moi qu'il ne s'occupait que de vous?...

— Ce n'est pas exact en ce qui me concerne...

— En ce qui me concerne non plus, croyezle bien...

— Oh! vous, vous êtes tellement belle que tout le monde est à vos genoux... le duc de Grenelle est fou devons...

— J'en suis très flattée... le duc de Grenelle n'est pas facile à séduire...

— Oh! croyez- vous?...

— Mais on le dit, et l'on m'a même affirmé que depuis madame de Vyelgarde il n'avait... aimé personne...

— Ah ! vous pensez que madame de V^^elgarde a été. . .

— La maîtresse du duc?... mais tout le monde sait ça, ma chère amie!.. Gomment, il faut que ce soit moi, une étrangère, qui vous apprenne les histoires parisiennes les plus connues?... C'est le duc qui a donné à madame de Vyelgarde le fameux peigne de rubis qu'elle a vendu trois cent mille francs...

HONNY SOIT QUI MAL Y PENSB iOl

MADAME d'aumyde, très intéressée. — Vous êtes sûre de ça?...

— Mais absolument... le duc est prodigieusement généreux...

— Dame, il a de quoi l'être I...

— Sans doute!... mais enfin, il fait des cadeaux vraiment grandioses... je parlais du peigne seulement, parce que c'est ce qui a atteint le plus gros prix, mais il y avait bien d'autres bijoux, car lorsque madame de Vyelgarde, retirée... des affaires, a vendu ses nombreux écrins, elle a touché neuf cent mille francs... et elle n'a été, je crois, qu'un an à peine avec le duc... c'est très gentil I... (Madame d'Armyde écoute pensive.)

— Évidemment, c'est gentil, mais si tout le monde sait, comme vous l'afTirmez, d'où viennent ces bijoux, ça n'est pas très agréable...

— On l'a su parce que madame de Vyelgarde, heureuse et stupéfaite de cette tardive et dernière conquête, l'a fait sonner bien haut... car le duc, au contraire, est l'homme le plus discret qui existe... Il a toujours cinq ou six intrigues avec des femmes du monde...

eh bien, personne ne soupçonne même leur nom...

— Mais vous disiez qu'il n'avait aimé personne depuis...

— Sans aimer précisément, un homme dans la situation du duc ne peut pas décemment rester...

— J'entends bien... il n'est cependant plus jeune...

— Oh I il a cinquante ans...

— Bien sonnés... Et il n'est pas beaul...

— C'est vrai... mais il a une laideur distinguée, une laideur sèche...

— Ohl quant à ça I...

— Enfin, je crois que, si j'étais aimée du duc, sa laideur ne me paraîtrait pas un obstacle...

— Vraiment?...

— Mais comme vous vous trompez et que le duc n'est nullement occupé de moi, je ne vois pas pourquoi je m'occupe de lui...

— Cependant je croyais...

— Du tout!... il est évident que le duc est ici pour quelqu'un, mais ce quelqu'un n'est

lîONNY SOIT QUI MAL Y PT^NSE 103

pas uiûi et il est tellcmenl discrcL (ju'il sera impossible de découvrir parmi ces dames...

— C'est peut-être madame des Ilespérides?... . — Ne serait-ce pas plutôt la duchesse d'Aiguillon?... Croyez-moi, nous y perdrons notre latin... mais je bavarde là, il est tard... la messe va sonner, je me sauve...

— Et moi, j'ai un mot à écrire...

MADAME DE VESPÉTRO, en sorlaut. — J'espère qu'elle ira?...

Chez le duc de Grenelle. Il est habillé. On frappe.

— Qu'est-ce?...

— Une lettre, monsieur le duc...

Le duc se précipite et ouvre à la femme de chambre de madame d'Armyde qui lui remet un petit billet outrageusement parfumé. Tandis qu'il le lit, sa figure s'illumine.

— Oui, oui, vous direz que oui!...

Il prend des louis sur la cheminée et les met dans les mains de la femme de chambre qui semble très surprise. Puis il descend majestueusement l'escalier , en criant à son valet de chambre d'enfermer Éros pendant la messe.

lY

La chapelle est très ornée. Les murs disparaissent sous les branchages de houx couvert de graines rouges. Partout des croix de Saint- Hubert. Sur l'autel, une belle statue d'argent représentant saint Hubert à cheval. Tous les hommes en uniforme, en habit rouge ou en livrée. Les femmes en amazone. Celles qui suivent en voiture en costumes de fantaisie.

Quand tout le monde est placé , l'équipage fait son entrée. Devant, marche le premier piqueux. H porte une bannière sur laquelle est brodé le nombre des cerfs pris dans Tannée écoulée. Derrière lui, les autres piqueux tenant

les meilleurs limiers et chiens de tête. Puis, les valets de chiens maintenant à grand'peine le reste de l'équipage qui tiraille vers la sortie. Tous les dos ondulent houleusement. Les queues droites s'agitent et les cris commencent. Du reste, l'assistance est aussi peu recueillie que possible et, à l'exception du châtelain et de la châtelaine, M. et madame de Recta, chacun profite du tapage des chiens pour causer à demi-Yoix.

DU IIELDER, DES AÇORES, SAINT-CYNNATUS,

QUiBRON, SANG EN E et plusicurs autrcs seigneurs.

— Vous avez des bottes très bien faites...

— N'est-ce pas?... elles prennent bien le mollet... larges avec ça!... Pour en sortir je n'ai qu'à secouer mon pied... (Il le secoue.) Je n'ai jamais possédé une paire de pantoufles où je me sois trouvé à mon aise comme là dedans...

— Ça contribue terriblement à rendre une chasse agréable, d'être à son aise dans ses bottes !...

— Ah 1 Dieu I si ça y contribue !...

— Elle est jolie, cette jeune femme I... qui est-ce donc?...

— C'est la petite d'Allaly...

— La femme d'Allaly que nous connaissons?...

— Mais oui...

— Tiens I ce sont eux qui se sont couchés dans la journée le jour de leur mariage?...

— Oui, mais ne parlez pas si haut...

— C'est que les chiens font un vacarme , il n'y a pas moyen de s'entendre I . . .

— Madame d'Armyde est superbe ce matin..

— Oui, mais elle manque de simplici*é cette femme-là I... elle se brode ses armes partout!... regardez!,., sur le cœur, sur la manchette de son gant!... elle les a en argent à son chapeau... Trop d'armes!... c'est un abus! C'est certainement une belle chose que le blason, mais pas tant que ça!...

— C'est vrai, je n'avais pas remarqué...

— Ah! oui, elle en a partout!...

— Sans Darler de tout ce que nous ne voyons pas !...

d08 HONNY SOIT QUI MAL Y PENSE

— Qu'est-ce qu'elles représentent, ses armes?...

— Je ne sais pas... il y a des arbres...

— Évidemment, un jardin, parbleu ! les jardins d'Armide...

— Un jardin suspendu I... Ça doit être difficile à bien rendre dans des armes, un jardin suspendu!...

— Pourquoi suspendu?...

— Est-ce qu'ils n'étaient pas suspendus, les jardins d'Armide?...

— Mais non... c'était Sémiramis..

— Tiens, vous croyez?... J'aurais juré que c'était Cléopâtre I . . . enfin, ça ne change rien à l'affaire!... suspendus ou non, Estourdy m'a tout l'air d'en avoir assez, de ces jardins-là!...

— Vous croyez qu'Estourdy romprait?... ça n'est pas facile... il y a tellement longtemps que ça dure 1...

— Eh bien, raison de plusl... D'abord, elle lui coûte très cher et, franchement, pour le prix, il doit désirer avoir du neuf...

— Oiil comment... vous croyez qu'il y a eu de Targent offert?...

HONNY SOIT Q\\ MAL Y l'ENSK f09

— OITert!... il est admirable de candeur, ce Ilelder!... puisqu'on le dit qu'elle ruine Estourdy... est-ce clair?...

— Moi, je croyais que madame d'Armyde était très riche!... rien n'est plus bete que de dépenser de l'argent pour une femme du monde... ça ne fait pas honneur... mais puisque vous dites tous qu'il en a assez, pourquoi ne la làche-t-il pas carrément?...

— Ah I voilà!... elle ne lui fournit pas la plus petite occasion à prendre aux cheveux... fidélité absolue, passion jouée ou sincère... et quand une liaison a duré ce temps-Là, elle devient diiïicile à rompre sans motif sérieux...

— Et dire que le divorce lui-même ne sert à rien dans ce cas-là I... c'est fâcheux!...

— Qui est-ce qui vous a fait vos bottes?... elles me plaisent positivement...

— C'est Goquillot...

— Ah I il m'en a fait une paire dans le temps... mais il ne m'en fait plus...

— Vous n'en avez pas été content?...

— Si... c'est lui qui n'a plus voulu... il m'a dit que j'étais embêtant à chausser... c'est

fâcheux, car elles sont bien jolies, ces botteslà!...

31 A DAME d' ARM Y DE, prosteniée, la tête dans ses 7nains. — Que faire, mon Dieu?... je lui ai répondu oui... à présent il est trop tard pour changer... Avec Estourdy pas une minute de tranquillité I... il est jeune et abominablement distrait... tandis que le duc... Ah ! il n'est pas trop jeune, lui! on ne peut pas lui reprocher ça, hélas!... Enfin, le sort en est jeté !... au moins personne ne s'en doutera pour celui-là ! . . . il a tout intérêt à être discret... Comment, madame de Vyel garde a eu pour neuf cent mille francs de bijoux en un an?... il est vrai que ce n'a pas dû être pour une année bien... folichonne... mais une année est vite passée!... madame de Vespétro disait qu'elle n'hésiterait pas... donc, ça n'a rien d'extraordinaire... et j'ai absolument besoin d'argent.

Les cris des chiens deviennent de plus en plus aigus, on se décide à les laisser sortir.

Les piqueux ont les bras rompus.

Après un déjeuner assez court et très silencieux on monte achevai. Départ brillant. Une trentaine de cavaliers et sept ou huit voitures. La plus réussie est la poste du duc de Grenelle. Une Victoria attelée en damier de quatre percherons gris et noirs. Postillons poudrés, perruques à cadenettes. Le duc est à cheval et la voiture suit, occupée seulement par Eros qui dort couché sur une peau de renard noir.

Il ON N Y SOIT QUI MAL Y PENSE

d'estourdy et madame d'armyde à cheval cheminent côte à côte. Madame d'Armyde semble préoccupée.

— Qu'avez-vous donc?... vous paraissez triste, ennuyée...

— Mais je n'ai rien... que voulez-vous que j'ai^?...

— Si je le savais, je ne vous questionnerais pas...

— Vous n'y pouvez rien... ainsi il est inutile que je vous en parle...

d'estourdy, un peu inquiet, pensant quelle se doute de quelque chose. — Peut-être... dites toujours?...

— Eh bien, il faut absolument que je paie Zéphyrine le 25... elle me harcèle... je ne peux pas reculer, c'est impossible!... elle ne veut plus entendre parler de délai...

d'estourdy, qui veut réparer en argent le tort quil va faire d'une autre façon. — Combien?...

— Vingt mille francs...

— Bigre!... Enfin! je m'arrangerai de façon

IIONNY SOIT QUI MAL Y 1M:NSE 113

ù ce que Zé|iliyriiie soit \)[\yùc le 2u... ne vous inquiélez plus...

— Oh I que je vous remercie I... vous êtes très bon, mon ami !...

— Je suis excellent, c'est convenu I... (Silence.)

Madame d'Armyde réfléchit que d'Estourdy est vraiment généreux. C'est bien mal de le tromper, surtout au moment où il lui donne une pareille preuve d'afTection. Enfin!... rien n'est encore fait!... Il faut seulement qu'elle trouve moyen de s'échapper et d'aller au rendez-vous. Ensuite elle verra.

De son côté, d'Estourdy songe qu'il peut se passer sans scrupules son caprice espagnol. Les vingt mille francs sont de beaux dommagesintérêts.

Après quelques minutes de réflexion, madame d'Armyde se sent décidément prise d'un léger malaise, un mal de tête subit. Elle ne peut pas rester plus longtemps. Le cheval augmente ce mal. D'Estourdy, navré, offre de la reconduire, tout en se disant qu'ensuite il ne rejoindra

jamais la chasse ni, par conséquent, la beli^ madame de Vespétro. Mais le duc de Grenelle propose de le remplacer... il a sa voiture?...

Naturellement, d'Estourdy accepte avec élan, les fait monter dans la Victoria, les enveloppe dans la peau de renard et, avec des précautions vraiment maternelles, caresse la tôle d'Éros vexé d'être dérangé. Dès qu'ils ont disparu il rejoint madame de Vespétro qui commençait à s'impatienter, mais sourit agréablement en apprenant la retraite de madame d'Armyde et du duc.

La chasse est superbe et menée rondement. Le cerf est bientôt pris et l'hallali magnifique. Piqueux, maître d'équipage, invités, tout le monde est ravi. Presque tous les chasseurs veulent faire la retraite à cheval et refusent les places offertes dans les voitures. Quand la chasse a été courte, la retraite est agréable.

Le soir aura lieu la curée suivie d'un feu d'artifice.

On reprend eu bavardant le chemin des Épines.

Le duc de Grenelle et madame d'Armyde se sont dirigés vers une petite maison de garde perdue dans un coin écarté de la forêt. La Victoria a été envoyée au loin et ils sont entrés dans la maison, suivis d'Éros, duquel son maître ne se sépare jamais.

— Je vous en prie, fermez les volets...

— Oui... voilai... est-ce bien ainsi?...

— Non... tout à fait...

— Mais... je ne vous verrai plus!...

— Je vous en prie... le feu éclaire bien assez...

— J'obéis... je suis là pour obéir... pas pour autre chose... à moins que vous ne demandiez l'impossible...

Il veut la prendre dans ses bras. Madame d'Armyde, qui ne cesse de penser à ce que vient de faire d'Estourdy, le repousse.

— Comment?... vous me défendez de m'approcher de vous?...

— De cette façon-là, oui...

— Mais...

— Asse^^ez-vous et causons... je ne demande pas mieux... je suis venue ici pour ça...

Le duc pense que lui y est venu pour autre chose. Il s'assied avec difficulté sur une pile de coussins, prend la main de madame d'Armyde et l'embrasse avec fureur. Mais elle la retire brusquement, effrayée.

— Qu'est-ce que c'est que ce bruit?...

— Quel bruit?...

— Je ne sais pas... on aurait cru qu'on sonnait... (Us écoutent. Le duc sourit.)

— C'est le grelot d'Éros...

— Ahl ça m'a fait peurl...

— Qu'est-ce que vous craignez?... nous

iiONNV SUIT Qii y. M. Y l'i. :. Si: 117

sommes seuls, loin de tous... ne me rendez i)as plus longtemps malheureux?... (Il reulace de nouveau. Elle se lève pn'cipitamîiient.)

— Encore ce bruit !... et plus fort... [)lus répété...

— Mais oui... c'est qu'il se gratte... quand il se gratte, c'est toujours comme ça...

— Otez ce grelot, voulez- vous?... c'est le remords, ce grelot!... il me tourmente affreusement I...

Le duc appelle Éros et lui enlève son collier qu'il pose sur la cheminée. Madame d'Armyde, pendant ce temps, a réfléchi qu'il n'y a dans tous les cas nul inconvénient à coqueter avec le duc. Elle relève sa jupe très haut pour chauffer ses pieds qui sont ravissamment chaussés de bottes vernies. Le duc veut voir plus haut encore. Madame d'Armyde le laisse faire. Rien de plus convenable d'ailleurs, car elle a un maillot de soie gris-perle par-dessus lequel sont de grands bas de chasse, de ces bas anglais à côtes en grosse soie bourrue, maintenus par une jarretière.

Le haut du 1 as est roulé en bourrelet se

terminant au-dessus du genou. Le duc touche et admire. 11 passe son doigt dans la jarretière afin de voir si elle n'abîme pas le « satin », en le serrant trop. 11 défait la boucle de turquoises et, tout en couvrant de baisers la jarretière, il déclare « qu'il connaît des boucles d'opa!e et diamants qui iraient à merveille à ce genre de jarretière. . . ces boucles sont anciennes. . . c'est un bibelot... pas autre chose... et si madame d'Armyde voulait les accepter en souvenir de cette journée, il en serait heureux ».

Elle est songeuse. Quel dommage que d'Estourdy... Ah I si elle pouvait le conserver?... 11 est jeune, lui! et élégant, et généreux I... Quelle différence!...

Un grand bruit de voix les interrompt. On entend des pas de chevaux, et Eros, éveillé en sursaut, se met à aboyer avec rage. Madame d'Armyde est exaspérée. I

— Mais faites il 3 donc taire!...

Le duc caresse Éros et lui parle affectueusement. Le chien continue à aboyer de plus belle.

— Ouvrez-lui I... mais ouvrez-lui donc 1... c'est ce qu'il y a do mieux à faire...

— Vous avez raison... je lui remets seulement son collier... c'est qu'on n'y voit goutte... là... voilà qui est fait!...

Le duc entr'ouvre la porte. Éros s'ciance joyeusement sur la route et tombe au milieu de la retraite.

Renseigné par madame de Vej-pélro, d'Estourdy a tenu à faire passer la chasse devant la maison du garde. En apercevant Éros, les chiens, malgré les efforts du piqueux, s'élancent sous bois à la poursuite du sloughi.

Intrigués et désireux de connaître ce gibier baroque qui ressemble à une gazelle et qui habite dans une maison, tous les chasseurs suivent à fond de train. Ils n'ont pas besoin d'aller loin.

Effaré, haletant, le chien, est arrête au milieu d'un rond-point, est déjà entouré par les chiens qui s'apprêtent à le dévorer, lorsqu'un des piqueux s'écrie :

IIONNY SOIT UlJl MAL Y PENSE l'il

— Bon sangl c'est le lévrier de iMonsieur le duc de Grenelle I...

Kros est délivré, au grand mécontentement de M. de Recta, qui prétend que c'est une mauvaise leçon pour les chiens. Du llelder fait observer que c'eût été un crime d'abîmer un aussi beau chien et un aussi beau collier. Et, machinalement, il fait tourner le collier autour du long cou de l'animal. Des Açores s'approche pour admirer le bijou et pousse un cri. Sur un ruban d'or et d'argent sont brodées les armes de madame d'Armyde, — le fameux jardin de sinople sur champ de sable — et, plus loin son nom : Iseultl !I...

Ces messieurs cherchent par suite de quel prodige Éros qui avait, il y a deux heures, un collier en tissu d'or et d'argent uni, se trouve porteur d'un ruban aux armes de madame d'Armyde. Ces dames, plus expérimentées en matière de chiffons, ont immédiatement reconnu une jarrelière. Elles s'empressentcharilablement de révéler leur découverte. Madame de Vespétro est radieuse. D'Estourdy ne sait pas trop s'il doit prendre la chose en riant. Après avoir un

122 IIONNY SOIT QL'I MAL Y PENSE

instant réfléchi, il écrit un mot sur une de ses cartes et donne l'ordre à son valet de chambre d'aller à l'instant à la gare, de partir pour Paris et de rapporter coûte que coûte, avant dix heures du soir, l'objet duquel il a besoin. Puis il enlève discrètement à Éros son collier improvisé et le glisse dans sa poche.

Le duc de Grenelle et madame d'Armyde arrivent aux Épines presque en même temps que les chasseurs. « Elle se sentait mieux, alors ils ont essayé de rejoindre la chasse, ils n'ont pu y parvenir, etc., etc. »

Tous sont extrêmement égaj^és de l'aventure. Ce qui surtout fait leur bonheur, c'est la parfaite tranquillité des coupables qui ne se doutent pas que leur frasque est connue de tout le monde. Seuls, M. et madame de Recta, les châtelains, sont mécontents. Très corrects et même un peu collet-monté, il leur est souverainement désagréable que ce genre d'histoire arrive chez eux.

Neuf heures et demie. On est réuni dans le hall. Grande liberté d'allures. On a copieusement dîné. Les maîtres de maison essayent vainement d'organiser des jeux ou une causerie générale, de faire danser ou de faire de la musique. Les invités, harassés et repus, se montrent absolument rebelles et causent paisiblement de leurs petites affaires.

Sous un palmier qui sort d'un tête-à-tête, madame d'Armyde, très anxieuse, et le duc de Grenelle très fatigué.

— Surtout, demain matin, ne manquez pas

daller chercher cette jarretière que j'ai oublié de remettre... vous irez vous-même, n'est-ce pas?...

— Êtes-vous sûre d'avoir oublié de la remettre?...

— Parbleu I... je ne comprends pas que vous me fassiez une question pareille!...

— Ah ! c'est qu'on se trompe quelquefois... ainsi, moi, tantôt... après la fugue d'Éros, j'ai retrouvé son collier, n'est-ce pas?... eh bien, j'aurais juré que je le lui avais remis...

D'Estourdy et madame de Vespétro sont assis dans un autre coin du hall.

— Alors, c'est bien fini?...

— Pouvez-vous le dem.ander î...

— Vous ne penserez plus jamais à elle?...

— Après cette histoire de tantôt I . . . Pouah ! . . .

— Ahl que c'était drôle I...

— C'est qu'elle semble parfaitement tranquille...

IIONNY SOIT QUI MAL Y l'KNSi: 123

— Dame I ils ne se doutent pas que nous sommes au courant...

— Moi, à votre place, je lui dirais que je sais tout...

— Je no le lui dirai pas, mais...

— Mais?...

— Mais je le lui ferai savoir...

— Quand ça?...

— Ce soir même... (Un silence.) Que vous êtes belle I...

— Je le sais bien!...

On vient arracher d'Estourdy à ce doux entretien en lui apprenant que son valet de chambre est de retour. Il s'élance hors du salon. Peu après on annonce la curée et le feu d'artiiice. Il est temps. Plusieurs invités, complètement fourbus, s'endorment dans les coins. Le duc de Grenelle qui semble à demi mort cherche en vain à faire bonne contenance.

Ceux qui ne craignent pas le grand air se dirigent vers le perron; les autres se groupent

aux fenêtres et on assiste à la curée, puis au feu d'artifice. Le bouquet produit un effet tout à fait inattendu. Au milieu d'une gerbe -de feu se détache une immense jarretière bleu et or avec celte devise en lettres ardentes :

Eonny soit qui mal y 'pense 1

— Vous désirez me parler?... — demanda le mari — en entrant chez sa femme qui, pelotonnée au coin du feu, tirait les oreilles de son chien.

— Oui... — dit Catherine.

Et elle posa le chien à terre.

— Ohl oh!... il paraît que c'est sérieux, puisque vous renvo^^ez Pompon?...

— C'est sérieux... Voici ce qu'on dit de moi... Et brusquement, sans préambule, elle lui

raconta une foule de choses désagréables pour les oreilles d'un mari.

— Tant que je n'ai été avertie que par les

sots bavardages des femmes que nous recevons, — dit- elle en terminant, — je ne me suis pas inquiétée, mais hier, Pierre m'a prévenue que les propos allaient grandissant et j'ai préféré vous avertir.

— 11 y a longtemps que je sais tout ça... — répondit le mari, — et même plus encore, car Pierre ne vous a probablement pas dit que lui aussi est au nombre des... fantaisies qu'on vous attribue?...

— Mais qu'ai-je donc fait de si extraordinaire?...

— Rien et tout... D'abord, convenez-en, vous avez une liberté d'allures trop grande?... c'est votre nature, je le sais, et je ne vous demande pas d'y rien changer... les femmes vous exècrent parce que vous vous passez volontiers d'elles, et que c'est la seule chose qu'elles ne pardonnent jamais... une femme habile doit toujours s'entourer ^d'autres femmes... elle peut faire ensuite ce qu'elle voudra, elle sera ménagée... mais vous êtes loin d'être une femme « habile »... donc, laissons ça!... Presque toutes vos amies, ou soi-disant telles, sont plus jolies que vous,

Page 1