LU TL CE
Paris, 6 janvier 1841.
La nouvelle année commence, comme l'ancienne, avec la musique et la danse. Au grand Opéra résonnent les mélodies de Donizetti, avec lesquelles on remplit tant bien que mal le temps, en attendant qu'arrive le Prophète, c'est-à-dire l'ouvrage ainsi nommé de Meyerbeer. Avant-hier soir, mademoiselle Heinefetter débuta avec un grand et brillant succès. A l'Odéon, le nid des rossignols italiens , gazouillent plus tendrement que jamais Rubini qui vieillit, et Giulia Grisi, la prima donna éternellement jeune, cette fleur chantante de la beauté. Les concerts ont recommencé aussi dans les salles rivales de MM. Herz et Erard, les deux célèbres artistes en bois. Celui qui ne trouve pas assez d'occasions de s'ennuyer dans ces établissements publics de Polyhymnia, peut aller bâiller a plaisir dans les soirées privées : là, un essaim de jeunes dilettanti qui donnent droit aux espérances les plus terribles, se font entendre sur tous les tons et sur toutes sortes d'instruments; M. Orfila chevrote de nouveau ses romances les plus impitoyables, de la mort-aux-rats chantée. Après la musique on présente de l'eau sucrée tiède et des glaces salées, et l'on danse. Les bals masqués aussi renaissent déjà au son des timbales et des trompettes, et comme
par désespoir, les Parisiens se précipitent dans le tourbillon bruyant des plaisirs. L'Allemand boit pour se débarrasser du fardeau accablant des soucis; le Français danse, la valse enivrante et le galop étourdissant. La déesse de la légèreté aimerait à chasser par ses jeux toute tristesse et tout sérieux de l'âme de ses favoris, les Parisiens, mais elle n'y réussit pas; dans les intervalles du quadrille, Arlequin chuchotte à l'oreille de son voisin Pierrot : « Pensez-vous que nous aurons à nous battre au printemps? » Même le vin de Champagne est impuissant et ne parvient qu'à grjser les sens, l'esprit résiste à ses caresses, et parfois au milieu du plus joyeux banquet, les convives pâlissent, la parole expire sur leurs lèvres; ils se jettent l'un à l'autre des regards effrayés; — sur la muraille ils voient les mots : Mane, Thecel, Phares!
Les Français ne se dissimulent pas le danger de leur situation, mais le courage est leur vertu nationale. Et au bout du compte, ils savent à merveille que l'héritage de leurs pères, les biens politiques que ceux-ci ont conquis par leur intrépidité et leur bravoure guerrière, ne peut point être conservé par une indolente patience et une humilité chrétienne. Même Guizot, le ministre si décrié pour être trop indulgent envers l'étranger, n'est nullement disposé à maintenir la paix à tout prix. Il est vrai que Guizot oppose une résistance inébranlable aux agressions du radicalisme, mais je suis convaincu qu'il résisterait aussi résolument à des empiétements tentés