‹ LutèceChapitre 15 sur 25 · L UTE CK · texte numérisé non relu

L UTE CK

Paris, 42 novembre i8-io.

La naissance du duc de Chartres est un appendice du discours de la couronne. « Pitié, cet enfantelet nu , » — dit Shakspeare. Et pour comble, Tenfantelet est un prince du sang, et partant destiné à subir les plus tristes épreuves, sinon même à porter sur sa tète la royale couronne de martyr ! Donnez-lui une nourrice allemande pour qu'il suce le lait de la patience. L'intelligent enfant a compris tout de suite sa situation, et commencé d'abord à pleurer. D'ailleurs on le dit très-ressemblant à son grand-père. Ce dernier ne se connaît pas de joie. Nous ne lui envions point cette consolation . ce baume du cœur; combien n'a-t-il pas souffert dans les derniers temps ! Louis-Philippe est le plus excellent père de famille, et justement ses soins exagérés du bonheur des siens l'ont tant de fois mis en collision avec les intérêts nationaux des Français. Justement parce qu'il a des enfants et qu'il les aime , il nourrit aussi la tendresse la plus prononcée pour la paix. Les princes guerriers sont d'ordinaire sans enfants. La sensibilité pour la vie de famille et le bonheur domestique , qui prédomine en Louis-Philippe, est certainement honorable, et en tout cas cet exemple souverain exerce sur les mœurs l'iiilluence la plus salutaire. Le roi est vertueux dans le

goût le plus bourgeois, sa maison est la plus honnête de toute la France, et la bourgeoisie qui l'a élu pour son intendant général, a toujours des raisons suffisantes d'être contente de lui.

Tant que la bourgeoisie tiendra le gouvernail , aucun danger ne menace la dynastie actuelle. Mais qu'arriverat-il s'il s'élève des tempêtes, où des mains plus fortes voudraient saisir le gouvernail , tandis que la bourgeoisie craintive , dont les mains sont plus aptes à compter de l'argent et à tenir des livres, se tiendrait coi, et ferait défaut au roi en lui laissant à lui-même tout le soin de se tirer d'affaire? La bourgeoisie fera peut-être encore bien moins de résistance que n'en fit dans un cas pareil l'ancienne aristocratie ; même dans sa faiblesse la plus pitoyable , dans son énervement par l'immoralité , dans sa dégénération par la courtisanerie, l'ancienne noblesse resta encore animée d'un certain point d'honneur inconnu à notre bourgeoisie, qui est devenue florissante par l'industrie, mais qui périra également par elle. On prophétise un autre 10 août à cette bourgeoisie, mais je doute que les chevaliers industriels du trône de Juillet se montrent aussi héroïques que les marquis poudrés de l'ancien régime, qui, en habits de soie et avec leurs minces épées de parade, s'opposèrent au peuple envahissant les Tuileries.

Les nouvelles qui nous parviennent du Levant sont très -attristantes pour les Français. L'autorité de la France est perdue en Orient, et deviendra la proie de

LU TEC E. LSI

/Angleterre et de la Russie. Les Anglais ont obtenu ce qu'ils voulaient, la prépondérance réelle en Syrie et la garantie de leur route commerciale pour les Indes : l'Euphrate, un des quatre fleuves du Paradis, deviendra une rivière anglaise, sur laquelle on naviguera en bateau à vapeur, comme à Ramsgate et à Margate, etc. — dans Toiver-street est le steamboat-office où l'on prend son billet; — à Bagdad, l'ancienne Babylone, on débarque et boit du porter et du thé. — Les Anglais protestent journellement dans leurs feuilles qu'ils ne veulent pas la guerre, et que le fameux traité de pacification n'avait pas le moins du monde pour but de léser les intérêts de la France, et de lancer sur le globe le brandon de la guerre.— Et pourtant il en était ainsi : les Anglais ont offensé mortellement les Français, et exposé le monde entier à une conflagration générale, afin de gagner pour eux-mêmes quelques bénéfices mercantiles! Mais l'égoïsme n'a pourvu qu'au moment présent, et l'avenir lui prépare sa punition. Les avantages que la Russie a recueillis par le même traité ne sont pas, à la vérité, d'une espèce aussi sonnante, on ne peut les calculer et les encaisser aussi promptement, mais ils n'en sont pas moins d'un prix inestimable pour son avenir. Avant tout, l'alliance entre la France et l'Angleterre fut dissoute, par ce moyen, au plus grand profit de la Russie, qui tôt ou tard sera forcée d'entrer en lice avec une de ces puissances. Puis, du même coup, fut détruite la puissance de cet Égyptien qui , en se mettant à la tête

des musulmans, aurait été en état de protéger l'empire turc contre les Russes, qui le regardent déjà comme leur propriété. Peu leur importe aux Russes que les Anglais dévorent de plus en plus les Indes et qu'ils finissent même par s'emparer de la Chine : le jour viendra où ils seront forcés de lâcher leur proie en faveur des Russes, qui se fortifient en Crimée, qui se sont déjà rendus les maîtres de la Mer Noire, et qui poursuivent toujours le même but : la possession du Bosphore, de Constantinople. C'est vers l'ancienne Byzance que sont dirigés les yeux avides de tous les Moscovites ; la conquête de cette ville est pour eux une mission non-seulement politique, mais aussi religieuse ; et c'est du haut des rives du Bosphore que leur czar doit soumettre tous les peuples du globe à ce sceptre de cuir de Russie, qui est plus souple et plus fort que l'acier, et qu'on nomme le knout. Est-il vrai que Constantinople soit d'une telle importance universelle, et que la possession de cette cité pourrait décider du sort du monde? Un de mes amis me disait dernièrement : « A Rome se trouvent les clefs du royaume des cieux, mais à Constantinople se trouvent les clefs de l'empire terrestre : qui s'en emparera régnera sur le monde entier. » Quelle terrible question que celle d'Orient !

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