‹ Lune de mielChapitre 8 sur 18 · LE MARI D K H A T II E U I N E · texte numérisé non relu

LE MARI D K H A T II E U I N E

mais vous avez le tort immense crôtre bizarre, étrange, cFetre vous enfin, sans chercher à copier la voisine... Vos petites robes simples, votre coiffure, vos manières, votre ensemble, tout de vous les choque et les irrite... Ajoutez à ça les griefs particuliers de celles qui ont été quittées par les soupirants qui sont allés vers vous, espérant réussir... voilà pour la partie féminine...* Quant aux hommes, c'est autre chosel... vous n'êtes pas très « gobeuse » de votre naturel, or, les hommes aiment, avant tout, à être « gobés »... beaucoup sont, pour cela, devenus vos ennemis...

— Mais enfin, — demanda-t-elle, — vous, que cro3'ez-vous de moi?...

— Moi, ma chère Catherine, si je n'avais pas confiance en vous, je serais tranquillisé par le nombre imposant des jeunes seigneurs qui rôdent autour de votre personne... tous se surveillent et vous surveillent bien mieux que je ne pourrais le faire moi-même...^ C'est une meute attentive, toujours aux aguets, qui vous suit pas à pas, et le pauvre chien qui aurait volé un bon morceau ne parviendrait pas à

le manger, je vous en réponds... Mais, grâce à Dieu, je n'ai nul besoin de vous surveiller... vous avez beaucoup de défauts, mais vous êtes trop bien née, vous avez trop d'honnêteté et de dignité pour abuser de la liberté absolue que je vous laisse... un prisonnier de guerre est en droit de chercher à s'évader, mais, vous, vous êtes dans la situation d'un prisonnier sur parole... quand il se sauve, vous savez comment cela s'appelle?...

— Je sais... je sais... — reprit Catherine, qui se sentait envie de pleurer — mais je vous avouerai, mon ami, que je préférerais cent fois être prisonnière gardée, surveillée, gourmandée même... au moins, c'est sentir que quelqu'un s'intéresse à vous... Tout ce que vous me dites est très vrai... vous me laissez une liberté com- [)lète et si j'en abusais... mais enfin, je suis une femme comme les autres I... vous ne vous occupez pas assez de moi, je me sens souvent triste, isolée... Enfin, je ne vous réponds pas de rien I . . .

— Ma chère enfant, — dit froidement le mari, — je sais bien que nul n'est infaillible,

mais je sais aussi que vous vous cslimcz trop haut pour vous donner jamais à un des jolis sots que je vois en ce moment autour de vous et, quant à présent du moins, je crois pouvoir être tranquille... Au reste, soyez sûre que si un jour il m'arrive... ce qui arrive à tant d'autres, je ne m'en prendrai qu'à moi, car j'aurai été un maladroit... vous aviez une nature excellente et j'aurais dû essayer de vous dii'ii^er...

— Peut-être en serait-il encore temps?... — dit doucement Catherine.

— A quoi bon?... Nous avons l'existence facile... soyons satisfaits et no demandons pas l'impossible... Si je ne vous crois pas invulnéra]}le, je vous sais du moins incapable d'une vilaine action.

Et cela dit, chacun retourna à son mcme train-train de vie.

Catherine savait les propos fantastiques qui continuaient à circuler sur son compte. Elle en avait franchement pris son parti :

— On m'a dit la maîtresse de presque tous les hommes qui ont été reçus ici, — disait-elle à son mari. — Eh hier:, s'ils ne se sont pas fait de confidences, chacun d'eux doit croire que c'est l'autre qui a réussi...

Et elle riait, son caractère d'enfant reprenant toujours le dessus. Et son mari riait aussi, mais plus de si bon cœur. Tant que le danger n'avait existé qu'à l'état de menace, il en avait plaisanté. L'opinion du public lui était absolu-

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ment indifTérentc, mais depuis quelque temps ce danger imaginaire lui paraissait prendre corps en la personne d'André de Juvisy, et il sentait de petits frissons lui courir dans le dos lorsque ce grand beau garçon faisait sérieusement la cour à Catherine.

Le fait est qu'elle se laissait tout doucement aller à aimer André, sans lutte, sans hésitation aucune.

Pourquoi les femmes intelligentes aimentelles presque toujours des sots?... Pourquoi les sots aiment-ils rarement les femmes intelligentes?... La vérité est que, sans être précisément un sot, le bagage de séduction d'André se bornait à être un homme à bonnes fortunes, joli garçon, bien né et bien élevé.

Ce fut ce « monsieur » que Catherine se mit à aimer follement avec toute la passion, tous les enfantillages de sa nature fantasque. Elle s'était dit souvent que cette heure d'amour irraisonné doit arriver dans la vie de toutes, et elle la subit passivement, sans mêr/ie chercher à se défendre.

André était extrêmement flatté du dénoue-

ment prochain qu'il entrevoyait. Il s'était tout de suite rendu compte qu'avant de le rencontrer, Catherine, malgré ses étourderies, était restée digne de tous les respects. Il comprit presque comment ce cœur tout neuf se donnait à lui et si sa fatuité tranquille ne s'en étonna pas, du moins elle en fut satisfaite.

Mais il trouvait pourtant que les choses n'allaient pas assez vite. Selon lui, Catherine, après avoir bien rendu à la main, semblait vouloir dérober au dernier tournant. Vraiment, les femmes du monde étaient quelquefois irritantes avec leurs scrupules I .. . Et puis, deux €u trois fois, ce diable de mari l'avait regardé d'une façon singulière?... Aurait-il le mauvais goût de?... Impossible I tout le monde avait fait la cour à sa femme et jamais il ne s'était montré inquiet.

Un soir, arrivant à quatre heures chez Catherine, André se dit qu'il fallait en finir et brusquer le dénouement.

Catherine le reçut comme toujours. Tendrement et gaiement convaincue qu'André l'aimait, elle n'avait pas un seul mstant l'idée de lui

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dissimuler qu'clio Tadorait aussi. Sa nature droite et franche, sans l'ombre de coquetterie, se montrait telle qu'elle était. Les manèges, les combats figurés, les grains de beauté dont les femmes assaisonnent leur chute, étaient pour elle lettre close.

Ce soir-là elle était tout à fait gentille avec ses jolis cheveux noirs soyeux et ondulés, et ses yeux bleus bordés de cils d'une longueur invraisemblable. Les sourcils droits, très noirs et trop rapprochés, donnaient bien au haut du visage une expression un peu dure, mais les yeux étaient si rieurs, le nez si drôlement retroussé, la bouche trop grande riait si franchement au milieu d'une figure toute rose, qu'André en la voyant sentit sa résolution s'affermir. Jamais, jamais, parole d'honneur ! au milieu des cocotes, des femmes du monde et des étrangères, il n'avait rencontré un amour de joujou comme ça. Bref il fut si éloquent, que les derniers scrupules de Catherine selTa cèrent et qu'il obtint la permission d'aller la voir le lendemain.

ni

En sortant du salon, André se heurta au mari qui semblait rentrer et défaisait son paletot dans l'antichambre.

— Ça va bien?...

— Pas mal...

— Vous verra-t-on ce soir au club?... m

— Sans doute... est-ce qu'il y a une partie?...

— Énorme I...

— En ce cas, j'irai...

Et André fila, bien résolu à ne pas jouer, car n'y eùt-il qu'une chance pour que le pro- 1 verbe fût vrai, il était sûr d'attraper une de ces culottes I

Il dîna joyeiisemeiit et le soir, en arrivant au club et en voyant la partie bien allumée, toutes ses belles résolutions s'éteignirent. Il s'assit, se disant qu'après lout, quand on était aussi aimé que lui, le sort devait faire une exception à la règle et permettre que tout réussît à la fois. Convaincu que l'exception devait èlre. . . accentuée, il ponta fortement et commença par gagner beaucoup.

Le mari, assis en face de lui, perdait énormément, et André s'affermissait de plus en plus dans son idée que le proverbe devait mentir. Ce mari trompé, ou du moins sur le point de l'être, n'avait pas abattu une fois, tandis que lui... Alors ridée lui vint de gagner une somme énorme à sa victime. Ce serait un comble!... Et ce disant, il alluma de plus en plus.

Mais la chance tourna et à cinq heures du matin, André devait deux cent mille trancs au mari de Catherine.

Ils sortirent ensemble du club.

— Monsieur, — dit le mari, — avez vous de l'argent pour me payer?...

— Non, mais je vais en chercher

— Vous savez parfaitement bien que vous ne trouverez pas un sou dans tout Paris, et que moi, il ne me plaît pas d'attendre.

— Mais, mon cher ami...

— Laissons là les appellations tendres, je vous prie?... demain vous comptez bien être l'amant de ma femme... Inutile, n'est-ce pas? de vous expliquer que je ne veux pas que cela soit... je pourrais vous provoquer, faire du bruit, vous tuer même probablement... mais je tiens avant tout à éviter le scandale... Donc, vous allez partir pour Nice...

— Mais...

— Vous allez partir, non pas demain, mais ce soir... et vous irez faire votre cour à une ravissante Américaine à laquelle vous êtes annoncé et que vous épouserez dans un mois...

— Monsieur...

— On vous attend... miss Polly Perkins a deux cent mille livres de rente, et son passé est irréprochable... en Amérique I...

— Mais enfin, monsieur, elle ne me connaît

pas...

— Elle vous connaîtra demain...

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— Mais, si je ne plais pas?...

— Allons donc 1... est-ce que vous pouvez ne pas plaire, vous?... D'ailleurs, il n'y a pas à discuter.,. Je peux demain vous forcer à me payer deux cent mille francs et vous tuer ensuite si ça m'amuse... donc ne me poussez })as^ à bout... je vous préviens, en outre, qu'il est absolument inutile d'essayer d'écrire à ma femme...

Catherine, le lendemain, était au rendez-vous et n'y trouvait personne . Froissée profondément dans son affection et dans son amour-propre, elle s'affola et, pendant un mois, se demanda ce qu'était devenu André. Elle finit par le croire mort. Elle n'osait plus regarder son mari dont les grands airs sérieux la glaçaient. Enfin, un matin, ayant ouvert Le Gaulois qui traînait dans le salon, elle le parcourut machinalement et lut aux Mondanités l'entrefilet suivant:

« Nice, 15 déccinbie.

» Le vicomte André de Juvisy épouse mademoiselle Poliy Perkins, la plus jolie et la plus riche Américaine de notre colonie. Le mariage a lieu ici cette semaine. »

Catherine resta pale, les yeux brûlants sans pouvoir pleurer. C'était donc là ce grand amour! C'était pour cet homme, pour ce sot pareil aux autres, qu'elle avait failli perdre le droit de lever haut la tête. Elle était atterrée. Elle pensait à son bonheur perdu, à son existence gâchée qui lui semblait à présent sans but. Elle s'indignait surtout de la lâcheté d'André.

— Pourquoi ne m'a-t-il rien dit? — pensaitelle — j'aurais compris que je ne pouvais pas être tout pour lui, comme il allait être tout pour moi ?...

Lorsqu'à l'heure ordinaire, on vint Tavertir que sa voiture attendait, elle s'habilla, partit pour le Bois et se fit conduire à la porte de Boulogne. Là, elle se promena à pied comme

elle le faisait chaque jour. Elle suivit le bord de la Seine sans savoir où elle était, regardant, effarée, le fleuve tranquille où le ciel gris de décembre se reflétait tristement.

Puis, elle s'arrêta et se laissa glisser dans l'eau sombre qui se referma silencieusement sur elle.

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